TROISIÈME ÉPOQUE
Celle dernière époque exige peu de développements el renferme les dix-septième et dix-huitième siècles. Si nous y comprenons Francesco, né dans la capitale du duché, mais qui travailla principalement à Home', et nous en avons déjà parlé au quatrième volume de ce voyage, c’est à cause des peintures dont il embellit sa patrie et de sa supériorité dans son art. Quoiqu’il ne possédât ni le coloris, ni la finesse et la suavité du Correggio, nul cependant ne rappela plus heureusement le style de ce grand maître, et comme lui ne réussit mieux aux vastes fresques, à la décoration des coupoles.
Après sa mort, arrivée en 1647, l’art ne cessa de décliner, malgré l’influence qu’avait acquise sur l’école parmesane celle de Bologna que fondèrent les Caracci, et dont le style et les principes furent introduits sous les auspices du duc Ranuccio par Ercole Procaccini et Cesare Aretusi. De tous ceux qui suivirent leurs préceptes, nous ne citerons que Giambattista Tinti, mais qui n’y fut pas entièrement soumis, car à l’élude des tableaux bolonais il joignit celle des chefs-d’œuvre du Correggio el du Parmigianino. On peut juger de son talent aux églises de l’Assomption, des Capu-
cines et à la cathédrale; les travaux qu’il y accomplit sont regardés comme les dernières grandes productions des peintres nationaux. Il est donc inutile de présenter au lecteur les noms de ceux qui vécurent depuis 1670 jusqu’à nos jours, et d’analyser de médiocres ouvrages. Remarquons en terminant, que, dans les écoles italiennes, la seconde période fut toujours la plus féconde en illustres artistes, de même qu’à fàge çlacé entre l’adolescence et la vieillesse, l’homme pos^de toute la somme de force et d’intelligence que le ciel lui départit.
Le quatrième volume de ce voyage est si considérable, qu’on n’a pas cru devoir le grossir encore en y joignant une dissertation sur l’origine et les phases diverses de la mosaïque ; mais comme les œuvres de ce genre sont presque aussi nombreuses en Lombardie et à Venise qu’à Rome, à Naples et à Florence, de courtes observations, sur un art dont les produits sont impérissables et nous conservent le style, le faire et les progrès de vingt siècles, trouveront, sans trop d’inconvénients, leur place dans la description de l'Italie centrale. Cependant , avant d’entrer en matière , avouons qu’outre nos propres observations et l’instruction que nous devons à la complaisance d’habiles antiquaires italiens, nous avons puisé une partie de celte dissertation dans deux traités devenus rares et dus à la plume des prélats Ciampini (1) et Furietti (a).
(t) Vetera monimenta , in quibus prœcipué musiva opéra, sacrarum profanarumque cedium structura, dissertationibus iconibusque observanlut , operà et studio Joannis Ciampitti. Rom®, 1690.
(2) De musivis, autoreJosepho Alexandro Furietti. Romai ,1752.
Comme tout ce qui sort de la main des hommes, la mosaïque fut graduellement perfectionnée , et ses commencements, d’abord bruts et imparfaits, remontent à la plus haute antiquité; son origine est si rapprochée des premiers temps de la civilisation, qu’aucun auteur ancien ou moderne n'a pu lui assigner une date, et tous , sur ce point, gardent un absolu silence. Il parait cependant , si on ne peut préciser l’époque de sa découverte, que cet art ayant .pris naissance en Asie et surtout en Perse, région abondante en pierres naturellement colore'es, fut ensuite adopté par l’Assyrie et de là passa chez les Grecs elles Romains. D’après l’Ecriture sainte, les pavés du palais d’Assuérus étaient ornés de précieuses mosaïques et témoignaient de la richesse et de l’industrie orientales (t).
Ainsi qu’on vient de le dire, les premiers essais furent imparfaits et se bornèrent à la jonction de morceaux de marbre diversement colorés et d’une assez grande dimension pour en revêtir les pavés , et les murailles des temples, des palais, des monuments publics, et l’on pouvait les comparer à une marqueterie plutôt qu’à une mosaïque, dans l’acception que nous donnons à ce mot aujourd’hui.
