Le texte espagnol de cette pièce est ainsi rédigé
República Boliviana. Ministerio de estado del despacho del interior. Palacio de gobierno en Cochabamba à 25 de Junio 1832.
En cualquiera ciudad, pueblo, ô lugar de la República Boliviana que se presente M. d’Orbigny, viagero francés , sera tratado por las autoridades con la mayor consideración auciliandole con
Cocha-
bamba.
Cochalia in La.
Je ne restai à Cochabamba que vingt jours durant lesquels je manquais rarement daller au palais, soit pour dîner avec le président, soit pour passer la soirée chez lui. Je m’occupais aussi activement avec M. Carrasco et avec le colonel Davila , gouverneur de la province de Poopo , venu en toute hâte pour prendre le gouvernement de Moxos , de la réorganisation de cette malheureuse province et des préparatifs de mon expédition , que j’avais l’intention de diriger vers Tiquipaya et vers la Cordillère de Tutulima. J’avais demandé des Indiens pour porter des vivres, une personne chargée de leur parler en quichua et de les payer, ne voulant, en aucune manière, qu’il passât de fonds par mes mains. Cette personne devait de plus, durant le voyage, recevoir mes instructions sur les points où le chemin devrait être tracé avec plus d’avantages , afin d’y établir un sentier propre aux bêtes de charge. Pour moi je n’ambitionnais que le plaisir de rendre un service a la république.
Le jour de la Fête-Dieu le président voulut bien m’inviter à voir passer la procession sur la place , des balcons du Cabildo ou palais du gouvernement. J’en fus d’autant plus ravi que je n’avais jamais vu une cérémonie plus solennelle. Il n’y avait point , comme à la Paz , d’indiens danseurs devant le Saint-Sacrement, mais l’affluence était immense. Je remarquai que tous les militaires formant la haie marchaient tête nue, portant leur gros bonnet à poil pendu entre les deux épaules. Du reste cette procession n’avait rien de lugubre comme celle de la Paz , où toutes les Indiennes ont des costumes noirâtres. Elle offrait, au contraire, l’ensemble le plus gai. Ce grand nombre de vêtemens des couleurs les plus vives, de rouge, de jaune, de violet, de vert et de rose, rappelait à distance l’émail des fleurs d’un parterre. Nulle part, en effet, les costumes n’ont une teinte plus voyante; aussi quelques Espagnols disent-ils , en comparant les Indiens de Cochabamba à ceux des régions habitées par les Aymaras , que les premiers seuls ont cessé de porter le deuil de leurs ancêtres, les Incas.
Un autre jour le président m’engagea à l’accompagner dans une visite au
cuanto nécessite y pida dejándole transitar libremente y aun mandándole escoltar si pidiere algunos hombres para la seguridad de su persona en aquellos puntos que creiere de peligro. Su Excelencia el Presidente de la república mirara con el mayor desagrado cualquiera falta por pequeña que sea à la persona de M. d’Orbigny tanto por los respectos que merece el gobierno francés , como por los servicios particulares que presta à la República.
A los Prefectos, gobernadores, corregidores y alcaldes se les reencarga el complimento de lo ordenado en este pasaporte.
El Ministro de estado del despacho del interior. Signé Casimiro Olaneta.
( ira )
couvent de femmes de Santa-Clara , où le besoin de réprimer certains désordres avait rendu son intervention nécessaire. C’était une occasion que, sans cette circonstance, j’aurais en vain cherché de pénétrer dans l’intérieur d’un couvent cloîtré. Je m’y rendis donc avec le président, les ministres, M.me Santa-Cruz et les aides-de-camp du président. Je trouvai un local immense, occupé par un très-petit nombre de sœurs; aussi chacune d’elles avait- elle un très-grand appartement, où souvent, indépendamment des pensionnaires, elle logeait, pour la servir, une douzaine de jeunes fdles métis. C’est cette nombreuse réunion de femmes , dont quelques-unes pouvaient sortir à volonté, qui, jointe à la rivalité de pouvoir, avait amené les troubles. Je trouvai dans cet asyle de l’humilité une recherche à laquelle j’étais loin de m’attendre. Nous parcourûmes les jardins particuliers de chaque religieuse. On nous régala de chants en l’honneur du président, d’une collation composée des mets les plus délicats, et chacun de nous reçut, des mains des sœurs, soit un citron piqué de doux de girofle et représentant le cœur de Jésus , soit de petits agneaux ou de petits oiseaux artistement faits avec des fils d’argent.
