ROUTE DES FRONTIÈRES DU PIEMONT
duit évident des anciennes alluvions du fleuve , ainsi que des dépôts de l’Adriatique à une époque encore plus reculée. Aux magnifiques prairies, occupant la plus grande partie du sol et montrant que l’éducation des bestiaux est la principale industrie des agriculteurs , se mêlent les céréales, le maïs, la vigne compagne de l’orme et s’attachant à ses rameaux. Le peuplier, le saule croissent vigoureusement sur une terre humide et profonde, et servent de ceinture aux héritages. Les vieux mûriers sont plus rares ; les nouveaux commencent à se multiplier; et nous avons dît, aux chapitres des finances et de l’agriculture, quel impôt , condamné par les lois de l’économie politique, avait retardé leur propagation. C’est là, au milieu de ces riches campagnes, que l’on voit la belle race bovine qui sert à tous les charrois et dont l’exportation enrichit le Plaisantin.
Entre San-Donnino et Plaisance on traverse la Trebbia, large et rapide torrent, sur un point précédé et suivi de longues chaussées s’élevant audessus des champs et portant, de chaque côté, d’élégantes bornes espacées à quatre mètres ; liées entre elles , à leur sommet , par des barreaux de fer , elles garantissent les voitures de tout accident. C’est un beau et utile travail que sut accomplir un petit État, tandis qu’en France on néglige trop souvent de semblables précautions. En approchant dePlai-
PLAISANCE
sance, les petites cultures se multiplient, les routes sont plus fréquentées, et beaucoup d’équipages élégants attestent qu’une opulente noblesse habite la seconde capitale des trois duchés; c’est elle, en effet, qui a su conserver les plus grandes propriétés territoriales, et l’on verra, plus tard, que celle de Parme ne possède point de semblables fortunes.
PLAISANCE
Elevéede soixante-six mètres au-dessus du niveau de la mer, Plaisance est située à un demi-mille du Pô, et l’on ne conçoit pas pourquoi ses habitants se sont privés desavantagesque présentent toujours les rives d’un fleuve, à moins que, lors du premier établissement, ses bordsfussent tellement marécageux qu’il y eût nécessité de s’en éloigner; navigable depuis Pavie , quelques travaux d’art l’auraient rendu éminemment utile à la cité et permis de s’en approcher; mais une colonie naissante est faible et par son nombre et par ses moyens pécuniaires, et une fois son enceinte tracée elle n’abandonne pas
PLAISANCE
ses foyers paternels et l’œuvre des fondateurs : la circonférence s’étend , le centre reste immobile.
Tel qu’il est aujourd’hui, à la partie de son cours dont nous nous occupons , le Pô, descendant du mont Viso, un des sommets les plus hauts des Alpes occidentales , promène ses eaux vagabondes entre des rives trop éloignées l’une de l’autre, et, sujet à d’énormes inondations , causées par ses affluents le Tanaro, la Scrivia, la Trebbia et surtout le Tessino, exhausse sans cesse le fond de son lit en l’encombrant de ses dépôts ; souvent il menace de dangereuses inondations les belles cultures des basses plaines, et de puissantes digues, entretenues à grands frais , peuvent difficilement le contenir. Un pont de bateaux facilite les communications avec la Lombardie autrichienne ; construit en pierre, il aurait coûté des sommes immenses par la difficulté d’établir solidement ses piles sur un fond sans consistance.
Vue de loin et des prairies qui l’environnent , Plaisance se montre avec magnificence ; ses tours, ses dômes, de vastes monuments surmontant ses remparts lui donnent un noble aspect , quoique, faute de matériaux calcaires que lui refuse son terrain d’alluvion, elle soit toute construite en briques. L’intérieur répond, en plusieurs endroits, à l’idée qu’on s’en est faite avant d’y pénétrer ; si elle a quelques rues étroites, irrégulières et telles
PLAISANCE
qu'on les traçait aux quatorzième et quinzième siècles, d’autres sont larges, bien alignées et bordées de nombreux palais, dont les cours et les portiques commencent à rappeler ceux de l’Italie méridionale et sont une tradition encore vivante de l’habitation du sénateur romain. Cependant, comme à l’extérieur ces palais n’offrent, en général, aucune décoration , nous nous dispenserons de les décrire. C’est là que demeurent d’illustres et d’anciennes familles jalouses, dit-on, de l’accroissement de Parme et d’y voir résider le gouvernement ; car jadis Plaisance posséda cet avantage et le titre de capitale. Alors elle renfermait une population de 70,000 âmes, et se trouve maintenant réduite à 3o,ooo au plus, le recensement officiel de i83g n’ayant donné que le chiffre de 28,662. Aussi son enceinte, de forme oblongue, est-elle hors de proportion avec le nombre actuel de ses habitants, et plusieurs de ses voies publiques semblent désertes. Ce n’est qu’au milieu de la cité que se trouvent la vie et le mouvement. Les fortifications, les fossés, les ouvrages extérieurs qui l’entourent lui composent un circuit de 4 milles italiens et ’/î, soit 6,5oo mètres y compris la citadelle à 5 bastions dont la périphérie est de i,35o. La superficie totale contient 233 hectares sur lesquels reposent 4>ooo habitations et 57 églises.
Cette ville, la seconde du duché par sa popu-
PLAISANCE- 387
tk>n et sa richesse, est le chef-lieu d’un gouvernement composé de 45 communes, peuplé de 1 35,ooo domiciliés èt dont le revenu imposable est, cadastralement estimé, de 4,6og,664 fr* 5 mais on sait que ces sortes d’estimations sont toujours au-dessous de la valeur réelle, et celle-ci en fournit la preuve ; car cette somme, divisée par le nombre des habitants , ne représenterait annuellement, pour chacun, que 34 fr. 70 cent., et il est impossible qu’un territoire si fécond et si bien cultivé ne soit pas plus productif. Le commerce de la ville, borné à peu près aux productions de sa banlieue, consiste principalement dans la vente du froment, du maïs et de sa belle espèce bovine, qu’elle envoie en grande partie à Milan, et que les Lombards achètent aux deux marchés qui se tiennent, par semaine, et à la foire du 1 1 août, attirant un grand concours d’étrangers. Ses exportations en bœufs, veaux, génisses, montèrent en i844% 4,738 tètes; quantité considérable pour une si petite province, et à laquelle il faut ajouter ce que sa consommation et celle du Parmesan exigent. On peut donc estimer à 8 à g, 000, et même plus, le nombre des bestiaux vendus à ces marchés, et leur représentation en numéraire à 3 millions au moins; il en résulte un bénéfice, permanent que l’économie, vertu favorite des cultivateurs , sans cesse accumule et capitalise.
