Voyage dans l'Inde anglaise
Servant d'introduction ou d'avant -propos. — Conversation entre Édonard DesfresDes et le colonel G... F... — Notice sur le royaume de Lahjre.— Les Seikhs.— Le général Allard.— Rui^et-Sing.
« Vous êtes sans doute bachelier es lettres , mon cher Edouard (1)?
— Et es sciences, mon colonel.
— Cest encore mieux; et de plus, vous êtes candidat à l'Ecole polytechnique ?
<— Du moins je Tétais; mais, après avoir subi des examens satisfaisants, fai renoncé à suivre cetfe carrière par des raisons que vous connaissez.
(1) Nous ferons remarquer que cette conversation est antérieure de quelques années à l'époque actuelle.
— Oui, oui, je sais; vous aimez mieux être un bpmme d^actioti qu'un homme de science, ou plutôt vous avez bâte d^utiliser les connaissances que vous avez acquises , et au lieu de pâlir encore pendant deux ans sur les bancs de l'École polytechnique, d^en. pa\f(S|er deux ou 4rois autres dans une école d^application , pour sortir de là avec de simples épauleltes de lieutenant en second du génie ou de Tartillerie, ou avec une place non moins modeste d- ingénieur des mines ou des ponts et chaussées , il ^ous tard« de voler de vos propres ailes ; vous voulez voyager , voir le monde, et tenter en grand la fortune. Je com^ prends cela, mon ami, et à votre âge j'en aurais fait tout autant; mais dans ce temps-là on ne nous laissait pas languir sur les bancs ddes écoles , ou nous énerver dans les loisirs d'une garnison; nous , n'avions pas besoin d'aller chercher hors de chez nous les hasards de la guerre et les chances plus ou moins avantageuses qu'elle peut procurer.. A vingt- deux ans j'étais capitaine, à vingt -cinq ans chef d'escadron, à trente j'étais colonel, et chacun de mes grades avait été conquis sur un champ de bataille; mais la paix est venue interrompre ma carrière , comme elle ferme en-
DAHS L'USW ANGLAISE. 3
coreiaujourd'bai'ceUe' desjeuiïes'gens^qtîî ont une vocation dééidée pour le méHer'dês'armes. Seulement, je m'étonne qu'avec ce goût et' ces dispffiitioDS, vous n'ayez pas profilé dti séjour du 'général Allârd àPtaris pour vëOs présentera lui, ou vousy faire pimenter par nïoi. Nul douté qu'il n'eût fait l'accueit lé ptuâ corditll au fils d'ut^ ancien frère d'armes, et quil 'n'eût été 'enchanté de T«us emmener Avec'lni, dès qùË vous lui auriez témoigAé'lé 'désir de prendredu stJfvice dans l'armée'de 'Lfthore.
— Je ne le pouvais pas alors, mon colond; ma mère vivait encore, j'étais sa seule consolation, sonseul soutien, et pour rien au monde je n'aurais voalii ràbandonnèr. Aujourd'hui que j'ai eu le malheur de la perdre, aucun lien' ne m'attadie'plus à Id FVance. J'àt vingt-deux ans; je suis maître de mes actions et de mon petit patrïmoine; j'ai ttonc résolu de réaliser un rêve dont mon esprit s'est longtemps bercé, c'est-à-dire de visiter ces belles contrées de l'Orient qu'ont parcourues tour à tour Alexandre le Grand, Tâmerlan, Gengiskan, et tant de conquérants fameux; d'étudier les monuments d'une civilisation plus ancienne que celle de l'Egypte, et les moeurs
et la religion d'un peuple dont la constitution et les usages n^ont pas varié depuis des milliers d'années. i
— C'est donc en amateur que vous voulez voyager? Je croyais que vous n'aviez d'autre intention que de suivre la carrière des armes, et de chercher, comme mrni ami Âllard, à y faire rapidement votre chemin.
— Je désirerais, s'il est possible, faire l'un et l'autre; car je ne vois pas ce qui m'empêcherait, tout en prenant du service dans l'armée de Runjet- Sing, de me livrer aux études dont je viens de parler.
