‹ Voyage dans l'Inde anglaiseChapitre 16 sur 25 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Départ d'jMtrah. — Les Bvnfolovii. — Pannib. — Hlnea de dlamanti. — Allab-Abad. — Uinapour. — Le Gange. — Particularité anr ce fleuve. — Importance actuelle de Mlriapour. — Béuaréa.— Aapect extérieur et Intérieur de cette ville.— Promenade daoB les ruée de cette ville.— Quantité innombrable demendlanta.

— Vlilte d'uue mogiiuëe. — Écoles deBénarès.— Son commercp,

— Sa population.— Voyage de Bénarès à Calcutta par le Gange.— Palnab.- Lenabaddeaninsulmang.— L'HoDgl;.— Chandentagor.

— Arrivée i Calcutta. — Origine et deecrlpUon sommaire de Calcutta. — Ses monnmenls. — La grande rue de Calcutta te eotr. — Établissemenla seienllQques. — Hlsslon catholique de- Calcatta. — École et collège eatboliques. — État dn catholicisme dans l'Inde.

— Obataclei qui s'opposent à l'introdacUon du clirlatlanlsme. ~- Missiooa de Pondicbér;, de Gejlan, de Karikal. — Détails curleoi sur la mission de Tellnga.

Après noas être reposés rioq jours à Agrah , nous en partîmes pour nous rendre à Bénarès.

Nous mimes vingt jours à parcourir cette distance, qui esl d'environ cent cinquante lieues. Nous commençâmes à rencontrer sur cette route des espèces de caravansérails appelés par les Anglais bungalows, où les voyageurs peuvent être

reçus et logés. Ces bungalows sont éloignés les uns des autres de cinq, six, sept et huit lieues, suivant la difficulté du chemin, et ils offrent ainsi un gite commode après chaque marche. On y trouve deux chambres fort propres, deux couchettes, deux tables, six chaises ; deux familles à à la rigueur peuvent s^ loger. Trois domestiques sont attachés par Tadministration des postes au service de chacun d'eux , et sont utiles surtout à ceux qui vont en palanquin , seuls de leur personne.

Je ne citerai pas toutes les villes que nous avons traversées dans cette partie de notre voyage, me contentant d'indiquer celles qui offrent quelques particularités remarquables. D'abord c'est Pannah, dans la province d'AUah-Âbad, ville qui n'est célèbre que par les mines de diamants qu'on exploite depuis plusieurs siècles dans les environs. ^C'est une ville tout à fait indoue; il n'y a pas une seule mosquée; les pagodes y sont presque innombrables, mais la plupart tombent en ruine. Toute la ville est également ruinée, bien que les maisons soient bâties en pierres. Des rues entières sont inhabitées, ou n'ont pour habitants que de nombreuses bandes de singes, qui, assis

8ur les fenêtres et les toits , regardent tranquillement les passants. L'aspeet désolé de cette cité forme un contraste frappant avec les richesses, minéralogiques dont elle est entourée.

rfow laissâmes à une assez grande distance sur notre gauche la capitale de la province, Âllah* Âbad, ville toute musulmane, bâtie au ecmfluenl de la Djemnah et du Gange. Cette ville est, aux yeux des Indous musulmans, la reine des ci tés saintes : bienheureux qui peut y trouver son tombeau!

Notre dernière station fut Mirzapour, sur la rive droite du Gange. Cest là que pour la première fois j^aperçus ce fleuve, le principal de rinde, dont les eaux sont regardées comme sacrées. Aussi les Indous lui donnent-ils le nom de BouronGanga, fleuve par excellence. Il prend sa souree dans les monts Himalaya, entre ensuite dans Timmense plaine de Flndoustan, traverse les provinces de Delhi, Âgrah, Aoudh, AUah- Abad, Mîrzapour, Bénarès, Ghazipour, Patnah, Radjamahala, et forme, en se jetant dans la mer du Bengale, un delta immense composé d^un grand nombre de branches, sur lesquelles sont bâties plusieurs villes importantes. Une de ces

principales branches est YHougli, toujours navigable et révéré des brahmanes. Cest sur les bords de THougli qu'est bâtie Calcutta, la capitale de Tempire anglo-indou.

