II PRÉFACE
l'état intérieur de notre pays, de la forme de son gouvernement. Tous ceux qui m'ont lu savent que j'avais combattu l'intervention perpétuelle des Chambres dans les questions extérieures ; que j'avais voulu montrer comment les discours prononcés en pareille occasion, — qu'ils fussent éloquents ou misérables, sincères ou perfides, qu'ils fissent briller le savoir des orateurs ou qu'ils dévoilassent , comme il arrivait souvent , hélas ! leur profonde ignorance, — avaient pour résultat de paralyser l'action du Gouvernement et de nuire à nos intérêts. La Révolution de Février n'avait pas dû modifier mes idées à cet égard, et je croyais pouvoir les exprimer aussi librement que sous la monarchie. La portion de souveraineté dont la Révolution m'avait gratifié, à dose homéopathique, il est vrai, ne diminuait pas mes droits d'écrivain, et j'en avais usé. Je n'ai pas pu effacer de mon livre tout ce qui indiquerait mes sentiments, mais j'en ai adouci l'expression, et il me paraîtrait aujourd'hui aussi inutile qu'inconvenant dlnsister en les résumant dans ma préface. Je n'ai pas fait d'autres changements et
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n'ai pas retiré un mot des éloges que j'ai pu adresser à des puissances tombées si grandes qu'elles fussent. J'ai toujours respecté les Gouvernements qui se sont succédé dans mon pays, et j'insulterais celui qui vient de naître si. croyant le flatter, j'étais infidèle à la reconnaissance ou à l'amitié.
J'avais été appelé vers la fin de 1846. par suite de ma nomination au consulat de Singapour, à suivre mes études sur la poUtique et sur le commerce britanniques dans des circonstances différentes, en apparence du moins, de celles dans lesquelles je m'en étais occupé pendant ma mission dans l'Inde. Les raisons qui avaient ainsi modifié les rapports de la France et de l'Angleterre ont été exposées dans un ouvrage récent par M. le comte d'Haussonville avec plus d'autorité et de talent que je ne le pourrais faire. 11 nous montre comment le gouvernement issu de la Révolution de Juillet, après un labeur de dix-huit ans, était sur le point d'entraîner tout le continent dans son orbite etdelaisser l'Angleterre isolée. Ne seraitce pas une preuve que la politique des nations
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est dictée par la nécessité, tandis que la vo lontè des hommes a sur elle peu d'influence ? Qu'avons-nous vu en effet sous le dernier règne, sinon Talliance anglaise recommandée, recherchée par nos hommes d'Etat les plus illustres, inaugurée par le doyen de la diplomatie européenne, M. de Talleyrand, célébrée par les plus grands esprits, par les plus grands orateurs ? Les tribunes de la France et de l'Angleterre retentissent encore de ces magnifiques discours en honneur de la paix et de l'amitié des deux pays. Puis nous avons vu des pompes royales , tantôt le plus glorieux de nos soldats reçu chez nos voisins en triomphateur , tantôt une jeune et puissante reine abordant sur nos côtes et échangeant les plus vives démonstrations d'amitié avec notre souverain. Je ne crois à la duplicité de personne et suis convaincu que tous ceux qui soutenaient l'alliance, princes ou sujets, la considéraient comme avantageuse et comme praticable. Le roi, ses ministres, la plupart de ceux qui marquaient dans la politique, en proclamaient Texcellence. Et pourtant cette alliance se brisait alors même que
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son plus ardent , son plus éloquent défenseur, M. Guizot, était ministre ! Nul ne l'accusera, sans doute, d'avoir désiré cette rupture, et, si peu que j'aie de sympathie pour celui qui dirigeait alors la politique britannique, lord Palmerston, je ne l'en accuse pas davantage.
Il obéissait, lui aussi, à la nécessité. *
Je voudrais, sans emprunter des formes dogmatiques peu séantes à un voyageur, sans invoquer l'histoire dont la lumière éblouit parfois autant qu'elle éclaire, faire pour ainsi dire toucher au doigt comment l'Angleterre , précisément parce qu'elle est libre, industrieuse, commerçante, éclairée au plus haut degré, est nécessairement ambitieuse et envahissante; comment elle doit, sans scrupule, varier sa politique, changer ses alliances, invoquer des principes opposés, porter ici le trouble et là la tranquillité selon l'intérêt du moment. Supposons donc ce qui dans la pratique arrive chaque jour : qu'un particulier ait fait un projet peu conforme à la justice, au droit international, à des traités même, mais que ce projet soit essentiellement avantageux à Tindus-