— Je crois en effet que cela n'est pas impossible, surtout avec la protection du général ÂUard, qui est tout-puissant dans ce pays-là; et je suis persuadé que sur ma recommandation , jointe au souvenir qu'il a dû conserver de votre père, vous trouverez en lui plus qu'un protecteur, un ami dévoué.
--7 Vous croyez, mon colonel, qu'il n'aura pas oublié le nom de mon père ?
-^Certainement je le crois. Votre père et lui ont longtemps servi dans le même régiment , et tous deux y étaient capitaines lorsque j'en fus nommé
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colonel, sur la fin de 1815. Nous sivons fait ensemblela malheureuse campagne delSli. En 1815, Allard quitta le régiment pour s'attacher, en qualité d'aide de camp, au service du maréchal Brune. Après l'assassinat de ce maréchal , il voulait se rendre en Amérique; ce fut votre père qui l'en détourna, et l'engagea à aller en Egypte offrir ses services à Méhémet-AIi , qui recrutait alors des officiers français pour former ses armées à la tactique européenne. N'ayant pas trouvé en Egypte un emploi convenable, il se rendit en Perse auprès d'Abbas-Mirza , qui lui accorda le grade et la solde de colonel dans ses qrmées. Allard aurait voulu un régiment à commander; mais, ne pou* vaut l'obtenir, il donna sa démission pour passer dans l'Afghanistan, d'où il gagna le royaume de Lahore. Il entra alors au service de Runjet-Sing, dont il parvint si bien à capter les bonnes grâces , que ce prince ne tarda pas à lui^accorder une confiance illimitée, le nomma généralissime de ses armées, et le combla d'honneurs et de dignités. Vous voyez donc, mon cher, que votre père est en quelque sorte la cause indirecte de la brillante fortune d' Allard , et je connais trop le noble cœur de celui-ci pour qu'il l'ait oublié.
-r Voiïs , me 4f(f i^ciz, loq t ài fait , mon. colonel , à mis^rjen^rOv d^bprd et directement dans te royaume de, L^^orje ; ; tontefoisi je désirerais avoir . quelques reqs^gneinent;s sur ce pays. Je < trouve iûen sur les c^tjçs une ville de l^ahere, située sur Tun des afflueqts.de Tlfidus, mais j^ ne ibrouve pas de rqyaun^p , jte ce nom ni dans . les ^cartes , ni dans Içs trait^ ,cle géographie tles plus modernes, ni dans le^ voyages anciens ou .nouveaux.
-r-»Ce n'est pas étonnant;. car le. royaume 4e Lahore, tçl qu'il eociste aujourd'hui , >est une créatiop r^ente due au génip et au .courage du prince qiii Je gouverne , le mabafajah Runjet* Sfug. Autrefois, c'e^t-à-dirc il nV^pais<luarante ans, ,UQ9 multitude de ' petits pmnces ou rajahs, pillards et rapaces, mais indépendsmts 'les uns des autres , espèce de ' féodalité anorchique et violente, se .partageaient les belles vallées arrosées par rindus, et les dévastaient par la guerre et le brigand8\ge; eu sorte que cette riche contrée, si admirablement située aa centre d'un vaste contineat , «avec des débouchés nombreux et des frontières naturelles , voyait se perdre , faute d'un lien qui réunit toutes ses forces, faute d'un chef qui sût la faire respecter, toute Timportance politique
qn^elle pouvait justement se promettre. Enfin ce chef se rencontra : c^était Runjet-Sing, rajah du petit État del<ahore. Intelligent, actif, entreprenant, il sut profiter habilement des qualités guerrières des Seikhs ou Sykhs, qui foiment le fond de la population ' de ces contrées, pour ranger sous sa domination les petits princes ses yoisins, et étendre peu à pen ses conquêtes dans tout le Pendjab et la vallée de Cachemire. C'est pendant qu'il était en train de fonder son nouvel empire que notre ami AUard, après avoir quitté la Perse, comme je viens de le dire, arriva à Lahore, et offrit ses services à Runjet-Sing. Celui-ci n'aime pas les étrangers , et les accueille avec défiance , croyant toujours voir en eux autant d'espions de la Russie ou de l'Angleterre. Cependant il fit bon accueil à AUard, quand il sut que c'était un Français et un ancien officier des armées de Napoléon , dont le nom est en grande vénération dans THindoustan. Il n'hésita pas à lui donner d^ord quelques hommes à discipliner, puis bientôt une centaine. En peu de temps , AUard forma d'excellents élèves , qui devinrent une pépinière de fort bons officiers instructeurs pour toute l'armée. Après avoir discipliné cent hommes, AUard organisa un ^
