CHAPITRE VI
Constdérations générales sur le grand système tertiaire des Pampas.
Ÿ. 1° Grconscniption.
Un fait géologique des plus remarquable est, sans aucun doute, l'immense extension du système tertiaire du sud de PAmérique méridionale. Quand on le compare aux petits bassins disséminés sur le sol européen, on est forcé d’admirer, au nouveau monde, la puissance des agents qui ont soulevé les Cordillères, dont la chaîne sillonne toute la longueur du continent, tandis que se déposaient ces couches uniformes prolongées du détroit de Magellan aux collines primitives de Chiquitos, et peut-être au bassin supérieur de PAmazone. Îci tout s'est fait sur une grande échelle et la nature semble avoir proportionné létendue des dépressions aux reliefs qui les séparent.
Le bassin tertiaire des Pampas se termine et s'enfonce sous l'Océan atlantique, de embouchure de la Plata au détroit de Magellan ou du 34° au 52." degré de latitude sud. De ce dernier point ses limites, plus ou moins éloignées des Cordillères, sont encore peu certaines; mais tout ferait penser que le dépôt de cette époque occupe les plaines, jusqu'au pied même des derniers contre-forts de la chaîne. S'il en est ainsi, comme semble le prouver litinéraire de Luis de la Cruz’, on peut croire que les terrains tertiaires forment, vers les Cordillères, deux golfes : lun entre les sources du Rio Negro et la chaîne orientale voisine du Cerro Payen”; autre, beaucoup plus considérable, au nord de cette chaîne, jusqu’au massif des montagnes de San-Luis et de Cordova. Dans ce vaste golfe, le tertiaire paraît s'étendre
jusqu'à Villa Vicencio”, près de Mendoza. Il aurait alors atteint, sur ce point,
le maximum de développement, n'ayant pas moins de trois cents lieues géographiques de largeur. Le massif de montagnes, dont l'extrémité sud forme
1. Ce voyageur a trouvé toutes les plaines uniformément composées. 2. Voyez la carte n.° 1. Cette montagne est placée d’après Pitinéraire de Luis de la Cruz. 3. M. Darwin a retrouvé, dans cet endroit, le tertiaire patagonien avec ses bois fossiles.
le cap de Cordova, s'étendant loin des Cordillères, rétrécit tout à coup Gcoogie.
le bassin tertiaire, dont les limites suivent, du sud au nord, le pied de ces mêmes montagnes de Cordova, de Tucuman et de Salta'. Peut-être de ce point devrais-je suivre le littoral du bassin jusqu'’au-delà de Santa-Cruz de la Sierra *, et le faire se joimdre alors, au bassin géographique des affluens méridionaux de PÂmazone, puisque J'ai retrouvé des terrains tertiaires analogues dans la province de Moxos ?, jusqu’au 13.° degré ; mais ce serait trop hazarder , puisque les plaines de Santa-Cruz, couvertes partout d’alluvions, ne m'ont permis de reconnaître le sol que sur un petit nombre de points. Pour le moment, je n'arrêterai aux collines primitives de la province de Chiquitos#, où, vers le 17.° degré, J'ai rencontré les derniers dépôts tertiaires, analogues aux couches les plus inférieures de Corrientes; et je bornerai les limites septentrionales du bassin aux collines de gneiss de Chiquitos, vers le 17. degré de latitude sud.
À l'est de la province de Chiquitos, le bassin tertiaire occupe probablement le golfe formé par les sources du Rio du Paraguay, jusqu'aux montagnes primitives ou de transition des Parexis, vers le nord, en y comprenant presque toute la province de Cuyaba. En revenant vers le sud, Puniformité du territoire du Paraguay ferait penser que la composition en est analogue, d’un côté, à celle des terrains de Chiquitos, et, de Pautre, à celle des terrains de Corrientes, où j'ai pu la constater”. De Corrientes, le terrain tertiaire s'étend jusqu'aux roches d’origine ignée des Missions , et paraît remplir, plus à Fest, le bassin de l'Uruguay © et une grande partie de la Banda oriental, à Pouest du Cerro Largo, jusqu'au confluent de Uruguay et du Parana. On n’en
1. Tout le pied de ces montagnes se compose de grès friables en couches horizontales. C’est au moins ce que nous apprend Don Pablo Soria, dans son /nforme del rio Bermejo , ou Description de la navigation de cette rivière, depuis Salta jusqu'au Paraguay.
2. Au-delà de Santa-Cruz, vers le nord, jai vu les terrains tertiaires sur le cours du Rio Piray.
3. Le tertiaire guaranien s’est de nouveau montré à mes yeux dans les plaines à l’est de la province de Moxos, non loin de la Mission de San-Joaquin.
4. Principalement entre San-Miguel et San-Jose. Les salines naturelles situées au sud de ce dernier point indiqueraient, peut-être, la continuité des terrains marins de la Patagonie.
5. Voyez page d1, où J'ai décrit avec détails ce que j'ai observé sur cette dernière province.
6. M. Isabelle (Voyage à Buenos-Ayres et à Porto Alegre, p. 327 à 402) indique le terrain tertiaire depuis l'embouchure de Uruguay jusqu’à la Mission de San-Borja. Il la encore rencontré au Rio Grande, beaucoup plus à est. J'ai pu confronter les échantillons déposés au Muséum et Je me suis posilivement assuré de leur identité avec ceux des rives du Parana.
