DE PLAISANCE ET DE GUASTALLA
Avant leur réunion définitive sous un même pouvoir, ces trois duchés ont éprouvé tant de révolutions, de mutations de gouvernements, que nous avons cru devoir en dire quelques mots avant de passer à la description du pays ; d’ailleurs , il en ressortira cet enseignement, que ce n’est pas au milieu des troubles, de continuels changements de politique et d’administration , qu’un état peut prospérer; aussi ses anciens souverains, qui jouirent rarement de l’espoir d’un tranquille avenir, donnèrent-ils peu de soins au bien-être de leurs sujets. Ce n’est que depuis une trentaine d’années,
depuis que le sort des duchés semble fixé par de solennels traités et par la tendance universelle de PEurope aux bienfaits d’une longue paix , que le Parmesan (nous appellerons ainsi la réunion de Parme, de Plaisance et de Guastalla) a pu faire des progrès en ce qui concerne l’industrie , le commerce, l’instruction populaire, les travaux publics, la régularisation des finances , et même l’agriculture, déjà renommée dès les temps les plus reculés.
Gouvernés, pendant une série de siècles, tantôt ensemble , tantôt séparément , par des chefs de races diverses qui se succédaient et ne gardaient pas longtemps le pouvoir, ces duchés faisaient, aux jours de la splendeur romaine , partie de la province Emilienne; à la chute de l’empire d’Occident, ils furent d’abord soumisau jougdes Golhs, et en 570 à celui des Lombards; mais, vingt ans après, ils se soulevèrent contre les Barbares, s’emparant, pour prix de leur victoire, du tiers des propriétés foncières , et l'Emilie entra sous la domination dps Grecs, maîtres encore de l’Italie méridionale. Charlemagne ayant conquis le royaume de Lombardie, les villes de Parme et de Plaisance obéirent à ses lois, et, après la division de son empire entre ses trois fils, furent comprises dans la part de Pépin ; dès lors elles subirent tous les malheurs, tous les ravages sortis des guerres sans
cesse émues par l’ambition, la perfidie, la cruauté de ses successeurs.
Lorsque le sceptre impérial passa aux Allemands, et après la mort d’Othon 1", ces deux cités, profitant de l'éloignement des empereurs, s’érigèrent en républiques l’une de l’autre indépendantes; séparation qui fut la source de fréquentes querelles entre ces petits états rivaux et leurs voisins. Ainsi, dans sa Chronique , Sigonius raconte qu'à la suite d’une défaite que les Parmesans firent éprouver aux habitants de lleggio, ils renvoyèrent les prisonniers , après quelques mois de captivité, en chemise, un bâton à la main, et en donnant un soufflet à chacun. Nous ne citons cette anecdote que pour montrer la barbarie du moyen âge.
La triste période de n58 à 1218 ne présenta qu’une suite de combats perpétuels de ville à ville, d’états à états, combats que signalèrent l’acharnement et la férocité des belligérants; ils cessèrent enfin par lassitude et affaiblissement mutuel ; mais bientôt à ces fléaux succédèrent, à Parme et à Plaisance, les divisions intestines et la guerre civ ile. Le peuple chassa de ses murs son podestat , et , se soulevant contre les nobles, les bannit, l’année suivante , en confisquant leurs biens et en pillant leurs palais.
Pour s’opposer à ces désordres, l’empereur Frédéric II s’étant saisi de Parme, fit assiéger Plai»
sance , où le pape avait ordonné à ses amis de la faction guelfe, et à ses parents, établis dans le Parmesan, de chercher un asile; mais Innocent IV ayant excommunié Frédéric au concile de Lyon , les émigrés marchèrent contre Parme , et , après une victoire remportée sur les bords du Taro, s’en rendirent maîtres et massacrèrent le gouverneur et ses partisans gibelins. L’empereur , que l’excommunication n’avait point abattu , vint à son tour attaquer la ville, et le siège traînant en longueur, il construisit une vaste citadelle en face des remparts pour la tenir en échec. Toutefois , ses constants efforts n’aboutirent qu’à une défaite; vaincu en 1248, il s’enfuit en laissant aux mains des vainqueurs un immense butin, sa couronne et tous les insignes impériaux. Dans ces luttes acharnées, dont les libertés communales étaient le noble motif, ainsi que la prédominance des papes, qui les favorisaient , la bourgeoisie montrait un courage au moins égal à celui des chevaliers.