régiment ^ puis une brigade, puis une division; son crédit croissait avec le nombre de ses soldats ; la confi«^nce du maharajah s^élargissait, pour ainsi dire, avec les cadres de son armée. Cette armée devint bientôt la terreur des petits princes dissidents qui disputaient encore à Runjet-Sing la souveraineté du royaume de Lahore; ils fiir^at tous successivement assiégés dans leui^ forteresses, traqués dans leurs retraites, battus en rase campagne, ou taillés en pièces dans les ravins et dans les défilés de leurs montagnes. Pas un ne résista, et au bout de quelques années Ru^jet- Sing fut le seul souverain de cet empire. C'était le triomphe de la discipline française; aussi M. AUard fut-il comblé d'honneurs et de biens : il eut un palais à Lahore, une armée de serviteurs à ses ordres, un régiment pour escorte; il épousa une princesse, fille ou nièce du roi; enfin, nommé généralissime des armées du royaume, il devint, après Runjet-Sing, le personnage le plus important, le plus absolu et le plus puissant de cette vaste ccmtrée.
J'ai su par lui. Ions de son voyage en France, de curieux détails sur le pays de Lahorç , sur ses habitants, sur leur degré de civilisation, enfin sur
fîunjet-Sing lui-inéine et sur son gouTernement. Je vais succinctement vous retracer ces détails ; ils pourront vous être utiles dans le voyage que vous allez entreprendre.
Le Lahore est la première contrée qu'Alexandre visita en arrivant dans Tlnde. C'est dans ce pays, sur les bords de l'Hydaspe (le Jelum) , qu'il vainquit Porus; c'est au moment où il se disposait à passer l'Hyphase (Garrba) pour s'avancer vers le Gange, que son armée se mutina et refusa d'aller plus loin; c'est enfin sur l'Âcerines (Cbcnaub ) qu'il s'embarqua avec son année , entra dansrindu5(leSind), et parvint jusqu'à l'Océan.
Celte fameuse nation des Seikhs, qui forme la principale population du Lahore, descend probablement de ces vaillants soldats de Porus, qui luttèrent avec gloire contre les Macédoniens d'Alexandre. Leur religion diffère complètement de celle des autres Indiens : ils rejettent le culte de Brahma, Vicbnou et Chiva, les trois principales divinités des Hindous, ainsi que Tadoration des figures et des images; ils ne reconnaissent qu'un seul Die\i, auquel ils adressent directement leurs prières. Ce culte, plus rationnel, plus épuré que celui des adorateurs de Brahma, est mal-
YeilleuseiDent employer et s'approprier celle des autres. C'est par ce talent , joint à une activité sans bornes , à un courage à toute épreuve , à une grande pénétration mêlée de beaucoup d'astuce, qu'il à su conquérir et conserver son ascendant sur ses sujets. J'ajouterai , pour compléter son portrait , qu'il a en ce moment cinquantehuit à soixante ans, qu'il est fort laid, borgne comme Ânnibal, mais que ses talents guerriers pourraient lui constituer une ressemblance plus honorable avec le général carthaginois. Quant à sa religion , il n'est nî musulman , ni chrétien , ni sectateur de Brahma ; en un mot , il serait plus facile sous ce rapport de dire ce qu'il n'est pas que ce qu'il est. Il est, comme beaucoup de gens en Europe, d'une indifférence complète en matière de religion ; ce que quelques-uns de ses admirateurs appellent une tolérance admirable ; ce que , moi, j'appelle absence totale de religion. Aussi, se livre-t-il sans frein à toutes ses passions, et rien ne saurait l'arrêter quand il s'agit de les satisfaire. Je ne vous en citerai que deux exemples, parce qu'ils me semblent caractéristiques. .
