ANIMAUX. — MINÉRAUX
Bien que l’île de Rhodes soit, entre toutes celles de l’Archipel, l’une des plus privilégiées de la nature, et que son sol et son climat la rendent propre à toute espèce de culture, une très-faible partie cependant en est cultivée. En l’estimant approximativement au vingtième de l’étendue totale de file, je suis probablement beaucoup plutôt au-delà qu’en deçà de la vérité. Cela tient à plusieurs causes. La principale 1. v, 5G.
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est le pelit nombre de bras appliqués à l’agriculture. En effet, la population totale de File peut être évaluée à 27 000 habitants au plus, qui se décomposent ainsi: 6000 Turcs, 1000 Juifs et 20000 Grecs.
Si nous retranchons de ce nombre les 11 000 âmes qui peuplent la ville et les faubourgs et qui ne s’occupent point des travaux de la campagne, il ne reste plus pour les besoins de celle-ci que 16 000 individus, hommes, femmes et enfants, dispersés dans quarantesept bourgs et villages, et dont un quart à peine, en raison de l’âge, delà faiblesse ou d’autres occupations, peut vaquer utilement à la culture. On voit que c’est fort peu et tout à fait insuffisant pour une île dont la superficie est au moins de 1600 kilomètres carrés.
En second lieu, la crainte de nouveaux et plus lourds impôts retient souvent les paysans qui voudraient défricher des terrains incultes ou planter des arbres.
J’ajouterai aussi qu’ils ignorent pour la plupart les procédés d’agriculture, les meilleurs à suivre, et que les instruments dont ils se servent sont peu nombreux et assez grossiers. Leur charrue, par exemple, est tout à fait primitive ; c’est à peu près la charrue arabe dans sa simplicité originelle.
Les deux sortes de céréales les plus cultivées sont le blé et forge : le seigle et l’avoine le sont beaucoup moins. La moisson de ces différentes céréales est terminée au mois de juin, un peu plus tôt dans les plaines et un peu plus tard sur les pentes des montagnes. Elle se fait à la faucille. Les épis sont coupés par brassées et amassés en gerbes pour être ensuite transpor-
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tés à dos d’ânes et de mulets. L’aire à battre est un espace circulaire près des villages de 30 à 40 pieds de diamètre, situé en plein air et revêtu de pierres plates ou d’argile bien manipulée. On y égraine les épis en les faisant fouler aux pieds des bœufs ou des mulets qui marchent circulairement traînant derrière eux une
planche épaisse, appelée volossiri, dont la partie inférieure est hérissée de dents en fer ou de silex tranchants, et qui sert à couper la paille et à faciliter la séparation du grain. Pour la rendre plus lourde, on y place des pierres ; mais le plus souvent elle est surchargée d’enfants qui se font un jeu d’être ainsi promenés en rond. Ce jour-là, de même que celui de la moisson, est un jour de fête pour toutes les familles, et des chants joyeux retentissent de toutes parts. Le laboureur oublie alors ses fatigues, surtout si une récolte abondante a répondu à ses espérances, et il exprime son contentement d’une manière simple et naïve qui rappelle à la pensée quelques-unes des scènes champêtres décrites par Virgile ou par Théocrite. Mais si çà et là, sous ce ciel fortuné que des nuages pluvieux ne viennent en cette saison jamais assombrir, des tableaux de ce genre animent la campagne et semblent reproduire les antiques idylles des poètes, dans la plus grande partie de File on ne voit que solitude et abandon, des terrains en friche et couverts de broussailles, et, à la place de riches cultures, des chardons ou des arbustes sauvages et de stériles touffes de thym.
Je ne crois pas, en effet, d'après les renseignements
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que j’ai pris, qu’on doive récolter par an dans l’île entière plus de 200 000 kilogrammes de blé et 70000 d’orge; ce qui prouve que l’île de Modes est bien loin de fournir assez de grains pour la consommation du petit nombre d’habitants qu’elle renferme, et qu’elle est obligée d’en importer une grande quantité soit d’Asie Mineure, soit de Chypre. Du reste, l’île étant montagneuse, il ne faut pas s’attendre à -lui voir produire beaucoup de céréales.
Les oliviers, au contraire, pourraient être pour elle d’un rendement très-avantageux, s’ils étaient plus répandus, greffés avec soin et si ensuite on recourait à de meilleurs procédés pour la fabrication de l’huile qu’on en retire. Les magnifiques arbres de cette espèce qu’on observe dans l’île indiquent qu’elle est excellemment propre à cette culture , car ils y atteignent de très-belles proportions; leurs troncs énormes, leur branchage touffu et leur élévation indique la puissance de la sève qui les vivifie ; mais à peu près abandonnés à eux-mêmes, ils ne sont ni taillés, ni greffés quand ils dégénèrent, ni fumés régulièrement : on se borne à labourer le terrain où ils sont plantés deux ou trois fois par an, de février en avril.
Les olives sont en général recueillies quand elles sont très-mûres; comme elles tombent souvent d’ellesffiêmes et qu’elles restent quelquefois longtemps cà terre avant d’être ramassées, elles se pourrissent ou se dessèchent. L’huile qu’on en extrait est grasse, rance et verdâtre, et si les habitants la préfèrent avec cette saveur forte et amère aux huiles douces et raffinées de
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la Provence et de l’Italie, elle a, d’un autre côté, bien moins de valeur pour l’exportation que si, faite avec des fruits moins mûrs et moins détériorés, elle était en outre soumise à des procédés de fabrication moins grossiers.
