CHAPITRE II
Départ de Marseille. — Le capitaine Tburth et nr Edouard Piercy. — ArrlTée à Alexandrie. — Tri^et de cette ville au Caire.— Aspect de la population égyptienne.— M. Mimault, consul générai de France au Caire. — Voyage du Caire à Thèbes. — Visite au monastère de Manfalout. — Moyens employés par les Égyptiens pour se soustraire au service militaire. — Manière dont se font les recrues dans ce pays. — Voyage dans le désert de Khéné à Cossélr. — Possibilité d'un canal entre ces deux Tilles. — Inconvénients qn^aurait cette voie de navigation. — Projet d'un chemin de fer dans la vallée de l'Euphrate. — Percement de Tisthme de Sues. — Avantages d'un canU communiquant directement de la Méditerranée à la mer Rouge. — Arrivée à Cosséir.
Je m^embarquai à Marseille le 15 avril 1839, sur un des premiers bateaux à vapeur qui commençaient à faire le service des échelles du Levant. Notre traversée n'offrit aucun incident remarquable, et huit jours après notre départ nous débarquions à Alexandrie. Parmi' mes compagnons de voyage se trouvaient deux officiers
anglais, au service de la compagnie des Indes. L'un d'eux , le capitaine Thui'th , avait déjà fait plusieurs fois la route des Indes, soit par le Cap, soit par PÉgypte. C'était un homme d'une quarantaine d'années, au maintien roide et compassé, à la physionomie froide et impassible ; mais sous ces dehors rigides se cachaient un cœur excellent, tin esprit cultivé et rempli des connaissances les plus variées; seulemait, pour découvrir toutes ces qualités^ il {allait rompre la glacequi les enveloppait, c'est-à-dire qu'il fallait être présenté et recommandé au capitaine par quelqu'un pour qui il eût lui-même de l'cstiix^ et de l'â^ctioUé Ôr, c'est ce qui m'arriva pendant la traversée ; et je n'ai eu dès lors qu'à m'applaudîr d'avoir fait une connaissance dont j'ai connu plus tard tout le prix.
L'autre ofûcier était un jeune enseigne de vingt à vingt -deux ans, nommé Edouard Piercy,.et qui faisait pour la première fois le voyage* Sa chevelure blende , son teint rosé , ses lèvres presque toujours souriantes, formaient un contraste frappant avec le capitaine Thurth. J'avais fait la connaissance dé sir Edouard quelques jours avant notre embarquement à Marseille* Nous nous
étions rencontrés dans une maison à laquelle Tun et Pautre nous étions recommandés. En apprenant que nous allions nous embarquer en* semble pour la même destination, le patron s^empressa de nous présenter Fun à Fautre (car on ne peut se lier avec un Anglais sans cette formalité), et depuis ce moment nous sommes devenus 4mis inséparables. « Je crois en vérité, me disait quelque temps après sir Edouard , que la Providence nous avait prédestinés à nous attacher Tun à Pautre par les liens d^une étroite amitié. Nous avons à peu près le même âge, nos goûts sont identiques, nous portons le même prénom , et nous nous sommes rencontrés j,uste au moment où nous allions entreprendre le même voyage et courir les mêmes hasards.
Ce fut sir Edouard qui me présenta au capitaine Thurth , quelques jours après notre départ. JPavoue que Textérieur peu engageant de ce personnage ne m'avait pas prévenu en sa faveur, et je me souciais fort peu de faire avec lui plus ample connaissance ; mais sir Edouard me, fit tant d'éloges des belles qualités de son cœur et de son esprit, que je me déddai enfin, et certes je n'ai pas eu lieu de m'en repentir.
Nous ne restâmes à Alexandrie que le temps ' nécessaire pour faire préparer un bateau qui devait nous transporter au Caire. Dès qnll fut prêt, nous nous embarquâmes sur le canal le Mahdlmedié, et trois jours après nous descendions dans la capitaie de FEgypte. Je fus frappé, pendant cette courte traversée, de voir notre bateau continuel* lement entouré de mendiants et d^une pepulation en haillons, de n'apercevoir^ sur les bords du fleuve que des cabanes en ruine , que des visages sur lesquels se peignaient la souffrance et la terreur. Le capitaine Thur>h, a qui je fis part de mes observations, me dit : « Il ^n'en saurait être autrement sous le régime despotique qui opprime ce malheureux peuple; du reste, il n'est pas autant â plaindre que vous le supposez, parce qu'il ne . sent pas sa misère , ou plutôt qu'il la croit inhérente à sa condition. De tout temps il a été écrasé, pressuré par les grands ; il ne pense pas que cela' doive aller autrement, et pçu lui importe d'être gouverné par des mameluks, par un vizir ou par un pacha; il n'en portera pas pour cela doahh bât, double charge, comme l'âne de votre la Fontaine; mais sa charge sera toujours fort lourde, et le poids n'en sera point allégé.
