er Séjour à Cochabamba
Je me rendis à la maison d’un commerçant espagnol, à qui j’avais écrit, pour le prier de me retenir un logement; mais, instruit de mon arrivée, le président de la république m’envoya l’ancien gouverneur de Moxos, Don Matias Carrasco , qui me contraignit à descendre dans sa propre maison. Je me présentai ensuite, accompagné de ce gouverneur, chez le général Santa-Cruz, où je fus on ne peut mieux reçu. Depuis mon entrée dans la république j’avais entretenu une correspondance suivie avec ce chef de l’Etat , sans me trouver jamais à portée de le remercier des faveurs dont il m’avait comblé jusqu’alors. Je l’entretins longuement de la province de Moxos, des nombreux abus qui s’y commettaient, des moyens de réforme qui me paraissaient convenables. Il écouta tout attentivement et me chargea de rédiger, de concert avec M. Carrasco, un mémoire détaillé, destiné à servir de guide au nouveau gouverneur qu’il voulait choisir, et au nouvel évêque de Santa-Cruz , auquel il imposait l’obligation de visiter la province pour reformer les abus îeligieux. Je lui parlai aussi du projet que j’avais conçu d’ouvrir une nouvelle communication avec Moxos. Il en approuva le plan, tout en me faisant entrevoir les difficultés à vaincre et les périls qui m’attendaient au sein de ces contrées inconnues , où j’aurais à lutter à la fois contre la nature vierge et peut-être contre des nations sauvages. Inébranlable dans ma résolution , j’obtins de lui les moyens de commencer cette entreprise. Tout marchait au gré de mes vœux, et je voyais avec plaisir que je n’avais pas en vain plaidé la cause des pauvres indigènes des missions.
Occupé de mes travaux, j’avais oublié de remplir la formalite de me
presenter chez l’intendant de la police, pour faire viser mon passe-port. Infatué de son pouvoir, ce fonctionnaire, bien qu’il m’eût rencontré chez le chef suprême de la république, voulut me faire comprendre qu’il était aussi en droit de commander. Tandis que les ministres et toutes les autorités me comblaient de politesses, il m’envoya chercher par un gendarme, qui avait l’ordre de m’amener de gré ou de force. Je me vis, à mon grand désappointement, conduit par la ville comme un malfaiteur, et interrogé avec une hauteur dont je n’avais pas l’habitude. J’aurais pu porter plainte au président et le faire réprimander. Je me contentai de lui donner moi -même une leçon de convenance et surtout d’hospitalité. Cette conduite d’un subalterne devait d’autant plus me surprendre que, quelques jours après, je recevais du ministre de l’intérieur le passe-port suivant, que je me plais à faire connaître, afin de montrer combien le gouvernement bolivien me protégeait dans mes recherches et jusqu a quel point il a concouru au succès de mes voyages.
« République de Bolivia, Ministère d’État de V Intérieur, Palais du gouvernement de Cochabamba, le 25 juin 1852.’'
« Dans quelque ville, bourg ou hameau de la République bolivienne que « se présente M. d’Orbigny, voyageur français, les autorités devront le traiter « avec la plus grande considération , lui donnant tout ce dont il aura besoin « et tout ce qu’il désirera, le laissant voyager librement, et de plus le faisant « escorter, s’il demandait quelques hommes pour la sûreté de sa personne, « dans les lieux où il croira courir quelques dangers. Son Excellence, le pré- « sident de la république, verrait avec le plus grand déplaisir toute injure, « quelque légère qu’elle soit, faite à la personne de M. d’Orbigny, en raison « du respect dû au gouvernement français et pour les services particuliers « que M. d’Orbigny rend à la république.
« Les préfets, gouverneurs, corrégidors et alcaldes, sont de nouveau « chargés de l’exécution des ordres renfermés dans ce passe-port.
« Le Ministre de T Intérieur,
Signé Casimiro Olaneta. >m