CHAPITRE XXXIV
Voyage sur le Rio Mamoré. — Séjour dans les missions Cayuvavas , Movimas , Canichanas et Moxos.
§. 1 «er Voyage sur le Rio Mamoré.
* 1 Forcé, enfin, d’abandonner mon observatoire, je fis mes adieux à l’Iténès, 1832. dont les eaux , long-temps encore après s’être réunies au Mamoré , coulaient Rio séparément sans s’y mélanger, tout en conservant leur couleur propre. Le Ma- Mamore'moré, au moins aussi large que l’Iténès, n’avait plus, sur ce point, de forêts anciennes, et son cours offrait partout des terrains d’alluvion couverts de roseaux en éventail , nommés Chuchio par les Espagnols -, et des pipéracés connus sous le nom de Lambaïva , dont les feuilles, digitées et blanchâtres, tranchaient sur le vert tendre des saules ou sur le vert violacé des Lissosé Occupé du bruit du courant, des arbres charriés, de la nature des rives, j’oubliais que j’avais à lutter contre ces eaux impétueuses, dans une frêle embarcation construite d’un tronc d’arbre creusé, que le moindre mouvement, le moindre choc , pouvait faire chavirer et qui n’avait que deux à trois centimètres de bord au-dessus de la surface du fleuve.
Au milieu de nombreux palmiers de ma connaissance, dont étaient couverts les terrains les plus élevés, j’en aperçus de loin sur la berge une nouvelle espèce.
Je fis arrêter immédiatement mes pirogues, afin de l’étudier. C’était l’espèce que les Brésiliens nomment Vinte pes (vingt pieds), l’une des plus élégantes que j’eusse rencontrées. Ses racines, d’oii vient son nom brésilien, partant de trois mètres de hauteur du tronc, semblent l’étayer et divergent vers la terre , tout en offrant le plus singulier aspect. Du sommet d’un tronc svelte et lisse, élevé de quinze à vingt mètres, s’élancent des feuilles élégamment
1, C’est de la tige de cette espèce que sont faites les flèches de tous les Indiens chasseurs.
2. C’est une plante composée en arbre que j’avais déjà rencontrée sur les bords du Parana , près de Corrientes.
découpées , formant un charmant panache ; ses amandes servent aux Indiens à tourner des grains de chapelets. Je dessinai cette magnifique plante et j’en recueillis des feuilles et des fiuits.
Une forte pluie dura presque tout le jour et fit sortir des bois des myriades de moustiques, qui se réfugièrent dans les pirogues et nous tourmentèrent toute la journée, au lieu de réserver leurs piqûres pour la nuit. Je passai devant plusieurs campemens d’indiens sauvages, sans en apercevoii un seul. A chaque pas je reconnaissais leurs petits sentiers, surtout à la rive droite du Mamoré, où les terrains étaient plus élevés. Je m’y arrêtai pour bivouaquer; et soit qu’il y eut des jaguars aux environs, soit que les Indiens iténès nous épiassent, mon chien ne cessa de s’élancer vers un point ou un autre, nous tenant ainsi toute la nuit sui le qui. vive.
Presqu’en face de mon campement se réunissait au Mamoré le Rio Iruyam, par lequel les Indiens caynvavas d’Exaltacion remontent quelquefois a l’ouest jusqu’auprès de Reyes sur le Béni. J’avais aussi, peu au-dessus, l’embouchure du Rio Matucaré, au bord duquel, dans l’intérieur, vivent les Indiens iténès. Ils ont, à ce que m’apprit l’un de mes interprètes, un village et des champs magnifiques , semés de maïs , de manioc et de bananes. Au temps des sécheresses, fils font de nombreuses incursions sur les champs de la mission d’Exaltacion , afin de se procurer des armes et du fer. Je vis un de leurs radeaux attaché sur la rive et des pas tout frais sur le rivage, mais je n’aperçus
personne.
