III. i.re partie
Un temps serein remplaçait depuis deux jours les pluies continuelles , qui, pendant plus de trois mois , m’avaient rarement laissé une journée sans être traversé. Je voulus en profiter pour continuer mon voyage. D’ailleurs les vivres de mes Indiens s’épuisaient et nous avions encore à faire une longue navigation avant d’atteindre le premier point habité. Je ne différai pas davantage et laissai le fort de Beira, ou, malgré les politesses du commandant, j’étais trop gêné pour m’y plaire. Toutes les nuits il s’exercait une surveillance aussi active qu’en temps de guerre. Des sentinelles postées de tous côtés faisaient retentir les bastions encore vierges du fort de X alerta tour à tour répété par les soldats, peu accoutumés à ce service forcé. Par l’indiscrétion d’un vieil officier Paulista (de San -Pablo), qui m’avait pris en affection, parce que je parlais un peu le guarani, sa langue maternelle, j’appris que l’effectif au fort était de trente hommes. Comme il y avait au moins quinze sentinelles, je me serais fait un cas de conscience d’être cause des fatigues de ces pauvres diables, qui sans doute maudissaient
mon arrivée.
La rivière, appelée Iténès par les Espagnols1 et Guaporé par les Brésiliens, offre, en partant du fort, une largeur de près de deux kilomètres. Ses eaux claires, à la teinte noirâtre, coulent lentement au milieu de bois magnifiques d’un aspect plus sauvage que pittoresque. Ici, en effet, la nature est trop grande, trop majestueuse, pour permettre d’en saisir les détails. C’est une belle solitude, peu souvent troublée par le voyageur. Les oiseaux même s’y montrent très -rarement, et la riche végétation de ces sombres forêts en fait tout l’ornement. Des îles également boisées et les montagnes bleuâtres de la rive droite, qui tranchent an loin sur le vert foncé du feuillage, en interrompent parfois l’uniformité. Je voguai rapidement toute la journée, porté par le courant, non sans comparer par la pensée ces déserts aujourd’hui, tristes et silencieux, à ce qu’ils pourront devenir, lorsqu’une population industrieuse viendra les animer et en tirer tous les avantages ; lorsque le commerce en pleine activité avec 1 Lui ope y couvura leurs eaux de bateaux à vapeur, destinés à leur apporter l’abondance et la vie intellectuelle.
Après une très -forte journée de marche, je m’arrêtai le soir sur la rive droite, au milieu d’une forêt épaisse, où je foulai le terrain le plus
1 Ce nom lui a été donné des Indiens sauvages appelés ainsi, qui habitent ses rives, entre le fort de Beira et le confluent du Mamoré.
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propre à la culture. Chacun s’établit comme à l’ordinaire, les Indiens dans i832. leurs hamacs, autour de grands feux, et nous dans nos moustiquaires. Les Rio Brésiliens du fort m’avaient dit qu’ils avaient été très-souvent attaqués dans Ite'nèsces parages par les Indiens iténès, qui habitent les deux rives du Rio Iténès et cherchent fréquemment à enlever, par la force , les armes et le fer , qui leur sont devenus indispensables depuis leur contact avec les Espagnols et les Brésiliens. Il me fallut étendre le système de précautions auquel j’avais accoutumé ma troupe. Chacun, ainsi que moi, couchait toujours avec son fusil à deux coups chargé. Je dormais profondément, lorsque je fus réveillé en sursaut par les cris : Aux armes, voici les barbares! Je m’élançai hors de ma moustiquaire et j’entendis plutôt que je ne vis tous les Indiens se sauver vers leurs pirogues. Au premier instant, dans l’obscurité la plus profonde, 11e sachant pas ce que ce pouvait être, je faillis prendre mes rameurs pour des assaillans, mais heureusement que je les reconnus à l’instant ou j’allais faire feu sur eux. Encore tout étourdi, ne voyant point d’ennemi, je demandai la cause de cette alerte, et j’appris que les Indiens itonamas, les plus poltrons de mes rameurs, ayant entendu le craquement des petites branches sèches autour de notre campement, comme si un grand nombre d’hommes fussent venus tout doucement pour nous surprendre, s’étaient levés en masse, afin de se sauver vers leurs pirogues. A leur mouvement un plus grand bruit, semblable à celui d’hommes qui courent au milieu de branchages , s’était fait entendre autour de nous , ce qui avait déterminé les cris. J’entendis, en effet, distinctement des pas précipités dans les broussailles et dans l’eau, sans pouvoir néanmoins reconnaître si c’étaient des hommes ou des tapirs. Je tirai plusieurs coups de fusil, après lesquels le bruit se renouvela , mais de plus loin. Ma troupe resta sur le qui vive le reste de la nuit, sans qu’il y eut de nouvelles alertes. J’eus toutes les peines du monde à empêcher mes Indiens itonamas de partir : ils 11e quittèrent plus leurs pirogues et se tinrent sur la rivière. Les Indiens baures seuls restèrent autour de moi , ainsi que les interprètes , qui ne cessèrent de me citer les diverses circonstances dans lesquelles des Brésiliens et des Indiens ont été victimes des sauvages de ces lieux.