Le Gange est sujet à des crues périodiques semblables à celles du Nil; elles commencent vers la fin d'avril , et vont toujours en augmentant jusqu'à la fin de juillet. Alors il inonde les campagnes voisines jusqu'à une étendue de plus de trente lieues. Vers le milieu d'août le fleuve commence à décroître; vers le milieu d'octobre il rentre dans son lit ordinaire, laissant un limon fertile sur les terres qu'il vient d'inonder. Les bienfaits que répand ce fleuve, la salubrité de ses eaux, l'aspect majestueux qu'il présente, expliquent les honneurs divins que l'Inde idolâtre lui a voués. On sait que pour les mêmes motifs le Nil fut aussi l'objet d'un culte religieux chez les anciens Égyptiens.

Mirzapour est une ville fort grande, qui comptait à peine cinquante mille habitants en 1801, et qui aujourd'hui, sous Tinfluence des établissements anglais et par suite des franchises accor dées au commerce, n'en renferme pas moins de cent mille.

DANS L'INDE ANGLAISE. ill

On peut dans une journée de marche se rendre de Mirzapour à Bénarès. Il me tardait de voir cette

ville célèbre, qu^un voyageur anglais nomme la Rome et TÂthènes de Flnde. Cest ici, en effet, le sol classique des muses et de la science in- * diennes ; c^est ici qu'après la destruction de tant de royaumes et les invasions de tant de nations étrangères , les brahmes conservent encore le dépôt sacré de leurs connaissances et de leurs fables , de leurs idées morales et de leurs monstrueuses superstitions.

Aucun Européen ne vit dans la ville, toujours encombrée par une population nombreuse, que double encore Taffluence continuelle des pèlerins qui s'y rendent de toutes les parties de riude. Nous nous arrêtâmes dans une charmante ibaison de campagne à Peuropéenne, bâtie sur les bords du Gange , à un kilomètre de Bénarès , et appartenant à un des correspondants de M* Paterson. Après un jour de repos , nous oous dirigeâmes vers la ville, dont Textérieur m'avait frappé par son aspect grandiose , et qui ne ressemblait en i;ien à ce que j'avais vu jusqu'ici dans rinde. Mais mon enchantement cessa dès que nous entrâmes dans l'intérieur; seulement ma

surprise changea d^objet. Les rues sont si peu larges, qu'une voiture ne pourrait y circuler; on se sert, pour les parcourir, d'une espèce de palanquin ou litière appelée twijon; nous étions donc munis de ce véhicule indispensable: encore ne traversions-nous qu'avec peine ces rues ou plutôt ces ruelles si étroites, si encombrées, si tortueuses. Les maisons sont très-hautes, aucuue n'a moins de deux étages ; la plupart en ont trois, et plusieurs cinq et six. Elles sont richement décorées de verendahs (1) , dé galeries, de fenêtres avec des balcons , de larges toits fortement inc^nés, et que soutiennent des tasseaux sculptés avec soin. Le nombre des temples est très-considérable; la plupart sont petits, disposés comme des niches dans les angles des rues et sous Tabri de quelque grande maison. Le dessin, cependant, n'en est pas sans grâce. Plusieurs sont entièrement couverts de fleurs, d'animaux, de branches de palmier, sculptés avec une élégance et surtout un iiui que je n'ai jamais vu surpasser dans aucune construction grecque ou gothique. Ces temples sont construits avec de bonnes pierres de Chunar, auxquelles on donne une teinte d'un rouge sombre.

(1) Espèce de yestibule.

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On rencontre à chaque instant des maisons de fakirs décorées d'idoles , et d'où sort le tintement continuel des vinas, des byals, et d'autres instruments discordants. Les rues principales sont bordées, dans toute leur longueur, par des mendiants de toutes les sectes , et qui présentent les innombrables difformités que peuvent produire les maladies, et les attitudes contraires à la nature qu^ils prennent sous prétexte de faire pénitence. Leurs exclamations plaintives, quand nous passions devant eux : Agah saheb t Topi saheb ! titres ordinaires des Européens, suivies de la demande d'une aumône, m'eurent bientôt fait donner le peu que j'avais sur moi ; mais c'était une goutte d'eau dans l'Océan; au surplus, à mesure que nous avancions dans la ville, les importunités des autres mendiants se confondaient dans le vacarme général. Tels sont les tableaux et. le bruit dont l'étranger est en quelque sorte assailli quand il entre dans cette ville sainte, le lotus du monde ^ qui ne repose pas sur la terre commune , mais sur les pointes du trident de Sivah, lieu si privilégié, que quiconque y meurt, de quelque secte qu'il soit, et quand bien même il aurait mangé du bœuf, un des plus grands crimes aux yeux