Des pluies abondantes étaient sans doute tombées aux sources du Mamoré , car ses eaux, considérablement gonflées, charriaient beaucoup plus d’arbres que d’ordinaire; le milieu de son cours en était tellement rempli, qu on aurait dit une île flottante. Pour vaincre plus facilement le courant, nous suivions toujours avec nos pirogues la rive qui lui était opposée, mais les nombreux détours de la rivière nous obligeaient souvent à passer d’un coté à l’autre. Nous courrions alors de véritables dangers. Le moindre choc de ces arbres pouvait nous submerger et me faire perdre, en un instant, la plus grande partie de mes travaux que j’avais avec moi. Je ne songeai qu’à cette perte, me tenant toujours prêt à regagner la rive à la nage, si l’occasion s’en présentait. Heureusement que l’habileté, l’adresse silencieuse, avec laquelle mes pilotes et mes rameurs, les yeux constamment fixés sur la rivière, redoublaient d’activité dans les momens difficiles, nous fit vaincre toutes les
1. C’est VIriartea Orbignyana, Martius, Palmiers de mon Voyage, pl. 5, fig. 1-
difficultés. A la halte du soir, au milieu d’un bois épais des plus sauvages, is32. je vis un arbre immense. Son tronc, à un métré de hauteur au-dessus du sol, mesurait quinze mètres de circonférence : c’était un figuier de l’espèce Mamón*, appelée par les Espagnols Higueron, et qu’à Santa-Cruz on nomme Bibosi.
Ses racines plates, divisées en lames verticales, offrent des planches toutes faites, que les Indiens coupent et façonnent, pour faire les caisses nécessaires à l’envoi des marchandises du gouvernement. Un jaguar nous tint éveillé toute la nuit.
Les rives du Mamoré m’offrirent à plusieurs reprises des sites assez rians , 29 Mars, dus à la variété de la végétation. Les lieux bas étaient couverts de sensitives aux fleurs rosées. Les parties un peu plus sèches offraient des roseaux en éventail , dont les fleurs , en plumets blanchâtres et flottant au gré du vent , contrastaient avec les mimoses fleuris, le lambaïva aux grappes sucrées, les lianes tombant de toutes parts, au milieu des palmiers. Ce pêle-mêle de la végétation attirait à chaque instant mes regards. Tout m’intéressait, jusqu’à ces colonies de martins-pêcheurs aux nids cachés dans les trous des falaises sablonneuses, qui nous poursuivaient au loin, avec des cris étourdissans.
J’arrivai à l’un des points dangereux du Mamoré, où cette rivière se rétrécit beaucoup, et ou ses eaux, devenues plus impétueuses, couraient en tournoyant et formaient des tourbillons en entonnoir, beaucoup trop forts pour nos barques. Je le traversai au milieu de deux ou trois de ces tournans, qui frappaient sur la pirogue comme si elle se fût heurtée contre un rocher.
Je regardai mon capitaine, qui, voyant que j’avais remarqué le danger que nous courrions, me dit seulement : «Terme les yeux... Arriver promptement ou mourir. * Doublant d’activité et d’adresse, nous franchîmes enfin ce mauvais pas. Les autres pirogues trouvèrent plus prudent de passer sur un autre point. Exposé toute la journée à l’ardeur du soleil le plus chaud, la réverbération de la lumière sur les eaux m’occasionna comme une inflammation des paupières, ce qui me fit beaucoup souffrir, et me gênait infiniment pour mes observations. Il paraît que les jaguars s’étaient donné le mot pour nous tourmenter. Nous dûmes le soir en chasser un à coups de fusil de notre halte.
E11 voyage les Indiens de la province de Moxos 11’ont d’autre costume 30 Mars, qu’une longue chemise sans manches, faite de l’écorce du figuier Bibosi. Ces arbres abondaient dans les lieux que je traversais, et mes Indiens me prièrent instamment de leur permettre de s’arrêter pour en enlever, ce queje leur accordai avec d’autant plus de plaisir queje les voyais, à chaque instant, se
m. part|e- 1 6
Rio
Maniore.
