ET ROUTE JUSQU’A MODÈNE
Contenant 17,000 âmes dans son enceinte, Reggio est peut-être la ville d’Italie de l’aspect le plus gai, le plus agréable, et doit cet avantage à la régularité , à la largeur de ses voies publiques, et surtout à celle du Corso qu’embellit le palais du prince, qui vient l'habiter au mois de mai, pendant une foire célèbre qui attire un grand con-
REGGIO ET ROUTE JUSQU’A MODE.NE. 5i3 cours de marchands et d’acheteurs ; alors, au milieu de celte vaste rue, ou plutôt d’une longue place, on construit des baraques pour servir de magasins momentanés, comme on le fait à Beaucaire. Une noblesse riche et nombreuse habite cette charmante cité; mais elle ne s’adonne. point aux superfluités de la vie et, dit-on, modère beaucoup ses dépenses. Cependant, lorsque le ciel nous a départi une grande fortune, il est non-seulement des convenances, mais du devoir d’en répandre une notable partie sur les classes ouvrières , par un luxe sagement proportionné au rang qu’on occupe dans l’ordre social.
Reggio s’enorgueillit d’avoir vu naitre, en i4/4» l’immortel auteur de Roland le Furieux, le plus porte à la gaieté , le plus gracieux des poètes italiens et qui semble avoir hérité des qualités distinguant sa patrie. Les eiceroni montrent donc aux voyageurs une maison située sur la placé de la cathédrale çt affirment qu’il y reçut le jour. Cette construction est trop moderne, et tout au plus occuperait-elle l’emplacement de l’ancienne ; mais c’est une des mille fables que messieurs les guides ne se font aucun scrupule de débiter aux crédules touristes. Il est certain que l’Ariosle vint au monde dans la citadelle dont son père était le gouverneur ; sou biographe en a fourni les preuves.
La ville ne possède que deux églises remarqua-
5 1 4 keggio et route jusqu’à modène.
blés, et aucun autre monument ne mérite qu’on s’y arrête. Ce n’est point l’architecture de ses palais et de ses constructions religieuses qui prête à la ville un charme séduisant ; mais elle le doit à son ensemble dont toutes les parties sont heureusement coordonnées.
L’église délia Virgine délia Ghiara (î) fut fondée en i5g7, et plus tard élevée sur les dessins d’AlessandroBalbi, architecte deFerrare. Son style se ressent de l'époque où l’architecture était déjà en rapide décadence. Cependant le plan général, ressemblant, non par l’étendue, mais par la forme, au primitif de la basilique de Saint-Pierre tel que Miehelangelo le conçut, est beau et ne pèche que par les détails et l'ornementation des voûtes, surchargées de dorures et de fresques, produisant une véritable confusion dont la vue est fatiguée. Ajoutons que toutes ces peintures sont encadrées par des stucs d’une manière bizarre au dernier degré et entourées d’enfants, en ronde-Aiosse, de même matière ; suspendus à ces voûtes et sans soutiens apparents, ils font craindre leur chute à tous moments. Ils produisent donc un mauvais effet, car il faut que les productions de l’architecture et de la sculpture n’aient jamais l’air de mépriser les
(1) Ghiara, ou ghiaja, signifie un gravier ou du sable mêlé de cailloux. Probablement l’église fut b&tie sur un terrain do cette nature,
REGGIO ET ROtîtE JÜSQU’a MODÈnE. 5l5 règles de la solidité et les lois de la gravitation ; sans que le spectateur s’en rende peut-être bien compte , il n’en éprouve pas moins une pénible sensation. Que de sommes furent dépensées, dans ce monument , pour arriver à un pareil résultat !
Le plan de l’église est celui d’une croix grecque jusqu’à l’entrée du chœur, qui par son prolongement dérange peu néanmoins cette disposition ; car un immense autel, et des rideaux à ses deux côtés, ne permettent pas aux regards d’y pénétrer. Au milieu de la nef, à l’intersection des branches de la croix, et non au-dessus de l’autel, s’élève le dôme principal, et l’on en voit quatre de moindre dimension à l’extrémité de chaque croisillon. Cette nef n’a que trois arcades, et c’est de celle du milieu que monte la grande coupole. Les pieds-droits sont ornés de pilastres corinthiens, en marbre blanc de Vérone et à chapiteaux dorés ; blancs aussi sont les arcs, les frises et les murs allant chercher la naissance des voûtes, et celte blancheur éclatante contraste tellement avec le ton vigoureux de la peinture des parties supérieures, qu’elle contribue à la faire paraître presque noire; défaut commun, au reste, en Italie, à beaucoup de constructions religieuses. On sait , cependant, que les fresques des plafonds et surtout des coupoles doivent avoir une couleur légère et aérienne, et c'est ce que le Çorreggio a si a4mi-
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rablement compris et exécuté. Luca Ferrari de lleggio, Guercino di Cenlo , ïiarini et Spada, Mattéi, surnommé il Franccse, Palma le jeune, Parmesan, tous peintres célèbres, furent successivement employés à la décoration de ce temple, et leurs œuvres méritent un sérieux examen.