Doué d’une inflexible ténacité, Frédéric, après avoir réparé ses désastres, donna , en 1254, Plaisance à Oberto Pallavicini , déjà seigneur de Crémone; l’ambitieux marquis voulut réunir encore Parme à sa petite souveraineté; mais un simple artisan, un tailleur, s’étant fait nommer chef du peuple, fit, les armes à la main, échouer les projets d’Oberto; et les habitants de Plaisance, profi-
PRÉLIMINAIRES HISTORIQUES. g
tant de sa défaite, le chassèrent de leurs murs, ainsi que Uberlino, son partisan dévoué et gouverneur en son absence. Longtemps les deux bannis se vengèrent en portant le ravage sur le territoire des Plaisantins, qui, lassés enfin de continuelles hostilités, se donnèrent, en 1271 , à Charles Ier, frère de saint Louis et roi de Naples. En i3o4, sous le règne de son fils, Charles II, nouvelle révolte de leur part. Gibertode Correggio, depuis peu maître de Parme, vint en apparence à leur secours et en réalité pour les soumettre à son pouvoir ; et ce fut ce qu’il exécuta en persuadant à Scotti, lieutenant de Charles, de se retirer à Parme et de se soustraire à la fureur du peuple. Ainsi , dit Muratori, un renard en chassa un autre de son terrier.
En 1 322 , Verzusio Lando s’étant concerté avec Bertrand Poyet, cardinal français et légat du pape en Lombardie, ourdit une conspiration à Plaisance, où il entra suivi d’une nombreuse cavalerie que le prélat soudoyait , et reçut , au nom de Jean XXII , l'hommage des citadins , qui se soumirent au souverain pontife, tolo lempore vitæ suce , pour toute sa vie. Moitié force , moitié persuasion , le même cardinal amena les Parmesans à recevoir de semblables conditions, vacante imperio , pendant la vacance du trône impérial; mais leur fidélité ne dura que deux années et ne put tenir contre les
impôts énormes et les exactions dont les accablait le délégué papal Passerino délia Torre.
Au mois de mai i34» , les Scaligeri, tyrans de Parme depuis six années, furent chassés par la famille Correggio. Azzone et Guido gardèrent le pouvoir quelque temps; mais, sans cesse harcelés par leurs prédécesseurs et les bannis, ils vendirent, en i344, cette éphémère seigneurie au marquis d’Este Obizone , qui lui-même la revendit , deux ans après, à Lucchino Visconti, souverain du Milanais ; plus heureux, celui-ci la transmit à ses héritiers, et, quoique oppresseurs du peuple et de la noblesse, ils gardèrent ce grand fief jusqu’en 1 4o3 ; alors Otlone de Terzi , général de Giovanni Maria Visconti , voyant ses services méconnus et le mécontentement populaire, se fit reconnaître prince de Parme, en partageant toutefois le domaine avec Pietro llossi , noble jouissant d’un grand pouvoir. L’alliance ne dura guère. Au bout d’un mois Rossi fut expulsé de la ville, et Ottone resta le seul dominateur. Peu satisfait d’une puissance due à la perfidie, il étendit son territoire en attaquant tous ses voisins, et s’empara de Plaisance. Une ligue se forma contre lui, et, après des succès divers, il fut poignardé, en i44{b parSforza, pendant une conférence à laquelle on avait su l’attirer. Malgré cet assassinat, dont les crimes du tyran furent le prétexte, Parme, toujours en proie aux ambitions des
Rossi , des Terzi , des Sanvitali , des Pallavicini , ne jouit d’aucun repos jusqu’au moment où elle retomba enfin sous la domination des Visconti.
De son côté , Plaisance n’éprouva pas moins de vicissitudes; s’étant révoltée, en i4o3 , contre le duc de Milan, elle se soumit à Giovanni de Vignati, qui transporta, en i4*3, sa seigneurie à Sigismond, roi des Romains, dont le règne sur la cité ne fut pas de longue durée; car, dès l’année suivante, les Visconti y rentrèrent. En i4i5, elle leur échappa de nouveau. Un noble Parmesan s’étant fait un parti conside'rable , y usurpa le souverain pouvoir après un grand carnage de ses adversaires ; mais Francesco Carmagnola, général milanais , la reprit en i4*7 sans qu’il lui fût possible cependant de soumettre la citadelle, que secourut Pandolfo Malatesta , seigneur de Rimini. Hors d’état d’envoyer des renforts à Carmagnola , le duc ordonna que tous les habitants sortissent de la ville; Malatesta la trouva donc entièrement dc'serte, et n’en put tirer ni vivres ni munitions pour ses troupes; mais, en i4i8, les Milanais recommencèrent le siège et parvinrent à prendre la citadelle.
