‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 3 sur 240 · III. 1 -re partie · texte numérisé non relu

III. 1 -re partie

Gua rayos

surprit tout à coup au milieu d’un bois. L’obscurité devint extrême. Je n’apercevais plus rien, et les branches des arbres, que j’évitais le jour, me heurtaient constamment la figure. Mon cheval, sans queje m’en aperçusse, s enfonça même dans le fourré, où je fus horriblement piqué par les fourmis rouges , pourvues d’un aiguillon aussi venimeux que celui de nos guêpes. 1 N’ayant pas été rejoint par le guide depuis la mort du cerf, je commençais a me croire égaré. Je descendis de cheval, j’allumai du feu et je pus alors regagner le sentier. Il faut se trouver en de pareilles circonstances pour apprécier le

plaisir que font éprouver les premiers rayons de lumière qui succèdent aux ténèbres, et qui rendent le courage au voyageur enfin résigné à sa position, jusqu’alors insupportable. Yers onze heures j’entendis des cris : c’était le guide qui venait nous joindre et nous tirer d’inquiétude, en nous annonçant que nous n’étions plus qu’à deux lieues environ des premières habitations des Indiens. Cette nouvelle me ranima et je résolus de poursuivre. Le guide alluma une bougie, dont j’étais toujours muni, et se mit à la tête de la troupe , qui le suivit au pas , non sans que j’admirasse la solennité de notre

marche nocturne au sein du silence des forêts.

Yers une heure du matin, j’atteignis les huttes des Guarayos de l’Ascension. Je me dirigeai vers celle du chef, ou bientôt un homme couvert d’une longue tunique d’écorce d’arbre vint me parler dans sa langue. J ignorais complètement à quelle race pouvait appartenir cette tribu ; aussi n’éprouvai-je pas une médiocre surprise, en l’entendant me souhaiter le bonjour en guarani; langue dont j’avais appris un grand nombre de mots à la frontière du Paraguay. Je répondis de suite dans le même langage. Le chef guarayo en fut au moins aussi étonné que moi-même, et dès ce moment il me voua

l’amitié la plus cordiale et m’accompagna partout pendant les quarante jours que je passai chez cette nation hospitalière. Je retrouvais avec un vif plaisir, dans leur état primitif, les restes d’une des anciennes migrations des Guaranis ou Caraïbes, les conquérans les plus intrépides de 1 Amérique méridionale, qui portèrent leurs armes depuis les rives de la Plata jusqu’aux Antilles.2

J’entrai dans la hutte du chef, où je rencontrai toute sa famille, composée de femmes presque nues et d’un grand nombre d’enfans. J’y attachai mon hamac, et tout étourdi du voyage, du parler guarani que j’entendais , et de ma présence au milieu d’une nation encore sauvage, j’eus beaucoup de peine

1. Cette fourmi, des plus agiles, vit seulement sur un arbre appelé Palo santo (bois saint).

2. Voyez mon article Guarani, dans Y Homme américain, p. 313 et suiv.

à trouver quelques heures de repos, impatient que j’étais d’arriver au lendemain.

La réduction de V Ascension où je me trouvais avait été fondée, depuis 4824, par le père Salvatierra des débris des anciennes réductions de San-Joaquin , d’ Asunta et de San -Pablo. Ce village se compose d’environ trois cents Indiens Guarayos et de quelques Chiquitos échappés de Concepcion. Il est placé sur une jolie colline boisée, entourée de forêts ou de petites plaines au sein des terrains les plus fertiles du monde. Il était alors fort triste, le feu en ayant, le mois d’avant, consumé l’église avec la plupart des cabanes des Indiens, qui, couvertes en feuilles de palmier, représentent un octogone irrégulier, très-allongé, et sont identiques aux cabanes des Caraïbes des Antilles lors de la conquête1. Elles sont très-vastes , très-propres, sans compartimens intérieurs, sans fenêtres, mais pourvues de portes aux extrémités.