récrier, en apercevant des arbres propres à leur donner ce tissu naturel. Je m’arrêtai dans un endroit couyert de ces figuiers, et tous mes gens se dispersèrent , afin d’en faire leur récolte. En un instant la forêt retentit de toutes parts des coups redoublés de la hache et du bruit des arbres tombant sous les coups. Ils choisissent les jeunes arbres sans nœuds : ils coupent d’abord un morceau d’écorce pour en reconnaître la qualité , tous ne l’ayant pas aussi bonne. L’arbre adopté est abattu; ils enlèvent les branches et marquent sur le tronc la longueur nécessaire a chaque chemise , 1 ecorce devant etre reployée sur elle-même, à l’effet d’épargner une couture. Ils font une incision circulaire à la longueur voulue, pratiquent une fente longitudinale, introduisent sous l’écorce un morceau de bois coupé en biseau et la détachent de la partie ligneuse, sans la rompre. Une fois détachée, ils en ploient l’extrémité en travers, de manière à séparer la partie extérieure, dure, de l’intérieure, blanche, épaisse, et la seule qui leur soit utile. Ils la roulent ensuite et en enlèvent d’autres. En deux heures mes soixante -dix Indiens avaient recueilli la matière première de trois cents chemises au moins. Le soir à la halte ils s’occupèrent du travail peu difficile de leur préparation. Chacun alla dans le bois couper un tronçon d’arbre pour fabriquer sa chemise. Munis d’un maillet carré, marqué de profondes stries transversales, ils en donnaient successivement des coups tantôt d’une main, tantôt de l’autre, afin d’écarter les fibres de l’écorce. Us pratiquèrent cette opération des deux côtés, l’étirèrent et la lavèrent dans l’eau. Us la frappent encore une fois pendant un temps plus court, et l’étendent comme une pièce de linge, n’ayant plus, pour avoir une chemise entièrement confectionnée, qu’à la doubler sur elle-même, après y avoir pratiqué une ouverture pour passer
la tête et l’avoir cousue sur les côtés.
Nous avions atteint le soir le champ le plus éloigné de la mission d Exaltación, dont je n’étais plus qu’à deux jours de marche, et nous nous étions arrêtés près de plantations de bananiers et de cacaotiers , ou nous trouvâmes une petite cabane et quatre vieux Indiens gardiens de ce champ. C’étaient du reste les premières figures humaines que je rencontrais depuis mon départ du fort de Beira. Lorsque pendant plusieurs jours on n’a vécu que de viande sèche, on sent plus vivement le prix du moindre aliment frais; aussi eprouvais-je plus de plaisir à trouver des bananes et du manioc, que ne meu fit jamais goûter le repas le plus splendide. Tranquille du coté des jaguars, mon repos fut néanmoins troublé par le bruit infernal que firent mes nombreux Indiens, frappant toute la nuit autoui de moi.
Les grandes villes ne renferment pas seules une grande diversité de langages; mon campement en offrait la meilleure preuve. En entendant une multitude de sons divers frapper mes oreilles, je voulus me rendre compte du nombre des langues qu’on y parlait, et à mon grand étonnement, j’en reconnus treize. Un de mes aides et moi nous étions Français; des deux jeunes gens nommés par le gouvernement bolivien pour m’accompagner, l’un était de Santa-Cruz et parlait l’espagnol; le second, né à Cochabamba, avait pour langue maternelle le quichua, langue des Incas. Un domestique, que j’avais pris à la Paz était Aymara. Un commerçant brésilien qui m’accompagnait, parlait le portugais. Des trois petits Indiens qui m’avaient suivi, l’un était Chiquito, l’autre Cuciquia, et le troisième, Mbuca ori , était Guarayo et parlait le guarani. Parmi mes rameurs j’avais des Baures , des Chapacuras de Concepcion, des Itonamas de San-Ramon. Les quatre Indiens gardiens de la cabane étaient Cayuvava, et parmi eux se trouvait un Pacaguara. Si l’on y avait joint les langues parlées par mes interprètes, le nombre en eut été bien plus considérable. De toutes ces langues , les plus rapprochées étaient sans contredit les langues européennes; les autres n’ayant, le plus souvent, entr’elles d’autres rapports que ceux des règles grammaticales, car tous les mots en étaient différens. Bien de plus extraordinaire que cette diversité d’idiomes qu’on rencontre en Amérique. En effet, la province de Moxos en offre douze, et la province de Chiquitos une quinzaine. Il y en a donc vingt-sept distincts sur une superficie de moins de cinquante mille lieues carrées et sur un total de quarante et quelques mille habitans, fait très-remarquable qui tient sans doute à des causes exceptionnelles , par exemple à l’isolement long-temps prolongé de chaque nation.
