Guia de Forasteros de la República Boliviana para
Tomina.
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Grande. J’étais donc sur la ligne de partage des eaux. Tous les terrains que je foulais appartiennent aux époques géologiques siluriennes et dévoniennes, et me montrèrent un bon nombre de fossiles. Je voyais, au milieu d’une vaste et profonde vallée, peuplée de quelques arbres fruitiers, le bourg de Tomina, situé sur la rive gauche d’un torrent couvert de débris des roches voisines, et dans le haut de la vallée des parties boisées. Comme on a la mauvaise habitude de mettre tous les ans le feu aux collines des environs pour renouveler l’herbe, il en résulte que la végétation disparaît. Les terres exposées aux pluies torrentielles sont enlevées par les eaux, et la roche se dénude partout. Si le géologue y trouve plus de facilités pour reconnaître la nature et l’âge des terrains, l’agriculteur et le pasteur y voient tous les jours diminuer leurs ressources. Le premier perd la terre végétale de tous les lieux en pente et les bois qui les recouvraient ; le second , par la même raison , n’a plus que des roches à nu aux endroits là oii naguère ses troupeaux trouvaient une nourriture abondante. J’ai souvent signalé ce fléau dévastateur, qui, sous le prétexte d’un faux avantage pour l’agriculture, détruit tout l’avenir de ces régions. Il est bien temps que le gouvernement y mette un terme, en prenant des mesures sévères, si, d’un pays rempli de ressources, il ne veut faire un désert inhabitable.
Tomina, entouré de jardins, est un vaste bourg où vivent des agriculteurs et des pasteurs, mélange d’Espagnols, de métis et d’indiens de la nation quichua. Malgré la culture d’un petit rayon autour du bourg, l’aspect de la vallée est attristé par les rochers à nu, et par les débris de ces roches que les ruisseaux latéraux apportent vers la rivière. Dans celle-ci une vaste plage couverte de galets de toute couleur est sillonnée, à chaque orage, par des torrens impétueux, qu’on ne peut alors franchir sans courir de grands dangers.
Le 9 Décembre, je me dirigeai à l’ouest vers Tacopaya, dont j’étais à huit lieues. Le petit sentier qui y conduit suit d’abord , en la descendant , le fond de la vallée, coupant plusieurs fois la rivière, puis il s’élève sur le flanc d’une haute colline sèche, dépourvue de végétation, dont le sommet montre des couches redressées appartenant aux terrains phylladiens. Je descendis ensuite par une pente rapide dans la vallée de Salis e Majo, parallèle à la vallée de Tomina et du même aspect, sans être aussi large ni aussi profonde. En remontant de l’autre côté, je trouvai des pentes moins raides, mais des terrains analogues, couverts çà et là, dans les ravins, de quelques arbres épineux. Je foulai d’abord des schistes et des phyllades, contenant des rognons ferrugineux et un petit nombre de fossiles dans des couches très -redressées,
puis, en approchant du sommet de la montagne, des grès dévoniens en couches presque horizontales. Du point culminant de partage, je me trouvais à peu de distance de Tacopaya , dont la vallée profonde se montrait à mes pieds, semblable d’aspect et parallèle aux deux précédentes. Néanmoins, au bas de cette vallée, un lointain bleuâtre m’annonçait des bois que les incendies annuels n’avaient pas encore détruits. Tacopaya est un des bourgs les plus considérables de la province, autant par le nombre de ses habitans espagnols et Indiens quichuas , que par la culture des environs : on y cultive des céréales et la pomme de terre. On pourrait sans doute y semer nos productions de Provence, puisqu’on n’y ressent pas la gelée et qu’il y pousse déjà plusieurs fruits des régions tempérées. Je dirai même non-seulement que la température est identique, mais encore qu’il n’est pas jusqu’à l’ensemble d’aspect cpii ne rappelle, par exemple, les environs d’Orange, dans le département de Vaucluse. Je crois dès-lors que la garance, les mûriers et beaucoup d’autres produits de ces régions y seraient introduits avec avantage. Le sommet de la vallée semble être rempli de végétation; ce qu’indique au moins la couleur bleue des montagnes.
