DEUXIÈME ÉPOQUE
Si l’on n’avait égard qu’aux lieux de la naissance, Antonio Allegri, surnommé Correggio, de la ville où il reçut le jour, devrait être placé parmi les artistes modénois ; mais c’est à Parme qu’il fixa sou séjour , y accomplit ses plus importants , ses im-
mortels travaux, et l’on est forcé de le proclamer chef de l’école parmesane, sur laquelle il sut acquérir une immense influence , en la peuplant de ses nombreux élèves, formés soit par ses leçons directes, soit par les copies et la contemplation de ses admirables ouvrages.
Commençons par dire que l’on a fait beaucoup de contes sur l’abjection de sa famille, sur la prétendue misère où il vécut et les injustices de ses contemporains à son égard. Tout cela est bon pour émouvoir le lecteur, pour composer des phrases sonores contre l’ingratitude de l’espèce humaine et faire un larmoyant chapitre de roman ; mais tout cela est complètement faux, et des pièces authentiques, encore existantes, le prouvent . Correggio sortait de parents considérés , jouissant d’une honorable aisance, et il dut recevoir une éducation libérale propre à développer scs heureuses facultés. La grâce de ses compositions , les sujets qu’il a traités, l’abondance et l'élévation de ses idées démontrent victorieusement qu’il en avait profité. Le mépris, le continuel embarras de subvenir aux besoins de ses enfants ne lui eussent point permis d’acquérir l’érudition historique et mythologique dont il a donné tant de preuves et cette profonde science des raccourcis qui, sans doute, exigea de longues et coûteuses études. Ses chefs-d’œuvre ne furent pas, non plus, aussi mal payés qu’on l’a
mille fois affirmé, puisqu’ils lui permirent (Tacheter des propriétés, dont les contrats ont échappé aux ravages du temps. Ainsi, pour ses peintures de la coupole de Santo-Giovanni, il reçut 472 sequins de Venise, et pour celles de la cathédrale 35o. D’après ses quittances données aux fabriques de ces deux églises, ces deux sommes réunies représentaient nominalement 9,864 francs de notre monnaie actuelle ; mais si Ton admet, ce qui est effectivement la proportion, que le numéraire avait alors, vu sa rareté, une valeur huit fois plus considérable, c’est-à-dire qu’on pouvait en obtenir huit fois plus d’objets nécessaires à la vie ou servant au luxe et au plaisir, ces 9,864 fr. équivalaient à 78,912 de notre époque. Sa Fameuse Nuit fut payée 3, 840 fr., et sur le prix de son Saint- Jérôme il lui resta , après six mois de travail , 4, 5i2 fr. d’économies. Il est probable que ses autres ouvrages furent payés à proportion. Ainsi tombent, devant les faits, les lamentables exagérations de Vasari et de ceux qui ont répété ses récits. On vient de voir qu’on soldait Correggio en monnaies d’or. Un payement en lourdes pièces de cuivre , qu’il aurait, dit-on, transportées l’espace de douze milles, pendant les chaleurs de la canicule, ne fut donc point la cause de sa mort, à l’àge de l\0 ans, comme l’affirme également le même historien. Ajoutons que la preuve de l'aisance dont jouissait
ce grand peintre est le soin extrême qu’il accordait au matériel de ses tableaux, tous exécutés sur cuivre ou sur panneaux, avec profusion des couleurs les plus précieuses , les plus chères, telles que les belles laques et l’outremer. Contre l’opinion commune, il fut aussi bien accueilli desgrandsseigneurs, apprécié par ses compatriotes, comme il devait l’être, et lorsqu’on le voit chargé de si importants travaux , et choisi de préférence pour exécuter les peintures d’immenses coupoles, à coup sûr, il possédait une haute réputation.
Né en i494i mort en i534, Antonio Correggio reçut les premières leçons de son art de peintres d’un talent secondaire, tels que son oncle Lorenzo Allegri et Mantegna, non* le célèbre Andrea, mais Francesco son fils. Ce serait, dit-on, de lui qu’Antonio apprit les premiers éléments de la perspective verticale et des raccourcis qu’il perfectionna par la suite, et employa si habilement ; mais ses heureuses dispositions, cet instinct que la nature accorde aux hommes privilégiés lui firent bientôt dépasser ses maîtres, se créer un style appartenant à lui seul, plus large, plus élégant, et répudier entièrement la maigreur de dessin et d’exécution dont ses prédécesseurs furent plus ou moins entachés. Dès l’àge de vingt ans, il avait opéré cette révolution dans l’école parmesane et aboli toutes traces de la sécheresse du quinzième siècle.