Runjet-^îng est fou de pierres précieuses et de beaux chevaux. Un jour, il apprit qu'il existait
nn très - beau cheval dans une province voisine Cependant de la partie du royaume de Kaboul ' qu'il n'avait pas encore conquise ; des espions furent envoyés pour s'assurer de l'existence du cfaeva] et du lieu où il se trouvait. Une fois cette double certitude obtenue, Rnnjet-Sing mit dix mille hommes en campagne, traversa plusieurs provinces, d^nsa quelques million?; il y eut des surprises, des attaques, des combats; bon nombre de guerriers pi^irentde part et d'autre, jusqu'à ce que le men'eilleux coursier fût enfin entré dans son écurie.
Maintenant voici comment U devint possesseur du plus beau diamant du monde. Un roi de Kaboul avait la réputation de posséder un diamant célèbre qui avait appartenu au Grand Mogol, et qui passe pour le plus gros qui ait jamais existé: notre Régent (1) n'est qu'un diamant ,très-bourgeois à côté de celui-là. Runjet- Sing convoitait depuis longtemps le royal bijou. Il attira le roi de Kaboul à sa cour, et une fois maître de sa personne, il lui demanda son diamant. Le roi fit mine de résister; enlin, après bien des
(1) On Mit que le Sigeai est an de» ploe beaux diiimsnts de la e de France.
m VOYAGE.
manœuvres, U céda. Vo|IàiAimJ6t-Sing maître du magnifique joyau ; jl le donne à un joaiU&nr pouf être mon té>; mais, ô suspriset ô fureur ! c^éAait tout simplement un morceau de cristal que ie roi de Kaboul lui avait .livré. RunjiettSingfait aussitôt investir son palais; on le visite», om le fouille dans t6us les sens ; les recherche» sont longtenfis infructueuses, lorsque ei^n, un esclave ayant
vendu le secret de son maître, le diamant fut trouvé au milieu des^cendres d'un foyer. Depuis ce temps-là, Runjet-Sing le porte comme ui^ «tro»^ phée de victoire, attaché à un brassard dV>r (1). Aux jours de parade, plusieurs autres diamants d'une grosseur extraordinaire s^élèvent en > brillantes aigrettes au-dessus de sa tète. Aussi peut-' on dire que Técrin de Runjet-Sing - est^ le plus riche et le mieux garni qui soit au monde.
Nipus venons de parler des défauts de ftunjet^ Sing ; voyons maintenaat l'autre côté «de* la mé-N daille. Il ne sait p9S lire , comme je Tai* dit; maia il n'en est pas moins le haut justicier de^s^n royaume 4 et il fait, eo toute occasion^ btnneiet
(1] 11 est à remarquer que dès le temps d'Alexandre, les princes indiens portaient des perles et des pierres précieuses attachées k leurs bracelets ou brassards d'or.
prompte justice. Voici de quelle manière est organisé ce département : chaque village a ujq chef dvil qui est chargé de juger les causes d'une médiocre importance; pour les affaires plus graves, c'est le chef civil d'une circonscription plus étendue qui décide; montez un degré de plus^ c'est le roi qui juge. Toute personne peut arriver jusqu'au roi, et l'entretenir de ses^iefs et de ses affaires. Il y a un garde à la porte de Sa Majesté qui annonce les solliciteurs. Si le roi ne peut recevoir,
il dit: a  demain! i» Un enfant qui est sans asile, un malheureux qui est sans pain, viennent demander des secours au rajah , et ils en obtiennent s'ils paraissent dignes de pitié. Runjet- Sing a une sagacité merveilleuse pour juger les hommes , et il se trompe raremenL
Runjet-Sing est avant tout un soldat; il aime la guerre, il s'est éleyé par la guçrre, il com-
mande au peuple le plus belliqueux dç Flnde.