Les Rhodiens, comme tous les Grecs d’ailleurs, aiment singulièrement les olives confîtes; il les conservent dans du sel marin, et c’est pendant leurs quatre et longs carêmes la principale nourriture de la plupart d’entre eux. Ces 'olives confîtes, d’ordinaire mal préparées, sont souvent malsaines à cause de leur âcreté excessive, et l’abus qu’en font les Grecs ainsi que des poissons salés et déjà à moitié corrompus occasionne chez eux un grand nombre de' maladies qui altèrent peu à peu la pureté du sang et quelquefois même dégénèrent en ce mal affreux qu’on appelle la lèpre.
La richesse productive de Rhodes, sous le rapport de ses oliviers, ne doit pas dépasser, par an, 80000 okes. On sait qu’une oke, mesure à la fois grecque et turque, n’équivaut pas tout à fait à un kilogramme.
Une production aussi faible pour une île de cette étendue, où l’olivier réussit parfaitement, indique qu’il y est beaucoup moins abondant et cultivé qu’il ne pourrait l’être; en outre, faute de mains pour les récolter, un grand nombre de fruits doivent se perdre sur des arbres abandonnés.
La seule plante oléifère cultivée dans l’île, mais en quantité extrêmement réduite, est le sésame. On en emploie les graines à saupoudrer la pâte de certains
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petits pains, ou on les broie pour en extraire l’huile qu’elles renferment. Ce produit se borne à 3 ou 4000 okes.
La vigne prospère admirablement ; mais le revenu qu’on en retire est loin d’égaler celui qu’on devrait naturellement attendre. Les chiffres suivants m’ont été donnés comme les plus approchants de la vérité et ils parlent suffisamment d’eux-mêmes. L’île donc ne produit que 200000 okes de raisin sec ou frais, 80000 de vin et 30000 d’eau-de-vie ou plutôt de rakis, espèce d’anisette fort goûtée dans la Grèce et dans le Levant.
Les ceps de vigne sont tenus très-bas; les sarments rampent sur le sol et aucun échalas ne les soutient. Cette méthode est presque générale dans toute la Grèce; elle coûte bien moins cher et en outre elle n’est point sujette aux inconvénients qui ne manqueraient pas de la faire abandonner dans des contrées plus humides où les grappes traînant sur une terre souvent détrempée parles pluies se pourriraient promptement. Çà et là cependant on la laisse monter aux arbres, et alors elle grimpe jusqu’à leur cime et tapisse leur tige de ses feuilles et de ses fruits.
La vendange n’a lieu que lorsque le raisin est arrivé à sa parfaite maturité : on peut attendre cette époque sans trop de risques, parce que les pluies ne commencent guère avant le mois de novembre et qu’alors la récolte est achevée. Les cuves dans lesquelles les grappes destinées à faire du vin sont transportées consistent en des espèces de réservoirs maçonnés et con-
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struits en plein air, d’une profondeur de deux à trois mètres *et d’une largeur de quatre à cinq. Le raisin y séjourne pendant une dizaine de jours, et, quand il a opéré sa fermentation, on le foule aux pieds; le jus s’écoule dans de grandes jarres placées à demeure et enfoncées dans la terre au-dessous d’une ouverture pratiquée à la citerne.
Cet usage se retrouve du reste dans une grande partie de l’Orient et notamment en Palestine et en Syrie.
Les vins de Rhodes sont rouges et blancs. Ceux de la première espèce sont moins capiteux que les seconds et d’un goût fort agréable. Sans être aussi' renommés et aussi savoureux que ceux de Chypre , ils ont un bouquet qui a également son prix. Il est à regretter que les habitants n’aient pas entrepris en grand la culture de la vigne : bien préparés, en effet, les vins rouges de Rhodes seraient d’excellents vins de table qui ne manqueraient pas d’avoir un débouché en Europe; mais cette culture est peu répandue et dans la plupart des villages elle est même inconnue.
Les vins blancs sont plus liquoreux et assez capiteux; leur couleur prend peu à peu une belle teinte dorée qui les fait ressembler à ceux de Santorin et de Samos; mais ils sont moins bien soignés que dans ces deux dernières îles et beaucoup moins abondants.
Avec le marc bouilli qui reste au fond des cuves et une dose déterminée d’anis, on fait une sorte d’eaude-vie qui s’appelle raids. Les Turcs qui s’interdisent le vin, par respect pour la loi du Koran, ne croient pas la violer en se permettant cette liqueur qu’ils af-
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fectionnent singulièrement. Elle est effectivement trèsrafraîchissante pendant les chaleurs de l’été, si on la mêle avec de l’eau, et c’est en même temps un tonique bienfaisant qui relève les forces abattues par une transpiration excessive.
Une grande partie des raisins ne sont point convertis en vin; mais ils sont cueillis, soit pour être mangés frais, soit pour être transformés en raisins secs. Ceux qui appartiennent à la première catégorie sont délicieux; doux et sucrés, ils ne sentent pas l’eau comme nos raisins de France qui ont été souvent trop imbibés par les pluies. Les seconds sont généralement trop desséchés et peu charnus, ce qui en diminue la valeur et la qualité. Avec un choix meilleur des grappes et une préparation plus attentive et plus intelligente, ils pourraient soutenir la comparaison avec ceux de Smyrne et de Corinthe.
Dans l’antiquité, les vignes de Rhodes avaient de la célébrité, comme nous le voyons par un passage de Pline4 :
a At nondum diclæ Ægia et Rhodia (uvœ). » Ailleurs, dans le même livre (c. 8), cet écrivain nous dit que le vin de Rhodes ressemblait à celui de Cos.
<( Rhodium vinum Coo siuiile est. »
Virgile en fait également mention avec éloge dans ses Géorgiques1 2.
« Non ego te, Dis et mensis accepta secundis,
« Transierim, Rhodia, et tumidis, Bumaste, racemis. »