La discorde s’étant mise, en i447 i entre les Plaisantins, et les troubles prenant un caractère de plus en plus grave, leur conseil électif ne trouva d’autre moyen de les apaiser que de se donner aux
Vénitiens, qui prirent possession de la ville le 22 août ; mais, le 1 6 novembre suivant, elle fut reprise, après une sanglante bataille et un siège de six mois, par Francesco Sforza (î), devenu duc de Milan et successeur de V'isconti.
François Ier ayant conquis le Milanais , Léon X, qui ne voulait, dit encore Muratori, être l’ami que des seuls favoris de la fortune, conclut avec ce prince un traité qui lui rendait, comme au légitime seigneur , Parme et Plaisance , dont il s’était fait assurer, en i5i3, la possession par le duc de Milan, auquel le roi de France était substitué; mais la chance devint contraire aux Français, en i52i , et alors les deux duchés, considérés comme fiefs réversibles au saint-siège, entrèrent sous l’obéissance de la cour de Home, qui en jouissait paisiblement, lorsqu’on i534 Paul III Farnèse monta sur le trône pontifical. Ce pape avait eu plusieurs enfants d'un mariage contracté avant d’entrer dans les ordres, et dès l’abord il créa l’aîné, Pielro Luigi , comte de Nepi et de Frascati ; plus tard , voulant le placer au rang des souverains, il lui
(t) Fils naturel de Giacomo Sforza, qui de simple paysan devint chef d’armée et habile général, Francesco, par de grands talents militaires et une perfidie, succéda au dernier Visconli, dont il avait épousé une bâtarde. Nommé par les Milanais commandant de leurs troupes mercenaires , il les tourna contre eux et s’empara de la couronne ducale.
PRELIMINAIRES HISTORIQUES. l3
donna, du consentement de quelques cardinaux, et malgré l’opposition de la majorité du sacrécollége, l’investiture de Panne et de Plaisance, moyennant un tribut annuel de 8,000 écus (1). Luigi Farnèse , monstre de perfidie, de cruauté et de débauches, mourut assassiné ; son fils eut beaucoup de peine à lui succéder, et, pendant plusieurs années, ne put conserver que le duché de Panne. Ce fut seulement de Philippe II, successeur de Charles-Quint, qu’il reçut la ville de Plaisance, en i556, comme fief dépendant du Milanais, et malgré les prétentions de la cour de Rome. Sa famille, affermie dans sa souveraineté, fit peu d’efforts pour accroître la prospérité du pays, pour le dédommager de tant de siècles d’agitations et de malheurs , et régna jusqu’en iy3i , époque où elle s’éteignit en la personne d’Antonio. Nous n’entrerons pas
(1) Ce pape, amateur de l’ordre, de la justice, et protecteur des lettres et des arts , ternit malheureusement ses bonnes qualités par son amour excessif pour sa famille , dont l’ingratitude causa la maladie qui le mit au tombeau. Sur son lit de mort il répéta souvent le verset du Psalmiste : Si moi non fuerint dominai », lune immaculalus ero; et emundabor à dilecto maximo; ce que l’on peut traduire ainsi : Si je n'avais pas fait princes mes parents, je serais maintenant sans reproches devant Dieu et exempt d'un grand péché. Paul 111 est l’auteur de la fameuse bulle in Cœna Domini, à laquelle ses successeurs Pie V, Paul V et Urbain VIII ont fait des additions et des changements pour étendre leur autorité aux dépens de la puissance temporelle. Les parlements et le conseil-d’étul ne voulurent jamais la reconnaître en France.
dans tous les détails des vicissitudes qu’éprouva cette dynastie, commencée sous de si fâcheux auspices, et nous sommes arrivé au but que nous nous proposions , celui de montrer , en retraçant succinctement les continuelles révolutions, les sanglants désordres dont Parme et Plaisance furent si longtemps les victimes, et surtout au moyen âge, comment on trafiquait alors des principautés , et combien les peuples , vendus , ainsi que de vils troupeaux, étaient humiliés par ces roitelets italiens. Les mêmes usages barbares , un semblable mépris pour les serments et l’humanité régnaient en Lombardie, dans la Romagne, à Modène, à Lucques, et l’histoire de Parme et de Plaisance est celle de toutes ces provinces; voilà pourtant les mœurs, les événements dont se sont épris nos dramaturges et nos jeunes romanciers.
