Manilius, IV, v
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Un magnifique colosse dont je dirai plus tard quelques mots et qui fut regardé comme l’une des sept merveilles du monde, représentait ce dieu dont l’image se retrouvait également sur les monnaies des Rhodiens.
Qu’on ne croie pas cependant que cette île soit dévorée par les rayons de l’astre qu’elle a longtemps adoré et qui continue toujours à épancher sur elle avec profusion les trésors de sa chaleur et de sa lumière. Non; les feux de l’été y sont tempérés par des brises qui soufflent régulièrement chaque jour. Et puis, les différentes chaînes de montagnes qui en occupent l’intérieur laissent circuler entre elles et dans les vallées qu’elles forment des courants d’air qui rafraîchissent l’atmosphère, à moins, par hasard, que ces vallées ne soient complètement entourées de hauteurs qui les enferment de toutes parts : dans ce cas, la chaleur s’y concentre avec force, surtout si les flancs des montagnes qui les environnent sont nus et reflètent sur leurs parois de roches calcaires les rayons du soleil.
J’ai parcouru moi-même cette île à l’époque des grandes chaleurs et je n’ai point trouvé qu’elles fussent intolérables. Gela tient à la pureté de l’air qui n’est point surchargé de lourdes vapeurs et qui n’est alors presque jamais troublé par des orages. Si le soleil est éblouissant et lance sur l’île, à son midi, des rayôns enflammés, ils brûlent sans accabler, et la subtilité de l’atmosphère transparente dont on est enveloppé entretient chez l’homme je ne sais quelle élasticité et
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quelle souplesse- qui l’empêchent d’être affaissé sous le poids des feux ardents qui pleuvent sur lui. Sur les hauts plateaux de Elle règne un vent presque éternel qui tantôt les effleure doucement, tantôt les balaie avec violence et en rend alors l’ascension très-pémble. Quant aux basses terres, principalement vers la pointe nord où est située la capitale, elles sont caressées journellement par des brises délicieuses. Le soir surtout, lorsque le soleil incline à l’horizon et que, suivant l’admirable expression des Grecs modernes1, il étale en se couchant dans les Rots toutes les magnificences de sa royauté, c’est un charme inexprimable que de se promener le long du rivage près des vagues clapotantes et là d’aspirer, en quelque sorte, à longs traits les souffles agréables qui traversent les airs. Quelles ravissantes soirées d’été ! quelles nuits douces, étoilées et comme diaphanes ! On se croirait presque sous le ciel de la Syrie. C’est l’Orient avec ce qu’il a de plus enchanteur et sans les chaleurs excessives qui s’y font sentir. Les maisons étant la plupart couronnées par des terrasses, les habitants ont l’habitude de monter le soir pendant la belle saison sur ces plate-formes, souvent même d’y passer la nuit et de s’y livrer au sommeil, étendus sur une simple natte ou sur un tapis.
La chaleur n’est accablante que lorsque le vent du midi s’abat sur l’île. Heureusement que son haleine lourde et desséchante a traversé pour parvenir jusqu’à
1. Pour dire que le soleil se couche, les Grecs disent communément : « ô vftioç êao-tXsOst » , le soleil règne , se montre en roi. C’est effectivement le moment où son disque est le plus beau et le plus véritablement royal.
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Rhodes des espaces de mer assez considérables et qu’elle a perdu dans ce parcours une grande partie de sa force première. Néanmoins, les jours où il souffle, on éprouve un malaise général et une fatigue de tête extraordinaire. Ç’est un affaissement des facultés physiques et jusqu’à un certain point, par contre-coup, des facultés morales, affaissement qui disparaît et s’évanouit avec cette influence funeste.