PLAISANCE
Après ces considérations sommaires sur la situation de la ville et sur sa décadence, entrons dans son intérieur et commençons sa description par celle de la place dei Cavalli. Vaste et d’une forme régulière, elle contient quatre principaux monuments ; le palais communal, celui du gouverneur et les deux statues équestres et colossales des ducs Ranuccio et Alexandre Farnèse, érigées en face l’une de l’autre , aux extrémités du parallélogramme formant l’aile de cette place ; elles datent, la première de- 1620, et la seconde de 1624, temps qui voyait décliner l’art de la statuaire , et l’on s’en aperçoit au style de ces ouvrages, dont l’auteur fut Francesco Mocchi, sculpteur et fondeur en bronze ; ils coûtèrent une somme immense, pour l’époque où ils furent achevés, et montant à 44i107 écus romains, soit 296,625 fr., valeur d’alors équivalant au moins à 800,000 fr. d’aujourd’hui ; et remarquons que le trésor de la commune fournit seul à celte dépense ; mais Plaisance, où résidait le souverain, était au maximum de sa population et de ses revenus. Ces statues sont exhaussées sur des piédestaux en marbre, ornés d’inscriptions et de bas-reliefs allégoriques pour Ranuccio, fautede grandesactions,et pour Alexandre, un des plus grands généraux de son siècle, représentant ses exploits militaires. Les chevaux ont du mouvement, quoique le type en soit lourd
PLAISANCE
et tel que l’exigeait autrefois la pesante armure défensive des chevaliers. La pose, le geste de ltanuccio ont assez de simplicité; mais l’action d’Alexandre est forcée de toutes manières, et l’écharpe qui l’entoure semble soulevée par la tempête. L’artiste a-t-il cru , dans son erreur , que cette exagération pouvait seule convenir à un général que distinguaient cependantson esprit réfléchi, sa froide valeur, comparable sous ce rapport à Turenne, et dont la tête fut plus occupée que le bras? Ce n’est pas ainsi que l’antiquité représenta Marc-Aurèle, vainqueur des Barbares, et dont la statue équestre décore aujourd’hui, à Rome, la cour du Capitole.
Sur l'un des grands côtés du parallélogramme, on voit le palais du gouvernement , commencé eu 1781, et qui succédait à celui édifié au quinzième siècle; on s’aperçoit à ses lignes simples et prolongées, plus qu’à la pureté de ses détails, que la vicieuse architecture qui régnait en Italie depuis Bernini et Borrortfini cherchait à rentrer dans la bonne voie et renonçait aux maigres profils, aux ornements contournés et aux ressauts multipliés. Un attique, portant des statues, couronne le faite, et un avant-corps, à trois étages, placé au milieu du bâtiment et orné de colonnes, se termine par un fronton demi-circulaire. Le comte Barattieri, astronome plaisantin, y traça un cadran solaire, et, de plus, établit au travers de
PLAISANCE
la place un gnomon méridien (1), répondant aux longitude et latitude de la ville, et pouvant remplacer le style du cadran, s’il venait à se déranger et à marquer des heures trompeuses (2).
Si ce palais représente l’architecture moderne, celui de la commune, situé en face, est la fidèle expression de l’esprit dur et guerrier de ces petites républiques italiennes, ayant toutes, au moyenâge, unacasa communale, siège de leur liberté et de leur défense. En effet celle-ci, fondée en 1281, à la demande d’Alberto Scotti, surnommé le riche, et d’autres négociants qui contribuèrent à la dépense, offre dans le choix et la qualité de ses matériaux tous les caractères de la force et de la solidité. Du sol s’élève un double rang de hauts et larges portiques-, à cinq arcades en ogives, que soutiennent de robustes piliers en pierres de taille habilement appareillées ; et c’était là qu’en temps de paix se réunissait il popolano, l’assemblée générale des habitants, poûr délibérer, et, pendant la
(1) Gnomon. On appelle ainsi tout instrument qui marque les heures par la direction de l’ombre qu’un corps solide porte sur un plan horizontal ou sur une surface perpendiculaire. Les cadrans solaires sont des gnomons.
(2) Le style gnomonique est une verge en fer, ordinairement terminée par une plaque circulaire percée à son centre d’un trou de même figure , pour laisser passer nettement les rayons du soleil.
PLAISANCE
guerre, les soldats citoyens, défenseurs de la cité; car alors tout homme valide maniait tour à tour l’épée et les instruments de sa profession, et voilà comment une seule commune pouvait mettre en campagne de si nombreuses armées. Au-dessus du portique, la construction est en briques rouges que le temps a noircies, et cinq arceaux surbaissés répondent aux ouvertures du rez-de -chaussée ; ils sont pleins en grande partie ; un simple renfoncement les indique, et chacun ne laisse pénétrer le jour que par trois petites fenêtres de style byzantin et que séparent des colonnettes. Au-dessus, un grand mur soutient une corniche à mâchicoulis que domine encore un altiqueà créneaux, et aux deux extrémités, sur l’aplomb du premier et du sixième pied droit, s'élancent deux tours carrées également crénelées ; entre elles, au milieu du bâtiment, est le beffroi où l’on voyait la cloche obligée appelant jadis les habitants aux assemblées ou donnant le signal des dangers et du combat. Toute cette partie supérieure de l’édifice est travaillé avec art, et les briques des arcs et de leurs pleins ont reçu diverses formes, probablement au moyen de moules ; elles portaient le nom de mattone f et le secret de leur fabrication et de cette espèce d’ouvrage est perdu maintenant ou du moins inusité. Ces hautes murailles sans ornements en relief, leur sombre couleur, l’austère simplicité des lignes im-
PLAISANCE
3tJ2
priment à l’énorme masse un aspect triste et noble à la fois, reportent la pensée aux vieilles, aux rudes mœurs républicaines, et, réveillant une foule de souvenirs, font naître un sentiment involontaire de respect pour cette grande relique d’un Age souvent glorieux et qui , par la constitution moderne de l’Europe, ne peut désormais se reproduire. L’intérieur ne présente aucune apparence de ce qu’il fut jadis, lorsque les élus du peuple, le conseil permanent degli anzianiy traitaient les affaires de la commune. En i56i, le duc Octavio Farnese en fit abattre la presque totalité pour la convertir en appartements destinés à y donner des fêles somptueuses, et peut-être il ne fut pas fâché d’effacer ainsi toutes traces, tout souvenir de liberté. Un de ses successeurs , Odoardo , les changea en salie de spectacle, lorsqu’il reçut, en 1646, la visite de François d’Este, duc de Modène. Actuellement, ce local est complètement abandonné, et les bureaux du podestat n’occupent que la moindre partie du palais.
