‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 209 sur 240 · L’argent métallique est nommé par eux chipilo · texte numérisé non relu

L’argent métallique est nommé par eux chipilo

les vêtements de la famille. Tout le reste, c’est-à-dire des milliers de 1833livres, se perd tous les ans, abandonné aux oiseaux ou autres animaux des forêts.

Ils aiment mieux laisser perdre le surplus de leurs récoltes, cjue de se voir contraints par leur curé ou par leur alcalde, à le transporter l’espace de soixante ou quatre-vingts lieues, jusqu’à la capitale. Ces malheureux sont, en effet, les seules bêtes de somme de leur pays, et se louent comme on le ferait des mules. Chaque homme doit, outre ses vivres, prendre trente-trois livres pesant dans un panier nommé chiquito , qu’il porte sur ses épaules , et cela pour une somme payée en marchandises, qui ne représente que la moitié de sa valeur réelle. Lorsqu’ils font ces voyages pour l’Etat, pour le curé ou pour l’alcalde, on les paye quatorze réales (8 francs 75 centimes); lorsque c’est pour les commerçans , ils reçoivent trois piastres (15 francs ) de Tumupaza , et trois piastres et demi (17 francs 50 centimes) d’Isiamas.

Il est certain que cette charge, non-seulement les abrutit et leur fait constamment regretter leur état sauvage, où du moins ils étaient libres, mais encore paralyse une des branches les plus productives du commerce de la république. Si, dans l’état actuel, les habitans s’employaient plus activement à la récolte du cacao, ils pourraient centupler leurs ressources; mais il faudrait que des chemins praticables permissent de voyager avec des mules, ou qu’on se servît de la navigation du Tuyche. Gette récolte ne les occupant qu’une très-petite partie de l’année, ils pourraient employer le reste au tissage du coton, et ne payeraient pas cinq francs la vara le plus mauvais tissu de coton que leur apportent les commerçans.

Isiamas. Ce bourg, ancienne mission des franciscains, est situé à dix-neuf lieues au nord-nord-est de Tumupaza, au sein d’une immense plaine entrecoupée de forêts et d’herbages. Capitale du Partido-cbico , en raison de sa position centrale, par rapport aux autres bourgs intérieurs, Isiamas est le séjour d’un vicaire distinct de celui d’ Apolo. Il jouit, pour l’agriculture et pour la chasse, des mêmes avantages que Tumupaza. Néanmoins il y a, de plus, de grands cerfs, et la pêche se fait régulièrement dans le Rio Béni, qui n’est plus qu’a treize lieues à l’est. Les Indiens vont tous les ans, aux mois d’Août et de Septembre, recueillir dans cette rivière des œufs de tortues, qui s’y trouvent en abondance. Us font aussi la pêche dans les rivières voisines de Tequije et d’Itaca, ainsi que dans une foule de marais et d’étangs formés pendant leurs crues.

Les habitans, au nombre de 1170, appartiennent à la nation tacana,

1833. et ont en tout le costume et les usages de ceux de Tumupaza. Leurs forêts, peuplées d’arbres propres à l’ébénisterie , entre lesquels on peut citer le Jacaranda, l’acajou, sont de plus ri dies en arbres résineux, tels que le sangdragon, et en plantes oléagineuses. L’une d’elles, le tumijojo , est un palmier dont les cocos, très-solides, contiennent des amandes remplies d’une huile qu’ils extraient pour le luminaire des églises et qu’ils n’exportent que rarement. On en tire encore de diverses espèces de palmiers, tels que du camoruru , dont l’écorce est épineuse, de la tuema et de Yasajo. On plante surtout la dernière espèce dans les villages mêmes, près des maisons, où l’on voit encore quelques tamarins.

On élève quelques bestiaux et des chevaux, mais en très-petit nombre.

Ca vinas est la dernière mission au nord de la province, située quelle est à une immense distance 1 d’Isiamas. On y arrive de ce dernier bourg, en navigant avec des radeaux ( balsas ) sur le Rio Béni, qui passe à peu de distance à l’est. Bien qu’on pût facilement établir un chemin par terre, au milieu des plaines , il est certain que la navigation est de beaucoup préférable; seulement il s’agirait de la rendre plus commode, en employant des barques au lieu de radeaux.

Réduite postérieurement aux autres paroisses , Gavinas est encore exempte de tribut. Elle est peuplée de Tacanas, et n’a d’autre chef que son curé, chargé de diriger les habitans au civil comme au spirituel. C’est en effet lui qui conduit leurs produits aux autres villages, et cpii les échange pour les objets qu’ils désirent. Du reste, les environs donnent les mêmes productions que Tumupaza, plus un grand arbre, qui fournit des amandes contenues dans une grosse écorce commune. On pourrait croire que les plaines serviraient avec avantage à l’élève des bestiaux; mais le grand nombre de chauvessouris 2 qui, la nuit, font des saignées aux animaux, ont jusqu’à présent empêché d’v élever des chevaux ou des vaches.

Près de Cavinas passe, au nord, le Rio Madidi, qui prend sa source non loin de Carabaya, au Pérou. Le village est bâti sur le delta très-aigu que forme la réunion de cette rivière au Béni. Sa position le rapproche de beaucoup de tribus sauvages, des mieux disposées à devenir chrétiennes. Déjà, en 1850, soixante-dix indépendans vinrent d’eux-mêmes à Gavinas, et les autres, si le gouvernement protège leur conquête, ne tarderont pas à

1. L’auteur d’une note donne cent lieues de distance, ce qui me paraît fort exagéré.

Page 1