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PORTS DE LA VILLE DE RHODES. — TOURS QUI LES DÉFENDENT

Le navigateur qui, venant de Smyrne, est sur le point de toucher à Rhodes, tourne d’abord au N. -O. le cap Koumbournou ou cap des Sables, autrement appelé cap des Moulins, parce que la pointe basse et sablon-

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neuse qu'il forme est couverte d’une quinzaine de moulins à vent. Bientôt après, il passe avec précaution devant un écueil sous-marin contre lequel déjà se sont brisés un grand nombre de bâtiments, puis il laisse à sa, droite le lazaret. Cet établissement peu considérable est situé au milieu d’un môle, long de 140 mètres et qui s’avance dans la mer d’O. en E., sur un banc de rocs amoncelés et dont les uns semblent tenir au rivage et les autres avoir été apportés là par la main de l’homme.

Un bassin peu étendu, et qui n’est point défendu contre les vents d’E., sert de refuge aux petits navires en quarantaine. 11 est carré : sa longueur est de 130 mètres, et sa plus grande profondeur de 5 brasses. Il communique avec un autre bassin beaucoup plus vaste, de forme oblongue, et qui s’étend du N. au S.

L’embouchure de ce dernier est fort étroite, resserrée qu’elle est par deux petits môles, se rattachant l’un au rivage et l’autre à l’extrémité septentrionale du grand môle Saint-Nicolas. L’ouverture comprise entre cette double digue, dont la seconde est en grande partie détruite, est seulement d’une cinquantaine de pieds de large; et comme la profondeur moyenne de cette embouchure ne dépasse pas actuellement deux brasses, le bassin dans lequel elle donne entrée est devenu par cela môme inaccessible aux navires tant soit peu considérables. C’est l’ancien port des Galères des chevaliers; les Grecs avaient alors coutume de le désigner aussi par le nom de Mandraki ou d’Étable, sans doute parce que les bâtiments, quand

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on tendait la chaîne au-devant ce port, y paraissaient en quelque sorte renfermés comme des troupeaux dans leur bergerie. Aujourd’hui il est appelé par les Turcs Tershaneh-Liman ou port de l’Arsenal, attendu qu’il avoisine un chantier de construction où l’on fabrique quelques petits navires, soit marchands, soit militaires, et où l’on radoube ceux qui sont endommagés. Le brik du pacha mouille dans ce bassin, en face le Seraia, autrement dit le Konak, maison où réside le gouverneur.

Ce port, à peu près rectangulaire, a 330 mètres de long sur 200 dans sa plus grande largeur: c’est le plus sûr de Rhodes; mais, par suite de l’incurie des Turcs, il se comble de plus en plus, et sa profondeur moyenne atteint à peine maintenant 3 brasses.

Le môle qui le délimite et le protège à l'E. est long de 335 mètres et large de 25. Les fondements en sont helléniques; ils reposent sur un banc de récifs qui ont été aplanis et recouverts de gros blocs rectangulaires. A l’extrémité septentrionale de ce môle s’élève le fort Saint-Nicolas. Il est de forme ronde; au bas sont des casemates, les restes d’une ancienne chapelle, des magasins et des citernes. En montant une vingtaine démarchés, on arrive sur une plate-forme circulaire, entourée d’un parapet à embrasures et défendue par de vieux canons qui, pour la plupart, ont appartenu aux chevaliers : quelques-uns sont démesurément longs et d'une grosseur proportionnée. J’ai remarqué sur plusieurs d’entre eux la date de 1482, sur d’autres celle de 1507. Tous sont ornés des armes

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soit de France, soit d’Angleterre, soit d’Italie, soit d’autres nations. A côté d’eux gisent amoncelés des tas de boulets en métal ou en pierre. Le premier étage de ce fort, quoique réparé, est cependant encore à peu près tel qu’il était à l’époque des chevaliers. Quanta la tour qui repose sur cette plate-forme dont elle occupe le centre, elle a souffert davantage, et en plusieurs endroits elle a été rebâtie à neuf par les Turcs, mais assez grossièrement. Elle a 53 degrés, et elle est elle-même surmontée d’une tour plus petite que couronne une lanterne et qui renferme un phare. Depuis le niveau de la mer jusqu’au sommet de cette lanterne, on compte 31 mètres d’élévation.

Ce fort fut construit, en 1464, sous le magistère de Pierre-Raymond Zacosta, dont les armoiries se voient encore extérieurement, de même que celles de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, qui fournit douze mille écus d’or pour contribuer aux frais de celte importante construction. Au-dessus de ces armoiries est une statue mutilée, représentant saint Nicolas, patron des marins, auquel le fort fut consacré. Regardé comme la clef de Rhodes du côté de la mer, cet ouvrage sauva celte ville, lors du siège de 1480. Il faut lire dans Yertot et surtout dans les historiens du temps,, par exemple dans Merri Dupuy, témoin oculaire de ce siège fameux, les assauts terribles que le fort Saint- Nicolas eut alors à soutenir de la part des troupes de Messih-Pacha et qu’il repoussa toujours victorieusement. Réparé, après la levée de ce siège, il fut, l’année suivante, presque entièrement renversé par un

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tremblement de terre et relevé aussitôt de ses ruines.