loin, et sortirait du cadre dans lequel je dois me renfermer. Cependant je ne puis résister au désir de citer quelques faits dont j^ai été témoin, et qui prouvent rexcellence du gouvernement égyptien d'alors , qui^ s'était^ fait une si grande réputation en Europe.
Dans la petite ville de Manfalout nous rencontrâmes deux Anglais venant de PInde, le major Barclay et sir Williams Campbell. La connaissance fut bientôt faite, et avec d^autant plus de facilité que le major était depuis longtemps lié avec le capitaine Thurth* La ville offrait peu de monuments à Finvestigation des touristes ; mais on nous avait parlé d'un missionnaire italien qui était renfermé dans son couvent , véritable forteresse dont Taccès n'était pas sans difficultés. Nous résolûmes d^aller le visiter. Ce ne fut qu'après de longs pourparlers et de grandes précautions que la' porte nous fut ouverte. Nous fûmes assez surpris de trouver le révérend père en costume moitié religieux, moitié militaire, et armé d'une paire d'énormes pistolets. Il sourit de notre étonnement, et nous fit des excuses d'avoir, pris tant de précautions pour nous recevoir. Son motif était on ne peut plus Intime, car depuis plusieurs
jours ce missionnaire était obligé de monter la garde, parce que des bandes d^Àrabes entraient dan:^ la ville et pillaient les maisons. Le gouverneur n'osait pas leur résister, et, la nuit précédente, on avait assiégé le couvent. Nous sortîmes, assez peu édifiés, comme on pense, sur Tordre admirable que Méhémed-Àli a établi dans ses domaines.
 Khéné, je remarquai que le fils de notre hôte avait, ainsi que la plupart des enfants de son âge, trois dents de la mâchoire supérieure arrachées. On me dit que c'était pour éviter le service militaire, que tel était Tusage â Khéné, mais qu'ailleurs la mode était différente, et qu'on préférait se crever un œil , se couper le doigt ou se casser un membre.
Quand nous voulûmes visiter le temple de Karnac, nous fûmes obligés de remettre cette excursion â un autre jour, parce qu'il y avait dans le moment des cavaliers cachés dans les ruines. Ces cavaliers tétaient chargés du recrutement, et voici comment ils procédaient : ils arrivaient, en cachant leur marche et pehdant la nuit, près de quelque village, attendant qu'au jour les habitants se rendissent â leurs travaux ; alors ils
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fondaient sur eux et saisissaient tous ceux qu^ils pouvaient atteindre. Quand les prisonniers étaient bien . garrottés et déposés en lieu sûr, ceux qui portivaient séduire leurs gardiens étaient relâchés, et les autres étaient envoyés au Caire. J'ai vu passer bien des bateaux chargés de ces malheureux; j'en ai vu entrer dan& les murs de la capitale, chargés de chaînes comme des esclaves, pour aller ensuite combattre en Syrie ou sur les rives de FEuphrate. J'ai vu ces enfants mutilés, ces villages abandonnés, ces champs incultes faute de bras, et je me suis demandé comment il se faisait qu'en Europe on fit des éloges si pompeux de l'esprit de réforme et de la bonne administration d'un gouvernement qui tolère Ae pareils abus. Après avoir visité Thèbes , où nous nous arr6tàmes quelques jours, nous revînmes h Khéné nous joindre à la caravane des pèlerins qui partent de cette ville pour traverser le désert et gagner Cosséir, d'où ils s'embarquent pour là Mecque. Nous avions des lettres de recommandation du consul général britannique au Caire pour les agents de la compagnie des Indes établis à Khéné et à Cosséir. Ces agents, quoique Arabes, nous rendirent des services très -réels, sinon très-désinté-
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ressés. Grâce à leur intervention, nous pûmes nous joindre à la caravane , et traverser le désert en toute sécurité;
Il y a environ cinquante lieues de Khéné à Çosséir; nous fîmes ce trajet en cinq jours, montés les 41ns sur des chameaux , les autres sur ces ânes si renommés par leur vitesse et leur sobriété; un cheval fait difficilement cette' route à cause de la quantité d'eau qu'il consomme. Nous nous entrethimes, pendant ce voyage, de la possibilité de creuser un canal du Nil à la mer, entre Khéné et Gosséir. Cette question agitait alors beaucoup les esprits, et ce projet avait un grand nombre de partisans, qui le préféraient au percement de Tisthme de Suez. En effet, nous n^ remarquâmes pas de grandes difficultés naturelles ; car la route est toujours de niveau, et dès qu'on a quitté les alluvions du Nil, on trouve un terrain de grès; puis , quand on arrive près de Gosséir, on suit des vallées qui longent les montagnes calcaires qui bordent la mer Rouge. Je remarquai dans une couche de ces montagnes, jusqu'à laquelle je ne pus m'élever^ de larges pectenites fossiles. Il paraîtrait donc, au premier coup d'oeil, qu'un canal serait facile à creuser; mais, si Ton considère l'état