A la famille Farnèse succéda, en 1732, don Carlos, prince de la branche espagnole des Bourbons, conformément au traité de la quadruple alliance et à un autre traité confirmatif, passé à Vienne, le 3o avril 1725, entre l’empereur et le roi d’Espagne. Le pape protesta publiquement, par l’organe de son légat, en raison de ses droits, vrais ou prétendus, de souveraineté ; cette protestation se renouvelait tous les ans, et ne cessa qu’aux approches de nos orages révolutionnaires. Les descendants de don Carlos gouvernèrent les trois du-
SUPERFICIE, GÉOLOGIE, CLIMAT, etc. l5
chés de Parme, de Plaisance et de Guastalla jusqu’au moment où, succombant sous les armes françaises, leurs possessions furent incorporées à la république cisalpine et ensuite au royaume d’Italie. En i8i5, elles servirent à former le douaire de l’impératrice Marie-Louise , veuve de Napoléon, et, à sa mort, elles reviendront au prince de Lucques ou à ses descendants , également sortis des Bourbons espagnols.
Les duchés de Parme , de Plaisance et de Guastalla , réunis sous le même gouvernement , représentent, sur la carte, un carré presque parfait, ayant 8 myriamètres '/i du nord au sud, 7 3/{ de l’est à l’ouest, et une surface de 1 ,7 1 2 milles italiens de 60 au degré. Le sol se divise en plaines, collines et montagnes , qui ne sont point entremêlées ,
comme en d’autres contrées, mais parfaitement séparées et parallèlement placées sur trois zones. La partie montagneuse dépend de la grande chaîne des Apennins, s’élevant aux bords de la Méditerranée jusqu’à l’extrémité de l’Italie. La plaine, partant des rives du Pô, est un vaste et profond amas de terres d’alluvion, produit des remous et dépôts de l’Adriatique, qui, dans la nuit des temps, couvrit la Lombardie. Plus tard, les inondations du fleuve entraînant le limon des Alpes, où il prend sa source, y ont ajouté des couches successives. Les collines calcaires reçoivent les cultures de la plaine, pouvant se passer d’arrosements artificiels. L’Apennin parinésan, également formé, presque en entier, de carbonate de chaux, n’arrive pas à une élévation considérable , et la neige en est absente pendant les mois d’étc et souvent même en automne ; néanmoins , la température en est assez rude sur les versants septentrionaux. Son pic le plus haut est l’Alpe de Succiso , sur les confins de Modène et de la Toscane , et cependant il ne dépasse pas 2,020 mètres, environ 1,000 toises, ancienne mesure. Sur les limites des états sardes, les deux points culminants sont la Penua , élevée de 1,73g mètres, et la Ragota de 1,713. Entre ces points extrêmes, de l’est et de l’ouest, l’Apennin s’abaisse, et nous ne croyons pas qu’il atteigne à plus de i4 à i,5oo mètres. La dépression est sen-
sible à la simple vue, et, d'ailleurs, au 7 novembre i845, aucuns frimas n’en couronnaient les sommets.