des Indiens , est sûr de son salut , pourvu qu'il sait charitable envers les pauvres brahmmes. G^est cette haute renommée qui en fait le rendez -vous général des mendiants. Indépendamment de cette multitude innombrable de pèlerins, qui arrivent de toutes les parties de Tlnde, du Thibet et de Tempire birman , on y voit aussi un grand nombre de ricbes individus dans le déclin de Fàge, et des hommes tombés en disgrâce ou bannis par ces révolutions qui troublent sans cesse les cours indoues restées indépendantes. Ils y viennent expier leurs fautes par des aumônes sans mesure et sans discernement, et occuper leurs loisirs par le spectacle des cérémonies de leur culte.

Nous voulûmes visiter un des innombrables

temples de la cité sainte. La petite cour en était remplie , comme celle d'aune ferme, de taureaux surchargés d^embonpoint , qui avançaient leurs museaux dans les mains et dans les poches , pour y prendre les friandises dont les dévots ont soin de s'approvisionner. Les cloîtres sont remplis d'hommes nus, défigurés par le charbon et la bouse de vache, et criant tous d'une voix glapissante : ^amî ramf ram! ram! bruit étourdissant pour un étranger.

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Bénarès possède un grand nombre d'écoles indoues et mahométanes, une université brabmanique « nommée vidalaya, dont les professeurs sont payés par le gouvernement anglais ; enfin un collège sanscrit, qui renferme deux cents élèves. Cest la seule ville de Plndoustan où le sanscrit ne soit pas une langue morte. Plusieurs brahmines n^ parlent que cette langue, et ne communiquent qjue par interprètes avec le reste de la population.

Bénarès n'est pas seulement une ville savante et religieuse, c'est aussi une des premières places de commerce de l'Inde. Les fabriques de soie, de coton et de laine, les chàles qu'elle reçoit du nord, les mousselines de Dakka, les marchandises anglaises qui lui viennent de Calcutta, en font un vaste entrepôt de commerce , et elle y joint celui des diamants,. pour lequel elle ne connaît pas de rivale en Asie. Il s'y tient chaque année une grande foire pour les bijoux et les pierres fines; on^ fait d'immenses affaires.

M. Paterson voulut rester à Bénarès jusqu'après cette foire, où il se proposait de faire des emplettes importantes. Sir Edouard Piercy, forcé de se rendre à Calcutta pour commencer son service, ne put nous attendre, et partit quelques jours après

notre arrivée. Notre séparation fut pénible, moins cependant qu'elle ne Peut été si nous n^avions eu Tespoir de nous revoir bientôt à Calcutta.

Notre séjour à Bénarès se prolongea pendant près de cinq mois. J'eus tout le temps d'examiner cette ville dans ses moindres détails ; mais je n'ajouterai rien à ce que j'en ai déjà dit , et qui renferme le résumé de mes observations. Je dirai seulement que la «population de Bénarès, que quelques voyageurs ont portée à six cent mille âmes, ne s'élève guère qu'au tiers de ce chiffre. Toutefois , dans certaines circonstances , par exemple, à Tépoque de quelque grande fête, en temps de foire , une population flottante de près de cent mille âmes vient s'ajouter à* la population fixe.

Nous partîmes de Bénarès vers la fin de la crue du Gange, c'est-à-dire au faiois d'octobre, et au lieu de continuer notre route par terre, M. Paterson fréta un joli petit brick qui retournait à Calcutta, pour nous rendre par eau dans celte ville. Deux bateaux bengalis chargés de nos bagages et portant nos domestiques, nous suivaient ; l'un d'eux, portant nos provisions, nous servait de cuisine. Ce mode de voyager était beaucoup

moins fatigant et plus commode sous tous les rapports que la route par terre. Chaque jour nous descendions sur la rive, où le plus souvent nous prenions notre repas; et nous visitions, quand elles en valaient la peine, les curiosités qui se trouvent sur ces bords.