La place appelée del Duomo (on a vu aux précédents volumes que c’est souvent le nom donné en Italie aux cathédrales) est entourée, d’un côté, par un portique à courtes colonnes, dont les chapiteaux indiquent le douzième ou le treizième siècle ; les deux autres sont modernes et à pilastres.
Fondée en 1122, la façade du temple commence
PLAISANCE
à révéler un style d’architecture appartenant surtout aux monuments religieux des duchés de Parme, de Modèue, de la principauté deLucqucs, et dont nous aurons fréquemment à entretenir le lecteur; il n’est ni byzantin, ni gallo-romain, ni gothique, mais un mélange de tous ces genres, et ne manque pas de noblesse et de grandeur mêlées à de l’originalité. La porte médiane, formant un arc en saillie, est ornée de deux colonnes posées, au lieu de piédestal, sur le dos de lions en marbre rouge, et ces rois des animaux rempliront la même fonction à l’entrée de presque toutes les principales églises que nous aurons à décrire dans ce tome cinquième. C’est un caractère architectonique et un symbole attachés à ces édifices dans la contrée que nous explorons, et que nous appellerons Lombarde-Èmilienne, pour la distinguer de la Lombardie située au-delà du Pô. Les portes latérales ont la même décoration ; mais les colonnes , plus sveltes et moins hautes, imposent leur poids à des ligures de fantaisie, moitié homme et moitié animal ; deux autres, séparant les trois portes, minces, d’une extrême longueur relativement à leur diamètre, et montant jusqu’au faîte, soutiennent un tympan sans corniche et percé d’ouvertures en arceaux à colonnettes.
A l’extérieur du monument, dans sa partie la plus élevée, règne autour des deux faces de pro-
longation et de l'abside , une suite de petites arches que supportent aussi des colonnettes et formant galerie. Mais au côté oriental, une figure humaine, ayant l’air de succomber sous le plus lourd lardeau, remplace un de ces légers soutiens ; la tradition assure qu’elle représente l’architecte et que, par cet emblème, il voulut transmettre à la postérité le souvenir des difficultés qu’il éprouva.
L’intérieur, d’un grandiose aspect, est à croix latine, et sa grande nef montre, des deux côtés et jusqu’à l’entrée du chœur, huit larges arcades que soutiennent d’énormes piliers ronds privés de chapiteaux; un simple bourrelet les termine à la naissance des courbes. Les cinq premiers sont de médiocre hauteur; mais les trois derniers s’allongent beaucoup pour atteindre la coupole. Tous les arcs, soit de cette nef, soit latéraux et jusqu’au fond du chœur, sont à plein cintre, et cependant la voûte, en ogive aiguë et d’une étonnante hardiesse, est entièrement gothique ; cette disparate surprend d’abord. Toutefois l’étonnement cesse lorsqu’on pense que l’art était alors incertain, au moment d’ane transition , et que le temps employé à parfaire une si vaste entreprise y apporta des changements. Sans doute plusieurs architectes se succédèrent, et l’on sait que rarement ces artistes adoptent les plans de leurs prédé-
PLAISANCE
cesseurs. Le dôme, de beaucoup postérieur au corps de l’église et datant du quatorzième siècle, est octogone et conserve sur ses parois des chefsd’œuvre du Guercino, des fresques représentant les sybilles et des prophètes. Nous avons souvent évalué le talent de cet artiste célèbre, et nous nous contenterons de dire que ces fresques ont gardé la fraîcheur de leurs teintes primitives; les couleurs de ce genre de peinture n’étant pas sujettes à noircir comme celles mêlées à l’huile (î).
Au-dessus des pendentifs et près de la naissance de la voûte , on voit une galerie à petits arcs ogivés et aussi à colonnettes; elle était destinée aux femmes séparées alors des hommes pendant le service divin. Le chœur est exhaussé de onze marches, et, comme la scène d’un théâtre, il domine le pavé des nefs. Cette disposition singulière , et propre aux pays que nous décrivons actuellement, se trouvera plusieurs fois reproduite. L’abside, ainsi que les croisillons, brillent d’un vif éclat ; l’or y est prodigué; mais en général l’ornementation moderne est de mauvais goût
(1) En absorbant l’oxigène atmosphérique, principe de sa dessiccation, l’huile se convertit en une espèce de résine et tend sans cesse à prendre un ton fauve obscur comme celui de la colophane. C’est ainsi que l’huile grasse devient siccative et prend une couleur presque noire, en enlevant à chaud l’oxigène à l’oxide de plomb appelé litharge.
PLAISANCE
et dérobe aux yeux l’œuvre des premiers architectes et le caractère artistique de leur époque. Il y a donc désaccord entre le style de cet abside, celui du chœur et celui des nefs. C’est un reproche à faire aux Italiens, qui trop souvent ont substitué le clinquant à la majestueuse simplicité de leurs anciens monuments religieux ; nous savons qu’il plait aux campagnards, au peuple ignorant ; mais les ministres des autels doivent combattre ce qui est répréhensible et non y céder, et non mignarder, si l’on peut s’exprimer ainsi, les temples du Seigneur.
Parmi les peintures couvrant les murs, il faut s’attacher principalement à la Circoncision, à l’Adoration des Mages, au Saint Joseph, de Franceschini, peintre à grandes compositions, et cependant, ce qui est rare pour ce genre de talent, sage dans ses inventions, bon dessinateur, habile en perspective et joignant à ces précieuses qualités un coloris éclatant et néanmoins plein de suavité et d’harmonie; au compartiment du maîtreautel de Procaccini, à son Assomption décorant le chœur, et surtout dans le sanctuaire aux Anges, de grandeur colossale, de Ludovico Carracci ; à l’Ave-Maria, à la Nativité de la Vierge, au Saint Martin du même artiste. Les chapelles contiennent aussi des tableaux remarquables : une Conception, par Cignani ; la Résurrection, le Saint
PLAISANCE
François, de Fiammingo ; Jésus et les disciples d’Emmaüsetune petite Madone, deBaltislaTagliasacchi, ouvrage plein de charme et de délicatesse; un Crucifix attribué faussement à Elisabetta Sirani , jeune Bolonaise, morte en i665, à l’âge de 26 ans, et qui a laissé une assez grande réputation, car on connaît la date de la pose du tableau dans l’église, et Elisabetta ne pouvait avoir alors que huit ans; mais cela n’empêche pas les ciceroni d’affirmer aux voyageurs che questa piltura e cl’una giovenetta zitella (1). Enfin, si l’on veut étudier d’où l’art est parti pour arriver au siècle de Léon X et de Raphaël , on doit examiner une fresque du treizième siècle , représentant la Vierge, l’Enfant- Jésus et plusieurs Saints, oeuvres de Bartolino, peintre né à Plaisance et que nous retrouverons au Baptistère de Parme.