En foulant le lit de la rivière, semé de cailloux roulés apportés par les courans, je m’acheminai de Tacopaya vers Tarabuco, qui est à douze lieues au sud-ouest. Le sentier suit d’abord l’espace d’environ cinq kilomètres le fond de la vallée, puis il monte sur des phyllades noirâtres en décomposition, de l’aspect le plus singulier, jusqu’au sommet d’une haute chaîne, où je rencontrai un grand nombre de coquilles marines dans les couches de terrains siluriens. 1 Le sommet sur lequel je me trouvais n’était qu’un rameau de la grande chaîne qui sépare le versant du Rio Grande du Rio d’Acero, dont je n’étais plus qu’à quelques lieues. Je descendis par une pente abrupte vers la rivière de Nima ; je remontai ensuite, sur des grès, dans un ravin stérile, où je recueillis néanmoins une magnifique espèce de plante du genre Chuquiraga , dont la fleur jaune est persistante comme l’immortelle; enfin, après beaucoup de fatigues, par suite des mauvais chemins, j’allai bivouaquer au sommet de la grande chaîne. J’y rencontrai des plateaux immenses, couverts de graminées appartenant, par leur élévation, à la région froide ou aux pays que les habitans nomment Puna. Ces plateaux ne sont pas, sans doute, aussi élevés que le plateau bolivien, mais ils sont encore à 51500 mètres au-dessus des océans. La culture n’y existe que dans les vallées latérales, toutes les parties élevées servant seulement de pâturages aux troupeaux de brebis. J’éprouvai la nuit un froid très-vif, dont je devais reprendre l’habitude, ayant
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abandonné les parties chaudes de la république pour les régions montagneuses.
Un plateau presque horizontal sert de faîte de partage entre les eaux du Rio Grande et du Rio d’Acero \ En effet de petits ruisseaux se dirigent de chaque côté de cette plaine , sans former de vallées : celles-ci ne naissant qu’à quelques lieues de là, où elles se creusent tout à coup et sont très-profondes. A sept kilomètres du sommet de la chaîne, j’atteignis Tarabuco, situé près de mamelons de grès, qui, au sud-est et au nord-ouest, forment à peu de distance des chaînons très - marqués. Je fus frappé de trouver, au lieu d’un bourg florissant, un amas de décombres. Durant les guerres de l’indépendance, Tarabuco , alors habité par des Indiens quichuas pasteurs , ayant trahi l’un des partis, fut, plus tard, complètement incendié et l’on passa au fil de l’épée beaucoup deses habitans. Depuis cette époque, encore assez récente, il n’y est revenu qu’une petite partie de la population, et la moitié des maisons n’a plus de toits et tombe en ruines. Espérons que la tranquillité dont jouit maintenant la Bolivia ramènera la prospérité sur ces plaines, qui bientôt se recouvriront de nombreux troupeaux.
Comme il était de bonne heure, mes muletiers résolurent de continuer jusqu’à Yamparaès, dont je n’étais plus qu’à sept lieues de plaines. Je suivis le sommet du versant qui sépare le Rio Grande des premiers affluens du Rio Pilcomayo ou, pour mieux dire, le grand faîte de partage entre la Plata et l’Amazone. C’est, en effet, vers ce point que les eaux se séparent pour se diriger sur deux points si éloignés de l’océan Atlantique. A moitié chemin j’abandonnai la province de Tomina, pour entrer sur le territoire de la province de Yamparaès.
§. 5. Province de Yamparaès.
Depuis mon départ de Yalle Grande, il ne s’était pas écoulé une seule journée sans pluie; mais, à mesure que j’avançais, je remarquais que ces pluies devenaient périodiques et commençaient régulièrement tous les jours à la même heure. J’ai pu , dans la suite , reconnaître que , loin d’être accidentelle , cette périodicité est si bien reconnue par tout le monde , qu’ordinairement, dans cette saison, on recommande de ne voyager que le matin. J’avais pu remarquer que , vers trois heures de l’après-midi , le temps s’obscurcissait.
