‹ Voyage dans l'Italie méridionaleChapitre 78 sur 80 · TARIF DU DROIT DE SORTIE DES MARBRES · texte numérisé non relu

TARIF DU DROIT DE SORTIE DES MARBRES

Marbres statuaires.

Mètres cubes. fr.

Depuis 0"',094 à 0"',186 9

— l'“,530 à lra,859 27

— 2"', 32b à 3m et plus 46

Marbres ordinaires veinés et gris-clair.

Mètres cubes. fr.

Depuis O"1, 466 à Üm,77b 4

— 0"‘, 776 à lm,210 6

— lm,860 à 2'”, 324 8

— 7IU,748 et plus 18

Marbres travaillés payant au quintal métrique.

fr.

Architecture , moulures en marbre statuaire avec ou sans tsclies, le quintal métrique. ... 0

Idem , marbre ordinaire veillé et autres. . . 0

Idem, avec ornements et ouvrages de goût en marbre statuaire avec ou sans lâches. ... 1

cent.

cent.

ccnt.

Ht) li TE DE PARME A LUCQUES.

fr. ccot.

Architecture, moulures en marbre veiné et

autres O 75

Sculptures eu marbre statuaire avec ou sans

taches 1 li

Idem, en marbre ve:ué ou autres 0 75

Comment a-t-on pu charger de pareils droits une exportation qui seule contribue à solder les denrées et les marchandises dont Carrara ne peut se passer? car, malgré la perfection de sa culture et de celle de Massa sa voisine, ces deux principautés sont tributaires de l’étranger pour tout ce qui sert aux besoins de la vie et principalement pour le vin et les céréales, le sol montagneux ne produisant que le tiers de la consommation. C’est donc à Livourne qu’il faut demander l’approvisionnement de huit mois. De tous les produits agricoles, l’huile est le plus abondant; non-seulement sa récolte suilil au pays, mais elle offre un excédant que l’on exporte. La vigne donne un vin excellent, connu des Romains sous le nom de vin de Luni et dont Pline et Strabon firent l’éloge. Une portion des bœufs employés à traîner les marbres est de la race grise hongroise; mais elle a dégénéré et, plus courte sur jambes, n’offre point aux regards cette vaste et pittoresque armure de tète qui distingue celle de Toscane et de la Campagne romaine.

Au sortir de Carrara , la route suit les détours d’une charmante vallée , et en entrant dans la plaine ou voit une immense culture de maïs s’étendant sous l’ombre de la vigne et des peupliers. Près de Massa, on est frappé de la beauté d’un pont entièrement en marbre; il fut construit au commencement de notre siècle par la commune de Carrara pour obtenir le chemin postal, passant auparavant sur le bord de la mer.

Petite ville épiscopale, siège du gouvernement de Carrara et de la Lunigiana, Massa, entourée de montagnes , bâtie moitié en plaine , moitié sur une colline et dans la plus riante situation, fait un commerce assez considérable d’huile, d’ail, d’ognons, d’oranges, de citrons exportés à Marseille, et doit uniquement sa richesse à l’agriculture de son exigu territoire. On y exploite cependant quelques carrières de marbres communs , mais qui peuvent à peine entrer en ligne de compte. Au centre de la basse ville est une grande et belle place que décorent le palais du gouverneur et une plantation d'orangers. Ces arbres peuplent aussi les jardins et les environs de Massa , et à leurs tiges droites, uniques, sans rejetons aux pieds, on voit que la rigueur des hivers n’a jamais obligé leurs propriétaires au recepage, comme on y est trop souveut contraint à Hyères. Cette vigueur de végétation indique un climat aussi doux que ce-

ROUTE DE RÀRME A LÜCQUES. 587

lui de Naples, quoique la contrée soit environ d’un degré plus au nord.

De Massa à Montignose, on passe un torrent , dont les débris qu’il jette sur ses rives attestent les ravages, et cependant des oliviers croissent dans une partie de son lit; plus loin ils couvrent, sur de grands espaces, des prairies évidemment humides ; plusieurs même sont plantés aux bords des canaux ; c’est donc une erreur de croire que ces arbres préfèrent les terrains secs. Ceux-ci, par la beauté de leur feuillage, l’élévation de leurs cimes , la grosseur extraordinaire de leurs troncs, donnent un démenti formel à cette opinion. Toute la plaine de Massa à Pietra-Santa est magnifique et présente l’image de l’abondance et de la richesse acquise par l’agriculture; mais le pays est si peuplé que, malgré sa fertilité, il ne peut répondre, comme on vient de le dire, à tous les besoins de la consommation.