(1) Lectuli quoque aurei et argentei super pavimenlum smaragdino et pario stratum disposili erant , quod mirâ varielate pictura decorabat. Estlier, cap. \ .
Au lieu de marbres, on employa souvent des terres cuites de teintes différentes et couvertes quelquefois d’émail ; mais tous ces matériaux étaient ncapables de se prêter à des formes précises et délicates. Aux premières tentatives d’ornementation succédèrent les incrustations avec des cubes de moindre grandeur, et c’est ainsi que fut décoré à Rome le théâtre de Marcus Scaurus, vers l’an 63g de la fondation, sous la dictature de Sylla. C’était un milieu entre la simplicité primitive et la perfection où l’on parvint en adoptant des fragments de pierres et de verres de couleurs , souvent d’une petitesse extrême, témoins ceux qui servirent à représenter les fameuses colombes se désaltérant aux bords d’un vase, que l’on voit encore au Capitole. La fabrication du verre, ou plutôt des émaux, car la matière vitrifiée ne doit pas être transparente, n’était point ignorée des Egyptiens et des Grecs , qui la reçurent de cette industrieuse nation Le perfectionnement des émaux et leur application à la décoration, et même aux véritables tableaux, firent de sensibles progrès chez les Romains et parvinrent à leur plus grande splendeur sous le règne d 'Adrien (1); mais quoi-
(I) On a déjà dit, lors de la description de Pompéi, que, dès la plus haute antiquité, on connaissait p arfaitement la coloration des émaux parles substances minérales. Le bleu s’obtenait avec lecQv
que la mosaïque déclinât à dater d e ce moment , elle ne fut jamais abandonnée et survécut aux troubles des empires d’Orient et d’Occident, à la barbarie qui pesa sur ces riches contrées, et bientôt nous verrons les Grecs de Constantinople l’importer de nouveau en Italie.
Les anciens, et surtout les Grecs et les Romains, admettaient plusieurs genres de mosaïque, et les ouvriers qui les composaient étaitmt également connus sous des noms divers , se tirant ou de la matière dont ils se servaient ou de la forme donnée à leurs œuvres ; ces assemblages furent aussi différemment appelés selon leurs matériaux et les sujets qu’ils représentaient. Les Grecs les nommaient lithoslrala , asarota , psephologista , cliondtvbolia, mouséia , hyalogra.phia. Les Romains connaissaient Yopus tessellatum, sectile, segmen tatum , vermiculatum et musurum ; mais il n’est pas facile d’en faire une juste application et de déterminer exactement en quo^ces ouvrages se distinguaient entre eux. Cependant cette subdivision prouve le perfectionnemient de la mosaïque , car c’est, lorsque la science ou l’art ont fait de grands
bail, le jaune avec le plomb, 1<j vert et le rouge au moyen du cuivre, ce qui suppose sinon de'.» connaissances avancées et théoriques. en chimie, du moins ’ane longue pratique. Cetle dernière couleur, provenant de ce m ;ial , n’a même été retrouvée que depuis peu de temps.
progrès qu’ils se séparent en plusieurs branches(i). On sait pourtant que le psèphologiston et le chon-
(1) Lilhoatrata. Nom générique de la mosaïque. Ce moi est composé de lithoa , pierre, et de stronnumi, j’élends.
Aaarola provient de l’a privatif et de aaroa, balai. Il indique un plancher de marqueterie qui ue se nettoie pas avec un balai, mais avec une éponge. M. Haze prétend qu’il signifie un genre spécial de mosaïque représentant un parquet de salle à manger où sont figurés les débris d’un festin non encore balayes.
Paephologiata. Ce mot est formé de paephoa, petite pierre, et de logizoma «, je compte. Il indique un ouvrage en mosaïque formé de petits fragments de pierre ou de marbre.
Chondrobolia vient de chondroi, cailloutage, et de ballo, je jette. Il exprime aussi l’action de travailler en mosaïque de pierre.
Ces deux mots, paephologiata et chondrobolia, désignent une espèce de mosaïque plus grossière que les autres et destinée seulement aux cours et aux portiques. Ils appartiennent au grec bysantin.
