PENDANT SON VOYAGE DANS L'AMÉRIQUE CENTRALE
Commissaires : MM. DUMÊRIL, DE JUSSIEU, MILNE EDWARDS,
VALENCIENNES rapporteur
L'Académie peut se rappeler que M. Morelet l'informa du projet de voyage qu'il voulait entreprendre, à ses propres frais , dans l'Amérique Centrale, afin de faire connaître l'histoire naturelle de cette contrée encore peu explorée ; il demanda à l'Académie de lui donner des instructions pour le guider dans ses recherches. Une commission fut chargée de les rédiger; elles furent approuvées par l'Académie , dans une séance du mois de novembre 1846, et remises à ce voyageur.
M. Morelet est venu récemment rendre compte à l'Académie du résultat de ses travaux pendant le voyage dont il avait tracé l'itinéraire.
Nous avons été chargés d'examiner les produits de cette exploration , et nous vous soumettons les résultats de cet examen.
Vos commissaires ont remarqué avec plaisir que M. Morelet a suivi exactement le tracé du voyage annoncé à l'Académie , en sachant aplanir les difficultés de diverses natures qui se sont rencontrées sur sa route.
En quittant l'île de Cuba, M. Morelet gagna Campêche, d'où il se rendit
sur la Lagune de Terminos et à l'île de Carmen, principal entrepôt du commerce des bois de teinture.
Pour pénétrer de là vers l'intérieur de F Amérique Centrale , il remonta le Rio Vsumasinta, l'un des fleuves les plus considérables de cette contrée. Après une navigation d'une centaine de lieues, il se trouva arrêté par des rapides, qui le forcèrent d'abandonner le cours de cette rivière. Il traversa alors les forêts vierges de ce pays, et finit par atteindre le Petén et le grand lac intérieur de ce district, dépendance de la république de Guatemala.
Les collections recueillies pendant ce trajet prouvent que le sol, le climat et les productions de cette province ont une ressemblance frappante avec les parties chaudes ou tempérées du Mexique. L'isthme tout entier paraît se trouver dans les mêmes conditions ; et ce n'est qu'en s'approchant de Panama que la nature commence à montrer des formes nouvelles, d'une physionomie plus méridionale.
Les difficultés du transport ont empêché M. Morelet de faire des collections géologiques un peu importantes; il a cependant profité des occasions que les escarpements des ravins lui ont offertes pour rapporter quelques fossiles intéressants , parmi lesquels on peut remarquer des oursins et des huîtres d'assez grande dimension et caractérisant des étages tertiaires.
Il ne faut pas d'ailleurs oublier que les études zoologiques sont plus familières à M. Morelet que celles des autres parties des sciences naturelles; aussi ce laborieux voyageur s'est-il attaché davantage à réunir des espèces de ce règne.
Vos commissaires ont d'ailleurs pu se rendre un compte exact des recherches de M. Morelet , parce qu'il a généreusement donné au Muséum d'histoire naturelle toutes les collections, fruit de ses explorations.
Cette partie zoologique est formée d'un nombre considérable d'espèces de toutes les classes du règne animal.
Les mammifères, les oiseaux, les reptiles, les poissons dans le groupe des vertébrés ; les mollusques, les insectes, les zoophytes, les éponges, parmi les invertébrés, y sont représentés.
Conformément aux règlements et aux usages établis dans l'administration du Muséum d'histoire naturelle, il a été dressé des catalogues qui ont été envoyés ensuite au ministre de l'instruction publique.
Ceux des mammifères et des oiseaux ont été faits, sous la direction de notre confrère M. Geoffroy Saint-Hilaire , par M. le docteur Pucheran. Ils établissent qu'il y a 47 espèces de mammifères, parmi lesquelles on a remarqué plusieurs chauves-souris nouvelles. C'est un des points de recherches qui avait été signalé à M. Morelet dans les instructions de F Académie. Il lui avait été aussi recommandé de porter son attention sur les rongeurs; M. Morelet a rapporté, entre autres, trois espèces nouvelles de h. 21
sarcomys, genre dont on ne connaissait qu'une seule, indiquée plutôt que décrite, par Shaw, sous le nom de mus bursarius.
La collection d'oiseaux se compose de 64 espèces, représentées par un assez grand nombre d'individus d'âge et de sexes différents, ce qui rendra leur histoire naturelle plus complète. Nous dirons aussi que M. Morelet n'a pas oublié de collecter les nids et les œufs de ces animaux.
Les catalogues de reptiles remis à la commission par M. Duméril ont rendu facile le travail du rapporteur. Parmi les nombreuses espèces nouvelles de cette classe, on peut signaler un genre nouveau, que M. Duméril a nommé cyclosaurus, Vœdipus platydactylus, et un grand crocodile du lac Petén, de près de 3 mètres de long, et que notre savant confrère se propose de faire connaître , dans son ouvrage sur l'histoire naturelle des reptiles , sous le nom de crocodilus Moreleti.
