‹ Voyage dans l'Amérique méridionale (volume 2)Chapitre 61 sur 240 · i.re partie · texte numérisé non relu

i.re partie

Rio

Mamoré.

i3 Avril.

i4 Avril

Du reste les deux rivières, de même que le Rapulo et le Yacuma, sont navigables pour de grandes barques jusqu’au pied des montagnes.

Les rives du Mamoré n’avaient plus cette beauté sauvage que j’avais rencontrée près du confluent de l’Iténès. Ici tout paraît provisoire, les berges, comme les marais et les changemens de direction de la rivière impétueuse, sont marqués par les terrains récens, par les bancs de sable et les marais. Je passai vis-à-vis de l’ancienne mission de San-Pedro, située sur la rive droite du Mamoré, fondée par les jésuites au commencement de 1700. Ces religieux, en y établissant leur capitale, y avaient réuni toutes leurs forces et les monumens les plus somptueux1; mais, vers 1820, les administrateurs, craignant que les envabissemens successifs du Mamoré, qui avaient déjà atteint les champs de culture, ne finissent par compromettre la mission même, la transportèrent dans une plaine, à environ douze lieues plus haut. Il ne reste plus de l’ancienne mission qu’un bois de cacaotiers.

A peu de distance au-dessus le Mamoré se divise en trois bras : il forme des îles et de nombreux terrains baignés, où nous entrâmes, et dont nous ne sortîmes qu’à grand’peine, embarrassés que nous étions au milieu des arbres amoncelés par les courans. Un peu plus loin, ayant de nouveau pénétré dans un marais de la rive gauche, nous eûmes à traverser des eaux putréfiées et bleuâtres , dont se dégageaient , de bulles crevant à la surface , des gaz méphitiques qui empestaient l’air. En séjournant quelques heures dans ce lieu infect, je dis à mes compagnons de voyage que certainement quelques-uns d’entre nous devaient y prendre le germe de ces fièvres intermittentes si dangereuses en ces contrées. Ce marais me conduisit dans un beau lac, sur les bords duquel je revis, avec grand plaisir, le Maïs del agua. La nuit nous surprit à la sortie de ce lac, et nous força de nous arrêter dans un bois , où je reçus une averse des plus fortes.

Le 14, parti dès le soleil levé, j’atteignis, vers huit heures, l’embouchure du Rio Tijamuchi , qui descend des Cordillères. Large de près de cent mètres, mais très-profond, le Pvio Tijamuchi serait navigable en tous temps, même pour des bateaux à vapeur. Le cours en est très-tortueux; aussi met-on cinq à six jours à le remonter pour atteindre la mission de San- Ignacio , Fune des plus belles et des plus anciennes de la province, où je ne pus aller.

1. J’ai vu à la nouvelle mission des magasins immenses, remplis des magnifiques débris de sculptures de l’ancienne église, et j’en ai même rapporté en France quelques fragmens que je possède encore.

Elle fut fondée en 1 689 1 2 avec des Indiens Patinarías (tribu des Moxos), au «832. sein de la plaine. En 1691 elle contenait déjà 5014 habitans; en 1694, son Kj église était bâtie, et le père de Eguiluz nous apprend que les Indiens y dan- Mamoresaient déjà, suivant l’usage du Pérou, devant la procession. Cette mission est, par terre, à quinze lieues environ à l’ouest de Trinidad. Le Tijamuchi reçoit, au-dessus de San -Ignacio, le Rio Taricuri, également navigable jusqu’au pied des dernières montagnes.

Après une demi -journée de marche j’entrai sur la rive droite dans des marais, qui me conduisirent au port de San-Pedro.

Mission de San-Pedro.

De ce point j’avais encore à franchir, avant d’atteindre la mission, trois kilomètres de marais inondés. J’envoyai chercher des chevaux et je m’y rendis. J’eus à traverser certaines parties oii je fus mouillé jusque par-dessus la selle de mon cheval. Le temps était couvert, et je fus étonné de ressentir une impression de froid désagréable, à laquelle je n’étais pas habitué, lorsque je me mouillais journellement; néanmoins, après avoir passé sur un pont de bois les premiers affluens du Rio Machupo®, j’atteignis San-Pedro, où les cloches annoncèrent mon arrivée. Les juges, accompagnés de la musique, vinrent à ma rencontre, et je reçus tous les honneurs imaginables, dont je me serais bien passé, ne me trouvant pas très à mon aise. Cependant il me fallut rester au moins deux heures ainsi mouillé avant qu’on me laissât changer de linge. Il paraît qu’en traversant la veille les marais empestés j’avais pris les germes de la fièvre, qui se déclara avec une extrême violence, dès que je fus dans la chambre qu’on m’avait destinée. Je fus pris en effet d’un frisson de plus de deux heures, auquel succéda le plus affreux délire, qui effraya les habitans de la mission et dura toute la nuit suivante.

Depuis six ans j’avais traversé impunément tous les lieux malsains. Demeuré jusqu’alors invulnérable, je ne me croyais plus susceptible d’être atteint par la maladie; aussi, peu accessible à la crainte, malgré la forte secousse queje venais d’essuyer, les longues histoires du curé et de l’administrateur sur la gravité des fièvres de ces contrées le plus souvent pernicieuses, ne purent ébranler ma résolution. Loin de songer que, seul au milieu d’hommes à demi sauvages, je ne pouvais compter sur aucun secours médical, le lendemain

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