SANTO-PIÉTRO
A la place que cette église occupe aujourd'hui, on voyait jadis un temple dédié à Jupiter, et qui fut le premier consacré, à Modène, au culte chrétien. Réédifié en 984, il ne reste rien de son ancienne construction que la corniche et la frise de la façade, représentant des génies ailés montés suides chevaux marins; mais elle a été restaurée et» plusieurs endroits. Ce qui reste du travail antique est d’un bon style, car, dit-on, le temple fut érigé en l’an io^ de notre ère, sous le règne de Trajan, époque où l’architecture romaine était encore dans toute sa splendeur.
L’intérieur, vaste et à trois nefs, n’est ni lombard-romain, ni byzantin, ni gothique, mais sui generisy et fut probablement le résultat d’un essai de son constructeur, une tentative pour introduire un nouveau style. La nef du milieu a seulement, jusqu’à l’entrée du chœur, cinq arcades énormes, demi-circulaires, dont les puissants piliers carrés présentent, sur chacune de leurs faces, une colonne à moitié engagée et à chapiteaux imitant grossièrement le corinthien. Immédiatement au-dessus, une autre, du même ordre, à qui la première sert de support, s’élance longue et mince et se rattache à la naissance de la voûte à plein-
cintre. Les arcs latéraux des petites nefs sont doubles en nombre, en sorte qu’alternativement un de leurs pieds-droits répond à ceux de la grande nef et l’autre au milieu des arcades majeures, et cependant cette disposition, si vicieuse selon les règles de l’art, n’est point choquante ; mais ce qui choque beaucoup, ce sont et le nouveau badigeonnage à la chaux, dont le temple est encroûté, et le lampas en soie et laine à fond jaune d’or et à rinceaux cramoisis recouvrant tous les piliers des trois nefs, depuis le pavé jusqu’aux chapiteaux, en sorte qu’il faut deviner l’urchitecture qu’il dérobe à la vue. Au reste, comme il ne faut point blâmer légèrement, avouons que nous ignorons si ces draperies étaient à poste fixe ou tendues temporairement pour quelque solennité; cependant nous en avons vu en trop d’endroits et en temps trop divers pour ne pas incliner à croire que c’est un usage constant et qui plaît aux populations méridionales, aimant tout ce qui brille, même un peu aux dépens du bon goût et de la noble simplicité.
Devant les piliers du milieu de la grande nef, on voit six statues en plastique, de Begarelli ; quatre représentent des saints, et deux sanla Giustiua, cl Marie, tenant le dragon sous ses pieds; on dit qu’elles furent sculptées d’après les dessins du Correggio; la grâce de l’Enfanl-Jésus, que tient la
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Vierge, et le caractère des draperies, particulier au divin peintre, le feraient croire. La dernière grande arcade à gauche, et près du chœur, est divisée, à moitié de sa hauteur, par deux plus petites que soutiennent des colonnettes en marbre jaune, et au-dessus de ces arceaux règne une tribune ayant, à son milieu, une chaire demi-hexagone et jadis évidemment destinée à la prédication. Toute la surface de cette tribune, qui maintenant porte l’orgue, et le dessous des petits arcs sont couverts de fresques, œuvres des frères Taraschi, artistes du seizième siècle, et qui, en concentrant leurs travaux à Modène et dans les provinces voisines, ne jouissent point, hors de ces contrées, de la réputation qu’ils méritaient. Le temps a dégradé ces peintures ; mais ce qui en reste suffit pour attester le talent des auteurs.
Au fond du croisillon de gauche se trouve l’immense plastique commencée par Begarelli et terminée par son neveu LoJovico ; c’est un vrai monument. Sur des soubassements s’élèvent, de chaque côté, deux colonnes corinthiennes entourées, surchargées, ainsi que la frise et la corniche, d’enroulements en feuillages. Entre ces colonnes est la grande niche contenant, sur le premier plan, debout et de grandeur naturelle, saint Pierre, saint Paul, saint Benoît et saint Maure. L’artiste a placé dans qn nuage la Vierge tenant son fils sur
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ses genoux, à ses pieds des anges enfantins, et audessus ’de sa tète deux chérubins ailés, aux formes adultes mais non privées de la grAce, attribut de ces êtres immortels. L’un d’eux tient un cœur dans sa main. Surmontant la corniche, Dieu, étendant les bras, bénit le monde , et sur l’aplomb des dernières colonnes de droite et de gauche, sont encore des anges aux ailes déployées. Chaque figure est belle, et tous les détails sont habilement exécutés; mais on ne peut se dissimuler que leur multitude jette un peu de confusion dans l’ensemble de la composition ; ce n’en est pas moins un ouvrage extraordinaire par le nombre des personnages et la difficulté de soumettre à l’action du feu la terre glaise qui les compose ; par son étendue, il n’a pas peut-être son pareil, si ce n’est à Santo-Francesco, où nous allons entrer bientôt. C’est ici le moment de dire que l’art de la plastique, porté à un si haut degré de perfection dans l’antique Etrurie dont Modène faisait partie, art qui produisit en terre cuite les statues et les tombeaux que nous possédons encore et qu’on a retirés des catacombes étrusques, s’est perpétué chez les Modénais.
Le chœur est privé de peintures; mais les nefs possèdent quelques bons dessus d’autels; le Baptême de Jésus-Christ, par Jacopo Cavedone; la Mère des Douleurs, belle copie d’après Raphaël ;
L’Assomption de la Vierge et les Apôtres, du Dossi, dont la hardiesse du coloris ne nuit point dépendant à l’harmonie de ses productions ; le Passage de la Mer Rouge, de Lodovico Lana ; Saint Antoine de Padoue, d’auteur inconnu; l’Annonciation, par Ercole dell’Abate; au-dessus de la grande porte, une toile de vaste dimension , représentant les Noces de Cana, de Cecchino Setti, peintre modénais, dont les ouvrages sont rares et qui fut remarquable par l’élégance et le bon goût de ses compositions. Il faut aussi examiner une très-belle statue en stuc, de Luigi Aighi, et une Piété, toujours en plastique, du fécond Begarelli.
Le monastère de San-Pietro, attenant à l'église et fondé en 996, est le plus ancien de la ville.