Le lendemain matin tous les Guarayos vinrent me visiter, m’apportant chacun son présent : des poulets, des oeufs, des bananes, de la canne à sucre, des papayes, des citrouilles, de la manioca, des ananas et même des produits de sa chasse. Dans un instant j’eus des provisions de bouche pour plusieurs jours. Je remarquai que les fruits, les ananas surtout, étaient le double en grosseur et beaucoup plus savoureux que dans les autres parties de la république. Cette contrée, remarquable par ses produits, me parut une seconde terre promise. Je fus également frappé des manières aisées, des belles proportions et de la figure intéressante de ces Indiens. Les hommes âgés, appuyés sur leur arc, couverts d’une longue tunique decorce d’arbre, sans manches2, avec une longue barbe3, inspiraient réellement le respect par la noblesse de leurs traits et par une fierté de maintien, qui devrait toujours caractériser l’homme libre. Loin de prendre le ton soumis des Indiens des missions, ils s’avancaient d’un air aisé, s’exprimaient avec facilité. Chaque chef de famille était accompagné de ses femmes; celles-ci ne venant jamais seules. Je fus également frappé de la jolie figure de ces dernières et de la beauté de leurs formes, nullement voilées par leur costume, réduit à une simple pièce d’étoffe qui les enveloppe des hanches à mi-cuisse. Leur couleur foncée, mais beaucoup moins que celle des autres indiennes, leur peau lisse et brillante comme du satin , leur donnaient l’aspect de statues antiques. Elles portent leurs cheveux

1. Historia general de Indias occidentales , par Oviedo, édit, de 1547, fol. 59.

2. Voyez les differens costumes des Guarayos, Costumes, pi. IX.

3. Ce sont les seuls Américains que j’aie rencontrés avec de la barbe; les autres en ont peu et se l’épilent.

Guarayos

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flottans sur leurs épaules , coupes carrément en ayant , de manière à dégager le front; leurs bras sont ornés de bracelets, leur cou l’est de colliers de verroterie, et, quoiqu’elles aient la jambe nue, elles ont toujours des jarretières. Quelques-unes, sans doute pour relever leur beauté sauvage, étaient peintes de noir, d’autres de rouge de rocou, excepté la figure. D’autres avaient le tour de la bouche noir et des raies sur la face, ou les mains et les jambes noires, le reste du corps étant rayé en long de cette couleur.

Je restai à l’Ascension cinq jours , pendant lesquels je parcourus les environs en tous sens. Jamais je n’avais rien vu de plus beau, de plus fertile que cette campagne , où seulement quelques parcelles sont cultivées et rendent au centuple, tandis que la nature vierge la plus pompeuse brille de toutes parts, en étalant ses trésors : ici des bouquets de la Palma real, aux feuilles en éventail, là des bois de l’élégant palmier cucich aux feuilles en lame d’épée, ou des mélanges de palmiers1 variés, avec la végétation la plus vigoureuse et la plus riche en détails.

Le 25, veille de mon départ, je voulus profiter de la fête de Noël pour utiliser la réunion des Guarayos et voir plusieurs cérémonies de leur religion primitive. J’avais un motif pour me presser ainsi. Le curé de l’Ascension, brave homme sans moyens, qui s’occupait plutôt de ses intérêts personnels que du salut des Indiens, me laissait faire ce queje voulais, tandis que je craignais l’austérité religieuse du père Lacueva , qui à Trinidad se serait sans doute opposé à ces manifestations que réprouve le christianisme. Je me prévalus de la complaisance du chef guarayo, qui fit tout préparer pour me satisfaire.

11 vint à midi me chercher en cachette. Il m’introduisit mystérieusement en silence dans une petite maison octogone a 1 extrémité du village, ou je trouvai assis en rond , autour de la chambre, des hommes nus, ayant derrière eux les femmes debout. Aussitôt que je fus entré, l’on ferma les portes, et le plus vieux, qui portait une longue barbe, frappa la terre d’un tronçon de bambou dont il était muni. Tous les autres l’imitèrent avec le même instrument, en fixant leurs regards à terre. Lorsque la mesure fut bien réglée, le vieillard, avec la plus belle basse-taille, entonna une hymne que tous répétèrent, en s’accompagnant des coups redoublés de leurs bambous, tandis que les femmes faisaient en mesure des génuflexions. Ces voix mâles , ces sons discordans des bambous, l’attitude imposante des chanteurs, leur

1. J’y découvris la nouvelle espèce d ’ Astrocaryum Huaimi, Martius. Voyez les Palmiers de mon voyage , pi. XIII , fig. 3.