Les rives du Mamoré offraient, en ces lieux, quelques modifications dans la végétation. J’apercevais de temps en temps, dans les bois, des palmiers cucich. Quelques bambousiers se montraient également , et des espaces sans arbres les faisaient mieux ressortir. J’avais eu qussi l’occasion d’étudier cette singulière succession des plantes sur les atterrissemens de la rivière. Dès que les terrains passent une saison hors des eaux, ils se couvrent de lissos. Ce sont les premiers végétaux qui y croissent. Ils sont remplacés la seconde année par les saules, qui bientôt les étouffent. La troisième ou quatrième année les saules dominent et protègent raccroissement de quelques lambaïvas et des figuiers bibosis. Les lissos disparaissent les premiers, les saules ensuite, à mesure que les terrains s’élèvent; puis, enfin, les îambaïvas et les bibosis restent seuls sur le terrain. Les autres arbres, et surtout les palmiers, ne
Rio
¡Vlamoré
poussent, au dire des Indiens, que de longues années plus tard, quand le terrain n’est plus inondé qu’à l’époque des crues accidentelles.
En laissant la halte, nous avions pris, sur la rive droite du Mamoré, un marais , afin d’avoir moins de courant et de nous épargner les détours de la rivi'ere. Nous remontâmes un petit ruisseau, qui nous conduisit dans un vaste lac où, n’apercevant aucune issue, nous faillîmes nous perdre. Je vis sur les rives de ce lac une espèce de Victoria , voisine de celle que j’ai décrite à Corrientes1 et qui avait tant excité mon admiration. C’est une des plus belles plantes de l’Amérique. Ses feuilles circulaires , de deux mètres de diamètre, relevées sur leurs bords, vertes en dessus, d’un beau rouge en dessous, sont étendues sur les eaux, comme les feuilles du nénuphar de nos marais, et ses magnifiques fleurs rosées ou blanches, d’un tiers de metre de largeur, présentent un ensemble réellement merveilleux, digne de la végétation grandiose de ces régions. J’avais appris du père Lacueva et de l’un de mes interprètes, qu’en voyant pour la première fois cette plante, le naturaliste Hainck s’était jeté à genoux pour remercier la Providence dune création aussi remarquable2. Rien en effet n’est comparable à la liante idée quelle donne de la force productive de la végétation.
Je laissai le marais avec plaisir pour reprendre le Mamore, y étant devore par les fourmis; mais la sortie fut très -difficile. Un amas considerable d arlares entassés par le courant l’encombraient en cet endroit, où nous faillîmes chavirer plusieurs fois. Peu de temps après nous aperçûmes une ferme de culture appartenant à la mission d’Exaltacion. Jamais je ne vis de plus beaux champs de bananiers et de cacaotiers. Les Indiens m’offrirent plusieurs régimes de bananes, et je leur en achetai plusieurs autres, que je iis donner aux hommes de mes quatre pirogues, en recommandant bien aux Itonamas, les plus sujets à caution, de ne rien s’approprier. Ayant continue jusqu au soir, je traversai des terrains bas en partie inondés, dont les falaises sablonneuses s’abîmaient à chaque instant et rendaient la navigation tres -périlleuse par suite des lames de projection que formait le déplacement des eaux. Le soir, pour ne pas voir mes pirogues submergées pendant la nuit, je dus faire tomber les falaises par petites parties, jusqu’à les laisser en talus
2. C’eslTla 'même qui , en 1836, a été nommée Victoria regina par les Anglais. Elle avait été recueillie à la Guyane anglaise par le voyageur Chonburk. L’espèce que j ai vue a omen es en 1827 était en France dès 1829.
inclines. Si dans cette navigation les moustiques incommodent le voyageur pendant le jour, la nuit ils sont tellement multipliés qu’au coucher du soleil on ne peut ouvrir la bouche sans en avaler un grand nombre. Le lendemain les terrains s’abaissèrent de plus en plus, toujours plus remués par les courans. Souvent les débordemens enlèvent toutes les plantations, et peu d’années s’étaient écoulées depuis que les Cayuvavas avaient ainsi perdu tous leurs champs et s’étaient trouvés réduits à vivre, une année entière, du tronc du palmier totaï, la providence de ces contrées dans les disettes. Yers midi j’atteignis enfin le port d’Exaltacion , après huit longues journées de navigation, depuis mon départ du fort de Beira.