Le fleuve, dans presque toute retendue que nous avons parcourue, c'est-à-dire environ mille kilomètres, est toujours magnifique^ et la contrée qui le borde m^offrait un aspect nouveau pour moi de repos et de fertilité. C'est, sans contredit, un intéressant spectacle, quoique peu varié, et qui cependant ne m'a pas paru monotone. Cette grande masse d'eau, toute couverte de bateaux pittoresques et de pêcheurs qui ne le sont pas moins, serpentant à travers des champs de blé, des prairies naturelles, des plantations de sucre, de coton, d'indigo, de riz, et d'une foule d'autres productions précieuses, bordée d'habitations et d'une forêt de mâts, ombragée par le magnifique feuillage des bananiers, des cocotiers, des bambous , des bétels , est sans contredit une des scènes les plus riantes que j'aie jamais observées; elle surpasse tout ce que je m'attendais à voir au Bengale, ce pays sans contredit le plus riche de

iU VOYAGE

rinde par sa fertilité, la variété de ses productions et Tindustrie de ses habilants.

La seule ville un peu remarquable que nous visitâmes est Patnah, autrefois une des plus importantes de rinde, mais bien déchue de sa grandeur. Nous rencontrâmes en y entrant le nabab, ou prince musulman, qui y réside. Il se promenait dans un vieux landau traîné par quatre chevaux , avec un cocher et un postillon à livrée rouge, quelques gardes fort mal montés, également en rouge, et la tète couverte de grands vilains bonnets pointus, comme les Persans. Les grands de la péninsule, nababs, rajahs ou princes, soit indiens, soit musulmans, perdent beaucoup, sous le rapport de Teffet, par une adoption incomplète et peu judicieuse des usages de l'Europe. Un cavalier de rOrient, avec son turban et sa robe flottante, offre un coup d'œil très-pittoresque. Un prince d'Asie, suivi de son cortège ordinaire de gardes couverts de tissus blancs, est un spectacle plus imposant encore; mais ce prince, dans un mauvais carrosse, gardé par des hommes vêtus comme une troupe équestre de la foire, n'est que ridicule. Il est assez simple, cependant, que ces malheureux souverains déchus, cherchent à

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imiter^ aatant qu'ils le peuvent « les costumes que Fezemple de leurs conquérants a associés avec leurs idées les plus récentes de force et de splendeur.

EnQn nous quittâmes le vieux Gange pour entrer dans THougly, et, après deux jours de navigation, nous jetâmes Tancre devant la ville qui porte le même nom que la branche du fleuve sur les bords de laquelle elle est bâtie. Est-ce la ville qui a donné son nom à la rivière, ou la rivière à la ville? G^est ce que je n'ai pu savoir. La ville d'Hougly était trèâ*importante au xvi® siècle, époque où elle possédait des comptoirs de toutes les nations commerçantes de TEurope. Aujourd'hui les Anglais seuls Poccupent, et y ont élevé de beaux et de nombreux bâtiments pour le service de la compagnie; mais la douane et les principaux établissements commerciaux ont été transportés à Calcutta, qui n'en est éloignée que de trente -cinq kilomètres. Les affaires de M. Paterson l'obligèrent â descendre dans cette ville; je profitai de ce temps pour la visiter, et surtout pour admirer une belle église bâtie par les jésuites en 1599, et qui parait encore toute neuve; c'est, sans contredit, le monument le plus beau de la ville.

186 VOfAGE

Après une station de quelques heures, nous profitâmes de la marée descendante pour lever Pano^ et nous rendre directement à Calcutta.

En passant devant Chandernagor, je saluai le

pavillon français arboré sur la maison du gouvarnenr de cette ville, qui appartient à la France sous le bon plaisir des Anglais. Je reviendrai visiter cette résidence, bien déchue de son ancienne prospérité, et autour de laquelle nous n^avons pas même la permission d'élever une muraille pour nous défendre d'une surprise, afin de mieux constatar, sans doute, notre position précaire au roilieu du puissant empire anglo-indien.

Nous arrivâmes dans la capitale de Flnde anglaise un peu avant la nuit. Des voitures, qui nous attendaient au débarcadère, nous transportèrent rapidement à la demeure de H. Paterson, véritable palais, situé dans la partie de la ville réservée aux Européens. Dès le lendemain de mon arrivée, je m'informai de sir Edouard Piercy, mais j^eus le chagrin d'apprendre qu'il était allé rejoindre son régiment à plus de huit cents kilomètres de Calcutta. Je lui écrivis aussitôt, et j'en reçus bientôt une réponse. Notre correspondance a dès lors été très -régulière; chaque mois, au moins une fois^

nous nous écrivons, et plus souvent, s'il survient h Tun ou à Tautre quelque événement de nature à intéresser son ami.