Le Campanile, édifié en i333, n’offre rien de curieux si ce n’est la cage en fer , qu’il conserve encore, et que Louis-le-Maure , duc de Milan et seigneur de Plaisance, fit construire en i4g5.M. Valéry dit que les savants plaisantins ont beaucoup disserté à son sujet et n’ont pu se mettre d’accord ; en vérité ils se sont donné beaucoup de peine inutilement ; car on connaît en quelle année elle fut établie et sa destination ; elle devait servir à ren-
(1) Zitella. Jeune fille.
PLAISANCE
fermer des prisonniers d’état comme celle que notre Louis XI avait à son château de Loches ; mais il parait que la cage de Plaisance fut heureusement un vain épouvantail et ne reçut jamais de victimes.
Fondée en 1278, l’église de Santo,- Francesco changea plusieurs fois de vocable. Elle fut d’abord dédiée à la Vierge, ensuite à saint François et enfin à saint Napoléon ; mais le règne de celui-ci ne dura pas longtemps, et à la chute de l’empereur on s’empressa de réintégrer dans ses droits le précédent patron. La grande porte est digne d’examen par les marbres qui la décorent; jadis elle possédait d’anciennes sculptures en ronde bosse, appartenant aujourd’hui à des amateurs de la ville, et on ne sait par qui ni en quel temps elles furent enlevées. Dans sa simplicité, la façade a une véritable grandeur et doit attirer les regards.
L’intérieur est d’architecture gothique par la hardiesse, la légèreté de sa voûte en ogive , par la rose circulaire servant à l’éclairer et ses petites nefs se rejoignant derrière le choeur. Cependant les arcs de la grande sont évasés et ne répondent pas à 1 ensemble architectonique du monument. Les piliers du chœur, enveloppés de damas rouge, contrastent avec l’austère nudité de ce beau vaisseau du moyen-âge, et nous aurons plusieurs fois l’occasion de revenir sur cette mode, que nous
plaisance. 3gg
blâmons, de cacher sous des étoffes les colonnes ou les pieds-droits que l’on a besoin de voir, pour se rendre compte de la manière dont les parties supérieures d’un édifice sont soutenues. L’apparence de la solidité est toujours nécessaire .à ces grandes constructions, et c’est un des charmes qui doivent s'y attacher. Sous le rapport du bon goût, les chapelles des nefs latérales n’ont pas été heureusement modernisées.
Trotti Malosso, peintre crémonais du seizième siècle, a beaucoup travaillé pour cette église, et son principal ouvrage y représente la Conception. Artiste inconnu totalement en France, il posséda ce pendant au plus haut degré une variété inépuisable décompositions, la science des raccourcis, une couleur brillante, trop peut-être quelquefois, et en donnant à ses figures la vie et le mouvement, il sut imprimer aux têtes des femmes une grâce particulière , une fraîcheur digne des plus grands éloges. On voit qu’il étudia beaucoup le Correggio , ce roi des coloristes. Ajoutons aux œuvres de Malosso la Multiplication des pains de Marini ; une belle copie, d’après Tiziano, du Martyre de saint Laurent; un tableau contenant la Vierge , saint Pierre et saint Jean, qui, s’il n’est pas de Francesco Francia, provient certainement de son école et reproduit la manière de transition du maître, tenant le milieu entre celles du Pérugin et de Kaphaël ; une Adora-
PLAISANCE
4oo
tion des Mages, d’auteur ignoré, dont le coloris annonce l’origine vénitienne. Les chapelles possèdent encore des cadres d’ordre secondaire, mais qui ue sont pas sans mérite. Parmi les sculptures, nous ne citerons qu’une Descente de croix en terre cuite, ou plastique, située dans une espèce de grotte; bel ouvrage sans nom d’auteur et genre de statuaire né chez les Etrusques, transmis, par succession non interrompue, aux duchés de Parme et de Modène,et dont nous aurons beaucoup à nous occuper lorsque nous décrirons plus tard les chefs-d’œuvre du célèbre Bigarelli.
La fondation de Santo-Antonio, qui fut la primitive cathédrale , remonte au milieu du quatrième siècle; mais il ne reste rien de son ancienne forme. Reconstruite au neuvième et au dixième, son architecture présente seulement à l’intérieur et sur le prolongement de son flanc septentrional de remarquables singularités ; car sa façade est moderne.
A l’entrée du temple ne commence point immédiatement la principale nef; mais elle est précédée d’une espèce d'atrium ou vestibule ; puis quatre grosses colonnes, sans chapiteaux, portant des arcs à pleins cintres, circonscrivent un espace carré distinct de la nef, et n’empêchent point cependant la vue d’y pénétrer. A droite et à gauche, de semblables colonnes le séparent aussi des croisillons
PLAISANCE
qui, par une disposition anormale, sont placés à la naissance de l’église au lieu de l’être en avant du chœur. De chaque côté , quatre colonnes moins hautes, à chapiteaux énormes et barbarement corinthiens, forment une courte nef. Le chœur, trèsvaste , très-allongé et hors de proportion avec le reste du monument, a été surchargé de pilastres, de dorures , d’ornements de toutes espèces , accusant le plus mauvais goût de la fin du dix-septième siècle. Il est déplorable qu’on ait ainsi défiguré une ancienne et curieuse construction du moyenâge qui, dans l’intérêt de l’art, aurait servi de jalon pour suivre les diverses modifications que l’architecture religieuse éprouva, depuis celle dont la basilique romaine est le type jusqu’au temps actuel. Il en est de même des deux chapelles latérales, de la petite nef de droite, qui ne conservent aucune trace de leur premier état.