tenue, tout dans cette cérémonie me surprit et m’étonna; je ne savais en vérité où je me trouvais transporté, mais je n’aurais pas pour beaucoup cédé ma place à ce spectacle. Ces premiers chants s’adressaient au Tamoï ( grand père ) , que les Guarayos conjuraient de descendre parmi eux ou de les écouter. Bientôt ils lui demandèrent de l’eau pour leurs semences. Alors ils se levèrent, tous formèrent un cercle , et marchant par files en frappant la terre et chantant une autre hymne , les yeux baissés , ils allaient lentement dans un sens , puis se retournaient et marchaient en sens contraire. Ces hymnes sont pleines de figures et de comparaisons naïves. Ils les accompagnent des sons du bambou, parce qu’après leur avoir enseigné la culture, le Tamoï s’était élevé vers l’orient du sommet de l’arbre sacré, tandis que les anges frappaient la terre avec des bambous. D’ailleurs le bambou étant un des bienfaits du Tamoï, en ce qu’il entre dans la construction de leurs cabanes, ils le considèrent comme l’intermédiaire entre eux et la divinité.

Après la cérémonie j’invitai tous les Indiens de la réduction à se rendre sur la place, où je voulais leur donner une espèce de fête. J’y rencontrai le curé, instruit, je ne sais comment, de ce qui venait de se passer. Je m’attendais à recevoir de lui tout au moins quelques reproches, mais il en fut autrement. Il me fit seulement remarquer que, devant partir le lendemain, j’avais eu tort de faire représenter la cérémonie par laquelle les Indiens demandent de I eau, parce qu’il était certain qu’il pleuvrait, les Guarayos, ajouta-t-il, obtenant toujours ce qu’ils demandent. Cette réflexion me surprit de sa part et me donna la portée de son esprit.

Afin dejuger de l’adresse des Indiens et des Indiennes, je fis établir un tir à l’arc, où tous devaient concourir. Les jeunes filles vinrent d’abord et je distribuai des bracelets, des verroteries aux plus adroites. Les hommes leur succédèrent. La précision de leur coup d’œil m’étonna : les flèches, lancées avec force , sifflaient dans l’air et heurtaient violemment le but. Je pus néanmoins m’assurer qu’à plus de soixante mètres ils ne sont pas sûrs de leur coup. Après m’avoir donné l’idée de leur savoir-faire, les Guarayos me prièrent de leur montrer à mon tour la puissance de nos armes à feu. Us placèrent un poulet à la même distance et me le firent tuer, ce qui les divertit tellement , que je dus me refuser à les priver de toutes leurs volailles. Je voulus leur procurer un autre plaisir, celui de regarder dans une excellente longue-vue et dans un microscope. Rien ne pourrait peindre leur surprise et leur extase de voir de près les objets éloignés ou de trouver les petits êtres aussi volumineux. Dès ce moment je n’étais plus

Guarayos

pour eux un étranger, et tous , me regardant comme un être extraordinaire , me nommaient, avec respect et contentement, leur frère ( Cheru ). Ce n’était pas peu de chose pour un Guarayo, le plus fier de tous les sauvages, ïui qui se croit, par la liberté dont il jouit, le premier des hommes; lui qui se fâche, quand on le traite ft Indien1 2, en disant avec hauteur : «Les Chiquitos « seuls sont Indiens; ils sont esclaves, je suis libre et non Indien; je suis « Guarayo. >>2

Le lendemain il pleuvait , et le curé ne manqua pas de me rappeler son observation de la veille. Je partis néanmoins dans la compagnie du chef guarayo pour Trinidad , située à quinze lieues au nord-ouest. Après avoir passé des bois de palmiers cucich, je foulai des lieux humides jusqu’au ruisseau de Sapococh, l’un des affluens du Rio Blanco. A la suite de quatre lieues d’une forêt magnifique , j’atteignis , sur les bords du Rio de San-Miguel , l’ancienne réduction de San-Pablo, abandonnée depuis 1828. Le feu ayant tout détruit, il n’y restait que des traces d’habitation, et de très -belles plantations de cacao , en partie délaissées , malgré leur richesse et les récoltes abondantes qu’elles donnent annuellement. Des ruines de San-Pablo j’avais dix lieues de bois à franchir. La forêt était d’abord toute remplie de bambous gigantesques, dont les épines crochues me déchirèrent impitoyablement et me laissèrent presque sans vêtemens ; mais ces végétaux singuliers furent remplacés par des palmiers motacus et par des arbres variés, venus dans un terreau noirâtre tout prêt à recevoir la culture. A cinq lieues , je passai près d’un immense lac et longeai bientôt de petites collines, où je rencontraf les premiers champs des Guarayos de Trinidad. J’arrivai de nuit à la réduction, où les Indiens me donnèrent l’hospitalité, en attendant que le lendemain je demandasse un meilleur logement au religieux de Santa -Cruz, autre réduction, située à une lieue de distance.