Mou scia servit, dans la basse grécité, à faire naitre l’idée générale de toutes espèces de mosaïques.
Hyalographia se compose de hyalot , verre , et de grapho , je trace , et s’applique à un genre de mosaïque dont les cubes étaient en verres colorés , et d’une dimension si petite , que chacun pouvait rendre les nuances les plus délicates des objets qu'on voulait représenter.
Opua teaaellatum. Pavé construit en petites dalles carrées.
Opua aeetile. De pierres sciées en feuilles minces.
Opua aegmentatum. Formé de pièces de diverses couleurs.
Opua vermiculatum. Composé de segments, de filets de bois ou de pierres. (Pline.)
Malgré ces explications, on est forcé de convenir, comme on vient de le dire hors de celte note , que les mots désignant, en grec et en latin, divers genres de mosaïques, ne donnent pas une idée précise, distinctive de chaque espère, et que l’usage avait pu seul apprendre aux anciens à en saisir les différences.
drobo/ion étaient à peu près semblables; le lithostraton leur ressemblait beaucoup et n’en différait guère que parce que son travail étant plus précieux, il servait au pavage des appariements et retraçait des figures et des ornements. Souvent, comme pour les tables florentines, on profitait. des teintes plus ou moins foncées de la mêmepierre pour rendre assez exactement les effets d’ombre et de lumière (t), on est plus incertain sur la composition du vermiculatum ; cependant, d’après l’opinion la plus commune, on y employait des filaments de bois ou des minéraux allongés et ondulés. Enfin on connaissait encore le jiglinum opus dont les cubes ou les carreaux étaient revêtus d’un émail. On le prodigua d'abord dans les bains et les édifices publics; mais on s’aperçut bientôt que la couverte ne résistait pas au grand air ; défaut qui provenait probablement de l’excès du fondant de carbonate de soude ou même de potasse, mêlé à la matière vitrifiée, et que l’on sut éviter plus tard, puisque les émaux du inoyen-àge ne présentèrent point cet inconvénient et durent, sans dégradation, depuis mille années (2).
(1) Vitruve , liv. VII,chsp. x.
(2) La soude e.-t le fondant ordinaire du verre et des émaux ; mais , comme elle est déliquescente à l’air, elle communique le même défaut aux vitrifications, si ou l’y mêle eu trop grande quantité pour liftier la fusion.
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Les traditions de ces procédés subsistèrent de siècle en siècle et traversèrent les temps de barbarie; mais enfin l’expérience apprit à se borner, surtout pour la mosaïque formant des tableaux, aux cubes de verre ou d’émail, comme les plus solides , et offrant le plus de ressources par les mille nuances que procure la mixtion des substances métalliques à la pâte vitrifiée. Le moyen-âge et le moderne l’emportent de beaucoup, sous ce rapport, sur les anciens qui, en général, ne surent donnera leurs émaux que six couleurs, sans dégradations de teintes ; savoir le blanc, le noir, le rouge-foncé, le jaune-terne, le vert-obscur et le bleu-clair, pareil à celui que l’on obtient du cobalt. Quant aux mosaïques grecques ou romaines, toutes les fois qu’elles représentent des figures, des fruits ou des animaux, ce sont des pierres naturellement colorées qui les composent, et, malgré l’éloge qu’on en fait et que méritent la beauté de leurs formes et l’habileté de l’assemblage, elles sont loin de valoir, pour tout le reste, celles que nous ont conservées les basiliques et les églises italiennes.