Je dirai peu de choses de Calcutta, parce que la description de cette ville se trouve partout. Au commencement du xvni® siècle, ce n'était encore qu'un village indien, nommé Calycuta, h cause d'un temple fameux élevé en l'honneur de la déesse Caly. Aujourd'hui, c'est une ville de sept à huit cent mille âmes, et même d'un million, si l'on compte les faubourgs et la banlieue. Elle se divine» comme toutes les villes anglo-indiennes, en ville noire et en ville blanche. La ville noire est habitée par la classe des pêcheurs, des ouvriers; la plupart des maisons soht couvertes de chaume ou de bambou ; les habitations des Indous et des musulmans de la classe moyenne ont des toits plats et de très-petites fenêtres. Quant à la ville blanche , elle est construite dans le goût de nos plus belles villes d'Europe. L'aspect du quartier du gouvernement offre, au dire des personnes qui ont visité Saint-Pétersbourg , une ressemblance frappante avec cette ville. Toutes les maisons ont des façades de palais , 'et l'aspect misérable delà ville noire fait encore ressortir l'opulence de ce riche

faubourg, habité par le gouverneur, les Anglais et les Européens. Parmi les principaux monuments, on remarque le palais du gouvernement, le plus beau de la ville, spacieux et d^une superbe architecture; la Nouvelle-Monnaie, édifice immense et d'une élégante construction; la cour de justice, rhôtel-de-ville^ les deux églises anglicanes, celles des presbytériens et q^ielques-uns des temples consacrés aux autres cultes. Peu d'endroits offrent un aspect aussi brillant que la grande rue de Calcutta vers le soir; les équipages, multipliés et variés à Finfini , se surpassent les uns les autres en richesse et en éclat. Les berlines, les landaus, les bogueys, se croisent avec les palanquins et les cavaliers montés sur de magnifiques chevaux arabes ; et tout cela forme un pèle-mèle étrange , où rOrient et TOccident semblent lutter d'él^anee et de luxe.

On compte à Calcutta un grand nombre d^établissements scientifiques : le collège sanscrit, le medusseh, ou collège mabométan, le collège épiscopal, le gymnase, Tacadémie arménienne, Técole du commerce, celle des jeunes filles indiennes, et nombre d'autres maisons destinées à Tinstruction. Parmi les corps savants , on doit dter la Société

asiatique et la Société de médecine et de phrénologie. Tous ces établissements sont patronés par le gouvernement, reçoivent des sommes considérâbles , et sont montés avec un luxe et une sorte d'étalage qui n'est pas exempt de charlatanisme.

Il est un autre établissement bien plus modeste et bien plus utile, dont ne parlent ni les statistiques des sociétés savantes, ni les journaux, ni la plupart des voyageurs : c'est la mission catholique établie à Calcutta depuis 1834, et confiée aux jésuites, sur la demande même du gouvernement anglais. Une de mes premières visites, après mon arrivée, fut pour les révérends Pères, et je fus heureux de trouver parmi eux deux Français, avec qui je pouvais m'entretenir dans ma langue maternelle* C'étaient les premiers compatriotes que je rencontrais depuis ma relâche à Djedda. Comme je leur témoignais mon étonnement de voir des prêtres catholiques,- et surtout des jésuites appelés par le gouvernement anglais luimême à exercer leurs fonctions au centre de ses possessions, Tun d'eux me répondit: « Sans doute c'est quelque chose de merveilleux de voir l'Angleterre revenir de ses préjugés de trois siècles, solliciter auprès du saint-siége des missionnaires

pour ses nombreuses colonies, et recevoir de la main du souverain pontife des prêtres de la compagnie de Jésus, un vicaire apostolique, et les établir dans la ville de Flnde oili est le siège méine de son empire. Gloire à Dieu de ce q[u^un tel hommage est enfin rendu à la vérité!... et prions-le de conduire au terme son ouvrage, et d'achever de dessiller des yeux qui semblent vouloir s'ouvrir à la lumière. »

J'ai visité souvent les bons Pères, et toujours, à tous les instants de la journée, je les ai trouvés occupés de leurs saintes fonctions, tantôt catéchisant, tantôt préchant, tantôt confessant^ ou bien célébrant les saints mystères ou conférant les sacrements, et trouvant à peine un moment pour réciter leur bré\iaire et faire leurs exercices particuliers de piété. Je leur défierais bien , à ces missionnaires-là , de trouver le moment de s^occuper de commerce on de leurs affaires dbmestiqqies. Il est vrai qu'ils ne songent guère à faire fortune, et que, S'ils amassent des trésors, ce n'est pas pour ce bas monde.