Trinidad est près du Rio de San-Miguel, au sein d’une belle forêt, que je traversai jusqu’à Santa-Cruz. J’y trouvai le révérend père Lacueva, regardé comme saint dans les provinces voisines. Je ne vis en lui qu’un vieillard aimable, très - instruit , d’une conduite des plus exemplaires. Ses manières

1. M. de Humboldt a trouvé la même fierté chez les Caribes. Voyage , t. IX, p. 35.

2. Guarayo, comme Guarani , comme G alibi , comme Caribes ou Caraïbes (autant de dérivés du même mot), veut dire guerrier (voyez Homme américain, p. 313). Le père Lacueva croit que ce mot, prononcé Guarayu par les Indiens, vient de Guara, nation , et de yu, jaune, parce qu’ils sont plus blancs que les autres; mais les Guarayos ne l’expliquent pas ainsi.

me plurent au dernier point. Il appartenait à une riche famille d’Espagne. is3i. Il avait étudié les mathématiques ; mais sa vocation l’entraîna vers la pré- Guarayos dication de l’Evangile. Il se fit Franciscain et dut bientôt à son savoir et à ses vertus le titre de préfet de mission, que les prérogatives qui y sont attachées font équivaloir à celui d’évêque. Il vint en Amérique, où, fuyant la vie des couvents, il consacra son existence à la conversion des Indiens, en se refusant a tous les honneurs. Il vécut vingt ans chez les sauvages Yuracarès au pied des Cordillères, et, lassé de ne pas les convertir, il les abandonna pour venir chez les Guarayos, ou, après huit années de séjour, il commençait à craindre de terminer son humble et noble carrière, sans en avoir obtenu de grands résultats. A peine vêtu par les aumônes des dames de Santa-Cruz de la Sierra , il se nourrissait de riz cuit à l’eau , faisant lui-même sa cuisine et vivant seul , éloigné du monde entier. Je fus vivement touché de la persévérance de ce digne religieux, alors âgé d’au moins soixante-dix ans, et je mis tout en œuvre pour mériter une amitié qu’il voulut bien m’accorder.

Il habitait une pauvre chaumière; son église n’était qu’une petite cabane couverte en feuilles de palmiers, oii un autel de terre se revêtait les dimanches d’un simple tissu de coton , sur lequel il disait la messe. Pour prévenir les fidèles, le vénérable vieillard n’avait qu’un vieux mortier de cuivre, sur lequel il frappait avec une pierre.

Le père Lacueva me fit admirer la position de la réduction de Santa-Cruz, située sur une petite élévation , entre deux montagnes de gneiss , au bord d’un lac d’une demi -lieue de diamètre, entouré de forêts ou de collines boisées, chargées de la plus belle végétation \ Le village se composait d’une trentaine de maisons d’indiens, éparses autour de la petite chapelle. Entraîné par l’intéressante conversation du père Lacueva, j’acceptai la moitié de son modeste repas, puis il vint avec moi a Trinidad. Il m’y installa dans sa propre demeure, où je séjournai jusqu’à mon départ pour Moxos, allant souvent le visiter ou recevant de lui de fréquentes visites. Cette résidence avait le double avantage, de me rapprocher de la rivière sur laquelle je devais m’embarquer, et de me laisser, loin de tout missionnaire, plus libre de continuer mon rôle d’observateur.

Au pays des Guarayos coule le Rio de San-Miguel. Dans les cartes géographiques 1 2 on dirige ce cours d’eau vers le Rio Guapaix ou Rio Grande , et

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