‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 2 sur 240 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

/ ojage au pays des Guanay os ; description de ces Indiens et des contrées cjuils habitent.

§. '1 .er Voyage au pays clés Guarayos.1

Au nord-ouest de la province de Chiquitos, il existe une autre province, celle de Moxos, non moins étendue, non moins ignorée et tout aussi intéressante sous le rapport de sa géographie que sous celui de ses hahitans, tous de race indigène pure. Il se rattachait même à l’étude de cette province un intérêt tout particidier pour moi, puisqu’elle était soumise au régime des missions du Pérou, tandis que la province de Chiquitos l’était à celui des missions du Paraguay. Je crus donc, indépendamment des autres observations scientifiques que j’y pourrais faire, devoir la parcourir en tous sens, afin de comparer ces deux centres, où l’homme sauvage des forêts du nouveau monde a reçu un premier degré de civilisation, en adoptant une des religions de l’ancien.

En jetant les yeux sur les meilleures cartes, celle de JBrué, par exemple, on s’étonne de trouver entre Chiquitos et Moxos un espace blanc de près de quatre degrés de largeur, qui témoigne du manque complet de renseigne-

1. Les forêts habitées parles sauvages Guarayos dépendant politiquement et géographiquement de Chiquitos, je vais décrire ces régions avant de donner un coup d’œil d’ensemble sur la province de Chiquitos.

Guarayos

Guarayos

ig Dec.

mens géographiques sur cette region. Combler cette lacune était encore une belle tâche à remplir. Je ne balançai pas un instant. Je pris la résolution de la traverser, en allant des parties nord de Chiquitos aux parties sud-est de Moxos. A cet effet, je fis tous mes préparatifs pour commencer mes nouvelles pérégrinations vers ces régions inconnues.

Le 19 Décembre je laissai San-Xavier, afin de me rendre au pays des sauvages Guarayos , que j’appris exister à quarante ou cinquante lieues au nordnord-ouest. Ma troupe, composée de mes aides à cheval et de soixante indiens chiquitos à pied portant mes bagages sur leurs épaules, gravit par longues files les coteaux accidentés des dernières collines de gneiss de Chiquitos, au milieu de sites semés de vallons boisés et de collines pierreuses qu’ombrageaient d’élégans palmiers hocayas ou de nombreux figuiers parasites, dont les racines semblent vouloir cacher partout la roche nue sous leurs réseaux étroitement enlacés. Du sommet de la dernière chaîne 1 s’offrit à mes yeux le plus beau contraste : à l’est, j e découvrais des collines amoncelées en amphithéâtre, au profil ondulé; à l’ouest, au contraire, comme une mer azurée, se montraient, sans bornes à l’horizon, ces vastes forêts2 qui s’étendent sur plus de quatrevingts lieues jusqu’aux derniers contre-lorts de la Cordillère de Santa-Cruz.

Je me mis à descendre à l’ouest vers le Rio de San-Miguel , sur des coteaux pierreux, couverts de petits roseaux épineux, contrastant avec les palmiers du sommet des collines, oh ils se détachent sur l’azur du ciel, tandis que le pied de ces mêmes collines est ombragé d’arbres gigantesques. En traversant un large ruisseau , je vis dans la lorêt une grande quantité d orangers sauvages, et plus loin, sur un plan incliné, je m’étonnai de trouver la végétation modifiée par de jeunes palmiers et par le palma Christi, croyant y reconnaître tous les indices d’une ancienne habitation. Mon guide m’apprit en effet quil y avait existé la Réduction de San-Pabîo, abandonnée depuis trente-deux ans.3

Je longeai le pied des dernières collines, près du Rio de San-Miguel, au sein de pays inhabités les plus beaux du monde, essuyant fréquemment les pluies torrentielles de la saison, constamment en butte à la piqûre des moustiques et privé de tout repos; mais à mesure que j’avançais, la nature devenait de plus en plus variée. De petites plaines vertes, circonscrites de sombres forêts, étaient souvent remplacées par des groupes de palmiers de

1 . J’étais alors à six lieues au sud sud-ouest de San-Xavier.

2. C’est le Monte Grande, que j’ai traversé. Voyez t. II, p. 582 et suiv.

3. Les ruines de l’ancienne Réduction de San-Pablo sont à l’ouest du passage de la chaîne, à huit lieues environ de San-Xavier. Voyez la Géographie spéciale.

diverses espèces, dont l’élégant feuillage contraste avec celui des autres végétaux. Tout en ces lieux m’inspirait, la majesté de l’ensemble autant que la Guarav richesse des détails. La vie, l’animation de la campagne revêtaient le tableau d’un charme irrésistible, surtout pour un naturaliste. Devant nous s’élevaient des nuages de papillons aux ailes diaprées. Les feuilles , les troncs des plantes et des arbres étaient couverts de milliers d’insectes aux teintes métalliques, rivalisant d’éclat soit avec le sémillant oiseau-mouche, soit avec d’autres brillans oiseaux dont les accens égayaient à l’envi la solitude de cette terre vierge pour l’homme.

En cheminant au nord-ouest, je m’arrêtai le second jour à vingt lieues de San-Xavier, sur les bords d’un ruisseau nommé la Puente (le pont), quoiqu’on ne l’ait jamais passé qu’en pirogue. Là, je fus dévoré par des myriades de moustiques. Le lendemain, je laissai la plaine et je montai vers de petites collines de gneiss, couvertes de la végétation la plus variée. J’y vis, pour la première fois, des massifs de quelques lieues du palmier Cucich 1 (couteau) au tronc droit, surmonté à vingt mètres de hauteur, d’une touffe de feuilles hautes de quatre et représentant une lame d’épée; c’est sans contredit l’une des plus lidies de cette admirable série de plantes. Du sommet d’une petite chaîne transversale je pus apercevoir, dans un lointain bleuâtre, les sommités qui avoisinent le pays des Guarayos, et cet éloignement me fit craindre de ne pouvoir les atteindre le même jour. J’entrai, entre deux collines assez élevées, dans une vallée magnifique, peuplée de palmiers cucich, de motacus, entrecoupée de petits ruisseaux et montrant partout l’idéal de la nature intertropicale.

Après une marche forcée j’espérais arriver de jour chez les Indiens Guarayos, mais mon espoir fut trompé : je ne pus résister au désir de chasser des troupes de singes, d’agoutis, et surtout un grand cerf, que j’atteignis mortellement d’une balle au milieu d’une plaine. Mes Indiens n’avaient pour toute nourriture que du maïs rôti. Je pensais à les faire profiter de ma chasse, ce qui me fit perdre du temps et retint en arrière le guide chargé de dépecer le cerf et d’en suspendre les quartiers aux arbres, dans le but de les préserver de la dent du jaguar, jusqu’à l’arrivée des Indiens.

Je suivis long-temps au galop les détours sans nombre d’un sentier à peine tracé, tantôt dans la forêt, tantôt dans la plaine; mais le soir nos chevaux fatigués refusèrent le service. La nuit, la nuit sombre des tropiques, nous

i. Espèce nouvelle du genre Orbignya (Martius). Voyez mes Palmiers, pi. XV.

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