Mais ce n'est pas tout: bien différent de ces conquérants barbares qui n'ont fait que traverser leurs conquêtes, Runjet-Sing. a voulu conserver les siennes; il a conquis pour posséder; il a été soldat pour devenir roi. Monté sur le trône de Lahore, il a montré de Thabileté politique, un
grand esprit d'organisation, de mervdlleux instincts de gouvernement, et dans les circonstances les plus difficiles , pour la solution des questioite les pjus ardues , un tact véritablement admirable. Vainqueur des princes indépendants qui se partageaient avant lui le pays de Labore , et qui composaient Tancienne noblesse^ après Tavoir dçr truitef dans Tordre civil, où elle était oppressive , il Fa rétablie dans l'armée , où elle est accessible à tous. Ses principaux officiers sont de grands seigneurs; c'est donc une noblesse qui lui doit tout , et qui lui est dévouée.
J'ai peu parlé de cette armée du roi de Labore* Grâce au général Allard , babilement secondé par MM. Ventura, Court et Avilabîle, anciens offi- ' ciers également au service de France, elle est devenue une armée entièrement française pour les manœuvres, les tbéories, le commandement ( qui se fait en français ) , l'équipement , l'uniforme , et même le drapeau, qui est tricolore. Le recrutement a lieu par voie d'engagement volontaire; mais, le. pieuple étant très-guerrier, et le métier de soldat étant le meilleur de tous, les enrôlements abondent. Les officiers recruteurs n'ont que la peine de refuser. Aussi, quand le roi de
Labore a besoin d'augmenter son armée, on peut bien âb% qu'il n'a qu'à frapper du pied la terre, et qu'il en sort des bataillons tout formés.
Le système d'approvisionnemoit de l'armée est le plus simple qui soit au monde , et les Anglais l'ont adopté pour leur armée dans l'Inde. Les soldats sont payés par mois, à raison d'environ vingt francs pour les fantassins et du double pour les cavaliers; avec cette solde, ils sont obligés de pourvoir eux-mêmes à leur nourriture. S'ils font la guerre, ils sont suivis par une bande de marcbands et de débitants de toute espèce , qui voyagent à leurs frais et vendent pour leur compte, sans que le cbef de l'armée s'occupe d'eux autrement que pour entretenir la police et le bon wdre dans ces bazars ambulants. Les cavaliers ont des domestiques montés comme eux, et qui vont cbercher le fourrage pour les cbevaux. La facilité avec laquelle une armée de dix et même de vingt mille hommes « arrivant dans un pays qui parait n'offrir aucune ressource, et où il semble qu'elle va mourir de faim , la facilité, dis-je, avec laquelle cette 'armée se trouve approvisionnée en quelques heures, est une chose merveilleuse à voir, et qui a permis aux troupes
du roi de Lahore d^entreprendre des marches extraordinaires et de s^aventurer danis des contrées tout à fait inconnues , sans jamais souffrir des privations qui, dans d'autres pays, et même dans les plus civilisés , sont si funestes à la discipline militaire. Je ne prétends pas toutefois louer d'une manière absolue ce système d'approvisionnement, qui ne serait nullement praticable en Europe, et qui , même aux Indes, doit offirir parfois de graves inconvénients.
J'ai dit que l'armée de Runjet-Sing avait adopté l'uniforme français, j'aurais dû ajouter, avec les modificatioitis exigées par le climat et quelques usages du pays. Ainsi, au lieu du shako, ou du très -incommode chapeau à trois cornes , les soldats et les officiers portent le turban , avec les cheveux longs et entrelacés dans des plis de cachemire. Les cheveux, c'est la véri^table coquetterie des hommes, c'est leur parure ; ils y attachent une idée de force et de puissance, et les entretiennent avec un soin religieux. Il en est de même de la barbe : on n'est pas un homme sans la barbe; on n'a droit aux ^ards denses semblables que quand elle descend en flots d'ébène ou d'argent sur la poitrine.