(68) Géologie. Voit plus ensuite que des lambeaux, reposant sur les roches granitiques de 7 la rive gauche de la Plata.’
Circonscrit ainsi, le bassin tertiaire des Pampas offre une surface irrégulière, rétrécie vers le nord, du 17° au 26.° ou 27.° degré, entre les derniers contre-forts des Cordillères, à Pouest, et les montagnes du Brésil ou du Paraguay, à l'est. Très-élargi de ce point jusqu’à Pembouchure de la Plata, il y est encore limité par les Cordillères et par les montagnes primitives du Brésil ou de la Banda oriental. De là, n'étant plus borné à l’est, ses couches viennent se perdre sous les eaux de la mer; aussi, depuis le parallèle de la Plata jusqu'au détroit de Magellan, à mesure que la Cordillère s’abaisse vers le sud, la largeur des terrains tertiaires diminue et finit par former une sorte de langue de terre d'autant plus étroite qu’elle se rapproche davantage de Pextrémité méridionale du continent.
Les couches tertiaires des Pampas s'étendent donc du 17.° au 52.° degré de latitude sud, sur une longueur nord et sud de 35 degrés ou 875 lieues géographiques. Leur plus grande largeur, de Pest à l'ouest, est de 12 degrés ou 300 lieues, et leur superficie d'environ 206 degrés ou plus de 128,000 lieues carrées de surface. En résumé, le bassin tertiaire des Pampas serait plus de trois fois aussi grand que la France entière, représentant, à lui seul, une étendue plus vaste que la France, l'Espagne, le Portugal et l'Angleterre réunis.
$. 2. Composition.
En laissant momentanément de côté les différentes roches sur lesquelles reposent les couches tertiaires, dont je noccuperai plus tard, le bassin tertiaire des Pampas, comme Je le conçois, se compose de couches appartenant à trois époques différentes : 1.” lune, inférieure, sans aucun reste de corps organisé, et que Je désigne sous le nom de Tertiaire guaranien; 2. une seconde, évidemment marine, renfermant des coquilles d'espèces éteintes et que j'appelle Tertiaire patagonien ; 5. une troisième, contenant seulement des squelettes de mammifères, et que je nomme #roile pampéenne. Ï wy a plus ensuite, sur l'argile pampéenne, que des couches de notre époque, dont Je parlerai aux conclusions.
Je vais décrire séparément ces trois époques, sous le rapport de leur circonscription, de leur composition et des corps organisés qu’elles renferment.
!. Sur le cours du Rio Negro, sur les affluens du Rio de Santa-Lucia, près del Rosario, et aux environs de las Vacas. (Voyez la description de ces diverses localités.)
À. TERTIAIRE GUARANIEN.
Les couches guaraniennes, que Jai vues dans les falaises du Parana, au-dessus de la ville de Corrientes, jusqu'a la province des Missions’, que Jai également rencontrées au-dessous de cette ville jusqu'au Rio Corrientes, se continuent vers l’est jusqu'à Uruguay et bien au-delà, aux environs de San-Borja?. Îl paraïîtrait même qu’elles couvrent une grande partie des provinces des Missions actuellement portugaises et comprises dans la province de Rio Grande do sul?, et le nord de la république orientale de PUÜruguay jusqu'au sud du Salto. Sur la rive droite de lPUruguay ils forment une pointe, en obliquant au nord-nord-ouest, pour rejoindre les sources du Guayquiraro, à la frontière sud de Corrientes. Vers le nord, Jai retrouvé ce tertiaire, au 17.° degré de latitude sud, dans la province de Chiquitos (Bolivia), ee qui me ferait croire que l'intervalle compris entre Corrientes et ce point, ou la plus grande partie du Paraguay, en serait composée. Îl paraît aussi exister près des contre-forts des Cordillères, non loin de Salta; Cest au moins ce que porte à supposer l'itinéraire de Soria sur le Rio Vermejo‘, et l'on devrait s'attendre à le trouver même beaucoup plus au nord.
À Chiquitos, les couches inférieures reposent sur des collines de gneiss, dont elles nivellent les intervalles. Aux Missions, elles sont soulevées par des roches d'origine ignée. Vers le 30. degré de latitude, elles disparaissent sous les tertiaires patagoniens.
Le tertiaire guaranien se compose ordinairement de trois couches concordantes :
1. De gres ferrugineux, souvent remplis de rognons doxide rouge ou d'hydrate de fer géodique et de belles sardoines de diverses couleurs, à angles très-roulés. Ce grès forme, au-dessus de Corrientes, des masses caverneuses et dures. I est beaucoup plus friable au-dessous de ce point, et offre quel-
1. Voyez mes descriptions et mes coupes du cours du Parana (pl. IV, fig. 1, 2) jusqu'aux Missions, p. 28.
2, Voyage de M. Isabelle à Buenos-Ayres et au port Alegre, p. 402.
3. Presque tout le cours de l’Uruguay, depuis le Salto Grande jusqu’à San-Borja, et sur le cours de lPlbicuy (Voyage de M. Isabelle, p. 360 à 402). J’ai comparé les échantillons rapportés par cet observateur plein de zèle, et je me suis assuré de leur identité.