C’est à ces monuments que nous devons la conrvation et le perfectionnement de cet art précieux, et la comparaison, toujours subsistante, des divers styles depuis les sixième et septième siècles, alors
qu’il fut appliqué à l’ornementation des édifices
religieux. La haine que la primitive Eglise conçut contre les peintures et la sculpture, dont le paganisme décorait ses temples, ne lui permit pas de les employer à la splendeur des sanctuaires , et de là vint, pendant une assez longue période, la nudité de ces monuments; mais une fois le triomphe du christianisme assuré, lorsque le temps eût mis un terme à la proscription des arts d’imitation, la mosaïque fut un des premiers que le clergé adopta, et les inventaires des basiliques de cette époque prouvent que non-seulement elle couvrit les murailles, mais qu’on l'appliqua aussi aux reliquaires, aux meubles et même aux mitres et aux crosses des évêques. Une sage politique présidait à ces embellissements, qui plaisaient au peuple et attiraient surtout les habitants des campagnes, sectateurs encore, en beaucoup de provinces, des fausses divinités champêtres. Dès le cinquième siècle, le pape Sixte III fit représenter, aux voûtes de Saint-André, la nativité du Christ, pour l’opposer au nestorianisme que le conciled’Éphèse avait condamné en 43i (i). Ainsi que la peinture, la mosaïque devint donc d’un usage général en Grèce et en Italie,
(t) Nestorius, patriarche de Constantinople, soutenait que l’on ne devait point appeler la Vierge mère de Dieu, attendu que, selon lui, il y avait deux natures distinctes et deux personnes en lésus-Christ, et qu’ainsi Marie ne pouvait être nommée que mère du Christ; il anéantissait, par cette distinction, le mystère de l’in-
depuis le cinquième siècle jusqu’au huitième, et le poète Prudentius décrit avec enthousiasme l’éclat dont elle brillait à la lueur des lampes , pendant les nocturnes cérémonies religieuses. Cependant la prospérité de cet art fut interrompue en Grèce et dans l’empire d’Orient par les fureurs destructives des iconoclastes (t) et de Le'on l’Isaurien , monté sur le trône en 717. L’Italie méridionale , en partie encore sous la domination de ce soldat couronné, de ce fils d’un cordonnier, souffrit moins que la Grèce de sa barbarie. L’action tyrannique s’affaiblissait en s’éloignant du centre, et la mosaïque se réfugia surtout à Rome, à Ravenne, à Pise, à Florence, où le temps a épargné des ouvrages dont la durée dépasse onze cents années ; ils sont précieux, sinon par le talent des auteurs, du moins par la matière qui les compose et les cubes dorés entourant leurs personnages. Ce furent principalement des artistes grecs, fuyant la persécution, qui entretinrent le goût de ce genre d’ornementation et le perpétuèrent en formant des élèves.
Il était donc naturel que le style byzantin s’éta-
carnation , consistant en l'union des deux natures divine et humaine dans la personne du Verbe, d’où résulte l’Homme Dieu. H niait donc l’uniou byposialique, et n’en admettait qu’une morale entre le Verbe et l’humanité.
(1) Iconoclastes. Briseurs d’images.
blit avec eux ; style, comme on l’a déjà fait observer dans les autres volumes, raide, imitant peu la nature, astreint à des types, à des traditions dont on n’osait s’écarter, produisant par conséquent des œuvres peu variées, et , sans vouloir faire ici une assimilation complète, soumis à des formes, à des attributs constants, ainsi que la sculpture indienne lorsqu’elle représente ses divinités. Dans la mosaïque d’origine ou d’imitation byzantine, Jésus- Christ est toujours beaucoup plus grand que les autres figures, assis sur un trône et entouré d’anges ailés. La Vierge, les prophètes, les apôtres, les quatre évangélistes, les saints y sont désignés à la vénération des fidèles par des symboles caractéristiques, et même par l’immuable couleur des vêtements. Jamais on ne voyait le Christ attaché à sa croix; on craignait probablement de le montrer ainsi aux yeux des barbares et de peuples encore chancelants dans leur foi, qui regardaient ce supplice comme infamant et réservé aux esclaves; mais le Fils de Dieu leur apparaissait toujours couvert de somptueux habits et la tête entourée d’une éclatante auréole. Là où l’on trouvait un peu de variété, c’était aux portraits des papes, des évêques, des empereurs, que l’on plaçait quelquefois au bas de ces pieuses compositions, ou à part dans les basiliques, et qui nous ont conservé les divers changements de costumes. Longtemps l’ha-
billement du souverain et des dignitaires impériaux fut presque pareil à celui de nos prêtres , lorsqu’ils officient ; on y reconnaît la chasuble, l’étole, et même le manipule dont l’antique usage est incertain. Les uns prétendent que c’était un mouchoir suspendu au bras, et les autres veulent que ce fût, comme sa forme semble l’indiquer, une espèce d’escarcelle, de grande bourse renfermant l’argent, de petit meuble, et destiné au même usage que le sac appelé ridicule , dont les dames se sont longtemps servi.