DANS L'INDB ANGUISE. IB
Tous les ans, après la saison des pluies, Tarmée de Runjet-Sing se rassemble dans uoe plaine immense pour être passée en revue par le roi. 11 y a là, [ffesqne toujours, tant de troupes disciplinées à la française que dirrégulières , au DHuns deux cent mille hommes. Tous les officiers ont des parasols de différentes couleurs : les uns les portent; les autres, d'un rang plus élevé, les font porter par des coureurs, qoi sujvent à pied tous les mouvements et toutes les allures du cheval Ajoutez à cela les turbans de cachemire et les brillantes aigrettes qui formait ta otûffure des soldats : tout cet ensemUe forme de loin omnme une prairie ànaillée de tlears. Presque toujours, après ces magnifiques réunions militaires, une expédition est décidée. Heureux les généraux qui sont choisis, et les ri^ments qui marchent en avant ! Il y a de l'aient, des grades , de Tbonneur, des croix à gagner, tout comme chez nous! Le général AUard a institué, à l'instar de la L^ion dlionneur, une décoration dont Rui^et-Sing est fort avare, et qui est très-recherchée : c'est la croix ou plntAt l'étoile de Gourou- Goving-Sing, que l'on suspend à un ruban orange. Ce GouFou-Gpving-Siog est en grande
yénératioD parmi les Seikhs , qui ont pour lui autant de respect que les musulmans en ont pour Mahomet.
Runjet-Sing accorde sa conGance entière à ses généraux; il leur laisse foire la guerre^ remporter des victoires, et il n'en est pas jaloux. Il a donné au général Âllard le commandement absolu de soixante à quatre -vingt mille hommes dont se compose son armée régulière, et le général Âllard ne lui cause aucun ombrage. Mais , comme administrateur de son royaume, il veut être seul; financier, percepteur, économiste, législateur, il est tout, et ne permet pas qu'on mette la main à son emploi. Il n^a pas de ministres ; il a des secrétaires , qui n'ont qu'une chose à foire : écrire sous sa dictée, lire et expédier des dépèches, ni plus ni moins; mais c^est là une grosse besogne. Tout arrive au cabinet du roi , tout en sort; toute dé* cision a besoin de passer par là pour être exécutoire : la paix, la guerre, les finances , la diplomatie , tout se foit là. Le r^i a son royaume dans sa tète, on pourrait dire dans sa main; rien ne lui échappe, sa mémoire est sûre, et son negard s'étend loin. La nuit, deux secrétaires veillent à sa porte. Comme il ne sait pas écrire, s'il lui vient une
Idée , s'il a besoin de prendre une note, d'arrêter au vol □□ soiiTenir, vite un secrétaire, et il dicte. Souvent il occupe ainsi plusieurs secrétaires à la fois, sans se douter que ce tour de force le fait ressembler à César et à Napoléon. Les lettres qu'il a dictées pour la compagnie des Indes britanniques sont des modèles. Le premier secrétaire du cabinet, qui est un bomme éclairé, n'y trouve rien à changer, et il assure que son style , à lui , son style lettré , ne ferait que gâter la simple et énergique concision de roriginal.
Nous venons de voir Runjet - Sing comme homme politique; comme homme privé, il est bienveillant, miséricordieux, d'humeur joviale, incapable de ressentiment, mais non de colère. Il est, au contraire, violent, mais une bonne raison l'aise, et il tend la main en signe de pardon. Souvent s'il s'est emporté sans motif contre un de ses officiers, le lendemain ou le jour même il lut envoie un cadeau , et tout est fini. Le colonel français Ventura, son chef d'état-major, eut à essuyer un jour, sous la tente de Runjet-Sing, une violente bourrasque. Ventura ne disait mot, car la colère du mî était grande. Cependant M. Âllard s'approcha, pnt les mains du rajah, et
)1 essayait ainsi de le calmer; mais Forage grondait de plus belle. Ventura partit; le roi laissa parler te général, et peut-être lui fut-^il prouvé quil avait tort , je ne sais ; mais le lendemain le général reçut une lettre de Runjet-Sing : le roi lui ordonnait d^amener Ventura. Que lui voulait - il , après la scène de la veille? II voulait réparer ses torts , lui* le roi ; et il remit à Ventura un cadeau magnifique.
