‹ Voyage dans l'Inde anglaiseChapitre 15 sur 25 · V0YA · texte numérisé non relu

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neaux; quelques pans de murailles se tiennent debout alentour. Ce sont les restes d'un palais , alors qu'il n'y avait de sécurité pour la richesse et le pouvoir que derrière des remparts. Des obé^ lisques informes , mutilés par le temps , s'élèvent de toute part dans la campagne ; leur base est enterrée dans des monceaux de débris, où fleu: rissent tristement quelques arbustes épineux. On marche sans cesse sur des murs que les siècles ont nivelés avec le sol. Leur mosaïque de brique marque le plan des humbles demeures où jadis habita la multitude. Parmi les ruines d'un âge plus ancien , on voit dispersés ça et là des monuments d'une forme élégante et légère, peints de couleurs éclatantes... Ce sont des tombes mongoles , avec les dômes dorés de leurs mosquées et leurs minarets recouverts d'émaux. Ainsi les images adoucies de la mort disputent le premier plan de ce tableau mélancolique aux scènes effroyables de carnage et d'inœndie que rappellent ces campagnes solitaires et désertes; car il n'est point de lieu sur la terre où tant de sang ait coulé. L'histoire garde le souvenir de désastres plus grands encore : h peine savons-nous où fut Carthage ; mais Carthage ne tomba qu'une fois ,

et en moins de quatre siècles Timour (Tamerlan), en 1397, et Nadir- Schab, en 1738, passèrent à Delhi (4).»

^enceinte actuelle de cette ville est celle qu'elle avait au temps de Schah-Djihan, qui en est en quelque sorte le fondateur, et qui lui imposa le nom de Schah^Djihan^Ahad. Cette enceinte est une haute et forte muraille crénelée, flanquée de tours de distance en distance, et défendue par un fossé peu profond. Elle peut avoir environ deux lieues de circonférence.

Delhi est divisée en deux villes, dont Tune, habitée par les indigènes, s'appelle Indoiuimé; l'autre, occupée par les musulmans, Mongolanié. Celle-ci, la plus jolie, la mieux bâtie, sert aussi de résidence aux Européens. M. Paterson y avait un correspondant, chez lequel nous allâmes loger, ou plutôt qui mit à notre disposition une maison charmante, bâtie en pierres et en briques, avec un toit en terrasse, dans le genre italien. De beaux jardins entouraient cette demeure , et , n'était le costume, le langage et la flgure du peuple que nous rencontrions en sortant, nous nous serions crus en Europe.

(1) Journal de Victor Jacqaemont.

Le capitaine Tharth ne vint pas Thabiler avec nous; il rejoignit son r^iment qui se trouvait à Delhi, et comme il se trouva presque immédiatement de service, il fut obligé de se loger à proximité du quartier occupé par sa troupe; mais nous continuâmes à le voir fréqueiUment, et j'ai fait souvent avec lui de longues prome^ nades dans la ville. *

Une des premières visites de M. Paterson fut pour le résident anglais de Delhi. Ce nom de résident a été inventé par les Anglais pour déguiser, sous une apparence simple et modeste, les véritables fonctions de celui à qui le gouvernement confère ce titre. Depuis 1805, les Anglais sont maîtres de Delhi et de tout Tancien empire mongol; cependant ils ont conservé au descendant des anciens empereurs de cette dynastie, après Tavoir dépouillé de sa couronne et de ses trésors, le titre de Grand Mogol. Ils lui permettent d'habiter Pancien palais impérial, magnifique résidence dont je parlerai tout à Theure, et ils lui accordent un revenu qui peut s'élever entre quatre et cinq millions de francs ; mais il n'exerce pas la moindre autorité dans son empire; tout le pouvoir est concentré dans les mains du résident anglais , qui par le fait

est le véritable souverain de Delhi, sous Tautorité toutefois du gouverneur de Calcutta.

Lé résident, qui était un ancien ami de M. Paterson , le reçut comme on reçoit une vieille connaissance, et il nous fit, à sir Edouard et è moi, un accueil franchement amical. C'est un homme d'un esprit fin et orné, d^habitudes retirées, et qui cause mieux que la plupart des Anglais. Il nous annonça que sa table nous était toujours ouverte, et dès le premier jour il exigea que nous acceptassions son diner. J'avoue que je fus émerveillé de la recherche et du luxe de ce repas; mais mon étonnement cessa quand M. Paterson m'apprit que son ami le résident recevait par mois cinq mille roupies, ou treize mille francs, pour frais de table, et qu'il se ferait un scrupule de ne pas les employer complètement à cet usage.