Les rapides successions de dynasties, les révolutions, les attaques des Sarrasins, le pillage des monastères et des églises suspendirent les progrès de l’art en Italie pendant deux siècles, et c’est à peine si l’on y trouve quelques mosaïques datant du neuvième et du dixième ; mais, dès le commencement du onzième, de 1010 à J020, on le voit prendre une nouvelle vie, et c’est encore aux Byzantins appelés à Venise, c’est au doge Orso Particiaco que l’on doit attribuer l’impulsion qu’il reçut par les immenses travaux exécutés à Santo- Marco; toutefois ils étaient plus riches en matériaux précieux que remarquables par l’exécution et la pureté du dessin ; on y prodigua les cubes d’email, où l’or est fixé au moyen du feu, et aux émaux furent mêlées des pierres naturellement colorées, lorsque leurs teintes pouvaient servir à re-
présenter des draperies. Cependant tout ce qui concernait les ressources matérielles de l’art fit, à partir de cette époque, de sensibles progrès, et le Florentin Andrea Tafi (1) apprit du Grec Apollonius à donner aux émaux les couleurs requises pour imiter la nature, et le surpassa même dans une science exigeant des connaissances chimiques ou du moins une longue pratique à défaut de théorie. I)e Venise, où il travailla pendant plusieurs années sous la direction de son maître, Tafi revint à Florence enrichir sa patrie de ses découvertes, au même temps où Cimabué faisait sortir la peinture de la barbarie et commençait la célèbre école llorentine, qui devait compter tant d’illustres artistes. Dès lors, la mosaïque s’y perfectionna rapidement, et Florence fut la noble émule de la reine des mers; mais au commencement du quatorzième siècle, Home acquit la prédominance, grâce au Giotto et à Cavallini; et, par leurs compositions, on peut juger a quel point ils portèrent la mosaïque ; car alors elle ne se bornait pas , comme aujourd’hui, à copier des chefs-d’œuvre, et produisait des originaux.
Dès lors, jusqu’au seizième et même au dix-
(1) Mort en 1294, à quatre-vingt-un ans. On place au nombre des élèves de Tafi : Baldino , Gherardo , Gaddo Gaddi et Vicinio di Pisa.
septième siècles, une succession non-interrompue d’habiles artistes peupla Home d’ouvrages unissant l’éclat de la fresque à la solidité de l’émail, et leurs traditions se concentrèrent presque unique-r ment dans la capitale du monde chrétien- Ce fut sous le pontificat de Benoît XII, vers i33o, que Giolto, aidé du Siennois Memmi et du Florentin Pietro Cavallini , exécuta la célèbre mosaïque de la barque de Saint-Pierre, agitée sur les eaux. Toutefois Ghirlandajo , à la fin du quinzième siècle, accomplit à Florence un travail qui jouit encore d’une juste renommée. On approchait alors du temps où le dessin se perfectionnait, oq les contours acquirent plus de souplesse , et les émaux mieux fabriqués permirent un coloris plu§ vrai. Alors aussi on s’appliquait à prévenir I? ruine des anciens ouvrages, à les réparer, et oq eut la sagesse de se conformer au style des périodes qui les virent naître; et c’est à ce respect, à ce soin religieux, qqe nous devons aujourd’hui la possibilité de juger, avec connaissance de cause, par quelles phases diverses l'art a passé. Deux classes de mosaïstes, si on peut les appeler ainsi, parurent alors; ceux qui s’adonnaient à de nouvelles compositions et ceux qui se bornèrent à restaurer les travaux du moyen-àge. Parmi les coinr positeurs habiles, on compte surtout Biancbi., Paolo Rossetti di Bologna, Alessandro et Fran-
cescoScalza, Ferdinando Sennei el Giovanni Fratini. Dans la seconde classe se placèrent successivement, jusqu’à nos jours, Thomas Brandus, Gabriele Mercanli, Fiiippo Cocchi, Adamo, Nicola Brocchi et Pielro Deode.