Mes gens , peu rassurés , me forcèrent pour ainsi dire à me mettre en route avant le jour; mes autres pirogues avaient même déjà pris les devants. En traversant les broussailles de la berge, un animal que je ne pus apercevoir me fit une piqûre à la tempe. J’avais souvent senti l’aiguillon acéré des guêpes de ces contrées, mais jamais je n’éprouvai une douleur plus vive. J’en étais
1832. presque fou, et je ne calmai un peu ma souffrance qu’en appliquant sur la partie douloureuse les feuilles mâchées de la première plante que je renconitenès. traj dix heures du matin j’avais la tête extraordinairement enflée. A midi l’œdème s’étendait jusqu’à la ceinture, et j’éprouvai dans tout le corps un engourdissement douloureux, qui dura trois ou quatre jours, pendant lesquels je fus à la torture, ne pouvant, sans un immense préjudice, interrompre mes travaux géographiques, ni mes recherches d histoire naturelle.
La rivière, aussi belle que la veille, mais beaucoup plus tortueuse, ne montrait presque plus d’îles. Sa rive gauche était couverte de palmiers motacus , et la rive droite, avec les arbres les plus variés, me présenta de ces beaux végétaux une nouvelle espèce, connue des Indiens sous le nom de Chuco , et remarquable par ses feuilles représentant chacune un disque composé de folioles rayonnantes, réunies au centre. Je la dessinai, et j en recueillis les parties transportables h Je vis aussi au sommet des arbres, mais sans pouvoir me la procurer, une charmante espèce de pie à ailes bleues. Le soir je m’arrêtai au milieu des bois de palmiers de la rive gauche, non loin d’immenses marais. J’avais remarqué que les rives de l’Iténès étaient alors beaucoup plus liasses, et que les terrains étaient souvent inondés.
Comme il pleuvait par torrens, les Indiens firent un grand nombre de petites buttes couvertes de feuilles de palmiers, afin de se mettie a labri, de sorte que notre campement présentait un caractère tout particulier. Neanmoins mes rameurs y étaient dans la crainte , un grand nombre de petits sentiers leur ayant donné la certitude que les Indiens sauvages n’étaient pas très -éloignés. Mon chien, en effet, aboya presque toute la nuit, ce qui nous força de nous tenir sur nos gardes. Les traces fraîches que nous remarquâmes le lendemain matin, nous prouvèrent que les Iténès nous avaient épiés ; nul doute que notre grand nombre ne les aient empêchés de nous attaquer. Les interprètes m’assurèrent que, sans nous en douter, nous avions été suivis toute la journée. J’appris, du reste, en questionnant plus tard, à la mission d’Exaltacion , quelques Iténès convertis au christianisme, qu’un tel espionnage est dans les habitudes de cette nation.