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Ce que faisait an même temps à Rome Rafaele , également à peine sorti de l’adolescence, Correggio l’accomplissait à Panne ; il réformait l'ancienne école et probablement sans avoir jamais vu son rival de gloire et ses oeuvres principales, car il s’élève des doutes les mieux fondés sur son prétendu séjour dans la capilale du monde chrétien: d’ailleurs tous deux, en marchant vers la perfection, suivaient une route différente, et Antonio n’eût point appris du peintre d’Urbino ce qui constitue son talent inimitable, ce coloris qui, sans sortir de l’élégante et noble imitation de la nature, semble répandre sur la toile les nuances de l’iris et l’élève ainsi au beau idéal par la magie de ses tons; Rafaele ne lui aurait point révélé celte savante distribution du clair-obscur, des ombres, de la lumière et des reflets, unissant entre eux toutes les figures, toutes les parties du tableau; celte grâce peut être quelquefois incorrecte et pourtant toujours divine ; cette facilité à multiplier dans les plafonds Igs plus hardis raccourcis, à donner à ses saints, à ses anges un corps aérien montant au ciel sans effort, à répandre enfin sur les têtes d'adolescent et d’enfant un air si radieux , un sourire si plein de bonheur qu’il semble que le paradis lui ait fourni ses modèles (i). Qu’importe donc qu’il eût étudié
(t) Elles faisaient l’admiration et l’ubjet des études des Caracci.
ou non les œuvres de Rafaele, puisqu’il n’existe aucune ressemblance dans leurs manières.
C’est surtout dans les grandes machines, dans les fresques des coupoles, genre exigeant la franchise, la promptitude d’exécution, et qui ne peut employer qu’un nombre très-restreint de couleurs, la chaux des murailles altérant toutes les autres, que brillent au suprême de gréces qualités, partage exclusif du Correggio, de l’aveu des plus habiles maîtres, ses successeurs; les Caracci, Tiziano le proclamèrent hautement. Aux dômes de Sauto- Giovnnni et de la cathédrale de Parme, on est ébloui, confondu d’étonnement du prodigieux éclat répandu avec tant de vérité et une si puissante intelligence sur cette foule d’anges, de bienheureux groupés dans un ordre admirable et concourant tous à l’ascension du Christ, au triomphe de la Vierge. On ne peut concevoir comment furent produits ces effets de lumière si divers et parlant néanmoins du même foyer. L’étonnement augmente encore, s’il est possible, lorsqu’on apprend qu’Antonio acheva les peintures de Santo- Giovanni à l’Age de 26 ans. I! fut aussi le premier qui fit entrer dans ses compositions le choix des étoffes et les varia, selon les effets qu’il voulait obtenir ; tantôt vigoureuses, tantôt légères de formes et de teintes, elles servent heureusement à 1 harmonie générale. Quant à ses tableaux à l'huile,
pour produire cette espèce d’émail irisé, si l’on peut s'exprimer ainsi, qui, sans nuire «à la vérité de son coloris, lui donne tant de charmes, certainement il posséda quelque secret, ou qu’il garda pour lui seul, ou dont le souvenir s’est perdu. Il est probable qu’il mêlait à ses couleurs une dissolution résineuse épaisse et se durcissant promptement ; peut-être sa base était-elle la gomme copalle, dont les Flamands se sont servis quelquefois et qui prête à la peinture une vivacité de tons, un coupd’œil particulier. Au reste, il attachait une grande importance à la préparation de ses toiles, à l’absorption des huiles, à la pureté des couleurs qu’il soumettait à des lavages répétés , et c’est à ces soins, trop souvent négligés, qu’il faut attribuer et la conservation et la constante fraîcheur de ses œuvres; on prétend aussi que Correggio les exposait à l’ardeur du soleil , ou les réchauffait au moyen du feu pour que leur empâtement se répandit également sur toute la surface et semblât fondu plutôt que posé avec le pinceau. Si le fait est vrai, il aurait employé un procédé semblable à celui de l’encaustique où l’on parfond la cire, et ce serait ce qui a toujours rendu impossible l’exacte copie de ses ouvrages.
