Ibidem, p
3. Le Falco destructor. Cette espèce est presque le double de l’aigle royal d’Europe. Elle fait ordinairement la chasse aux grands singes.
fleches, et qu’ils se parent, les jours de fête, du duvet blanc qui recouvre le corps; aussi s’étaient-ils empressés d’enlever toutes ces parties. Contrarié au dernier point de voir mes espérances déçues, je réprimandais fortement les Yuracarès, en leur ordonnant de m’apporter l’oiseau. Ils obéirent, et nous nous remîmes en marche. Assis dans la pirogue, je plaçai devant moi, tout en pensant à mon grand désappointement, l’oiseau, queje croyais mort. Etourdi seulement des coups qu’il avait reçus à la tête, il revint à lui peu à peu, sans que je m’en aperçusse, et, à l’instant où j’y pensais le moins, il s’élança sur moi, et ses serres me firent à la fois huit blessures. Celle du pouce, de neuf centimètres1 de développement, me traversa l’avant-bras d’un côté à l’autre, entre le cubitus et le radius, en me déchirant un tendon. A mes cris, mes compagnons de voyage vinrent à mon secours, et, non sans beaucoup de peine , me débarrassèrent de l’animal furieux. Couvert de sang, je n’eus, pour me panser, que des lambeaux de mon mouchoir, et je restai ainsi le jour exposé aux rayons brulans du soleil, et la nuit à
la froide rosée. Une forte fièvre s’empara de moi. Je dus craindre un accès
de tétanos, qui heureusement n’arriva pas; mais je souffris beaucoup, et je restai long-temps sans pouvoir me servir de mon bras, ne sachant pas
même si, par suite de l’adhérence de la peau au tendon, je ne resterais
pas estropié.
Le 9, au soir, j’avais atteint le confluent du Rio Sinuta, dernier affluent occidental du Sécuri. Je naviguai encore deux journées entières, et je commençais réellement à m’inquiéter, lorsque le treizième jour de ma navigation, le Rio Mamoré se déroula devant moi dans toute sa grandeur. J’oubliai de suite les souffrances du moment et les souffrances passées. J’étais à Moxos, but de mon entreprise, et le lendemain, après avoir ramé toute la nuit, en descendant la rivière, je revis Trinidad, capitale de cette province. Quarante jours de fatigues et de privations de tous genres, depuis mon départ de Cochabamba, avaient tellement altéré mes traits, qu’on eut peine à me reconnaître.
Mes itinéraires dressés me donnèrent moins de distance que par le Chaparé. Ainsi j’avais trouvé une route nouvelle, moins périlleuse que celle de Palta cueva. Mes vœux, dans cette circonstance, étaient encore exaucés, et je pouvais offrir, au moins en partie, au gouvernement bolivien, dans le tracé de ce chemin ouvert à ses transactions commerciales, un prix digne
1. J’ai rapporté les serres de cet oiseau, que je conserve comme souvenir de voyage.
Rio
Sécuri
de ses nombreux bienfaits, sans pour cela me croire libre envers lui de l’imprescriptible obligation d’une éternelle gratitude.
Mon entreprise avait beaucoup contrarié les employes de Moxos, qui, étant de Santa-Cruz de la Sierra, voyaient avec peine s’établir des communications plus directes par Cochabamba. Les anciennes rivalités s’étaient réveillées, et je m’y trouvai mal à mon aise. J’éprouvai même un grand désappointement. J’avais laissé à Cochabamba ' le colonel Davila, prêt à se rendre à Moxos, afin d’opérer les nombreuses réformes que, de concert avec M. Mafias Carrasco, nous lui avions indiquées dans l’intérêt des malheureux habitans de cette province; mais des pirogues envoyées pour le chercher à Isiboro, revinrent avec mes aides, apportant la triste nouvelle qu’à son retour d’une soirée, l’avant -veille du depart, il avait été subitement saisi d’affreuses coliques, auxquelles il avait succombé quelques heures après. Je voyais avec peine devenir inutiles tous mes efforts pour améliorer la position des indigènes dans cette partie reculée de la Bolivia; et je songeai à sortir au plus vite de Moxos, en remontant le Rio Sara et le Rio Piray jusqu’à Santa-Cruz de la Sierra.