Mission d’ Exaltación de la Cruz.
Le port, situé sur la rive gauche du Mamoré, dans un marais, est à un demi-kilomètre de la mission. J’y rencontrai un grand nombre d’indiens et d’Indiennes qui se baignaient, et je me rendis, par une jetée, jusqu a la mission, où je fus on ne peut plus mal reçu par l’administrateur, qui, malgré les ordres précis qu’il avait reçus, chercha , pendant un séjour de six journées, à me contrarier de toutes les manières. Heureusement que le curé n’agit pas de même a mon égard. Je travaillai neanmoins avec le plus d activité possible, afin d’abandonner plus promptement cette résidence désagréable. J’avais à mettre en ordre mes notes et mes itinéraires géographiques, a reunir les objets d’histoire naturelle des environs, à étudier la mission et ses archives, et surtout à écrire des vocabulaires des langues cayuvava, pacaguara et iténès. Ces travaux ne me laissaient qu’un instant de repos , que je consacrais chaque soir à parcourir les environs alors assez restreints pur suite de l’inondation de la campagne.
La mission d’ Exaltación de la Cruz fut fondée par les jésuites après 1 696, avec des Indiens Cayuvavas \ découverts par eux sur les rives du Mamoré. Elle fut bâtie sur une plaine, au milieu de marais, et garantie des grandes crues du Mamoré par une digue qui l’entoure, et que les jésuites avaient élevée. La place, avec ses palmiers, ses chapelles et les maisons des juges, ressemble à celle des autres missions. L’église , construite dans le style du moyen âge , est remplie d’ornemens , de sculptures de bon goût , et ses murailles , bâties
1. Le padre de Eguiluz, Relación de la mission apostólica de los Moxos, 1696, p. 3ô , 37, cite seulement cette nation, alors sauvage.
en terre1, sont couvertes de peintures. Le college, à un étage, est très-bien distribué. Le caprice d’un administrateur en a fait disparaître un monument précieux. Les jésuites y avaient représenté avec détails, sur les murs, la carte géographique de la province, qu’ils devaient connaître parfaitement ; mais depuis quelques années, cet administrateur 1 avait fait effacer et remplacer par des caricatures grossières , ou par la représentation de la chasse au sangliei , au cerf, etc., exécutées d’après des gravures européennes. Exaltación de la Cruz est une des plus riches missions pour les produits et l’industrie; ses tissus sont tres-beaux et son cacao des meilleurs.
La population se compose de 1984 Indiens, dont une dizaine sont de la nation pacaguara, et un seul appartient aux Iténès; le reste est Cayuvava.2 Ce sont sans contredit les meilleurs hommes de la province , par leur franchise , leur peu de vices et leur amour pour le travail. Ils sont naturellement robustes; leurs traits sont réguliers. J’ai eu long -temps avec moi des hommes de cette nation et je ne puis que me louer de leur caractère. Rameurs infatigables, leurs pilotes sont les plus expérimentés. Ardens, entreprenans , ils sont néanmoins prudens, respectueux, soumis et d’une complaisance extrême. Ils ont encore quelques superstitions, qui tiennent sans doute à leur état primitif et qui se manifestent principalement chez les hommes chargés de la surveillance des bestiaux. Par exemple, lorsqu’un Cayuvava sait que sa femme se trouve dans certaine position de santé, il ne monte jamais à cheval , dans la crainte de tomber ou de rendre sa compagne plus malade. Les veufs se renferment un mois après la mort de leur femme et ne montent jamais à cheval durant leur veuvage, craignant d’épouvanter le bétail.