Après le Correggio parurent d’autres artistes, doués d’éminentes qualités, mais pourtant placés à un grand intervalle du maitre par excellence. Le
premier que nous devons citer fut son fils, Pomponio Allegri , qui se distingua moins par ses compositions que par la beauté de ses tètes, la pantomime juste et spirituelle des figures et sa couleur vraie et animée. Giovanni Giarola peignit principalement à fresque et travailla surtout à Reggio, où les preuves de son talent existent encore. Quoiqu’on puisse lui reprocher d’avoir quelquefois négligé la pureté des contours, il montra cependant une réelle habileté. Antonio Bernieri, d’une famille noble et entraîné par son goût pour les arts, ne fit point de tableaux d'une grande dimension, mais se plaça au rang des célèbres miniaturistes.
Francesco Maria Rondani fut certainement élève du Correggio. ou du moins il parvint à l’imiter, autant qu’il se pouvait, en aidant à ses immenses travaux du dôme et de l’église de Santo-Giovanni. Quelques-unes de ses peintures pourraient même être attribuées à son maître, en les considérant comme des ouvrages un peu négligés ; entre autres, une Vierge à Santa-Maria- Maddalena, et saint Jérôme et saint Augustin chez les Erémitains, peintures qu’on range parmi les chefs-d’œuvre de l’école parmesane. Michelangiola était, par sa famille, originaire de Parma et vint s’y fixer; ainsi il doit être compté au nombre des peintres de cette vil’e. Ses formes sont grandioses,
ECOLES DK PEINTURE
ses lèles belles, habilement étudiées, et à son coloris d’une finesse, d’une clarté remarquables, on voit qu’il se souvint toujours des exemples duCorreggio. Ses tableaux sont précieusement conservés dans les collections italiennes.
Bernardo Gatti, surnommé Sojaro, de la profession de son père (i), est un des élèves les plus certains, les plus habiles du Correggio et laissa de nombreuses marques de sa capacité à Parme , Plaisance et Crémone. Il sut imiter son maître sans le copier et se donner ainsi un caractère original. Personne n’a mieux que lui approché d’Anlonio par la délicatesse, l’innocence, la candeur, la beauté qu'il prêtait aux femmes et aux enfants. Ses fonds sont clairs et sa couleur a une suavité qui ne nuit point au relief, au modelé dont il s’occupa toujours avec un soin scrupuleux. On peut se convaincre que cet éloge n’est point exagéré en voyant, à Parme, la coupole délia Steccata et surtout la figure de la Vierge, une des plus nobles productions de l’art qui existent. Ses ouvrages sont rares en Italie, inconnus en Frauce, et abondent seulement en Espagne, où presque tous ses tableaux de chevalet furent transportés.
Les deux Mazzuoli furent aussi, à un degré éminent, l’honneur de l’école parmesane ; Fran-
(t) Sojaro. Ouvrier en soie.
ceseo surnommé Parmigianino (le Parmésan) l’emporte cependant sur son cousin Girolamo, et son nom est européen. On ignore s’il reçut des leçons du Correggio; mais ce qui est certain, c’est qu’il montra les plus précoces dispositions et peignit, à l’âge de quatorze ans, un Baptême du Christ, où la maturité du talent apparaît déjà; sans doute il étudia le Correggio, et l’on en connaît plusieurs pastiches (i) sortis de son pinceau; néanmoins se confiant en' son génie, il voulut être le premier dans un style qui lui appartînt et ne pas se borner au rôle toujours secondaire d’imitateur. Ce style est noble, élevé, plein de dignité, et la grâce est en même temps son caractère distinctif. Parmigianino ne prodigua pas les personnages dans ses compositions; mais il sut les grouper avec sagesse et leur faire occuper artistement les plus grands espaces. Cependant cette grâce qu’il recherchait et qu'il a trouvée n’est pas toujours exempte d’un peu d’afféterie, et c’est ce qui le place, sous ce rapport, un degré au dessous de Rafaele et du Correggio. Un désir excessif d’élégance le portait peut-être à préférer des formes trop allongées pour la taille, le col et les
(1) Pastiche. Mol emprunté de l’italien; il désigne un tableau où un peintre a imité la manière d’un autre , son goût, son coloris, ses formes favorites.