Au seizième siècle, Part se réveillait à Venise, et Vincenzo Valerio, Marco Luciano, Ricci, Francesco Zuccari et Cajetano surpassèrent leurs devanciers par une plus grande correction de dessin et l’assemblage plus parfait des émaux; mais ils furent plutôt copistes qu’inventeurs, et travaillèrent le plus souvent d’après les cartons coloriés des habiles peintres vénitiens, et surtout de Tiziano. Rome conservait la suprématie. C’est alors que le cardinal Bernardino Carvajal fit refaire sur les originaux les fameuses mosaïques de Santa- Crocce di Gerusalemme. Jules 11 protégea ce genre de peinture, que l’on doit appeler ainsi, faute d’un mot technique qui lui soit mieux approprié. Grégoire XIII employa les talents de Marcello Provenzale, qui travailla, soit d’invention, soit d’après les dessins de Muziano. Le même artiste fut chargé par Clément VIII de la décoration du dôme de Santo-Pietro in Vaticano; immense entreprise exigeant le concours de nombreux collaborateurs, dont les principaux furent Angelo Sabbatino, Vitali di Massa, Lamberti di Cortona, Cataneo et Cinthio Bernacori; en même temps,
Giovanni Battista Calendra exécutait la vaste mosaïque représentant Saint-Pierre, et que l’on voit au dessus de la Porte-Sainte.
Après ces grands travaux accomplis à la première basilique du monde, on cessa de s’occuper de nouvelles compositions en mosaïque, et l’on se borna à copier les chefs-d’œuvre capitaux des grands maîtres. Heureuse stérilité d’invention qui nous conserve exactement et à jamais les toiles immortelles de Rafaele, des Carracci, du Domenicho,que bientôt l’humidité des églises romaines aurait anéanties.
Cette admirable fidélité de la mosaïque moderne à reproduire le dessin et le coloris des tableaux est due au perfectionnement de l’émail, à la multiplicité des teintes que l’on obtient, et leurs nuances s’y modifient et s’y dégradent comme sur la palette du peintre. Jusqu’alors on n’avait pu parvenir à fabriquer une belle couleur rouge pourpre, si nécessaire pour les draperies; Alessio Mathioli en fit la découverte; mais l’auteur de ce Voyage ignore si ce fut au moyen du cuivre, ainsi que le pratiquaient les Égyptiens, ou du nitro-muriate d’or, car on en fait encore un secret que l’analyse pourrait cependant révéler.
Nous ne reviendrons pas ici sur la manière d’exécuter les mosaïques modernes, exigeant une telle précision de contours, que les cubes ne suffi-
sent plus et que les émaux doivent prendre des formes variées ; le procédé employé à les tailler a été décrit au chapitre des manufactures du troisième volume, et le lecteur peut y recourir. Certainement la mosaïque est parvenue au plus haut point de perfection, puisqu’elle copie avec une rigoureuse exactitude les chefs-d’œuvre des plus illustres artistes, puisqu’elle imite à s’y méprendre l'éclat et les teintes les plus délicates de la peinture à l’huile, et qu’il faut presque la toucher pour que l’illusion se dissipe; mais alors en perdant son caractère primitif, ce je ne sais quoi de monumental qu’elle possédait jadis, ne perd-elle pas aussi ce qui la distinguait et devait la distinguer de la peinture? En effet, placée entre les œuvres du pinceau et celles de la sculpture, elle était la fidèle compagne de l’architecture et s’unissait admirablement à l’ornementation des vieilles basiliques. Sans doute les mosaïques byzantines et du moyen-âge ont de la raideur ; leur coloris en est défectueux, le travail souvent grossier, et cependant, appliquées aux demi-coupoles des hémicycles, elles charment les regards tant elles portent l'empreinte du siècle qui les vit naître, tant leurs fonds dorés, leur style sévère, leurs figures soumises à des types traditionnels s’accordent avec les constructions qu’elles décorent. Ces observations ne se rapportent qu’aux nouvelles mosaïques que
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l'on appliquerait aux parois des églises comme ornement architectonique; car, pour la reproducdes tableaux que le temps menace de détruire, qui pourrait la blâmer?