. Le 7 Avril je laissai Exaltación , non sans peine. L’administrateur, ne voulant pas me donner de pirogue, avait fait cacher les meilleures. Celles que j’obtins étaient si mauvaises, que l’une d’elles, dont le fond troué avait été bouché seulement avec de l’argile , faillit faire périr ceux qui la montaient. L’ouverture fut démasquée par un roseau ; elle coula ; mais heureusement qu’alors elle se trouvait près de la rive, et tout le monde se sauva. Le Mamoré, que je remontais, rempli de lacs et de marais sur les rives, na rien de remarquable. Je m’arrêtai, le soir, dans un marais, oh nous fumes dévorés par les moustiques. Lorsque je ne dormais pas, j entendais les Indiens
1. Il est bon de dire qu’il n’existe pas de pierres dans la province de Moxos.
2. Celte nation se divise en huit sections : les Maïsimaé, Maïdebochoqué , Maïdepurupmè , Maïroaria, Maïauqué , Maidijibobo, Maimajuya , Maimorosoya. Voyez ce que j’en ai dit Homme amé-
ricain.
se frapper continuellement dans leurs hamacs pour chasser ces importuns insectes.
Le lendemain, en suivant le cours du fleuve, je remarquai toute la journée, à une très-grande hauteur dans les airs, un nombre très -considérable de troupes de grandes et de petites aigrettes , qui décrivaient chacune les deux côtés d’un triangle , formé par deux lignes d’oiseaux ; ces troupes se dirigeaient invariablement du sud au nord. C’était, sans doute, l’instant d’une de ces migrations générales oii les oiseaux de rivage abandonnent les régions du sud, alors trop sèches, pour gagner les marais de Moxos et de l’Amazone, qui commençaient à se découvrir en laissant dans la plaine beaucoup de poissons, dont la capture facile offre une nourriture abondante à ces oiseaux voyageurs.
A près de quinze lieues d’Exaltacion , en remontant le Mamoré, je rencontrai , sur la rive gauche , l’embouchure du Rio Yacuma , dont les eaux limpides et noirâtres coulent dans un lit profond, sans plage, large de soixante-dix à quatre-vingts mètres. J’entrai dans cette rivière en la remontant; ses rives, couvertes de buissons, contrastent peu avec les plaines environnantes en partie dénuées de bois. A trois kilomètres de l’embouchure du Yacuma, j’atteignis son confluent avec le Rio Rapulo, rivière moins large que le Yacuma, serpentant dans la plaine. Jadis on la remontait pour se rendre à la mission de San-Boija1, détruite sous les gouverneurs espagnols, après l’expulsion des jésuites. Peu au-dessus du confluent je trouvai le port de la mission de Santa-Ana, située entre les deux rivières, à moins d’un kilomètre des rives du Rio Yacuma.
Mission de Santa-Ana de Moxos.
J’arrivai non sans peine, par une plaine inondée, à la mission, dont le triste aspect et la mauvaise construction me firent immédiatement reconnaître qu’elle n’était pas l’œuvre des jésuites. Effectivement, établie dans l’origine à une lieue plus à l’ouest par les jésuites, les gouverneurs espagnols l’avaient transférée oii je la trouvais. Cette mission, composée d’indiens de la nation Movima , fut fondée après 1700. Les jésuites amenèrent la nation
1. Suivant le père de Eguiluz, Relación de la mission apostólica de los Moxos , 1696 , p. 44 , San-Borja aurait été bâti en 1693 , près du Rio Maniquí, au pied des derniers contre-forts de la Cordillère, à 12 lieues au nord de San-José. Il y avait 3000 âmes des nations Churimana, tribu des Moxos, et Moporoabocono. Cette mission fut abandonnée vers 1780, sous le gouvernement des curés.
Exalta-
ción
de
Moxos.
movima, afin de faciliter la navigation avec la mission de Reyes, qu’ils établissaient en même temps non loin du Rio Béni. Aujourdhui la mission, malgré sa position et l’inondation temporaire de ses environs, n’a rien d’insalubre. Elle est tr'es-mal distribuée. Les maisons des Indiens ne sont pas alignées, et la porte de l’église, au lieu de donner sur la place, fait face a la campagne. L’industrie y est peu avancée; les champs de culture, peu nombreux, sont placés au sein des bouquets de bois, près des rivières Rapulo et Yacuma; mais il y a de beaux établissemens pour lelève des bestiaux. La population, composée, en 1851 , de 1156 Movimas, est remarquable par ses belles proportions. Les hommes y sont grands, robustes, bien bâtis, et les femmes sont proportionnellement de plus belle taille que les hommes. Je m’étonnais de rencontrer souvent des jeunes filles de seize a dix-sept ans, avec lesquelles je n’aurais certainement pas lutté de force. Leurs bras vigoureux, leurs traits même n’ont rien de féminin. Les Movimas sont généralement bons et la douceur est peinte sur leur figure. Leur langage, bien différent de celui des autres nations, est d’une extrême dureté en raison de la multiplicité des consonnes. J’eus beaucoup de peine à en écrire un petit Vocabulaire, et sans le secours de l’administrateur, très-versé dans cette langue, j’y serais difficilement parvenu.