A l’une des soirées du président, M.me Santa-Cruz me montra, pour me consulter sur leur exactitude, des vues d’optique, qu’elle venait de recevoir. Je ne saurais dire ce que j’éprouvai en voyant passer tour à tour sous mes yeux les images des principaux monumens de Paris. Je me crus presque un instant de retour dans ma chère patrie, dont néanmoins quelques mille lieues me séparaient encore pour long-temps.
Je n’avais pas perdu un instant, mais les formalités à remplir m’avaient retenu plus encore que mes travaux. Enfin tout fut prêt, et je pus faire mes adieux au président et a mes nombreux amis.
§. 2. Voyage a travers des pays inconnus, pour chercher une nouvelle route de Cochabamba a Moscos.
Le 2 Juillet, je laissai Cochabamba, abandonnant encore une fois la civilisation d’une ville pour aller de nouveau m’enfoncer au sein de déserts , où je devais être seul avec moi -même. J’étais accompagné d’un religieux de Saint-François , ayant pour mission de convertir à la foi chrétienne les sauvages que nous devions rencontrer; de M. Tudela, chargé de recevoir mes instructions sur l’ouverture de la route projetée, et de s’entendre en quichua avec les Indiens porteurs des bagages; d’un métis (Amito), qui savait un
Coeha-
liamLa.
Juillet.
Cor-
dillère
orientale.
peu la langue des Yuracarès , que je croyais retrouver de l’autre côté des Cordillères; de mon interprète cayuvava, Angelo ; d’un mulâtre, mon domestique, et de quelques autres pour le religieux et M. Tudela. Je traversai deux lieues et demie de la belle plaine cultivée de Cochabamba, et je parvins le soir au bourg de Tiquipaya, où je devais réunir les Indiens nécessaires à l’expédition. Je m’y vis en butte à l’importune curiosité du curé et des habitans , qui concevaient difficilement quel intérêt pouvait déterminer un étranger à un tel voyage, et je fus involontairement la cause de beaucoup de larmes. Je dus enlever presque de force à leurs familles les Indiens destinés à me suivre. L’absolue nécessité de mon départ me rendait , bien malgré moi, sourd aux plaintes douloureuses d’une mère âgée, d’une jeune femme, qui restaient sans soutien. Comme je l’ai souvent dit, en ces contrées l’indigène n’est pas, il est vrai, astreint au service militaire, mais sur lui seul pèsent toutes les autres charges de la société, sans qu’il ait jamais le droit de se plaindre.
Le lendemain, après beaucoup de retards occasionnés par la désertion des Indiens du village, je partis ayant pourtant une partie des hommes nécessaires, grâce à la précaution prise par l’alcalde de les renfermer la veille. Mon expédition avait fait beaucoup de bruit, et je rencontrais à chaque pas, en traversant la campagne, des femmes postees sur la route avec des vases remplis de chicha , qu’ elles vendaient à mes compagnons de route. A plus d’un kilomètre de Tiquipaya j’avais atteint le pied d’une pente rapide, sur laquelle, après trois lieues de zigzags, en gravissant des terrains secs et couverts de pierres mouvantes , j’arrivai au sommet du plateau de la Cordillère orientale. Je m’y arrêtai dans le but de relever, par un réseau de rumbs, tous les points du vaste horizon qui se déployait sous mes pieds. Au sud la belle vallée de Cochabamba, queje venais de quitter, circonscrite de montagnes sèches et arides, contrastant avec l’animation de la plaine. A gauche une grande ville ornée des dômes de ses édifices religieux; puis, dans toutes les directions, des villages semés au milieu des nombreuses cabanes de l’humble descendant des Incas , semblables à ce quelles étaient il y a quatre siècles , mais entourées aujourd’hui de jardins, de vergers, que composent nos arbres fruitiers, apportés par les conquérans du nouveau monde, et de guérets que sillonne tous les ans la charrue. Tel est l’aspect de l’antique Colcha pampa ( plaine du lac) des anciens Incas, qui, de même que les fertiles vallées de Clisa et de Sacava, que j’avais à l’est, jouissent, neuf mois de l’année, d’une température douce et d’un ciel toujours sans nuages. Mien de ce qui carac-
tér i sc l’Amérique ne se montrait à moi dans ces lieux. Tout, au contraire, m’y retraçait trop vivement le souvenir du sol de notre belle France, dont j’étais éloigné depuis plus de six années. J’aimais à m’abuser un instant. Je promenais ma vue sur ce beau paysage avec le plaisir que nous éprouvons a contempler le fidèle portrait d’un parent chéri, dont une longue distance nous sépare; mais ce bonheur fut de courte durée. Mes compagnons de voyage m’arrachèrent assez brusquement à mes illusions, à mes douces rêveries, en me montrant le soleil déjà très-avancé dans sa course. Je levai les yeux.... La nature avait changé d’aspect. Des montagnes sèches , des ravins profonds, le sol le plus stérile, s’étendaient au loin, et comme la simple bordure d’un riche tableau, faisaient ressortir la beauté des vallées, auxquelles je dis, non sans peine, un dernier adieu; puis je me retournai tristement vers la Cordillère orientale , que j’allais franchir pour la cinquième fois.
