‹ Voyage dans l'Archipel indienChapitre 2 sur 33 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

trie, au commerce, à la gloire de l'Angleterre. Le Gouvernement ne pourra à la longue en empêcher l'exécution, parce que l'auteur s'adressera aux corporations, aux sociétés, provoquera des souscriptions^ convoquera des assemblées. Si mauvaise que soit une cause, elle ne* manque jamais d'avocats dont les raisons sont jugées excellentes par la multitude quand elles défendent un intérêt national. C'est en suivant ce procédé que l'on a forcé ( et j'en ai été témoin) le Gouvernement anglais à ouvrir la route de Suez , à conquérir la Chine et l'Afghanistan , à prendre en quelques jours des résolutions opposées dans la législation sur l'émigration des Indiens. Ces grandes choses avaient parfois pour auteurs des personnes vulgaires, médiocres et même peu sensées.

Sans doute les hommes éminents, probes et éclairés, comme il s'en trouve tant en Angleterre, résistent d'abord aussi bien que le Gouvernement ; mais leur opposition finit par se briser devant la volonté ou plutôt devant l'intérêt populaire. Aussi le ministre qui comprendra mieux cette nécessité, qui sera le

PRÊPAGE. VU

moins scrupuleux, qui subira le plus facilement , le plus promptement ces volontés ou même ces caprices» qui les flattera et les défendra le plus habilement, sera-t-il le ministre le plus national. Lord Palmerston a mieux que personne compris cette situation ; souvent il n'a pas attendu que l'opinion publique excitât son zèle ; il l'a devancée quelles que pussent devenir ses exigences et ses injustices.

Si les observations qui précèdent sont vraies, il en résulte» et c'est bien ce que je veux montrer, que la politique anglaise est indépendante des personnes qui la dirigent oiBciellement et aussi qu'elle doit devenir hostile à toute nation qui s'élève par le commerce, par l'industrie, fruits de la paix et du travail. Chacune de ces nations, en effet, lui devient rivale, lui oppose une concurrence. Sans entrer dans l'examen de ce qui se rapporte à des États étrangers, un aperçu rapide montrera que ce sentiment s'est manifesté envers la France sous tous les ministères, quelle que fût leur origine, et sans acception des principes qu'ils prétendaient défendre. Je ne remonterai pas aux luttes de

yill PRÉFACE.

FEmpire, mais depuis la paix de Paris, il est impossible de nier que l'Angleterre , qui ne pouvait empêcher la France d'exister comme nation, n'ait en toute circonstance fait ses efforts pour qu'elle ne se montrât pas dans le monde comme puissance, c'est-à-dire comme agissant à l'extérieur. Elle commença au congrès de Vérone à répudier les traités de Vienne, qu'elle avait signés, parce qu'ils impliquaient sur ses afiaires une certaine surveillance des puissances étrangères ; la France étant intervenue en Espagne en 1823, elle protesta sous prétexte qu'on soutenait le despotisme. Une expédition ayant été faite de Toulon pour délivrer les Grecs, elle s'y opposa encore, et, cette fois probablement, parce qu'on attaquait la légitimité du Grand-Turc. La destruction d'Alger, cet exploit qui restera comme une de nos plus grandes gloires, ne (ut pas approuvée davantage, et on sait combien de temps durèrent les rancunes de l'Angleterre. Elle accueillit la Révolution de Juillet qui promettait une ère d'agitations et par consé^iuent d'impuissance; mais dès que le Gouvernement

PRÉPAGE. IX

français montra quelque vigueur, roppositîon se renouyda, et M. de Talleyrand fut obligé de s'introduire par force, pour ainsi dire, dans le traité de la quadruple alliance. La France cependant est d*un si grand poids qu'après des perturbations toujours déplorables elle reprendbientôtsoncentredegravité. EUeFayait sous Louise-Philippe dès 1846 et nous rentrions dans notre politique traditionnelle, dans celle de Louis XIV, de Napoléon, de Louis XYIII, de Charles X. Nous pouvions choisir nos alliés, suivre nos intérêts sans consulter ceux du cabinet britannique, quand survint la Révolution de Février. Celle^îi, si triste qu'elle fût, ne reçut pas moins à Londres le meilleur accueil. Je n'ai pas à parler du coup d^État du 2 dé* cembre, quant à ce qui touche à l'intérieur, dont je ne m'occupe pas- Pour l'extérieur, au contraire, je ne suis pas assez inconséquent pour ne le point approuver. Si j'ai désiré autrefois que le pouvoir royal pût se dérober au contrôle fâcheux que les Chambres exerçaient sur lui sous ce rapport, je dois trouver avantageux que les affaires étrangères soient

X PAÉFAGE.

aotisla €kir6ction absolue du ministre, du chef ide l'État, en un mot du Gouvernement. Cette opibîon peut trouver des contradicteursv mais^ à coup sûr, elle serait soutenue par d'autres ;que moi. Comment donc se fait-il que chez nos voisins si prompts à applaudir à toutes les révolutions, la plus récente ait rencontré un blâme général? Pourquoi, comme ils faisaient eB 1840, en 1847, se préoccupent-ils d augmenter l'armée et la flotte , d'élever des batteries et des forteresses, de tracer des camps ? C'est, qu'on n'en ^ doute pas, parce que la France a recouvré sa liberté d'action, et Dieu veuille qu'elle en use sagement, loyalement, pacifiquement.

J'ai cru devoir émettre ces réflexions générales parce qu'on verra la facilité avec laquelle s'y rattachent les faits spéciaux que je raconterai. Ces faits se rapportent à l'Europe aussi bien qu'à l'Asie, car, avant de me rendre à mon poste, j'avais été chargé de missions qui m'avaient conduit en Hollande, en Angleterre, puis à Trieste à travers l'Allemagne. Ce fut dans ce port que je m'embarquai pour me

rendre, par la Grèce, à Alexandrie ; puis je tra^ versai Tisthmede Snez pour prendre le paquebot des Indes. Nous touchâmes à Âden, aux îles Maldives, a Ceylan. à Poulo-Pinang et arrivâmes enfin à Singapour. Après m'y être installé , des motifs de service me conduisirent dans la belle colonie de Java. Je revenais à peine que nous apprîmes la Révolution de Février. La santé de ma famille et la mienne, des raisCftis d'intérêt public, peut-être aussi un peu de ce découragement , de cette pudeur, qui durent atteindre les agents à l'étranger lorsqu'on les laissant à leur poste oti ne leur don^nait que le choix du parjure, m'engagèrent' à rentrer en France. Mon retour s'^effectua par le Cap, et ce fut après une longue et pénible navigation que nous arrivâmes à Nantes ^ car nous fûmes plus de six mois en mer et ne prîmes terre que deux fois, à Java et à Bourbon.

C'est de ces voyages , qui durèrent depuis le milieu de 1 846 jusqu'au commencement de 1849, que j'offre aujourd'hui la relation au public. Peut-être quelques lecteurs me con-

Page 1