Dans le second siège de 1522, il joua encore un rôle

mémorable et fut défendu avec une valeur héroïque

par un brave chevalier français, nommé Guyot de

Caslellane.

Les réparations turques dont j'ai parlé sont attribuées à Soliman, qui dut se hâter de le remettre en état de défense, après s’être emparé de la ville.

Au S.-E. du port de l’Arsenal est le grand port ou le port du Commerce. 11 affecte une forme demicirculaire et est défendu à son embouchure par deux tours; l’une, celle qui est à droite en entrant, est appelée par les Turcs Arab-Kules ou tour des Arabes, et l'autre, celle qui est à gauche, porte le nom de Dermen-Kules ou tour des Moulins.

La première est bâtie à l’extrémité d’une langue de terre ou plutôt d’un banc de récifs qui se dirige d’O. en E,, et qui fait suite au S.-E. au banc rocheux beaucoup plus considérable que j’ai mentionné tout à l’heure comme circonscrivant le port de l’Arsenal et aboutissant à l’ancien fort Saint-Nicolas, aujourd’hui fort du Fanal.

La longueur de ce second banc de récifs est d’environ 100 mètres. Sur ces rochers aplanis et nivelés les Rhodiens avaient dans l’antiquité construit un môle en pierre de taille, et sur ce môle les chevaliers ont à leur tour élevé un rempart qui fait partie de l’enceinte fortifiée de la ville et dont la hauteur est de 12 mètres, la largeur de 7 et la longueur de 90. Tout le long de la plate-forme de ce rempart on voit étendus par

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terre ou placés sur de vieux affûts de gigantesques canons aux armes de plusieurs nations de l’Ordre. Quelques-uns aussi, mais c’est l’exception, sont d’origine turque.

La tour qui termine à l’E. ce rempart est carrée. Fondée, dit-on , primitivement par les Arabes, elle a maintenant repris leur nom. Sous les chevaliers, qui l’avaient reconstruite dans des proportions plus grandes et telle qu’elle est encore aujourd’hui, .elle s’appelait tour Saint-Ange ou Saint-Michel. Quelques voyageurs modernes Font prise à tort pour la tour Saint-Nicolas, erreur qu’on trouve déjà dans Thévenot1 et qui depuis a été répétée par d’aulres. Cette tour a été fort ébranlée par le dernier tremblement de terre de 1851 : des lézardes mal dissimulées sous une épaisse couche de chaux se montrent en plusieurs endroits, et la moindre secousse un peu violente, si un nouveau tremblement de terre survenait, suffirait pour la renverser.

11 serait à désirer que le pacha de Rhodes cherchât à la réparer plus solidement, tout en lui conservant, le plus fidèlement possible, son caractère architectural, qui est extrêmement élégant. Elle est flanquée aux quatre angles de sa plate-forme supérieure de charmantes tourelles en encorbellement servant de guérites, et du centre de cette plate-forme s’élève une nouvelle tour plus petite ou donjon. Sa hauteur totale au-dessus de la mer est d’environ 49 mètres.

En face de la tour Saint-Michel on aperçoit, de

L Voyage au Levant , p. 221, édit, in-4.

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l’autre côté de l’ouverture du port, c’est-à-dire vers l’E., une tour située, elle aussi, à l'extrémité d'un môle. La direction de ce môle dans la mer est du S. au N. et parallèle à celle du môle du Fanal, l’ancien môle Saint-Nicolas. 11 constitue le bras oriental du port du Commerce. Sa longueur est de 250 mètres et sa largeur de 30. Bâti sur des récifs naturels comme les deux autres dont j’ai parlé, il doit remonter également à la fondation même de la ville, et les subslructions en sont certainement helléniques. A droite et à gauche il est bordé d’un mur, et est défendu par une batterie à laquelle on arrive, après avoir passé devant plusieurs moulins à vent qui ont fait donner à la tour, construite à la pointe septentrionale de cette langue de terre, le nom de Dermen-Kules ou tour des Moulins. Du temps des chevaliers, elle s’appelait tour Saint-Jean. La distance qui la sépare de la tour Saint- Michel est de 230 mètres; telle est aussi la largeur de l’ouverture du port.