Jusqu’aux pieds du chaînon des Apennins, séparant Pietra-Santa et Montramido du bassin de Lucques, on parcourt encore, pendant sept lieues, un véritable paradis terrestre, mais habité, du moins en ce qui regarde les postillons, par la race la plus avide que l’on puisse jamais rencontrer. Dans la montagne, les oliviers portés sur des gradins, élevés en étages, lui donnent l’aspect d’une décoration de théâtre. A chacun des détours du

588 lucques.

chemin on aperçoit un vaste horizon, que termine la Méditerranée, et de toute beauté aux rayons pourprés du soleil couchant. Du versant opposé jusqu’aux portes de Lucques, la population et le nombre des maisons bordant la roule augmentent, et la culture est plus variée pour répondre aux exigences d'une grande ville.

EAUX THERMALES; YIAREGGIO.

Lucques, dont le fondateur est inconnu et remontant à la plus haute antiquité, était une ville étrusque , mais non une des douze capitales des Etats formant la grande confédération étrurienne; elle dépendait donc d’une des cités principales ; toutefois on ignore quelle fut sa dominatrice. De ce joug, plus doux probablement puisqu’il ne détruisait point la nationalité, elle passa, parla couquête du consul Domitius Calvus, en 5i5 de la fondation, sous celui des Romains, qui, en 677,

lucques. 58g

y fondèrent une colonie de 2,000 citoyens. Nous ne nous occuperons pas de toutes les révolutions, de tous les changements de maîtres qu’elle subit, depuis la chute de l’empire, au temps des barbares et au moyen âge. Chacun désirait la posséder; c’était un poste militaire d’une haute importance, celui qui l’occupait pouvant, à son gré, permettre ou empêcher la libre communication, par terre, entre les côtes sud-est et nord-ouest de la Péninsule. Plus tard elle fut la proie de seigneurs tyranniques, s’élevant rapidement au pouvoir et en tombant de même. Le plus puissant, le plus heureux , Castruccio Castracani, eut cependant l’adresse de s’y maintenir jusqu’à sa mort, en permettant à ses sujets les formes ordinaires d’un gouvernement libre. Habile guerrier, vainqueur en plusieurs combats, il devint l’appui, le chef du parti gibelin en Italie et abattit entièrement celui des guelfes toscans, en remportant sur eux l’importante victoire d’Altopascio, en i325. Après lui d’autres mutations se succédèrent rapidement, mais en tendant toujours de plus en plus vers la démocratie; enfin, en i556, par un de ces retours contraires si fréquents dans les républiques mal réglées, où l’on se lasse des désordres et de l’oppression populaire, le gouvernement devint aristocratique, l’apanage exclusif d’un certain nombre de familles, sorties plutôt du commerce que de

5go LUCQUES.

l'ordre de la noblesse et devenues nobles par le bénéfice du temps et la puissance qu’elles possédaient ; car leur domination, douce au reste, et bienfaisante, subsista jusqu’en 1799. A celte époque, le principe démocratique reprit le dessus, à l’aide des armées françaises ; triomphe éphémère toutefois, puisque Napoléon donna la souveraineté du pays à sa sœur Elisa Bacciocchi. Depuis 1 8 1 4t ce petit Etat appartient à un Bourbon de la branche espagnole, mais viagèrement; et à la mort de Marie-Louise, duchesse usufruitière de Parme, par lui ou sa postérité il doit hériter de ce duché. Alors Lucques sera réuni à la Toscane. Passons maintenant à la description de la ville.

Assise au milieu d’une plaine entourée de collines, excepté du côté de l’est où les terrains bas s’étendent jusqu’aux rivages et aux confins toscans, sa latitude est de 43 degrés 5o minutes et sa hauteur de 14 mètres seulement au-dessus du niveau de la Méditerranée ; aussi jouit-elle d’un climat d’une remarquable douceur, dont la moyenne de 12 degrés de Réaumur, le plus grand froid étant de 4 et la plus grande chaleur de 27, assure à sa banlieue et à ses jardins tous les produits méridionaux de l’Europe. Vue de la campagne environnante , elle n’a point l’aspect pittoresque et grandiose qui distingue Panne et surtout Plaisance. Aucun dôme, aucune construc-

ujcques. agi

tion , attirant d’abord les regards , ne surmonte majestueusement ses remparts, et l’on voit seulement quelques loui s s’élever çà et là. Mais l’intérieur rectifiera bientôt l’idée défavorable qu’on aurait pu en concevoir, et peu de cités offrent autant d’objets d’étude à l’archéologie du moyen-

âge-

Sa forme actuelle est presque elliptique , et son enceinte, deux fois agrandie, se compose de onze bastions à oreillons, dont plusieurs, ainsi que les courtines de longueurs inégales, pèchent contre les règles de l’art. Ils sont protégés par des demilunes, la plupart revêtues en gazon, et en avant se trouvent le chemin couvert et le glacis ; mais les ouvrages extérieurs sont mal entretenus. Au reste, ces fortifications ne seraient d’aucune utilité en cas d’attaque, car jamais la principauté de Lucques ne pourrait avoir les six à sept mille soldats nécessaires pour les défendre. L’ancien gôuvernement aristocratique y dépensa donc inutilement 955,162 écus, soit 5,5io,55o francs, qui représenterait une somme double ou triple peutêtre aujourd’hui, en calculant la valeur du numéraire à la fin du dix-septième siècle, époque de ces constructions (1). La véritable utilité actuelle