Quelques jours après notre arrivée, le résident nous offrit de nous présenter à Sa Hautesse le Grand Mogol. Nous acceptâmes avec plaisir; alors il nous instruisit du cérémonial usité, et il écrivit à Sa Mcyesté pour lui demander quand il lui plairait de nous recevoir. La réponse ne se fit pas attendre, et le ministre du grand empereur, du roi des rois, du vainqfieur de la terre, etc., annonça

que son maître daignerait tenir un (lurbar(une cour) pour nous recevoir. Nous nous y rendîmes au jour fixéi et fûmes introduits par le résident, avec une pompe toute royale, ayant pour escorte un régiment d'infanterie, un détacliemeftt de cavalerie, et une foule de domestiques et d'huissiers. Après avoir présenté nos respects à Tempereur, il voulut bien nous conférer à chacun un khélat, ou vêtement d'honneur, lequel nous fut endossé en grande cérémonie, sous Tinspection du premier ministre de Sa Majesté. L'empereur, ayant appris que j'étais Français, m'adressa plusieurs fois la parole à Paide de l'interprète, ou drogman, comme on appelle ces fonctionnaires en Orient. Il me demanda si l'on parlait anglais en France, ou plutôt, comme il m'entendait répondre en anglais au trucheman , si en France et en Angleterre la langue était la même; puis il me demanda si j'avais connu Napoléon. C'était la première fois qu'il voyait un Français. Après une demi-heure, il leva sa cour, et nous nous retirâmes gravement avec nos khélats, et les tambours battirent aux champs quand nous traversâmes la cour du palais.

J'éprouvais, je l'avoue, un sentiment pénible, en quittant cette majesté déchue, ce descendant de

Tamerlan, dont le magnifique palais n'est plus qn*ane prison, et qui n'a conservé du pouvoir royal qu'une vaine représentation, semblable à celle d'un roi de théâtre.

Je viens de parler du palais du Grand Mogol; c'est sans contredit un édifice extrêmement re^ marquable. On le nomme leBaouri-Seraï; il est situé sur la Djemnah; sa longueur est de mille mètres , et sa largeur de six cents. On prétend qu'il a coûté à construire dix millions cinq cent mille roupies, environ vingt -sept millions de francs. Les salles du palais brillent d'or, d'azur et de toutes sortes d'ornements. Les écuries sont si vastes, qu'elles peuvent contenir dix mille chevaux ; les cuisines mêmes ressemblent à des salles de parade; tous les ustensiles y étaient jadis en aident.

Le plus beau de tous les édifices religieux de Delhi est le Dljuma^Moyed, c'est-à-dire ta grande mosquée. On la regarde avec raison comme le plus beau temple mahométan qui existe dans llnde ; on y monte par un escalier magnifique, qui conduit à une immense tour carrée, bordée sur trois côtés par une galerie que strpporte une double rangée d'arcades à jour, et au fond de laquelle

sVlève, sur on quadruple rang de piliers, la voAte de la mosquée. Elle est surmontée de trois dômes , et flanquée de deux minarets qui n^ont guère moins de soixante- cinq mètres de hauteur. Au milieu de la cour est un bassin où le peuple fait ses ablutions avant d^approcher du vestibule sacré.

Pendant un mois que nous séjournâmes à Delhi, je ne fis guère chaque jour que visiter cette ville et ses environs ; mais je bornerai mes descriptions à celles que je viens de donner; car je pourrais faire facilement un volume sur la seule ville d'Indra - Prast^ha , comme rappellent toa<jours les Indiens. Enfin, après avoir fait nos adieux au brave résident anglais et à notre cher M. Thurth , que je ne quittai pas sans verser des larmes, nous nous mimes en route dans la direction du sud, en suivant le cours de la Djemnah. M. Paterson avait fait embarquer sur cette rivière une partie de nos bagages les plus encombrants , ce qui rendait notre marche plus facile.