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doigts de ses figures de femmes, et il s’en excusait en disant que les anciens sculpteurs grecs et romains avaient adopté ces proportions pour rendre plus sveltes les figures habillées que grossissent trop les draperies. Son coloris doux, peu éclatant, pour ainsi dire voilé, est pourtant plein de charmes, et l’œil se repose avec un plaisir inexprimable sur un ensemble dont toutes les parties sont dans un parfait accord, et certainement le résultat nonseulement de l’instinct, mais aussi d'un habile calcul; car le Parmigianino réfléchissait longuement avant d’entreprendre un ouvrage, et ne saisissait sa palette qu’après avoir nettement conçu son œuvre dans sa pensée; néanmoins cette lenteur à la préparer n’enchaînait point sa prompte exécution qui se distingua toujours par une touche franche et résolue. A tout prendre, c’est un des plus beaux talents qu’ait produits l’Italie; ses tableaux de chevalet sont chèrement payés dans les ventes publiques, et leur rareté ajoute encore à leur prix. Cet artiste éminent fut aussi un habile graveur sur cuivre, et mourût à trente-sept ans, au même âge que Rafaele. Ainsi la mort saisit au milieu de leur noble carrière, et à quelques années d’intervalle, le peintre d’Urbino, Correggio et Parmigianino.
Le second des Mazzuoli aurait laissé un nom plus connu hors du Parmesan, si celui de son maître et son parent ne l'eût éclipsé; si même
quelques-unes de ses peintures n’eussent pas été attribuées à son cousin, quoique leur coloris soit plus vigoureux. Ce peintre, savant en perspective, lut harmonieux de lignes et de tons, vif et varié dans ses compositions à fresque ; mais sur la fin de sa vie il se négligea , pressé qu’il était par l’abondance de ses travaux, et au milieu de véritables beautés percent des défauts qu’il avait évités dans sa jeunesse; le dessin des nus est alors incorrect, les mouvements sont exagérés et la grâce va jusqu’à l’affectation. Au reste, il eut cela de commun avec beaucoup d’artistes célèbres, avec Guido lleni luimême, lorsque l’amour de l’argent ou d’une gloire mal entendue leur fit entreprendre plus d’ouvrages qu’ils n’en pouvaient heureusement accomplir; il ne faut donc juger Girolamo Maz/.uoli que sur ce qu’il a fait dans la première moitié de sa carrière.
Telle était la splendeur de cette école, lorsqu’en i545 Ludovico Farnese, fils légitime du pape Paul III (l), obtint la souveraineté de Parme et de Plaisance; elle se partageait encore entre l’imitation du Correggio et du Pannigianino; mais celui-ci, plus moderne, ayant pour lui l’attrait de la nouveauté, devint le modèle de prédilection des
(1) II était le fruit d’uu mariage contracté avant que son père, devenu veuf, entrât dans les ordres et fût promu au cardinalat.
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jeunes artistes. On vit successivement marcher à sa suite Jacopo Bertoja, qui s’applique surtout à traiter en petites proportions des sujets mythologiques longtemps recherchés par les amateurs ; Alessandro Mazzuolo, fils de Girolamo, et Pomponio Amideno, imitateur si habile qu’on attribua longtemps au maître des ouvrages de l’élève.
Pieranlonîo Bernabei suivit Correggio, et eut comme lui le goût et l'intelligence des vastes fresques; il le montra à la coupole délia Madona del Quartiere, où il fit briller le relief et la vigoureuse couleur d’une multitude d’anges et de saints peuplant les célestes demeures; et il est regardé comme un des meilleurs peintres lombards de cette période; il eut de plus le mérite d’assurer à ses œuvres une parfaite conservation. Il faut citer encore Aurelio Basili , Innocenzio Martini et GiulioMazzoni, formé par les leçons deDanieledi Volterra; aussi son style est différent et rappelle celui des Florentins. Ce fut un artiste d’un réel mérite, et les Évangélistes qu’il peignit à la cathédrale de Plaisance le prouve. Cependant il échoua lorsqu’il s’agit d’a ppliquer les règles de la perspective aux objets vus de bas en haut, et par conséquent dessina faiblement les raccourcis.