du pays , Fabsence de population, le manque d^instruments, d'eau, des produits les plus indispensables à la vie de Thomme, qui, sur une étendue de près de cinquante lieues, distinguent cette terre stérile, on comprend Pimpossibilité d'une telle opération. « D'un autre côté, nous fit observer le capitaine Thurth , quand même on réussirait, on n'obtiendrait pas de cette eiltreprise gigantesque et dispendieuse des services proportionnés à son importance. Il faudrait toujours décharger les navires à Alexandrie, transborder leur cargaison sur des bateaux qui remonteraient le Nil jusqu'au canal, et parcourir l'étendue de ce canal ; puis , arrivés à Cosséir, transborder encore une fois les marchandises des bateaux égyptiens sur les navires qui les transporteraient aux Indes. Que de lenteur, que de perte de temps, que d'avaries à craindre dans toute cette traversée! J'ajouterai encore que le canal en question ne pourrait être navigable que pendant une saison, c'est-à dire pendant la crue du Nil, inconvénient qu'avait déjà l'ancien canal commencé par Necho et terminé sous les Ptolémées. Car aussitôt que le Nil était descendu au-dessous d'un certain niveau, le passage du canal au fleuve se trouvait forcément
arrêté, et la navigation était interrompue. D^ailleurs, ces deux espèces de canaux, Tancien et celui 'qu'on propose aujourd'hui entre Kliéné et Cosséir, ne sauraient offrir d'avantages réels qu'à l'Egypte elle-même; les autres nations n'en pourraient profiter qu'avec l'agrément et sous le bon plaisir du gouvernement égyptien, qui ne manquerait pas de rançonner les pauvres négociants forcés de parcourir une si grande étendue à travers ses États.
— J'ai entendu parler d'un projet, reprit Edouard Piercy, qui me semble préférable à celui d'un canal égyptien , d'abord parce qu'il n'aurait pas les inconvénients d'un chômage forcé, puis parce qu'il abrégerait encore la distance qui sépare l'Europe des Indes, ce qui est le but principal. Ce serait d'établir un chemin de fer qui, partant d'un point quelconque de la côte de Syrie, Tripoli, par exemple, gagnerait la vallée de l'Eu* phrate et la suivrait jusqu'à fiassora,^à l'entrée du golfe Persique. De là on n'aurait plus que sept ou huit jours au plus de navigation jusqu'à Bombay.
— Je connais aussi ce projetv, répondit le capitaine, et il offrirait plus d'avantages qu'un canal
égyptien , sMl était aussi facile à exécuter en réalité que sur le papier. Mais quand on pense aux frais énormes que coûteraient la construction d^un railway et son entretien dans ces contrées à demi sauvages « à travers des populations fanatiques et hostiles à toutes les entreprises que tenteraient les Européens dans leur pays, on ne peut s^empécher de reconnaître qu'un pareil projet n'est quUm rêve, du moins jusqu'à un temps bien éloigné encore. Il en est un autre qui fixe l'attention des ingénieurs modern.es, et qui serait d'une utilité plus générale, ce serait le percement même de l'isthme de Suez, et par conséquent la communication directe de la mer Rouge avec la Méditerranée. Cette dernière voie aurait l'avantage d'être praticable en toute saison , et de n'être point entravée par la baisse du Nil. On réaliserait alors l'entreprise devant laquelle les^ anciens avaient reculé, parce que le niveau de la mer Rouge étant plus élevé que celui de la Méditerranée, ils craignaient d'inonder tout le Delta. Mais, grâce aux progrès de la science moderne, cet inconvénient serait facilement évité ; grâce aussi à la nature du terrain , on pourrait donner à ce canal une profondeur et une largeur telles , que
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les bâtiments d^un fort tonnage le parcourraient sans être obligés de s'alléger. Ainsi serait réellement abrégée la distance qui nous sépare des Indes, et des relations rapides et faciles s'établiraient entre TEurope et ces riches contrées.