Si la principale façade n’offre rien qui mérite examen, par contre celle du croisillon, tournée vers le nord, appelle toute l’attention des archéologues par sa bizarrerie et la délicatesse de sa décoration. Commencée en i35o, elle se compose d’un arc ogivé de la plüs vaste dimension, que soutiennent de sveltes pieds-droits et deux contreforts surmontés chacun de courtes colonnes accouplées et portant elles-mêmes de petites tours à colonnettes ; le tout est terminé par deux pyramides couronnant
PLAISANCE
cette succession d’étages. Au retrait, en renfoncement, et jusqu’à la porte se dressent contre les parois d’étranges colonnes n’ayant entre elles aucune ressemblance ; les unes sont triangulaires , d’autres carrées, torses, ou cylindriques et ornées de feuillages. Au bout de l’arc, d’une grande profondeur, l’architecte donna aussi carrière à toutes ses fantaisies en élevant la porte du croisillon. Des piédestaux , à capricieuses figures , soutiennent de petites colonnes géminées portant des socles sur lesquels sont debout des personnages , espèces de cariatides. Au-dessus de cette porte, l’œil est offensé d’un moderne fronton , qui semble accabler de son poids l’œuvre bizarre, mais légère, que nous venons de décrire. Il fallait avoir perdu tout sentiment de l’art et des convenances pour vouloir y ajouter une prétendue décoration si disparate.
Jamais l’architecture religieuse et les produits du pinceau ne sont séparés en Italie. Ce temple possède donc plusieurs tableaux de prix : une Nativité , de Giulio Cesare Proccaccini ; un Saint Charles, de son frère Camillo; la Vie de saint Antoine de Plaisance, du Fiammingo; le Songe de saint Joseph , d’auteur inconnu , mais appartenant à une bonne école; Santo Opilio, de Bernardo Ferrari , qu’il ne faut pas confondre avec Gaudenzio , mais qui sut imiter le coloris riant et
PLAISANCE. 4<>3
animé de son homonyme; une autre Vie d’un autre saint Antoine , peinte sur bois , des premiers temps de la peinture italienne , empreinte du style grec du Bas-Empire , que l’on présume du douzième ou du treizième siècle, et seulement précieuse par sa date comme point de départ. Mais à la voûte brille l’œuvre capitale , le Père éternel au milieu des anges , la fresque de Gavesetti , artiste modénois, mort à la fleur de son âge; on y admire sa fécondité de composition , la grâce des figures, et la douceur et l’union parfaite des teintes.
Plusieurs églises ayant été supprimées à Plaisance , celle de Santo-Agostino est aujourd’hu privée du service divin et convertie en magasin militaire. On dit que son intérieur est un magnifique vaisseau , ce qui l’a fait, par erreur, attribuer au célèbre Vignola , architecte du seizième siècle. Nous n’avons pu y pénétrer. Contentonsnous donc de répéter ce qu’en dit la renommée. Il est à cinq nefs et à croix latine. Trente-quatre colonnes en granit, d’ordre dorique et'monolithes, servent de soutien à la voûte de la grande nef, et au milieu s’élève une vaste et majestueuse coupole portée sur quatre robustes pieds-droits. Quant à la façade, beaucoup plus moderne, puisqu’elle ne fut commencée qu’en 1786 et terminée en 1792, si elle n’est pas irréprochable en fait de
PLAISANCE
pureté architectonique, du moins son aspect a de la grandeur. En avant de deux arrière-corps, ornés de statues placées dans des niches, quatre colonnes ioniques, montées sur des piédestaux et séparant trois grands arcs, dont celui du milieu est beaucoup plus élevé, supportent la frise et le fronton que domine, à son sommet, une figure d’ange colossale.
Santo-Giovanni-in-Canale, appartenant aux dominicains, anciennement le siège de l’inquisition des états de Parme, et construit au commencement du treizième siècle, fut modifié et allongé pendant la première moitié du seizième. Son style primitif était le gothique , et l’on s’en aperçoit encore si l’on observe les arceaux et les supports effilés des combles, situés près du sanctuaire. Telle qu’elle est aujourd’hui , la nef majeure se compose de douze vastes arcades montées sur des piliers carrés. La voûte , trop peu élevée pour sa largeur, ne manque pas toutefois de hardiesse, vu sa grande portée. Les ornements du chœur et des chapelles, ajoutés longtemps après l’édification du temple, et portant le caractère des premières années du dix-huitième siècle , sont tout ce qu’on peut imaginer de plus contourné, de plus extravagant , et présentent le triste spectacle d'une complète dégradation de l’art.
Quelques belles peintures décorent pourtant
PLAISANCE
ce temple , si malheureusement déshonoré par le mauvais goût. Les principales sont le Saint Hyacinthe , de Malosso; une Circoncision , de Gervasio Galli, habile coloriste ; Saint Thaumaturge, par Sansone, peintre bolonais et savant dessinateur; plusieurs tableaux d’Éverhard le Flamand, surnommé Fiainminghino , mais élève de l'école vénitienne; le Nolite flere super me, de Landi, né à Plaisance, et mort en i83o, œuvre expressive où éclate la douleur des saintes femmes et la noble résignation du Rédempteur; la Présentation au Temple , de M. Camuccini , encore vivant , et proclamé le premier des artistes existants en Italie , ouvrage dont la couleur, quoique vraie et solide , est peu brillante , mais remarquable d'ailleurs par la correction du dessin , la beauté, la grandeur de la composition et la fidèle science des costumes. C’est «à Santo-Giovanni que repose l’homme de bien par excellence , le marquis Bernardo Mandelli. Longtemps son humble sépulture parut oubliée; mais enfin le souvenir de ses bienfaits a réveillé la reconnaissance des Parmesans, et l’habile sculpteur Finelli doit lui élever un monument funèbre en marbre de Carrare (1). Une cha-
(1) Possesseur d’une immense fortune, le marquis Mandelli l’employa entièrement en œuvres de bienfaisance pendant sa vie, et, par son testament, assura la perpétuité de scs fondations cha-
PLAISANCE
pelle renferme aussi les tombeaux de la famille des Scotti ; là sont ensevelis plusieurs ambitieux perturbateurs du repos public au moyen-âge , et surtout Alberto Scotto qui fut , au quatorzième siècle , le mortel ennemi et le tyran de ses concitoyens.
Le cloitre de cette église, faisant partie de la première construction , possède , dans son intérieur, un spacieux préau quadrilatère entouré d’un portique à colonnes oclangulaires en mattone , briques rouges ouvragées dont nous venons de parler en décrivant le palais communal. Sur les parois de ce portique on voit quelques débris de fresques peintes au quatorzième siècle. Malgré leur extrême délabrement , les amateurs doivent cependant les visiter, puisqu’elles peuveut servir encore à constater ce qu’était la peinture à cette époque. Autant que nous avons pu en juger, il nous a paru qu’elle commençait à répudier la raideur et les poncis traditionnels des Bysantins (i).