La misère, si l’on en juge par les vétemeos des femmes, paraît être assez grande à la mission, ce qui provient de la rareté des terrains propres a la culture du coton, et oblige les Indiennes à se procurer, pour leurs tipois, des tissus de laine qu’on tire de Cochabamba. Le curé me parla de quelques supeistitions conservées jusqu a ce jour parmi les Indiens ; ainsi , jamais ils ne veulent chasser les jaguars, lorsqu’ils sont veufs, devant alors infailliblement succomber, et même ils ne tuent jamais un serpent, dans la crainte de devenir
lépreux.
La pluie n’avait cessé de tomber depuis mon arrivée à Santa- Ana; aussi je ne pus rien faire dans la campagne. Pour aller à la mission de Reyes, on remonte le Rio Yacuma jusqu’à ses premiers affluens, et l’on n’a plus ensuite qu’un portage à travers la plaine pour prendre le Rio Quiquive, dont le cours, en descendant, conduit au Rio Béni et de là jusqu’à Reyes. J’étais venu a Santa- Ana avec l’intention de faire ce voyage; mais les renseignemens que j obtins de l’administrateur me firent changer d’avis. Cette excursion m aurait demande au moins deux mois; c’était trop, vu le peu d’importance de cette mission. Je me décidai à continuer de monter vers les autres. Du reste j’acquis la certitude des difficultés à vaincre par une pirogue qui vint de Reyes, pendant
mon séjour à Santa-Ana. Les Indiens de Reyes, appartenant à la nation des <»32. Maropas \ ont les traits efféminés, réguliers, semblables à ceux des Mocé- Santa ténès, dont je parlerai plus tard. De même que les Indiens du Pérou, iis mâchent la coca, et leur chemise de laine est beaucoup plus courte que celle Moxosdes Moxos.
Après trois jours passés à Santa-Ana, je continuai mon voyage par un » Avril temps affreux. Le vent du sud, avec la pluie, était si fort, que j’aurais couru le plus grand risque de faire naufrage, si j’eusse été assez téméraire pour me lancer, avec mes frêles nacelles, sur les flots alors trèsagités du Mamoré. 3e crus plus prudent de m’arrêter sur les rives du Yacuma. Les Indiens s’y mirent à pêcher avec des hameçons attachés à un bout de fil de fer , le poisson connu sous le nom de palometa. V oisin par sa forme élargie de notre brème, il est orné de vives couleurs jaunes. Ses dents, triangulaires, serrées et tranchantes comme un rasoir, le font redouter des Indiens, bien qu’ils le recherchent en raison de son utilité. Comme ces poissons mordent impitoyablement les baigneurs , en emportant le morceau , personne n’ose entrer dans 1 eau ; mais leurs dents ont , des les temps les plus reculés, servi de ciseaux aux indigènes de ces régions. C’est en effet avec les dents de la palometa que les tisserands de Moxos tranchent leurs fils et que les Indiens se coupent les cheveux.
Le vent de sud avait tellement abaissé la température, que mes pauvres Indiens grelottaient par douze degrés de chaleur.
Le lendemain un temps plus calme et surtout moins humide me permit de continuer mon voyage. Je remontai le Mamore toute la journée. Je passai le soir devant l’embouchure du Rio Apere, qui, du temps des jésuites, conduisait à l’ancienne mission de San-José. Le Rio Apéré reçoit, à un jour de marche en pirogue, en le remontant, le Rio de San-José. Les deux rivières descendent des derniers contre-forts des Cordillères et coulent presque parallèlement dans la plaine. Le Rio de San-José avait sur ses rives la mission de San-José, jadis très-florissante, mais abandonnée après l’expulsion des jésuites.9