Bornée au nord par la rive droite du Pô, le seul cours d'eau navigable du duché, la plaine, terrain que les eaux ont déposé, comme on vient de le dire, est éminemment fertile, et ses produits seront énumérés au chapitre de l’agriculture , ainsi que ceux des collines et des montagnes. Plus on avance vers l’orient , plus la couche de terre végétale augmente d’épaisseur et de richesse ; aussi la voit-on couverte d’arbres magnifiques et surtout de chênes d’une admirable et rapide croissance. Celte plaine devient si basse à mesure qu’on s’éloigne des derniers contreforts des Alpes et de l'Apennin , que les petites rivières et les ruisseaux coulent avec une extrême lenteur et presque à fleur du sol, principalement lorsqu’elles approchent du Mantouan et du Modénois. Le Pô lui-même, si utile et en même temps si dangereux par l’exhaussement continuel de son plancher , qui relève son étiage, a besoin que d'énormes digues le contiennent ; et leur rupture exposerait aux plus terribles calamités la Lombardie orientale, dans laquelle le Parmesan est compris. De là une humidité constante qui rend moins profitable la culture des céréales et fait prédominer les prairies. C'est à partir de Plaisance que la déclivité commence et va tou-
l8 SUPEBFICIE, GÉOLOGIE, CLIMAT,
jours en augmentant jusqu’aux frontières du Modénois ; mais en s’éloignant du fleuve le terrain se relève graduellement, et à 10 ou 12 milles de ses bords la campagne devient ondulée. Plus loin naissent les collines, et enfin on arrive à l’Apennin, dont les pentes méridionales appartiennent à la Sardaigne, à Modène, à la Toscane, et séparent de la Méditerranée le duché , qui ne possède aucun port , aucune communication avec le commerce maritime qui ne soit dépendante de ses voisins. Constitution géologique , climat , produits agricoles , rotation des récoltes , tout change dans la contrée montagneuse, et le lecteur en aura bientôt la preuve.
Par une anomalie singulière, quelque déprimée que soit la plaine, et entre des rivières d’un cours si lent , de nombreux torrents la sillonnent cependant du midi au nord 5 remplies de cailloux descendus des Apennins, leurs eaux impétueuses dans les fortes crues , quoique coulant sur un plan presque horizontal, reçoivent l’impulsion qui les précipite vers le grand fleuve lombard , moins de la déclivité que de leur propre masse et des premières chutes du point de départ ; ils sont, en général, d’une largeur excessive et corrodent leurs bords , composés d’une terre peu compacte, jusqu’au moment où sa résistance se trouve en équation avec la force du courant, qui s’affaiblit en s’élargissant. Les princi-
paux sont le Tidone, le Maro, la Trebbia, l’Euza, la Nura, l’Arda, le Slirone, la Parma, et entre eux de secondaires s’écoulent encore; en sorte que rarement on parcourt quelques milles sans en traverser. D’un côté, s’ils causent des dommages, de l’autre ils procurent des bienfaits qui compensent largement le mal qu’ils peuvent faire ; car le pays est couvert de canaux d’irrigation qu’alimentent ces torrents par des saignées opérées à leurs parties supérieures; et, à ce sujet, il faut consigner ici une opinion émise par de savants antiquaires, quelque extraordinaire qu’elle puisse paraître. En faisant remonter l’origine des canaux à Théodoric, roi des Goths (1), vers l’an 5 10, ils prétendent que, d’abord , cette grande entreprise ne fut destinée qu’au dessèchement des marais qui couvraient la contrée, et que , plus tard , on l'utilisa en l’appliquant aux arrosements ; mais ils ne s’arrêtent pa là, et ajoutent qu’excepté le Taro, débitant constamment une masse d’eau assez considérable , presque tous les autres torrents qui coulent au-
(t) Théodoric, maître de l’Italie par ses victoires, n’eut rien de barbare dans l’exercice de sa royauté, et ne pensa qu’à policer le pays et à réparer les maux de la guerre. Pendant un règne de trente-sept ans , il protégea les lettres, l’agriculture, le commerce, accomplit d’utiles travaux , tint une exacte balance entre les vainqueurs et les vaincus ; quoique arien , il laissa toute liberté aux catholiques et prit pour premier ministre le célèbre Cassiodore.
joord’hui sur le territoire parmesan ne sont que les grandes artères creusées jadis pour recevoir les écoulements des montagnes et les verser dans les rigoles secondaires ; négligées complètement dans les temps barbares, depuis le huitième jusqu'au douzième siècle, leurs digues se seraient affaissées, les affluences impétueuses auraient achevé de les rpngpr, d’élargir leurs lits, et ces torrents modernes, dont la naissance est due au travail de l’homme , sont devenus ce qu’on les voit maintenqnt. Au reste, nous donnons cette opinion pour ce qu’elle vaut ; toutefois, elle pourrait bien n’être pas sans fondement; car, à l’aspect des lieux, dont la pente est insensible, on reconnaît que, dans l’origine, et abandonnées à elles-mêmes, les eaux devaient avoir plus de tendance à former des nappes marécageuses qu’à s’écouler torrentiellcment.