Par son embouchure trop grande, il est exposé au vent du nord, et quand ce vent souffle avec violence, les bâtiments y chassent sur leurs ancres. Un moyen de rendre ce bassin plus sûr, et en môme temps de l’agrandir considérablement, consisterait à prolonger obliquement le môle des Moulins, à partir de la tour Saint-Jean ou Dermen-Kules , en le dirigeant du S.- E. au N. -O. vers le fort Saint-Nicolas. Avec ce prolongement, qu’on pourrait pousser l’espace de 250 mètres, ce port doublerait presque d'étendue et pourrait alors recevoir dans son enceinte les navires les

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plus considérables, tandis qu’aujourd’hui ils sont contraint de mouiller dans la rade en dehors.

Tel qu’il est, il a à peu près 340 mètres de diamètre. Mal entretenu, il commence à se combler en certains endroits. Dans sa partie occidentale, il comprend un second bassin pour les barques, actuellement trèspeu profond et qui est mis à l’abri des vagues, dont le mouvement se fait sentir quelquefois assez fortement dans le bassin principal, par deux petites digues en pierres de taille, séparées l’une de l’autre par un intervalle d’environ 13 mètres.

Un quai de débarquement règne au fond occidental du port; il est planté de quelques mûriers qui y répandent un peu d’ombrage. Près du débarcadère est une fontaine ornée de plusieurs petites colonnes de marbredontles fûts, sinon les chapiteaux, sontantiques.

Jadis le port des Galères communiquait avec celui du Commerce par un canal qui est depuis longtemps comblé et remplacé en grande partie par un jardin. Ce canal, étroit à sa double embouchure, s’élargissait ensuite et formait dans sa partie centrale un bassin intérieur où les faibles embarcations pouvaient trouver un refuge assuré. 11 existait encore à l’époque de d’Aubusson, car c’est lui qui le fit combler; du moins c’est là une tradition conservée à Rhodes. On m’a montré, comme à d’autres voyageurs avant moi, deux tours séparées par une arche autrefois ouverte et maintenant murée. C’était sous cette arche que passaient les petits navires qui du port du Commerce pénétraient dans le bassin en question. Près de l’une de

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ces tours est un bas-relief inscrusté dans le mur et représentant un ange qui tient de chacune de ses deux mains une des armoiries de l’Ordre, avec l’inscription suivante :

« Reverendus Dominus Frater Relrus d’Aubussonius, Rhodi Magister, murum hune condidit magisterii anno secundo, 1478. »

Cette inscription, déjà relevée par le colonel Rottiers, semble confirmer la tradition du pays, et tout porte à croire que ce fut en celte même année que d’Aubusson mura cet arceau et combla le bassin dans lequel il conduisait.

La ville actuelle de Rhodes se développe tout entière en amphithéâtre autour du port du Commerce. Celui des Galères, au contraire, aujourd’hui le port de l’Arsenal, est en dehors de l’enceinte fortifiée; il en est de même d’un troisième dont je vais maintenant dire quelques mots et qui se trouve au S.-E. de celui du Commerce.

Formé par une petite baie, il est bordé à l’O. par la partie la plus orientale des remparts de la ville et par le long môle des Moulins, qui le sépare du port du Commerce; à l’E. , il est protégé par un banc de récifs décrivant une courbe vers le N.-O. et exhaussé au moyen d’énormes blocs de rochers bruts qu’on y a entassés. Ce port, abandonné depuis plusieurs siècles, s’ensable de plus en plus; sa profondeur la plus grande est de 3 brasses; mais, dans la moitié au moins de l’étendue qu’elle occupe, elle n’est plus que de quelques pieds.

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Les différents ports que je viens d’énumérer sont tous antiques, comme le prouvent les soubassements des môles qui les environnent. Cependant, à l’époque du fameux siège de Rhodes par Démétrius Poliorcète, l’an 305 avant J. -C., il n’est question dans les historiens1 que de deux ports, l’un grand et l’autre petit, et des deux jetées qui les défendaient. Le premier était le port actuel du Commerce, et le second celui de l’Arsenal. Plus tard, le rhéteur Aristide, qui florissait sous les Antonins, semble en mentionner plusieurs autres, lorsqu’il s’exprime ainsi dans son XLIIP discours adressé aux Rhodiens, après un affreux tremblement de terre qui avait bouleversé leur ville :

<c Le navigateur qui abordait à Rhodes admirait aussitôt de grands et nombreux ports formés par des môles de pierre jetés bien avant dans la mer. L’un recevait les vaisseaux d’Ionie, l’autre ceux de Carie, celui-ci ceux d’Égypte, de Chypre et de Phénicie, comme si chacun d’eux eût été fait exprès pour telle ville. »

Il y a sans doute de l’exagération dans ce passage, et, si on le prenait à la lettre, on pourrait croire qu’indépendamment des ports que j’ai signalés Rhodes en possédait encore d’autres dans l’antiquité. En réalité, celle ville, qui d’abord paraît n’en avoir eu que deux, en eut ensuite un troisième, celui dont j’ai parlé en dernier lieu, et dont la digue du côté de l’E. a toutes

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