Si les étés dans File de Rhodes sont rafraîchis par des brises salutaires qui purifient Fair et en chassent les vapeurs et les miasmes qui pourraient s’y condenser, les hivers y sont tièdes et d’une douceur telle que souvent on se croirait au sein d’un véritable printemps. Les pluies commencent, il est vrai, avec le mois de novembre; en décembre, elles deviennent plus abondantes; mais, même alors, il est rare que le soleil ne brille pas dans la journée pendant plusieurs heures. La neige ne se montre guère que sur le mont Taÿros dont elle blanchit quelquefois la tête. Elle apparaît plus rarement sur les autres montagnes et, pour ainsi dire, jamais dans la plaine. Le mois de janvier est ordinairement assez beau. Les pluies recommencent en février et en mars; dès le milieu d’avril, elles cessent, et tout s’émaille de fleurs.
Les orages, qui dans nos contrées plus nuageuses et plus humides n'éclatent habituellement qu’à l’époque des fortes chaleurs, sont à Rhodes presque inconnus pendant l’été, et ce n’est que pendant l’hiver ou au commencement du printemps qu’ils surviennent par intervalle. Us fondent alors quelquefois sur l’île avec
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une violence extraordinaire, et des pluies torrentielles les accompagnent. L’histoire nous parle d’une inondation que subit File et principalement la capitale, l’an 316 avant l’ère chrétienne, à la suite d’un orage effroyable qui s’abattit sur Rhodes vers la fin de l’hiver. Diodore1 raconte qu’il tomba une pluie diluvienne et une grêle d’une prodigieuse grosseur : les grêlons étaient si lourds qu’ils tuèrent dans leur chute beaucoup d’hommes et d’animaux; plus de 500 personnes périrent dans ce désastre.
Heureusement que des orages semblables sont exceptionnels, et ceux auxquels l’île est sujette de temps à autre sont loin d’être aussi terribles. Néanmoins, elle présente alors parfois un aspect réellement saisissant; car du milieu des éclairs qui étincellent de toutes parts retentissent les roulements répétés du tonnerre qui semblent renondir de montagne en montagne et dont les coups répercutés par mille échos se multiplient, pour ainsi dire, à l’infini.
A cet ébranlement du ciel et de la terre en correspond d’ordinaire un autre, celui de la mer elle-même, et tous les rivages de l’île sont battus par un choc incessant de vagues soulevées et blanchissames d’écume dont les unes viennent mourir en grondant sur les plages basses et sablonneuses qu’elles semblent vouloir envahir, et les autres se brisent avec fracas contre les pointes avancées et les rochers des promontoires.
Comme les pluies sont extrêmement rares pendant l’été, leshabitants arrosent leurs champs et leurs jardins 1. Ilist., 1. XIX, c. 45.
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ail moyen d’irrigations. L’eau est tirée dès sources et de ceux des torrents qui ne tarissent point alors et dont on dérive du lit principal plusieurs ruisseaux qui euxmêmes se subdivisent, chemin faisant. De grands puits à norias, munis comme des moulins d’un appareil d’ailes que le vent met en mouvement ou d’une manivelle que des mulets font tourner, concourent aussi au même but.
L’île a été exposée plus d’une fois à de violents tremblements de terre, et il en est plusieurs dont l’histoire nous a conservé le souvenir. Le plus célèbre eut lieu l’an 222 avant l’ére chrétienne. Nous lisons dans Polybe 1 que les murs de la ville s’écroulèrent, que le fameux colosse tomba et fut brisé, et que plusieurs vaisseaux périrent dans le port en s’entrechoquant mutuellement. Trois autres tremblements de terre considérables qui ébranlèrent cette île nous sont signalés par l’antiquité : ils éclatèrent successivement sous les règnes d’Antonin le Pieux2, de Constans et d’Anastase Ier 3. D’autres, également désastreux, l’agitèrent au moyen âge et dans les temps modernes, notamment en 1481 4. Je mentionnerai aussi celui de 1851. Plusieurs secousses successives, dans le mois de février de cette année-là, jetèrent la consternation parmi les habitants ; la plus forte se fit sentir le 28 de ce même mois ; elle lézarda un grand nombre de maisons, en renversa quelques-unes et causa même d’im-
\. Hist ., 1. V,p. 88.