A droite et à gauche des pics aigus , sur lesquels çà et là les pointes déchirées d’une roche noirâtre contrastaient avec la blancheur des neiges qui les recouvraient; devant moi un plateau presque uni, où l’été le berger amène ses brebis, mais dont alors, en hiver, les agiles guanacos, la légère vigogne, sont les seuls habitans ; retraites sauvages et silencieuses que fréquente aussi le majestueux condor. Je pris à ma droite un sentier, que je suivis plus de deux lieues sur une plaine assez unie. Nous y rencontrâmes des Indiens, qui nous dirent cpie, loin d’aller, comme nous le croyions, vers Tutulima , nous nous dirigions trop à l’est, vers la Yunga de Maïca monté, antre point habité dans ces vastes solitudes. Il était beaucoup trop tard pour retourner; aussi dûmes-nous camper en rase campagne , à la hauteur de plus de 4500 mètres au-dessus des océans. Nous avions atteint ces régions que les montagnards nomment Puna brava. Un froid extreme s y faisait sentir, sans qu il fut possible de le tempérer par le feu. On essaya bien d’en faire avec de 1 herbe sèche; mais le vent violent qui régnait le fit gagner toute la campagne, sans qu’il réchauffât l’air. La nuit fut terrible : le froid était si intense, que l’humidité de notre haleine se gelait à mesure sur nos vetemens.
Le 4 Juillet, il fallut commencer la journée par retourner sur nos pas jusqu’au sommet de la côte de Tiquipaya. Je pris alors un sentier qui, au milieu de ces plateaux à peine accidentés, serpente dans la vallée Y Alt amachi , 1 une des plus élevées peut-être de celles où l’homme ait osé fixer sa demeure. En effet, je vis, à deux lieues, abritées par un léger escarpement, les maisons et les parcs en pierres de quelques Indiens pasteurs, dont les troupeaux occupaient le fond de la légère dépression de la vallée. Le vent du sud souillait
avec force , et nous glaçait la figure , en la faisant gercer de toutes parts ; j’éprouvais pourtant, malgré ces souffrances physiques, un grand plaisir à me trouver ainsi sur ces sommets élevés, séjour éternel des frimas. La vue de la neige couvrant toutes les sommités environnantes, les troupes de vigognes, de guanacos sauvages, ainsi que l’herbe roide et sèche que je foulais, tout s’harmonisait très-bien. Je voyais, depuis le commencement de la vallée, les restes d’un canal qui , du temps des Incas , conduisait les eaux des sommités de la Cordillère à la vallée de Cochabamba, afin d’arroser une grande surface. Aujourd’hui, de ce magnifique travail, long d’au moins six à huit lieues, il n’existe que des parties, le reste ayant été détruit par les pluies de trois siècles, et les eaux, au lieu d’aller féconder les champs de la plaine, sur le versant sud de la chaîne, se dirigent au nord vers le Rio Béni. C’est une des vestiges de la civilisation éteinte des Incas.