— Mais, objectai-je à mon tour, l'inconvénient dont vous parliez tout à l'heure, c'est-à-dire la tyrannie du gouvernement égyptien, ne pourraitil pas être un obstacle à la réalisation de ce projet? et quand l'entreprise serait terminée, ne pourrait-il pas en gêner l'exploitation ?
— : 11 faut d'abord remarquer, répondit le capitaine, que le canal en question ne traverserait pas l'intérieur même de l'Egypte, et que son étendue ne serait guère que de vingt-cinq à trente lieues y dans un pays désert ; Taction du gouvernement ou de ses agents ne se ferait donc pas sentir aussi facilement que quand il s'agit de parcourir cent ou cent cinquante lieues dans le cœur même du pays. D'un autre coté, l'entreprise, pour être réellement utile , doit être l'œuvre de toutes les nations qui y sont intéressées , c'està-dire de toute l'Europe, du monde civilisé. Il sera facile d'obtenir des gouvernements turc et égyptien toutes les concessions jugées nécessaires, et
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si, malgré lès traités, le commerce ou les voya-
geurs avaient à se plaindre de quelques vexations arbitraires, les gouvernements européens sauraient bien s'entendre pour faire par eux-mêmes la police du canal de communication des deux mers. D'ailleurs, je ne pense pas qu'on soit jamais obligé d'en venir à cette extrémité; la nouvelle voie attirerait une telle affluence de navires, qu'un simple droit de transit très-modéré donnerait au pacha des bénéfices considérables, sans parler des avantages immenses qui résulteraient pour le commerce égyptien de ce nouveau débouché. Ainsi son intérêt serait , à mon avis , une raison suffisante pour l'empêcher d'apporter des entraves à un projet de cette nature ou à ses résultats. »
Le lecteur me pardonnera cette digression, mais je ne la crois pas déplacée en tête d'un voyage dans l'Inde ; car le percement de l'isthme de Suez abrégei^ait ce voyage de plus de neuf mille kilomètres , à partir de nos ports de France. D'ailleurs , cette question est aujourd'hui plus que jamais à Pordre du jour, et l'on sait qu'un de nos savants compatriotes, M. de Lesseps, s'occupe activement de la réalisation de ce projet.
dXRs l^inde anglaise. 41
Il fallait bien aussi nous distraire en traversant le désert , car il n'y a rien au monde d'aussi triste qu'un pareil voyage. Du sable , toujours du sable à perte de. vue, et si le moindre vent s'élève, comme cela nous arriva à- moitié chemin, ce sable vient vous frapper à la figure, s'introduit dans vos vêtements, et souvent le frottement, déchirant le fil des coutures , y fait des trous que le vent élargit bientôt Une soif dévorante vous brûle , et vous ne trouvez ppur l'apaiser, et à de grandes distances, que quelques sources saumâtres , excepté toutefois un puits d'assez bonne eau que nous rencontrâmes dans une gorge de montagnes. Tout le long de cette route, on n'aperçoit d'autres êtres vivants que des vautours et des corbeaux occupés à dévorer les carcasses des animaux morts sur la route. Les stations étaient marquées par des squelettes , et elles servaient de rendez-vous aux voleurs arabes. Il n'était pas rare, en effet, que les chameaux fussent enlevés pendant la nuit, et que celui qui les avait pris vînt ensuite s'offrir pour les retrouver; aussi quelqu'un de la .caravane était-il toujours chargé de faire le guet.
Enfin nous aperçûmes Cosséir et la mer Rouge.
U^ VOYAGE DANS L*iND£ ANGLAISE.
Cette vue nous fit redoubler Pallure de nos montures, et nous entrâmes dans la ville, déjà encombrée par d^autres caravanes de pèlerins qui se rendaient à la Mecque.