1. Celte portion de ma carte rend imparfaitement la nature des terrains : elle est trop accidentée.
Des nuages noirs, chargés d’électricité, parcouraient les vallées; il tonnait sur plusieurs points à la fois. La pluie, suivant la marche des nuages, inondait les lieux où ils passaient; le ciel se dégageait ensuite vers cinq ou six heures du soir, et le temps se rassérénait jusqu’au lendemain à la même heure. Ce jour-là j’étais en retard et les muletiers ne cessaient de me recommander de me presser; mais je ne pus éviter l’orage, et j’en fus très-content, car jamais je n’avais joui d’un plus beau spectacle. Les nues, qui peu à peu s’étaient amoncelées dans les vallées du sud, m’y cachèrent entièrement l’horizon. Des éclairs sillonnaient de toutes parts et un roulement continuel se faisait entendre. Les étincelles électriques se détachaient obliquement en longs sillons de feu sur un sombre nuage et y furent bientôt suivies de torrents de pluie. L’orage vint de mon côté et j’en fus enveloppé; à peine alors pouvais -je voir au milieu de l’ombre et des tourbillons de poussière. Les éclairs brillaient tout autour de moi, et répandaient une odeur sulfureuse. Ma mule, comme par instinct, s’arrêtait à chaque instant, sans queje pusse la faire avancer; j’étais dans le nuage électrique et jamais je n’avais été plus frappé delà vive lumière et des détonations répétées du tonnerre. Je commençais à trouver le spectacle beaucoup trop beau , lorsqu’enfîn les nuages s’ouvrirent tout à coup , de grosses gouttes s’en échappèrent, et je me vis inondé en moins d’une minute. Je me pressai le plus possible, et lorsque j’entrai dans le bourg de Yamparaès, les torrens mugissaient autour de moi et roulaient avec fracas leurs eaux boueuses. L’ alcalde, chez qui je descendis, me reprocha mon imprudence, dont jusqu’alors je n’appréciais pas toute l’étendue. Plus tard, en effet, j’appris à ne jamais voyager que le matin dans cette saison. Un jeune homme se trouvait avec moi dans une maison à Chuquisaca et parlait de se rendre sur un point distant d’une lieue. Des dames l’invitèrent à ne pas partir dans la crainte de l’orage. Il persista et fut, quelques instans après, la victime de cette bravade. Le soir on vint nous annoncer qu’étant à cheval, il avait été tué d’un coup de tonnerre.
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raès.
Le ruisseau de Yamparaès gronda pendant une heure. Personne alors n’aurait pu le franchir. Peu à peu la pluie cessa et la campagne reprit son aspect ordinaire. Seulement des ravines se remarquaient partout, même dans les rues non pavées, que je parcourus le soir. Yamparaès est un très-grand bourg, situé au sommet d’une vallée ou mieux d’un plateau couvert de terre végétale, ou l’on cultívele blé, la quinua et le maïs, tandis que les points culminans servent aux pâturages des brebis. C’est le chef-lieu de la province qui entoure Chuquisaca et dès-lors la résidence d’un gouverneur. Sa circonscription est
1832. très-étendue, et son territoire compte dix-huit bourgs Yamparaès est habité ^“7 par des propriétaires, qui font valoir leurs terres, par quelques commerçans et »*• par un grand nombre d’indiens et de métis de Quichua. La population de la province entière est de 24,88 1 Elle se trouve dans les mêmes conditions que la province de Valle Grande, tout en offrant, sur ses montagnes, des régions bien plus froides* Certains sommets arrivent jusqu’à la hauteur des neiges temporaires et ne donnent plus que leurs pâturages. Du reste la province approvisionne la capitale de la Bolivia et donne même un superflu de blé, qui alimente le commerce avec Santa-Cruz de la Sierra. La province voisine de Cinti cultivant la vigne dans ses vallées, je m’étonnai que cette industrie n’eût pas été introduite dans les vallées tout aussi chaudes de la province de Yamparaès. Nul doute quelle ne puisse recevoir, surtout pour l’agriculture, une impulsion nouvelle, qui doublera ses produits.
Le lendemain je m’acheminai vers Chuquisaca, dont je n’étais plus qu’à sept lieues, sans laisser le même plateau, où je voyais, à chaque pas, des maisons éparses ou des troupeaux. Enfin, j’arrivai à deux montagnes de médiocre hauteur, entre lesquelles je passai, et j’aperçus, à peu de distance au-dessous , la ville de la Plata ou Chuquisaca , capitale de la république , où j’arrivai quelques instans plus tard.
1 . Yamparaès , capitale ; Yotala , Tuero , Quilaquila , Pocpo , Siccha, Guata, Sapse, Poroma , Palca, Paccha, Mojotoro, Arabate, Achilla, Santa Elena, Loma, Livilivi et Huata.