Je suivis d’abord le coteau occidental du petit ruisseau d’Altamachi. La vallée devenant plus profonde à mesure que j’avançais, je passai sur le coteau opposé, et je gravis vers les sommets neigeux que j’apercevais; mais la journée avancée me força de m’arrêter dans un ravin , non loin d’un lac glacé à près de fiOOO mètres au-dessus du niveau des mers. L’excès du froid s’y faisait d’autant plus sentir que nous n’avions aucun abri, et la raréfaction de l’air y était telle qu’à peine pouvais-je respirer. La nuit nous parut bien longue, mais, comme de coutume, le jour, consolation du voyageur, vint nous faire tout oublier.
Parcourant des sommités en partie couvertes de neige, qui présentaient dans toutes les directions de nombreux lacs glacés , des rochers noirâtres à nu , sans offrir pourtant d’autres difficultés à les franchir que l’excès du froid et de la raréfaction de l’air, je parvins bientôt au point culminant de cette espèce de nœud isolé, appartenant à la chaîne orientale. Là, malgré mes souffrances , je m’arrêtai pour contempler un spectacle vraiment imposant : au sud brillait le ciel le plus pur; au nord, sur le versant des plaines chaudes, à un millier de mètres au-dessous de moi, s’étendait au loin, à l’horizon, une zone permanente de nuages, qui formait comme une vaste mer agitée, se heurtant sur les flancs des montagnes plus élevées, et du sein de laquelle, semblables à des îlots, sortaient les sommités des chaînes inférieures. Je commençai à descendre sur des pentes douces, couvertes de pelouses et dominant des étages de lacs, premières sources du Rio de Tutulima. J’avais donc franchi la chaîne sans obstacles , et l’une des difficultés de mon entreprise se trouvait déjà vaincue; je n’avais plus qu’à descendre. En la corn-
parant au chemin de Palta cueva, à tous ces points dangereux de la route actuelle1, je trouvai que cette nouvelle direction, si je pouvais la suivre jusqu’à Moxos, remplacerait l’autre avec l’immense avantage de n’exposer à aucuns dangers ni les hommes ni les animaux.
Je me dirigeai au nord-nord-ouest, ayant de chaque côté des sommets neigeux. Je foulai d’ahord des terrains en pente , peu accidentés , couverts de pelouses; mais après avoir descendu toute la journée le penchant occidental du Rio Tutulima, je me trouvai, vers quatre heures, entièrement enveloppé de ces nuages que j’avais admirés le matin. Impossible de distinguer aucun objet à dix pas de distance; et j’eusse infailliblement été forcé de m’arrêter, si je n’avais suivi un sentier à peine tracé au milieu de rochers sur la pente on ne peut plus abrupte et inégale d’un coteau , où je trouvai soit de larges fentes à franchir, soit des roches isolées , sans parler des cailloux anguleux roulant sous mes pieds. Avec la région des nuages commença la végétation; j’avais jusqu’alors senti ma poitrine oppressée, aussi ne saurais-je exprimer avec quel plaisir je commençai à respirer plus librement un air moins raréfié, déjà parfumé par les fleurs des zones plus basses. Quand j’eus traversé une couche épaisse de vapeurs blanchâtres, chaque fois que s’écartait, devant mes yeux, le rideau mouvant de nuages alors moins pressés , j’apercevais , encore à quelques milliers de pieds au-dessous de moi , un ravin profond , couvert d’une végétation active, et quelques cabanes, terme de ma course de la journée. Je roulai plutôt que je ne descendis jusqu’à la limite des bois et de là jusqu’au fond de la vallée. J’arrivai à la nuit close, mort de fatigue, au hameau de Tutulima, dernier lieu où l’homme agriculteur ait osé fixer sa demeure, ayant ainsi passé, dans un seul jour, des glaces du pôle aux limites des régions chaudes.
Le lendemain, j’oubliai mes fatigues, en revoyant avec bonheur voltiger 6 les légers oiseaux-mouches ; et en attendant ma troupe , qui ne fut complètement réunie que deux jours après, je m’occupai de recherches d’histoire naturelle , non sans porter quelquefois mes regards sur cette voûte de nuages qui s’ouvrait et se refermait alternativement sur ma tête, mais qui ne s’abaissait jamais jusqu’à moi.
Tutulima n’est qu’un petit hameau, composé au plus de huit à dix maisons d’indiens quichuas, fermiers d’un gros propriétaire de Cochabamba2. Ces