‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 103 sur 240 · Voyez t. III, p · texte numérisé non relu

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était chargé de gros nuages; des éclairs les sillonnaient en tous sens. Alors les Yuracarès se mirent à mâcher du tabac et à cracher en l’air du côté de la nue, afin de conjurer l’orage. Comme celui-ci s’éloigna, au lieu d’éclater sur nous, les Indiens furent ravis de l’effet de leur conjuration.

Malgré l’empire que j’avais pris sur mes rameurs, leur caractère devait, du plus au moins, me rendre le jouet de leurs caprices : comment en effet empêcher des chasseurs passionnés de s’arrêter pour suivre, dans les forêts, une troupe de singes hurleurs 1 qui se montraient sur les arbres du rivage et qui, peu épouvantés, paraissaient se jouer de nous jusqu’au moment où une expérience tardive leur apprenait à redouter la flèche meurtrière de mes sauvages ? comment les empêcher de poursuivre ces joyeuses troupes de légers sajous, ces hoccos criards, ou le pécari, sanglier de ces contrées? Il fallut donc attendre qu’ils revinssent avec leur gibier. Dans une autre circonstance c’était une plage poissonneuse, où, tandis que nous jetions nos lignes2, ils perçaient de leurs dards les poissons qu’ils apercevaient au sein d’une onde pure.

Les journées se succédaient lentement, quoique les rives fussent souvent animées par les hôtes de la forêt, que nous apercevions à chaque pas sur les plages ou sur les arbres. Là c’était un tapir qui abandonnait précipitamment le rivage; ici un cabiai, qui se cachait dans l’eau à notre approche; plus loin un cerf léger retournant plusieurs fois la tête pour mieux nous reconnaître; ou des singes nombreux sautant de branche en branche. Souvent, au lever de l’aurore, de cruels jaguars, dont les traces fraîches, dans le jour, nous donnaient des craintes, et dont les rugissemens, la nuit, avaient troublé notre repos, se promenaient lentement sur la berge, ou se jouaient, comme de jeunes chats, sur la plage, s’enfuyant pourtant au bruit de nos armes à feu, moins fiers que le caïman cuirassé qui se montrait à chaque instant dans les eaux.

Après avoir traversé des bois peu élevés, annonçant des terrains qui s’in-

1. Voici comment les Yuracarès préparent les singes pour s’en nourrir. Ils en font d’abord griller le poil sur le feu, puis ils les lavent et les grattent dans l’eau. Ils les vident, en conservant les intestins, après les avoir bien lavés. Ils les coupent ensuite par quartiers et les font rôtir sur un échafaudage de branches placé au-dessus d’un feu ardent. Ils les conservent ainsi comme provision.

2. J’y pêchai un poisson long de deux mètres, nommé au Brésil Pirarara. C’est un siluroïde très-long, rouge sur la queue, jaune sur le ventre, brun noirâtre sur le dos, ces deux couleurs tranchées.

Rio

Sécuri.

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