Le nombre des catholiques de Calcutta est d'environ dix mille ; quatre à cinq cents sont Français et Irlandais , le reste se compose des descen*

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dants des anciens Portagais. On peut y joindre aujoard'hui un nombre déjà assez considérable dlndiens convertis.

Pour opérer un bien solide , les missionnaires ont pensé que le moyen le plus sûr était Téducation des enfants. Ils ont d'abord établi pour les pauvres une école, qui renferme aujc^ird'hui près de trois cents enfants; puis ils ont ouvert pour la haute classe un collège, sous le patronage de saint François Xavier, Tapôtre des Indes. Ce collège compte en ce moment une vingtaine de pensionnaires, tous catholiques, et près de cent externes, appartenant à toutes les religions.

< Ces commencements sont faibles, comme vous le voyez, me disait un jour un des bons Pères , après m'a voir fait visiter le collège et leur église; néanmoins nous espérons tout de la divine Providence et de la charité de uos frères d'Europe. Déjà plus d'une circonstance heureuse est venue animer notre confiance : nous avons commencé sans avoir un denier, et à peine noire projet a-t-il été connu , qu'un bon Arménien nous a donné uqe maison pour le nouvel établissement; une dame portugaise en a soutenu, pendant six mois, toute la dépense; une princesse musulmane, qui vient

d^embrasser la foi catholique, nous a fait présent d'une somme considérable, à la charge d'élever trois écoliers pour le sanctuaire. Déjà le service divin se fait dans notre église avec un recueille* ment et une piété remarquables. Nous sommes loin toutefois de pouvoir donna* aux cérémonies saintes tout Téclat qui leur convient, et qui est si nécessaire pour frapper Fimagination des Indi)us. »

En écoutant ces paroles si simples, en me rappelant ce que je venais de voir, je me reportais en imagination aux temps primitifs de TEglise , où quelques disciples des apôtres venaient se fixer dans quelque grande ville idolâtre de l'empire romain, et prêchaient rÉvangile et la croix de Jésus-Christ au milieu des orgies du paganisme. Ils étaient méprisés par les grands de la terre , et souvent Tobjet des plus atroces persécutions; cependant la semence qu^ils ont répandue a produit une abondante récolte, et un jour Tempire romain tout entier s'est trouvé chrétien. Un jour aussi viendra, je Fespère , où Flnde entière embrassera la foi du Christ.

Ce qui me confirme dans cette pensée, c'est quand je considère le zèle, la persévérance et le

courage de dos missionnaires, véritables et dignes successeurs des apôtres, et quand je vois les succès quils ont déjà obtenus dans diverses parties de rinde; car il ne faut pas juger de l'état de la catholicité dans ce pays par ce que j^ai dit des chrétientés de Bombay, d^Âgrah et de Calcutta. C'est sur la côte de Coromandel et sur celle de Malabar, c'est à Ceylan, c'est au Maduré, c'est dans le district de Pondichéry, de Karikat, etc., que les catholiques se comptent , non plus par quelques milliers, mais par quarante, cinquante, cent et deux cent mille âmes. Dans l'impossibilité où je serais de donner des détails sur toutes ces missions, je vais répéter ce que j'ai entendu raconter de la bouche de plusieurs de nos missionnaires français, que j'ai visités dans un voyage que j'ai fait à Pondichéry. On verra dans ces récits quels sont les obstacles qui s'opposent le plus à l'introduction du christianisme, et comment, avec le temps et la persévérance, nos modernes apôtres finissent par en triompher.