Les plus considérables canaux d’arrosements dérivés de ces torrents sont le Ducaia et celui de la Spelta , prenant leurs eaux dans l’Euza; le Maggiore, le Commune et leNavigabile, dans la Parma ; le Galasso, le JNaviglio, le Ducafe di Fonte, qu’alimente le Taro, le Villano et plusieurs autres partent de la Trebbia, et de tous naissent une multitude d’embranchements formant un véritable réseau d’irrigations fécondant 13,691 hectares, superficie considérable pour un si petit pays et le quinzième de toute la plaine. Quand nous décri-
rons le Piémont, nous ferons connaître la manière simple et si fructueuse avec laquelle on 3 procédé en Italie à ces grands travaux, méritant, de la part du lecteur, un sérieux examen.
11 ne faut pas s’attendre à ce qu’une contrée, moitié formée de dépôts d’alluvions et moitié de collines et de montagnes caleaires, offre une minéralogie riche et variée; néanmoins, le Parmesan possède quelques mines de fer dans la province de Plaisance, mais peu abondantes et mal dirigées; des sources salines à Salso-Maggiore, d’une exploitation également vicieuse , et dont les produits suffisent à peine à payer la main-d’œuvre. Il en est de même du pétrole recueilli à Miano , à cinq lieues de Parme. On pourrait fournir au commerce une immense quantité de cette huile bitumineuse, composée de naphte et de matières grasses, qui donne, dit-on, une lumière plus pure et plus éclatante que celle des huiles végétales, attendu qu’elle ne contient pas autant de carbone. Pour l’obtenir, on creuse des puits où, s’infiltrant à travers le terrain ambiant, elle se rassemble dans la cuvette du fond, et souvent en si grande quantité, qu’on a vu un seul puits en donner 800 et même 1,000 kilogrammes par jour. Cette substance s’exporte à Trieste pour l’Allemagne et la Russie; mais ces envois ont beaucoup diminué par la négligence des extracteurs. Elle n’est point utilisée dans lç
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duché, et pourtant il serait possible d’en tirer un grand parti si on voulait l’épurer, comme on le fait à Milan et à Venise , et la substituer à l’huile ordinaire pour l’éclairage. On y trouverait certainement tme considérable économie.
On doit croire que ce pétrole vient de l’Apennin ou du moins de sa base, où il est probable qu’il existe un gisement de houille qu’une compagnie formée pour subvenir aux dépenses des sondages recherchait avec ardeur en i845 ; mais ce qui est certain, c’est que les montagnes du Parmesan contiennent des lignites, de l’anthracite, et dans l’un et l’autre cas l’huile minérale serait le résultat d’une espèce de distillation, de sublimation des parties volatiles des houilles ou lignites, opérée par la chaleur interne du sol.
Cette question houillère est pour les trois duchés de la plus haute importance ; car , si l’on en trouve , non-seulement l’éclairage au gaz devient facile et peu coûteux , mais on pourrait élever des manufactures mues par la vapeur. Des fragments de la substance combustible, que la compagnie voudrait exploiter, ont été envoyés en France, soumis à l’examen du conseil des mines, et d’habiles analystes les ont déclarés tantôt houille et tantôt lignite, en sorte qu’en octobre i845 l’incertitude durait encore. Quant à nous , quoique bien moins compétent et n’osant prononcer magistra-
lement, nous croyons qu’il existe dans le Pannésan de véritable charbon minéral. Plusieurs échantillons nous ont présenté le poids et la cassure nette et brillante de nos houilles françaises; de plus, pendant notre séjour à Parme, deux expériences ont été faites, qui semblent décisives. La première consistait à soumettre des morceaux tirés de la mine à la combustion dans une cheminée pourvue d’une grille; et en brûlant avec ilamme et vivacité, ils se sont comportés comme de la bouille ordinaire; à la seconde, du fer rougi à ce feu et forgé sur l’enclume, a conservé sa douceur et sa malléabilité ; il serait devenu aigre et cassant si le combustible eût été de la lignite contenant toujours du soufre. L’ouvrier employé à travailler ce fer, satisfait de l’expérience, demanda de ce charbon pour le substituer, dans son atelier, à celui de bois, plus cher et donnant moins de chaleur.