11 ne nous reste plus, pour terminer ce chapitre, qu’à nous occuper des placages servant à décorer ces précieuses tables, ces magnifiques consoles dont les grands-ducs de Toscane font présent aux têtes couronnées. Semblable à toutes les inventions humaines, celle-ci n’atteignit pas la perfection dès sa naissance ; d’abord on commença par employer seulement trois sortes de marbres, le blanc, le gris et le noir, pour représenter des arabesques ou des figures; ils suffisaient à exprimer les clairs, les demi-teintes et les ombres, et l’on pratiquait aux jonctions de différentes pièces de rapport des hachures profondes remplies comme pour les nielles d’un mastic de tons plus ou moins obscurs, et servant à lier entre elles les trois couleurs sans brusques transitions ; et tel est à Sienna, le magnifique pavé de la cathédrale, commencé par Duccio, que Beccafumi termina, et représentant divers sujets tirés de la Bible. Quant à l’exécution, elle était simple et facile; après avoir rapproché les divers morceaux de marbre taillés à l’avance, on les incrustait dans un ciment ; là, le pinceau figurait alors les hachures que le graveur devait creuser profondément, et dans lesquelles
on introduisait ensuite !a composition précitée et rendue liquide par la chaleur ; sans doute il y entrait du bitume; lorsqu’elle était refroidie, un grès lentement promené sur l’ouvrage en ôtait toutes les aspérités et lui permettait de recevoir le poli.
Mais bientôt on ne se borna plus aux placages monochromes, aux simples dégradations de teintes, depuis le blanc jusqu’au noir. En t56t, le grandduc de Toscane , Côme de Médicis , ayant découvert, dans les montagnes de Pietra-Santa, des marbres de toutes nuances, l’art reçut une notable extension et put donner à une foule d'objets leurs couleurs naturelles. On alla même plus loin, et aux marbres indigènes on joignit les exotiques ; l’albâtre, l’agate, le grenat, l’émeraude, la topaze, le jaspe, le lapis— lazulî, la malachite, la nacre, le corail, concoururent à la composition de ces tableaux , car leur admirable exécution permet de les appeler ainsi. Ces pierres précieuses sont, comme la mosaïque, appliquées sur un fond planeet enduit de mastic. La différence dans le travail provient seulement de la forme et de la qualité des matériaux toujours colorés par la nature et façonnés en lames au lieu d’être cubiques ou parallélépipèdes. L’émail est proscrit de ce genre de fabrication qui brille autant par la beauté de l’ouvrage que par la richesse de la matière; et, en effet , à
mesure que les procédés manuels se sont perfectionnés, on a pu multiplier les imitations, et aujourd’hui les paysages, les monuments, l’éclat des fleurs, le splendide plumage des oiseaux des tropiques , le chatoyant reflet des perles sont reproduits avec une étonnante fidélité; mais c’est au prix d’un temps excessivement long et d’une dépense énorme, lorsqu’on veut exécuter un chefd’œuvre, un cadeau royal. Il est des agates, des jaspes exigeant plusieurs semaines pour être sciés, polis, amenés aux contours qu’on doit leur donner, et souvent un fruit, une fleur, l’aile d’un papillon demandent un nombre considérable de pareilles operations. L’architecture offre encore plus de difficultés, puisqu’il faut, pour les lignes parallèles de clairs, de demi-teintes et d’ombre, tailler ces pierres dures en minces filets. Tant de maind’œuvre explique comment quelques-unes de ces tables ont pu coûter 5o et 60,000 fr. On assure aussi, mais nous en laissons la responsabilité à ceux qui l’affirment, que la confection de cette espèce de mosaïque est si pénible, et qu’elle nécessite une si laborieuse attention, que la santé des ouvriers s’altère promptement , et qu’au bout d’un petit nombre d’années, ils doivent renoncer «à cette industrie, quel que soit le salaire élevé qu’ils en retirent.