« Si rinde n'est point encore catholique , me disait l'un d'eux, ce n'est point par mépris ni par haine contre le christianisme considéré en luimême, mais bien parce que les Indiens, comme

toiM les Ori»taiix, ont en horreor timt ee qui vient de rétrtnger, font ee qui n^est pdnt dans leurs nsiq^es. La teligiofn chrétienne se titmvsnt dans cette catégorie, ils la repoussent comme tout le reste. Les Indiens sont cependant généralement remplis de bon sens, ils savent apprécier les choses ; et quiconque ne connaît pas les mœurs du pays, serait tenté de croire qu'il leur est bien facile de secouer des prqugés si nuisibles; mais malheureusement ils sont liés par des chaines difficiles à rampre; divisés par castes ou tribus, ils tiennent aut usages et auK privilèges de leurs castes plus qu'à la vie. Qu'un fils de famille se fasse chrétien, ses parents, quel que soit leur amour pour lui , sont forcés de le chasser de la maison , de ne plus avoir aucun rapport avec hii , soos peine d'être eux-mêmes chassés de leur caste ; k néophyte a perdu tous ses droits au patrimoine , il se trouve sans ressources, et tombe à 4a chaire du missionnaire, qui n'a souvent lui-même que le triste nécessaire... J'ai rencontré des idolâtres qui, par leurs relations avec les <4i^tiens, connaissaient passablement la religk)n; je les engageais à faire le dernier pas, à recevoir le baptême : « Mais, disaient-ils, nous serons chassés de la

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<x caste. Qui nous donnera du riz? qui nous noura rira ? Nous ne voudrions pas mourir sans bap- « téine,niaisil faut attendre que nous n'oyons plus (( besoin de manger ; à la mort nous nous ferons a baptiser. » Aussi c'e^t parmi les gens indépen< dants et la classe ouvrière qu'oli trouve le moins d'obstacles et le plus de prosélytes. » (H en était de même aussi à la naissance du christianisme).

c .... Si Ton excepte Pondichéry, continua mon vénérable interlocuteur, où un certain nombre d'Indiens, étant en relation avec les EuropécDS* ne les imitent que trop, notre mission de Vlnàa eM généralement bonne; on estimait le nombre des chrétiens, il y a quelques années, à oiftjqpiante mille au plus; il est actuellement au moins de quatre- vingt mille. Chaque année, il s'y fait un grand nombre de conversions, surtout au nord, dans le pays de Telinga.

« Une mission sur laquelle on n'a jamais rien dit , et que je tiens pour la plus intéressante du globe, c'est celle de Ceylan (1). Soignée par des

(1) De toates les possessions britanniques dans Tlnde , Ceylan est la seule qui n'appartienne pas & la Compagnie ; elle est sous Tautorité immédiate de la reine d'Angleiterre, qui y envoie un gouvemeor chargé de Tadministrer en son nom. Cette île compte environ 1,500,000 habitant?. ' .

missionnaires franciscains» elle compte maintenant plus de deux cent mille chrétiens. Tout ce que rimagination nous dit de la foi, de la ferveur, de la simplicité, de la justice des premiers chrétiens , se trouve réalisé chez ces bons insulaires.

<K Dans la mission de Karikal, où j'ai résidé assez longtemps, il venait chaque année environ quinze cents de ces chrétiens de Ceylan , apportant des marchandises de leurile, quils échangeaient contre des cargaisons de riz. Des employés du gouvernement m'ont assuré que, depuis plus de vingt ans» on n'a pas eu connaissance que sur un si grand nombre qui séjournent et trafiquent dans cette ville trois ou quatre mois de Tannée, un seul ait eu affaire avec la police. C'était nn vrai bonheur pour moi de me trouver avec ces braves gens. Tous venaient me demander des croix, des chapelets, et quelques-uns, qui savaient la langue tamoule , venaient se confesser. J'ai même baptisé , à l'article de la mort , plusieurs de leurs compagnons idolâtres, instruits par eux. »

Voici quelques détails que me donna un autre missionnaire sur la mission de Telinga, dont m'avait parlé le premier : « Le chef-lieu de cette mission est situé par la latitude et à environ quatre-vingt-