L’état de Parme est situé entre le 44° degré 20 minutes et le 45e 7 minutes de latitude nord, et le 8e degré 14 minutes en longitude du méridien de Paris. C’est à peu près la même latitude que celle du département de Vaucluse, et cependant l’olivier n’y vient pas, l’Apennin arrêtant l'air de la mer, dont cet arbre a besoin pour végéter ; il ne se trou\e que sur le penchant méridional des monta gnes qui n’appartiennent plusau duché. Néanmoins, la température de la plaine est douce, et sa moyenne
varie de 11 à 12 degrés de Réaumur, soit i3 à i4 '/i centigrades. C’est en juillet et août que la chaleur atteint son maximum de 25 à 28, ancienne * graduation, et de 32 à 34 '/» de la nouvelle. Les plus grands froids, de la fin de décembre au milieu de février , abaissent le thermomètre à 4 ou 5 de Réaumur au-dessous de zéro ; cependant on l’a vu' tomber à 9 et même à 1 1 ; mais ce sont des cas rares et exceptionnels. L’air de la plaine est souvent humide, et il le doit au terrain d’alluvion gras et profond que l’eau pluviale pénètre facilement , et qui la relient longtemps. Le grand nombre des canaux et les fréquentes irrigations contribuent aussi à entretenir cette humidité ; pourtant , excepté dans les cantons adonnés à la culture du riz, le pays est sain et présente de remarquables exemples de longévité.
Le territoire est divisé en communes, et par commune on n’entend pas une seule ville, un seul village ; mais on appelle ainsi plusieurs bourgs ou hameaux réunis sous la même administration, et le nombre de leurs habitants le prouve ; c’est l’ancien Pagus romain. La commune parmesane est donc plus considérable que la plupart des françaises, et son organisation municipale est également différente, comme on le verra bientôt.
Le duché do Parme en contient 57
da Plaisance 45
de Guastalla 5
Total. ..... 105
Ainsi que le prouveront les tableaux de population, ce serait, moyennement, 4,4^0 habitants par commune. Ce seul énoncé montre que l’aggrégation communale parmesane n’est pas semblable à celle de la France; elle en diffère aussi sous le rapport de l’organisation administrative. Ces io5 communes se répartissent en 5 districts ayant pour chefs-lieux Guastalla, Borgotaro, Santo-Donnino, Parme et Plaisance. Ces deux dernières villes sont les seules importantes, et Guastalla, le plus considérable des autres centres d’administration, et qui jadis donna son nom à un duché indépendant, ne dépasse pas 2,800 âmes. La population, principalement agricole , préfère le séjour des campagnes , et la grande division des propriétés entretient ce goût honorable.
Les Parmesans, surtout ceux de la plaine, n’ont plus, quoique robustes, les caractères physiques, le teint brun et plutôt bilieux que sanguin , les membres nerveux et le peu de disposition à l’obésité qui distinguent les Toscans , les Romains du littoral méditerranéen et les Napolitains; on voit qu’ils sont d’origine lombarde ou du moins de race
croisée, et que du sang des hommes du Nord coule encore dans leurs veines ; on s’en aperçoit même aux types de forme et de couleur qu’ont adoptés les peintres de l’école parmésane, et dont ils avaient les modèles sous les yeux. Ainsi que ses ancêtres , ce peuple aime toujours les courses lointaines, ce que prouvent les émigrations annuelles de milliers d’ouvriers et ces adolescents que l’on voit , dans les grandes cités européennes, exercer de chéti\ es industries ou montrer quelques curiosités, tandis que l’Italien méridional reste ordinairement fidèle aux lieux qui l’ont vu naître. Ce caractère un peu aventureux s’accorde avec l’esprit militaire qui régna jadis dans le pays, que les guerres du moyen âge entretenaient, et qui, plus tard, fit surgir d’habiles généraux aux seizième et dix-seplième siècles , et sous le gouvernement de Napoléon ; mais celui qui les effaça tous fut cet Alexandre Farnèse, duc de Parme, le seul général de Philippe II qui put retarder les succès de notre Henri IV. Ainsi qu’on l’a déjà remarqué pour d’autres contrées italiennes, les femmes du bas pays sont moins belles et proportionnellement moins grandes que les hommes; dans la montagne, au contraire, les deux sexes se distinguent par de plus beaux traits, une taille plus élevée et une force que leur puissance musculaire annonce.
La population a, depuis de longues années, une
tendance constante à s’accroître , et voici un tableau qui servira de terme de comparaison.