La première ville importante que nous rencontrames est Âgrah , ville très-grande qui s'étend en croissant sur les rives de la Djemnah. C'est encore une cité toute musulmane, qui doit sa splendeur à Tempereur Akbar, qui lui avait donné son nom

Akhar^Abad; mais, comme à Delhi, on voit que ie fléau de la guerre a passé par là, et son ancienne grandeur est attestée par des ruines. Sa prospérité ne dura guère que depuis le règne d'Âkbar jusqu'à la mortd'Aureng-Zeyb, c'est-à-dire de 1555 à 1707. Ses plus anciens édifices ne remontent pas au delà d'Âkbar, et Aureng-Zeyb ne lui en ajouta aucun. Son étendue devait être immense, et pouvait renfermer une population de 5 à 400,000 âmes; aujourd'hui elle compte au plus de 70 à 80,000 habitants, logés dans des faubourgs bâtis en briques ou en boue, laissant entre eux de grands espaces vagues, arides ou cultivés, plus étendus que ceux qui sont bâtis.

On y voit encore de magnifiques édifices, entre autres le Tadja, le plus admiré de tous. Cest un mausolée érigé par Schah-Djihan à la mémoire d'une sultane favorite. C'est un vaste monument en marbre blanc, reposant sur une terrasse en grès rouge. Il est surmonté d'un dôme d'environ vingt mètres de diamètre, flanqué de quatre élégants minarets de forme conique et hauts de quarante mètres. L'excessive parure de cet élégant mausolée (construit en 1651); ces deux tombes de marbre (celle de Schah-Djihan et celle de la sultane), en-

tourées dMne balustrade également en marbre, taillée à jour avec une surprenante légèreté, et chargée de gracieuses arabesques et de brillantes mosaïques, où brillent Tagate, la cornaline et lé lapis; enfin Tenàernble de tout le monument s^aocorde avec ridée des soins et des dépenses que sa construction a nécessitées. Il a coûté, dit-on , dix millions de francs; c'est le prix du salaire de quinze mille ouvriers , qui y furent employés pendant dix ans (ce qui fait soixante millions de journées à environ trente centimes par journée moyenne).

Depuis mon départ de Bombay je n'avais rencontré aucun prêtre catholique. Je savais qu'Âgrah était la résidence de Tun des sept vicaires apostoliques qui se partagent la presquMle de Tlnde, sans compter Farchevèché de 6oa. Je ne voulus pas passer dans cette ville sans aller rendre mes hom* mages au -vénérable prélat qui Thabite, et pour lequel j'avais des lettres de recommandation de Tévèque de Bombay, qui appartient au même ordre religieux que lui* Avant de me présenter chez lui, je lui écrivis un billet pour lui demander la faveur de le voir. Il me répondit presque aussitôt qu'il attendait ma visite avec impatience. Je me rendis sans retard à son palais. Ce palais

DAMS L'INDE ANGLAISE. 171

épiscopal est une misérable mosqaée en ruine « que le gouvernement anglais lui a abandonnée. Il y vit bien pauvrement, ce qui ne Pempèche pas d^étre frais et dispos, malgré ses soixante -huit ans, et d^offrir, sur la plus belle figure de vieillard que j'aie jamais vue, cette sérénité, cette douce et bienveillante |;aieté, qui annoncent la paix de Tàme et la bonté du cœur. Je lui demandai quelques détails sur Tétat de la chrétienté dans ce pays. « Hélas! me répondit-il avec un soupir, j'ai peut-être un des diocèses les plus étendus qui existent, car il comprend tout le pays situé entre le tropique et le Thibet, c'est-à-dire le nord de rindoustan, le Népaul, le Boutan, une partie du pays des Mahrattes, celui des Radjpouts, des Seikhs et des Afghans jusqu'à la Perse; mais dans la plupart de ces contrées il ne se trouve pas de chrétiens; mon troupeau ne s'élève guère à plus de six mille catholiques, dispersés dans une grande étendue de pays, et je n'ai pour coopérateurs que huit missionnaires et un prêtre indigène. J'attends, il est vrai, un coadjuteur, qui a été sacré dernièrement à Gonstantinople, et trois Pères de mon ordre, que je me proposais d'envoyer dans le royaume de Lahore; mais la mort du général

Allard et celle de Runjet-Sing me feront peut-être ajourner ce projet. Du reste , je m'entendrai à cet égard avec Mgr Borghi, mon coadjutëur, dès quMI sera aiTÎvé. »

Après une demi-heure de conversation, je me retirai, édifié de la simplicité et de la modestie de ce digne prélat. Il se nomme Mgr Pazzoni, évèque m partibus d^Esbone. Il a été sacré à Rome en 1826, et depuis cette époque il réside à Agrah.

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