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dix kilomètres de Masulipatan. Elle est, à cause de Tesprit qui y règne, peut-être la meilleure portion de la juridiction de Pondichéry . . , Dans cette partie de rinde, les chrétiens sont moins méprisés des gentils, et la religion chrétienne n^y trouve pas la haine qu'elle rencontre dans d'autres provinces. De là vient que les gentils invitent les chrétiens à leurs festins, et qu'eux-mêmes vont manger chez les chrétiens; cette communication est un point essentiel dans les idées des Indiens. Les occupations champêtres des gens de ces cantons, et leur éloignement des grandes villes, sont encore très-favorables au bon esprit des chrétiens; de là vient encore leur soumission aux décisions du missionnaire, l'estime qu'ils font des avis qu'on leur donne, et le désir d'entendre la parole de Dieu : ce désir est tel, qu'il leur semble n'avoir entendu qu'une demi- messe , surtout le dimanche, s'il n'y a point eu de sermon. Le respect qu'ils ont pour le missionnaire, et les démonstrations qu'ils lui en donnent quand celui-ci arrive dans les villages , découlent encore de la même source. Loin de rougir de la croix de Jésus-Christ, les femmes s'en dé<X)rent le front, comme du plus bel ornement qu'elles puissent avoir ; ainsi il est

facile de distinguer une femme chrétienne d'une païenne. Il est encore un autre usage en vigueur dans ces contrées : les sectateurs de Brahma pei-> gnent les attributs de quelques-unes de leurs divinités sur les toits et les murs de leurs maisons , et les chrétiens arborent la croix sur le toit des leurs et sur les murailles.

« Les grandes fêtes se solennisent toujours au chef-lieu de la chrétienté. Les néophytes y viennent de fort loin. Â Pâques et à Noël, il n^est pas rare d'en toîr arriver de trente- cinq à quarante lieues; plusieurs y viennent chargés de leurs enfants pour qui ils ont fait des vœux. Pour s'etitresecourir ils voyagent par bandes ; chaque compagnie, entrant dans le village, se rendd^abord à réglise, où elle fait sa prière, puis à la maison du missionnaire pour lui demander sa bénédiction. Ils lui racontent tous les événements arrivés dans leur village depuis que le missionnaire Ta visité, et remplissent toutes les commissions dont ils sont chargés par les chrétiens qui n^ont pu les accompagner. Après cela, ils n'oublient pas la meilleure manière de solenniser les fêtes. Presque tous disent : « Nous sommes venus de loin ; nous « ne nous sommes pas confessés depuis que le

DAKS VtSDE AKGIJUSK. 199

« Père a passé diei nous; nous désirerions bien « approdier de la sainte table.. • > Les confessions sont toujours tràs-nombrenses dans œs solai*. nités ; quelque temps que Ton passe au oonfessionnal, on ne peut jamais guère entendre que la mcHtié de ceux qui s^ présentait, c Dans la missimi de Telinga, on

les grandes fêtes sans diant ni musique. Les ehré; tiens 9 jonehés dans T^ise, trop petite pour les contenir, se pressent jusqu^au pied de Pautd; le prêtre peut a peine se tourner a Tautel et feire la génuflexion. Pendant tout le temps de la messe ils prient i haute voix. Le catédiiste rédte les prières, et les chrétiens , hommes et femmes , jeunes et vieux, grands et petits, tous rq)ondent avec des démonstrations de ferveur qui m^ont toujours rempli de joie.

c A leur arrivée, ces pieux pèlerins ont de* mandé avec empressement la bâsédiction du P^; ils ne partiront jamais sans venir lui dire adieu et lui demander une nouvelle bénédiction. Les exerciees de piété étant finis, des groupes de trois i quatre cents chrétiens se tiennent debout devant rhabitation du prêtre, et attendent avec imiuitience sa bénédiction. Anssitôtque celui-ci paraît,

tous d^nn même mo^ivement se jettent prosternés par terre, en disant : Louanges à Dieu. Le missionnaire leur donne sa bénédietion , accompagnée des avis qn^il juge convenables, et le groupe se retire pour foire place à un autre.

c Cette unanimité à venir demander la bénédiction du prêtre a toujours été nue des choses qui m'ont le plus satisfoit. Je voudrais , Monsieur, dit en terminant le missionnaire, que vous en fussiez témoin occulaire, pour que vous fussiez à même de juger ce quMl y a là d'édifiant et d'attendrissant pour un ministre de TÉvangile. Dans tout ce que je viens de dire, je n'ai fait qu'exposer ce que j'ai vu bien des fois. »

Je borne ici ces citations, quoique j'eusse en* core beaucoup de choses à raconter sur le même sujet; mais j'en ai assez dit pour faire comprendre qu'une ère nouvelle et meilleure semble se lever pour ces belles contrées, et que peut-être le temps où le culte du vrai Dieu remplacera celui 4e Brahma et des nombreuses divinités qu'il traîne à sa suite, n'est pas aussi éloigné qu'on le pense.

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