Edifiée en i522 par Isabella Farnese, la Maniables. Dans une année de cruelle disette, il assura la subsistance de plusieurs milliers d’indigents, en leur faisant distribuer gratis du blé et du maïs qu’il fit venir de l’étranger.
(1) Poncis. Dessin piqué sur lequel on passe un sachet rempli de charbon pilé; il sert à reproduire plusieurs copies du même sujet.
PLAISANCE
dona di Campagna , ainsi nommée quoique située dans l’enceinte de la ville , est un monument ducal où s’accomplissent les grandes cérémonies religieuses auxquelles prend part le gouvernement. Sa première forme était celle d’une croix grecque d’ordre dorique , à quatre branches parfaitement égales , et, vu sa beauté primitive, elle est attribuée au Bramante (1). Au milieu , au point d’intersection , s’élevait une grande et belle coupole; mais en 1791 ce plan noble et simple fut complètement altéré, pour y placer le chœur actuel, par l’allongement de vingt-cinq mètres de la branche du fond , qui se terminait où maintenant commencent les marches du nouveau sanctuaire. Toute l’harmonie des proportions fut détruite , et on ne saurait trop déplorer que l’académie de Parme, chargée de donner son avis sur cette fatale adjonction, ne l’ait pas repoussée. Il en résulte que la coupole n’est plus au centre de l’édifice , et qu’elle parait trop rapprochée de l’entrée en proportion de la longueur que l’on aperçoit au-delà des piliers qui la soutiennent. De cette prolongation que le bon goût réprouve, il résulta une perte irréparable, la destruction des belles fresques exécutées dans l’ancien chœur par
(1) C’est une erreur. Ce célèbre architecte mourut en 1514, avant la fondation de la Madona di Campagna.
PLAISANCE
Campi , le plus habile peintre peut-être de l’école créraonaise.
La façade, bien qu’ayant trop de ressauts, n’est pas néanmoins dépourvue d’élégance. Quant à l’intérieur, on y ajouta tant de bizarres décorations, les ornements y sont tellement prodigués, qu’on ne sait comment les décrire, et que la vue ne trouve aucune place pour se reposer ; de plus, tout ce qui présente une surface plane, tous les pieds-droits, tous les pilastres sont revêtus de damas cramoisi, de draperies, de festons en soie bleue, et contribuent à augmenter le papillotage. Cependant cette église mérite une longue visite de la part des amateurs; c’est une des plus riches en remarquables peintures.
Pour ne pas fatiguer le lecteur, nous allons seulement lui indiquer les plus importantes : Saint George, vainqueur du dragon, de Bernardo Gatti, connu aussi sous le nom du Sojaio (1), et qui passe pour son chef-d’œuvre. Elève du Correggio, Gatti fut un de ceux qui retinrent fidèlement les principes du grand maître ; Saint François en prière devant la Vierge, Saint Roch et Saint Sébastien, de CamilloProccaccino ; les fresques du sanctuaire, par Giuseppe Ghérardi ; celles de la chapelle de Sainte- Catherine, les Mages, l’Adoration des Bergers, la
(1) De l’état de son père, ouvrier en soie.
PLAISANCE
Fuite en Egypte, le Saint Augustin, du Pordenone, dignes de lui et faisant éclater au plus haut degré la force, la fraîcheur du coloris, apanage de l’école vénitienne, auxquels il sut ajouter un relief extra* ordinaire; la Mort de la Vierge, travail du quinzième siècle, où l’art tend à sc dépouiller de la vulgaire imitation et à chercher la beauté des formes ; on l’attribue à Mantegna ; dans les angles d’une lunette, l’Archange Gabriel et l’Annonciation de Boccaccino, le plus habile des peintres crémonais de la seconde époque, et dont on peut dire, avec Lanzi, qu’il fut le meilleur moderne parmi les anciens artistes, et le meilleur ancien parmi les modernes, car c’est à lui que commence la transition. Jahël et Sizara , que l’on croit sortis du pinceau de Parmigianino, mais qui provient certainement de son école ; Rachel abreuvant ses brebis, par Camillo Gavesetti; les Filles d’Israël allant à la rencontre de David vainqueur de Goliath, de Lodovico Crespi ; l’Ange apparaissant à sainte Anne et à son époux, une des plus belles productions du Guercino (1). Mais la coupole, par la
(1) Il reste un curieux témoin du prix que cet artiste mettait à 6es œuvres; c’est une lettre adressée, en 1630, à la fabrique de cette égl se, par laquelle il exige 100 ducats d’argent (673 fr.) pour chaque figure. La fabrique y consentit, mais réduisit à trois le nombre des personnages, eu choisissant pour sujet du tableau celte apparition. Guercino, en conséquence de son marché, reçut
grandeur et la beauté des peintures qui la décorent, l’emporte sur tous les ouvrages précédents. C’est là que Pordenone, toujours prêt à répandre ses brillantes couleurs sur de vastes panneaux, donna l’essor à sa hardiesse que réglait pourtant une profonde science. A la voûte de la lanterne, il plaça le Dieu créateur dans une gloire soutenue par des anges ; au-dessous, dans la frise circulaire, régnent des Chérubins groupés avec une variété, une grâce admirables ; plus bas encore, des Prophètes, des Sybilles opposent le noble contraste de leur sévère aspect aux joies ineffables des jeunes habitants du ciel. Aux pilastres divisant les fenêtres, on voit plusieurs Apôtres; cependant, par une inconvenance qu’il faut bien avouer et qui n'ôte rien au mérite intrinsèque de l’exécution, à tous ces emblèmes du christianisme, Pordenone mêla des bacchanales, des fables mythologiques, et, en vérité, on ne sait ce qui put le porter à cette alliance du sacré et du profane. Ici s’arrête ce qui appartient au grand artiste, dont la mort interrompit les travaux en i54o. Gatti, son successeur, peignit, sur plusieurs compartiments, la Vie de la Vierge et orna les piliers supportant cette cou-
2,016 fr. dont la valeur usuelle serait au moins quadruple aujourd’hui ; sa Fécondité dut lui rendre très-profitable son beau talent. La quittance qu’il donna aux fabriciens existe encore.
PLAISANCE
pôle des figures colossales des quatre Evangélistes. La continuation n’est pas indigne du célèbre prédécesseur; malheureusement l’humidité a dégradé plusieurs parties de ces chefs-d’œuvre, et vainement trois fois l’extérieur du dôme fut recouvert en plomb et en lames de cuivre. Parmi les objets d’art, on doit citer encore le magnifique pavé en marbre de diverses couleurs, terminé à la fin du seizième siècle.