Le roi a une cassette pour les pauvres. Voici la manière originale ^dont il remplit cette nssette. Tons les mois, Runjet-Sing se fait peser; il y a dans un des bassins de la balance de For, de Fargent, des denrées en quantité suffisante pour faire \e poids du rajah ; le tout est donné aui pauvres. Ainsi ses aumônes augmentent en proportion de son embonpoint. Malheureusement pour les nécessiteux, le roi est fort maigre, et sa sobriété est telle , qu'il y a peu d^espoir de le voif engraisser.
Tel est Runjet-Sing, tel du moins qu'il est permis de le juger d'après Une si rapide et Si im^ parfaite esquisse. Mais ce qui ressort avec éclat, c'est que jamais roi parvenu, jamais soldat heureux, n'a été plus complètement Fartisan de sa
fortune. Ranjet-Sing a fondé un trône et a créé une dynastie ; on peut mèine dire qn^H a créé une race d'hommes nouveaux, la race des Seikbs, qui sont redevenus entre ses mains le peuple belliqueux et fier qui combattait avec Porus. C'est une grande chose, après tout, que d'avoir fondé un royaume dont Palliance est recherchée par l'Angleterre , et qui , sur toutes ses frontières , peut tenir en échec une armée d'Asie, et vendre chèrement sa conquête à une invasion européenne. C'est aussi une gloire bien rare, ainsi que le remarque un historien anglais, que celle d'une pareille destinée , <x accomplie par les moyens les plus honorables, et sans qu'il en ait coûté à l'faumanité une goutte de sang versé sur les échafauds. »
Maintenant, ce royaume fondé par le génie d'un seul homme a-t-il des chances de durée? On peut bien s'adresser cette question, quand on voit avec quelle rapidité les empires s'élèvent et S'écroulent dans cette contrée ; quand on voit le Grand Mogol , autrefois un des plus puissants soiiverains de la terre, devenu aujourd'hui le très -humble' vassal d'une compagnie de marchands anglais; quand on songe que l'empire de
Mysore , fondé par Hyder- Ali , homme non moins remarquable que Runjet-Sing, que cet empire, soutenu et encore agrandi par son 01s: Tippo-Saëb, a fini par être la conquête de cette même compagnie britannique.^ Croyez -vous maintenant que les Anglais ne voient pas avec jalousie un empire indépendant si voisin de leurs frontières? croyezvous quMls ne conyoitent pas , pour un temps plus ou moins éloigné, et cette riche contrée de Cachemire, et ces fertiles régions qu^arrosent Plndus et ses affluents? Cette supposition n^a rieq de téméraire, et Je passé est là pour nous éclairer sur Favenir.
Cependant ces considérations ne doivent pas, mon jeune ami , vous détourner de vos projets. Les Anglais n'entreprendront rien contre Lahore tant que vivr^ Runjet-Sing; et quoiquMl approche de la soixantaine, il est encore vert, et fait espérer une longue vieillesse. Mais quand même il viendrait à mourir dans peu, le général AUard, qui jouit de la confiance de Tarmée, saurait garantir, au moins pour un certain temps, le successeur de Runjet-Sing contre les entreprises étrangères. Vous aurez donc toujours le^temps de vous faire une position dans ce pays , de prévoir une révo-
lution, si elle doit éclater, et de vous arranger de manière à n'en pas être trop froisisé. »
Cette conversation, que je reproduis ici comme la préface de mon Voyage aux Indes , me confirma pleinement dans ma résolution. Le; colonel C... F... me donna des lettres de recommandation pour son ami le général Àllard , et quelques jours après je quittai Paris dans la diligence de Lyon. De là je me rendis à Marseille par le Rhône.