60 poissons et 33 espèces de cette classe offrent une suite très-intéressante de ces vertébrés. Ils sont presque tous du lac Petén et de ses affluents. On y compte 9 espèces nouvelles de chromis, 1 du genre pœcilie, 2 moitiénisia, un nouveau genre de la famille des esoces, etc.
Le catalogue des mollusques et des zoophytes, fait par M. L. Rousseau, l'un des aides-naturalistes du Muséum , prouve que M. Morelet a trouvé un grand nombre d'espèces qui avaient échappé aux recherches de MM. Nyst, Pfeiffer, Sowerby et autres conchyliologistes.
M. Blanchard a aussi fourni à l'un des membres de la commission, professeur d'entomologie au Muséum, la liste des insectes, des crustacés, des myriapodes, qui constitueront des genres nouveaux et augmenteront nos connaissances et nos richesses entomologiques.
M. de Jussieu a donné, sur les collections botaniques, un exposé de l'examen des plantes recueillies par M. Morelet.
Cette partie des collections se borne à un herbier de 80 et quelques plantes, en général dans un état satisfaisant de conservation, et munies de leurs organes essentiels.
Les fougères y sont relativement nombreuses : on en compte 15; 6 légumineuses, 12 composées, 5 convolvulacées, 5 solanées, 4 cypéracées et 3 graminées. Pour toutes les autres familles, qui sont les suivantes : lycopodiacées, potamées, pontédériacées , cannacées, salicinées, pipéracées, urticées, coccolobées, nyctaginées, malpighiacées, capparidées, ochnacées, rutacées, ampélidées, malvacées, cédrilacées, mélastomacées, turnéracées, onagrariées, ardisiacées, jasminées, labiées, scrofularinées, acanthacées, bignoniacées, gentianées, apocinées, asclepiadées, rubiacées, lobéliacées, elles ne se trouvent représentées que par une espèce ou deux, très-rarement plus. Avec une telle variété, il faudrait des recherches fort longues et des comparaisons très-nombreuses pour constater l'intérêt de nouveauté que peuvent présenter plusieurs de ces plantes. Il n'est pas douteux que ce ne soit le cas pour quelques-unes. M. Naudin, qui s'occupe depuis longtemps
de la monographie des mélastomacées, a pu en reconnaître deux nouvelles dans cet herbier, une, comme espèce, qu'il rapporte au genre heteronema , l'autre, comme genre, auquel il propose de donner le nom de sarcomeris, en lui assignant les caractères suivants : « Fleurs en panicules pauciflores, « courtement pédicellés. Galice épais, longuement turbiné, à peine découpé « sur le bord de son limbe, dont les six lobes, très-obtus, portent sur leur « face externe un épaississe ment en forme de tubercule. Six pétales charte nus, irréguliers, courtement unguiculés; douze étamines, dont les ance thères, sans prolongement ni appendices du connectif, s'ouvrent par un « pore unique. Ovaire presque entièrement adhérent, quadriloculaire ; style « filiforme, à stigmate obtus. »
Le dahlia, dont la culture dans nos jardins a si profondément modifié les formes et l'aspect, reparaît dans cet herbier avec le port que lui a donné la nature et sous lequel il nous arriva, mais qui aujourd'hui est presque entièrement effacé et oublié. Un examen rapide ne nous a pas permis de reconnaître encore plusieurs autres espèces. Nous venons de dire que plusieurs de ces plantes sont inconnues; l'un des pays où elles ont été recueillies, pays dont nos herbiers ne possèdent que fort peu de végétaux, donne quelque prix à cette collection, toute petite qu'elle est, et fait vivement regretter qu'elle ne soit pas plus considérable.
M. Morelet joint à ses connaissances positives et étendues en zoologie un talent de dessin très-facile : il a eu le soin de peindre, d'après le vivant, des reptiles, des poissons, des mollusques, de prendre le ton des yeux, des caroncules, des pieds et de plusieurs autres parties des mammifères et des oiseaux, dont les couleurs s'effacent par suite de la dessiccation. 11 en résulte que ces dessins, qui ont été mis sous nos yeux, joints aux notes manuscrites prises sur les lieux, seront d'un grand secours pour une publication que l'auteur projette. Les commissaires sont d'avis qu'elle serait fort utile, surtout pour la zoologie ; aussi n'hésitent-ils pas à proposer à Y Académie de donner un témoignage de sa satisfaction au voyageur qui a mis tant de soin à suivre les instructions qu'elle lui avait remises, et à engager M. Morelet à faire tout ce qui dépendra de lui pour hâter la publication des excellents matériaux qu'il a rapportés.