D’abord couvent de religieuses, donné ensuite aux moines de Saint-Benoit, par la fameuse comtesse Mathilde ; plus tard converti en abbaye, qui céda cette possession à la congrégation de Padoue, et enfin devenu paroisse en 1810, Santo-Justo, dont l’origine remonte à l’an 874, dut sa fondation à Engelberge, femme de l’empereur Louis IL Il ne reste rien de sa primitive construction. Ses ruines exigèrent une complète réédification et de l’église et du cloître en 1499, époque où l’architecture italienne commençait à jeter un vif éclat, et déjà comptait parmi ses initiés Pollaïulo , Michel-Angelo, Peruzzi et Sammicheli. Aussi cette église à croix latine, à trois nefs, et possédant deux coupoles, est-elle la plus élégante, la plus régulière de Plaisance ; mais cette élégance même, ces exactes proportions, si conformes aux règles de l’art, ne donnent lieu à aucune des réflexions que font naître les formes capricieuses du moyen-âge.
JT**-
4*2 PLAISANCE
Avant d’entrer dans le temple, on passe par une cour, espèce de cloître entouré d’un portique à colonnes ioniques surmontées d’arceaux d’une merveilleuse légèreté. La façade, d’un siècle plus moderne que le corps du monument, est loin de répondre à sa beauté, et son auteur lit une faute capitale en mêlant confusément les ordres, en faisant soutenir l’attique par des cariatides , ornements que repousse la sévère architecture religieuse.
La première coupole est peinte par un artiste inconnu, et cependant le mérite de l’ouvrage aurait dû sauver son nom de l’oubli. Autour de la seconde, règne une galerie à colonnettes. La voûte de la grande nef est enrichie d’ornements se détachant sur un fond d'azur. Au devant de chacune des chapelles latérales, s’élève un petit dôme également à fond bleu d’outremer et décoré d’arabesques en or. La magnificence du grand autel est digne d’attention et par la variété des matières et parleur emploi. Les peintures que l’on doit le plus remarquer sont, dans lechoeur,leMassacredes Innocents, de Camillo Proccaccini, et à la quatrième chapelle, la Vierge, Saint Thomas, Saint Charles, Saint François, du même artiste; un autre Saint François de Francesco Romanelli, élève de Pietro da Cortana ; le Martyre de Santa Barbara, de Jacopo Palma, que le Titien instruisit des secrets
PLAISANCE
du coloris; une superbe copie, par Antonio Avanzini, de la Madona diSisto, inappréciable ouvrage de Raphaële, et que la fabrique vendit en 1754 a Frédéric-Auguste , électeur de Saxe , pour la somme de 12,000 sequins (i44»°00 fr.) » un Saint Jean-Baptiste, de Girolamo Mazzola ; la Vierge et Saint Paul, attribués à Lorenzo di Pietra, mort en 1482, et remarquable en ce qu’il annonce l’aurore de la grande peinture du seizième siècle ; dans l’ancienne salle, où se tenait l’école de philosophie, les fresques d’Alessandro Tiarini pour les figures, et du Fiamminghino pour le paysage. Ce temple enferme aussi plusieurs œuvres de sculpture; le tombeau de l’impératrice Engelberge, élevé seulement en 1617 par une tardive reconnaissance; le gigantesque mausolée de Marguerite d’Autriche, mariée à Octave Farnèse, est décoré de colossales figures dues au ciseau du Florentin Giacinto(i); les bustes de ces princesses sont estimés des connaisseurs; Dans le chœur, on admire les stalles en marqueterie d’une exquise délicatesse et représentant des palais, des monuments et divers emblèmes. Nous ignorons à quelle époque fut achevé ce bel ouvrage, œuvre de patience et de talent.
(t) Cette princesse, d’une haute stature, avait les formes viriles, de la barbe comme un homme, et son caractère audacieux ne démentait point son extérieur.
PLAISANCE
Le monastère attenant à l'église est un des plus remarquables de l'Italie; mais ce qui appelle surtout l’examen des voyageurs, ce sont les portiques, à colonnes d’ordre composite, entourant de vastes cours et réunissant à la fois la majesté et l’élégance. Ce beau couvent, ayant été supprimé en 1810, est devenu, pour une partie, la caserne d’un bataillon autrichien, et pour l’autre, le domicile des pompiers.
Aujourd’hui également supprimé, malgré son titre de basilique, en ce qui concerne les constructions du couvent , Santo-Savino sert d’hospice pour les orphelins : mais son église a retenu le service paroissial. Détruit en 903, lors de l’irruption des Huns, ce temple fut plusieurs fois reconstruit, et pour la dernière en 1/196. Il offre peu d’aliment à la curiosité; cependant il faut citer son maître-autel, contenant, dit-on, douze corps de saints déposés sous un arc où sont sculptés, à leur image, autant de figurines; c’est un travail de 1 481, ainsi que l’atteste l’inscription ; la Vierge habillant l’enfant Jésus en présence des Anges, de sainte Élisabeth et de saint Jean, tableau que l'on croit de Jacopo Bertoïa , élève du Parmigianiuo, et reproduisant l’élégance de son maître; de Giuseppe Navoloni, peintre de l’école milanaise, unissant au grandiose la douceur et l’harmonie, plusieurs tableaux retraçant des grâces obtenues
PLAISANCE. 4*5
par l’intercession de la Vierge ; un Saint Maur, du même auteur.
Des piliers carrés, à chapiteaux de formes diverses et plus élégamment sculptés que l’époque de la construction ne semblait le permettre , supportent la voûte d’une chapelle souterraine , datant du dixième siècle, et probablement échappée à la fureur des barbares. Parmi ces piliers, un en albâtre provient de quelque édifice antique. Près de la fenêtre on voit le portrait , en basrelief, de l’abbé Rufino Landi, avec cette légende : Die prima julii 1496, Rufinus de Landio lias œdes œdificavit. Certainement cette date ne se rapporte point à cette chapelle, dont le style indique des jours beaucoup plus reculés , mais à l’église et au couvent que Landi construisit effectivement au millésime gravé sur l’écusson. La mosaïque du pavé, en marbre noir et blanc, que le temps a dégradée , offre , dans son milieu , les signes du zodiaque. Les mots latins qui l’entourent sont en caractères romains, et cependant plusieurs antiquaires de la ville ont prétendu qu’ils furent tracés par des mosaïstes grecs , fait au reste qui n’aurait rien d’extraordinaire si ces artistes avaient reproduit les lettres en usage dans la contrée pour laquelle ils travaillaient.
