COMMISSAIRE : M. SAVARY
Il est rare que l'attention d'un naturaliste voyageur se porte avec un égal intérêt et sur les objets si variés de ses études spéciales et sur un sujet de recherches non moins utile, mais plus aride, la configuration exacte et détaillée des contrées qu'il parcourt. Il est plus rare que ce voyageur étende ainsi volontairement le cercle de ses travaux, lorsqu'il aborde des difficultés nouvelles sans préparation, sans guide, et presque sans instruments. C'est là ce qu'a fait M. d'Orbigny avec un zèle infatigable.
Son voyage comprend dans sa longue durée deux voyages distincts. Je n'ai point à m'occuper de ses premières excursions à travers la république Argentine et jusqu'aux confins de la Patagonie; alors tout son temps était donné à l'histoire naturelle, sauf quelques recherches sur les idiomes et les langues du pays.
IT. GÉOLOGIE. a
C'est à l'arrivée de M. d'Orbigny dans le haut Pérou que commence en quelque sorte son second voyage; à celui-là se rapportent exclusivement les nombreux matériaux topographiques qu'il a rapportés.
Le haut Pérou, dont la plus grande partie forme aujourd'hui la république de Bolivia, est un pays à peu près égal en surface à la France. Sous le rapport géographique ce pays est bien remarquable. Un lac immense et de grandes villes presque aussi élevées au-dessus du niveau général des mers que la cime des plus hautes montagnes d'Europe; des montagnes qui dominent ce lac, comme notre Mont-Blanc domine le Rhône et Genève; sur ces montagnes de riches mines, les plus élevées de toutes celles que l'homme exploite: au delà des Cordilières, de vastes plaines traversées par de grandes rivières navigables dans une étendue de plus de deux cents lieues et dont le cours, mal connu des habitants eux-mêmes, ne ressemble en rien aux représentations hasardées de nos cartes; un climat froid dans le voisinage de l'équateur : sur un versant des montagues, des orages périodiques, chaque jour pendant une partie de l'année ; pendant le reste, un ciel constamment pur et sec; sur l’autre versant, une perpétuelle humidité ; tel est le pays pour le quel M. d'Orbigny rapporte les éléments minutieux d’une carte détaillée.
Ces éléments sont des reconnaissances exécutées à l’aide de la boussole pour les directions, de la montre pour les distances parcourues. Les formes du terrain, dessinées à une grande échelle, sont exprimées au pinceau avee un talent très-remarquable. Je ne craindrai pas de comparer ces reconnaissances à ce que le Dépôt de la guerre possède de mieux, en ce genre, sur plusieurs parties de l'Espagne.
Les itinéraires de M. d'Orbigny, en se croisant et en suivant des contours entièrement fermés, se corrigent et se vérifient eux-mêmes. Cependant une vérification bien plus complète m'a été fournie par les observations astronomiques de M. Pentland.
M. Pentland, qui a séjourné dans le haut Pérou pendant les années 1826 et 1827, a déterminé, à l'aide d’un grand nombre de hauteurs d'étoiles et de distances lunaires, les positions géographiques de près de cent points de cette contrée. Ces résultats encore inédits et que M. Pentland a bien voulu me communiquer, assignent à ces points principaux des distances relatives très-peu différentes de celles qui résultent des reconnaissances de M. d'Orbigny. Ces reconnaissances viendront par conséquent s'enchâsser sans trop d'’altération dans le canevas d’une carte, auquel les positions de M. Pentland serviront de base.
Pour donner, quant à la configuration du pays, une idée des rectifications que nécessitent, d'après M. d'Orbigny, les cartes actuelles les plus répandues, il suffira de citer la position d'une grande ville (de la Paz) transportée d'un côté de la Cordilière principale sur le côté opposé. C'est à peu près comme si une carte d'Europe présentait Turin sur le versant des Alpes qui regarde la France.
M. P entland a déterminé par de longues suites d'observations barométriques la hauteur des points où il observait. D'épourvu de baromètres, M. d'Orbigny a cherché à y suppléer en observant la température d'ébullition de l'eau chauffée dans un vase d'argent. Malheureusement les thermomètres qu'il employait ont été brisés dans la suite du voyage,
et leur graduation n’a pu être comparée. Il faudrait donc en déterminer les erreurs par quelques-uns des résultats mêmes de M. Pentland. Cette correction ainsi déterminée, l’accord est satisfaisant pour un assez grand nombre de points. Cependant il y a des différences que l’on ne peut guère expliquer que par la graduation inégale de divers thermomeètres.
M. d'Orbigny n’a pas négligé de réunir, autant qu'il était possible, des documents statistiques que le gouvernement Bolivien s'est empressé de lui fournir. Ces documents portent sur des nombres trop peu considérables pour qu'il soit possible d'en tirer des conclusions bien certaines. Toutefois, en prenant les moyennes générales des naissances pour quatre années consécutives, dans deux départements de la république, où de rares villages indiens sont parsemés sur une immense étendue de territoire, dans les pays des Moxos et des Chiquitos, on remarque déjà, comme dans tous les recensements connus, comme dans les pays où la population est le plus agplomérée, la supériorité numérique des naissances de garçons sur les naissances de filles. Dans chaque province considérée séparément, comme pour la moyenne des deux, ilnaît annuellement cent trois enfants mâles pour cent enfants du sexe féminin. Ces nombres diffèrent moins que chez nous; mais toute conclusion, quant à cette différence, serait évidemment prématurée.
Un sujet de recherches qui s'adresse moins directement à l'Académie des Sciences, mais qui excitera toujours un intérêt universel, l'étude des langues et des antiquités du pays, a offert à M. d'Orbigny de curieux résultats: plus de trente-six vocabulaires différents; des traces de systèmes de numération, dont la base est, ici, le nombre cinq, ailleurs, le nombre douze; des singularités frappantes et caractéristiques, telles qu'une langue parlée dans une étendue considérable de pays, et dans laquelle chaque objet a deux noms exclusivement employés, l'un par les hommes, l'autre par les femmes: toutes ces données, dont plusieurs se lieront peut-être aux rapports et aux grandes migrations des peuples, ajouteront sans doute au prix des relations qu'on doit attendre de M. d'Orbieny. L'histoire des arts y trouvera aussi quelques documents précieux.
Pour revenir à l'objet spécial de ce Rapport, et faire apprécier d'un mot le travail qui m'a été soumis, je dirai que les matériaux topographiques de M. d'Orbigny, joints aux positions déterminées par M. Pentland, permettront de construire la carte détaillée d’un pays aussi étendu que la France avec une exactitude comparable à celle de nos cartes d'Espagne; j'exprimerai le vœu que les minutes d'un travail qui ne sera peut-être jamais refait puissent être conservées dans l'une de nos collections nationales; que l’auteur se trouve à même d'en achever la rédaction et le dessin; de publier enfin à une échelle réduite, quoique assez grande encore , la carte des régions qu'il a parcourues. Une telle publication serait sans doute le plus juste et le meilleur remerciment que la France pût adresser au gouvernement de Bolivia, pour la protection éclairée que ce souvernement n'a cessé d'accorder à M. d'Orbigny, pour les ressources de tous genres qu'il a si libéralement mises à sa disposition.
Signé à la minute : SAVARY.
21 avril 1534,