27 Mars. j’étais d’autant plus impatient de memettre en marche, que j’allais atteindre, à peu de distance, le confluent de l’Iténès et du Mamore, en meme temps que le point extrême de mes explorations vers le nord; car je devais ensuite remonter au sud le Mamoré, en revenant à Santa-Cruz de la Sierra. A huit
1. C’est le Thinax chuco, Palmiers de mon Voyage, pl. 8 , fig. t
heures du matin, par un soleil magnifique, je foulais l’extrémité du Delta formé par la réunion des deux plus grandes rivières de ces régions, et j’embrassais d’un coup d’œil le cours de l’une et de l’autre. Le plus grand contraste existait entr’elles , et je ne pouvais m’arracher au spectacle imposant qui se déroulait sous mes yeux. D’un côté l’Iténès présentait le symbole du repos; des bois sombres s’étendaient jusqu’au bord de ses eaux claires et limpides, qui coulaient avec lenteur et majesté. De l’autre, le Mamoré m’offrait l’image du chaos, de l’instabilité des choses. Ses eaux rougeâtres, très-agitées, transportaient, en bouillonnant, de nombreux débris de végétaux et même des arbres gigantesques violemment arrachés aux berges par le courant. Rien de stable sur son cours : si l’une des rives montrait des atterrissemens de l’année presque dépourvus de végétation, où croissaient desplantes annuelles, l’autre, munie sur ses caps avancés de falaises sablonneuses, constamment minées par les eaux , s’abîmait de temps en temps avec fracas , entraînant avec elle dans sa chute des arbres séculaires et les plantes les plus variées, en agitant les eaux à une grande distance, tandis que les anses étaient encombrées d’une immense quantité d’arbres amoncelés par les crues extraordinaires.
L’Iténès ou Guaporé reçoit, comme je l’ai dit, toutes les eaux de la province de Mato-Grosso et du nord et nord-ouest de Chiquitos. Tous ses affluens descendent de collines basses et traversent une immense surface de plaines , oii ils ont des berges fixes. Il en résulte que les eaux sont rarement troublées et quelles ne charrient jamais d’arbres. Le Mamoré, au contraire, naît dans les montagnes élevées des provinces de Cochabamba, de Mizqué, de Valle Grande, ou du versant nord des derniers contre-forts de la Cordillère. Tous ses affluens, d’abord formés par des torrens fougueux, parcourent la plaine avec rapidité, en enlevant constamment les berges d’un des cotes, ce qui non-seulement amène toute l’année des eaux troubles, boueuses, mais encore ce grand nombre d’arbres transportés par les courans. De cette disposition différente il résulte que l’Iténès offre partout sur ses rives des terrains propres à fonder des villages fforissans et stables, tandis que le Mamoré ne permet aucun établissement fixe, pas même des champs de culture; aussi toutes les missions du Mamoré sont-elles placées sur des affluens latéraux et aucune sur la rivière même, comme on peut le voir pour Santa- Ana, San-Xavier, Trinidad, Loreto, etc.
Parmi mes interprètes il s’en trouvait deux qui avaient fait partie d’une expédition en descendant, à une très -grande distance, au-dessous du con-
Rio
llenes.
Moxos.
fluent des deux rivières. Ils m’assurèrent que le Mamoré, sans être beaucoup plus large que l’Iténès, est bien plus profond. Ils avaient trouvé à six jours de marche en pirogue, au confluent d’un grand cours d’eau (sans doute le Rio Béni), venant de l’ouest, une nombreuse nation nommée Tapaguara, qu’on avait amenée en partie à Exaltación. Us ajoutaient que ces Indiens , très-utiles aux Brésiliens dans leur navigation du Para, remontaient quelquefois le nouvel affluent jusqu’à Reyes, et que des déserteurs brésiliens avaient pris cette route et étaient arrivés au même point. Il résultait clairement de ces renseignemens, que je pus vérifier plus tard, que, loin de se diriger vers le Rio Paro, et de là sur l’Ucayali, comme on pourrait le penser, d’après la carte de Brué de 4 82(5 , le Rio Béni se réunit au Mamoré vers le 4 0.L degré, et la rivière prend alors le nom de Pùo de Madeiras, jusqu’à sa jonction à l’Amazone. 1
1. J’ai le premier fait connaître à mon retour, en 1834, ce résultat important, qu’un auteur , qui n’a point pénétré dans l’intérieur, a voulu s’approprier, en antidatant de cinq ans un mémoire et une carte.