Nous ne ferons mention que de deux palais appartenant à la noblesse, ceux des comtes Scott i et
PLAISANCE
du marquis Mandelli. Le premier n’a rien de remarquable par son architecture; mais il rappelle un fait historique d’une grande importance. C’est là que logea Pie VII , allant en France couronner l’empereur Napoléon. Le second, jadis propriété du vertueux Bernardo Mandelli , bienfaiteur de la cité, reçoit maintenant l’impératrice Marie-Louise lorsqu’elle vient passer quelques jours à Plaisance. Les défauts , le mauvais goût de sa façade , ses ornements tourmentés nous ont fait présumer qu’il fut construit à la fin du dix-septième siècle; cependant sa grandeur, ses longues lignes lui donnent un aspect imposant.
Au commencement du quatorzième siècle , Galeazzo Visconti , duc de Milan et seigneur de Plaisance, y construisit, non loin des rives du Pô, une citadelle aux dépens des habitants de cette ville qu’il accabla de corvées à ce sujet ; plus tard , c’est dans son enceinte que demeurait l’infâme tyran Pietro Luigi Farnese, qui y fut assassiné, en 1 547* et jeté dans le fossé par une fenêtre actuellement murée. Près de là, en i558, Marguerite d’Autriche commença , sur les dessins de Vignola , un immense palais quadrangulaire qui ne put être 'achevé, quoique pendant trente années on ne cessât d’y travailler aux frais de la commune, obligée, pour suffire à cette dépense, de charger les citoyens de nouvelles impositions; et c'est ainsi
que ces roitelets italiens parvenaient, en pressurant sans pitié leurs sujets, à se créer de gigantesques demeures, hors de proportion avec l’étendue de leurs Etats et leur fragile puissance. A Parme , à Modène , à Lucques , nous verrons se reproduire la même manie et ses déplorables effets.
Malgré toutes les oppressions qu’endurèrent les Plaisantins, le palais fut conduit à peine à sa moitié. Tel qu’il est maintenant, on reconnait, toutefois , à la seule face terminée, à sa noble et sévère simplicité, à la pureté d’une sobre ornementation, l’habile Vignola , le maître de l’art , le législateur qui régla le diamètre , la longueur proportionnelle des cinq ordres admis en architecture, et la forme de leurs chapiteaux. Cette masse énorme devait , dans toute sa périphérie , avoir cinq étages. Au rez-de-chaussée, un vaste portique à puissantes arcades , ornées de pilastres ioniques, aurait circonscrit la cour centrale. Six arceaux existent seulement , mais privés de revêtement , et montrant à nu les briques composant leur noyau. Un escalier, dont la rampe a plus de dix mètres de largeur, conduit , sous une voûte colossale, au premier étage. Tous les appartenants sont dépouillés de leurs ornements, et il n’y reste que les murailles. Dès la fin du règne des Farnèses, ce palais ne fut plus habité, et les Bourbons, qui
PLAISANCE
leur succédèrent , s’étant fixés à Parme , apportèrent peu de soin à son entretien. Lors des premières campagnes d’Italie du général Bonaparte, il servit de logement à nos soldats, qui commencèrent à le dégrader; mais une véritable catastrophe l’attendait en i8o3. Après l’extinction de la branche franco-espagnole par la mort du dernier duc, il subit un véritable pillage. On enleva les marbres, les dorures, les portes, les fenêtres, les ferrements , les tentures , tous les meubles ; les stucs furent brisés, et nous n’avons pas appris que de tels excès aient reçu un juste châtiment. Aujourd’hui, une petite partie de cette construction délabrée est à l’usage de la commune , et le reste sert de caserne aux Autrichiens (i).
Le grand théâtre ayant été détruit, par un incendie, en 1798, il ne restait à la disposition du public que celui c/e/le Saline, dont l’enceinte étroite et trop ancienne était insuffisante. Une société composée des membres de la haute noblesse en éleva un nouveau sur l’emplacement du palais des comtes Landi-Pietra, qui, par l’extinction de celte famille, retombait au domaine de l'Etat.
Après une cession emphytéotique de la part du %
(1) En entrant dans les salles qu’ils occupent, nous avons senti une odeur fétide, dont nos casernes françaises sont exemptes, et tjui prouve l’absence de soins hygiéniques.
PLAISANCK.
fisc, on posa la première pierre le 29 septembre i8o3, et le 10 du même mois, 1804, l’opéra de Zamori y fut représenté ; car à ce théâtre on joue également tous les genres. Son architecte Lotario Tomba fit preuve d’un véritable talent, moins cependant au dehors, qui, selon l’usage presque universel en Italie, est d’une extrême simplicité, que dans les dispositions intérieures de ce vaste bâtiment. Percée de fenêtres, et à ses parties supérieures ressemblant un peu aux habitations bourgeoises, la façade n’a pour tout ornement, à son rez-de-chaussée , qu’un avant-corps en arcades , formant terrasse et décoré de quatre colonnes ioniques ; mais on admire la belle ordonnance , la coupe élégante, les justes proportions de la salle , ses quatre rangs de loges, en contenant chacun vingt-six, et la scène profonde et d’une largeur égale à celle de l’Opéra de Paris. Deux rideaux s’abaissent alternativement dans les entr’actes,; l’un représente des danses villageoises et l’autre de l’architecture. Le parterre est divisé moitié en banquettes et moitié en espace vide où l’on se tient debout, ainsi que dans les couloirs du milieu et de la circonférence. Les spectateurs gardent leurs chapeaux sur la tête pendant toute la représentation, ce qui n’est commode que pour les premiers venus, assis au plus près de l’orchestre; les retardataires y voient comme ils peuvent, et, sans se
PLAISANCE
plaindre, supportent ce désagrément. Nous pûmes voir combien le public est impressionnable, en assistant à la première représentation d'une comédie aussi folle que son titre : Tutti pazzi, ovvero matrimonii a vapore (tous sont fous , ou les mariages à la vapeur), mais pleine de comique et quelquefois de grosse gaieté, aux grands applaudissements des auditeurs; elle fut jouée avec une verve , une sûreté de mémoire et une promptitude de ripostes étonnantes. Lorsque l’emphytéose de ce théâtre expira, il devint la propriété du gouvernement qui l’a cédé à la commune.
Par ce rapide examen des principaux monuments de Plaisance, et il en reste encore beaucoup de remarquables dont nous avons omis la description, les touristes jugeront peut-être que cette ville mérite qu’on s'y arrête quelques jours ; à son détriment, Parme devint la capitale des trois duchés ; mais, reine déchue, elle conserve encore de nobles témoins attestant son ancienne splendeur.