(1) Toutes les fortifications des petits États, dont nous nous occupons dans ce volume, telles que celles de Plaisance, de Parme,

5g2 LL’CQL'ES.

de ces remparts est de procurer aux habitants la plus magnifique promenade existante certainement en Italie; tout leur pourtour intérieur, dont le développement est de 3,5oo mètres, supporte, sur les terrasses des courtines, de longues et droites allées à trois rangs d’arbres, d’une hauteur extraordinaire, et les bastions, plantés en quinconce , présentent le même luxe de végétation. Près de la porte San-Pietro, à la gorge d’un de ces bastions, les administrateurs de la cité ont depuis peu fait construire un gracieux casino, décoré de colonnes doriques, et servant de café et de rendez-vous aux promeneurs. On ne pouvait choisir une plus belle , une plus heureuse position; car du terre-plein, converti en jardin anglais, on admire la richesse des champs environnant la ville, l’amphithéâtre si varié des montagnes lucquoises et un long aqueduc, dont les arches puissantes, au nombre de quatre cent cinquante-neuf, ont le galbe romain. Nous reviendrons plus en détail sur ce grandiose et si utile ouvrage.

de Modène, de t.ncques, pouvaient avoir quelque utilité au temps où elles furent élevées; alors l’art de défendre les places était supérieur à celui de les attaquer; mais c’est le contraire maintenant, et, pour faire une honorable résistance, les villes fortifiées et d’une grande étendue exigent une forte garnison. Il faudrait à Lucques 7 à 8,000 hommes au moins.

lucques. 5g3

L'intérieur de Lucques est , en général , bien percé ; ses rues, pavées en dalles, sont étroites, il est vrai, mais rachètent ce défaut en se coupant à angles droits, ce qui la distingue de ses contemporaines, où les voies publiques furent établies tortueuses, et par calcul ; on voulait ainsi rendre plus difficiles les attaques si fréquentes dans les guerres civiles. Onze places , et plusieurs ont une grande étendue, l'assainissent et la décorent. Ses monuments religieux, et ce sont presque les seuls qui, sous le rapport de l’art, méritent l’examen attentif des voyageurs, ont un caractère particulier, provenant de quelques différences avec ceux de Parme, de Modène et de Reggio, mais surtout delà richesse, de la prodigalité de leurs ornements extérieurs. Il semble que le talent des architectes ou les moyens pécuniaires s’y soient épuisés, car l’intérieur est loin de répondre à tant de splendeur. Nous nous bornerons cependant à faire connaître les plus remarquables, ne voulant pas fatiguer le lecteur de la description de vingt-et-une églises que la ville enferme dans son enceinte, et, comme pour celles de Parme, nous joindrons au texte les dessins représentant les deux capitales, savoir San-Michele et San-Martino. Commençons par les monuments les moins importants, et nous arriverons ensuite graduellement à ceux qui réclament une sérieuse attention.

5g4 LUCQUES.

San-Giuslo, fondé au neuvième ou au commencement du dixième siècle, et dont le style indique la seconde manière lombarde et déjà une tendance vers le gothique (1), présente une façade d’un caractère particulier. Au lieu d’être terminée demicirculairement, comme toutes celles de cette époque, sa principale porte est un parallélogramme allonge accolé de deux pilastres, qu’embellissent des feuillages finement sculptés ; son bandeau supérieur et sa légère corniche, supportant un arc plein, ont à leurs extrémités deux consoles en grande saillie, sur lesquelles sont accroupis deux lions en ronde-bosse; car, dans cette ancienne Etrurie et dans la Lombardie méridionale, le lion semble toujours attaché aux constructions religieuses. Au-dessus de l’arc, un fronton intermédiaire à pans coupés soutient, dans sa partie horizontale, un corps de bâtiment répondant à la largeur de la nef médiane, et composé extérieurement de deux rangs superposés d’arceaux à plein-cintre. Le rang supérieur, suivant la forme triangulaire du comble, décroît de part et d’autre. L’intérieur tout moderne est de fort mauvais goût.

(1) Cette tendance ne fut qu’éphémère, car jamais le vrai gothique ne put s’acclimater en Italie, et les édifices entièrement de ce style y sont extrêmement rares.

LUCQL'ES. 5g5

San-Giovanni, à croix latine, bâti en marbre et en assises régulières alternativement rouges et blanches, est probablement aussi un ouvrage lombard. A la façade, il ne reste de l’ancienne construction que la porte et ses bas-reliefs ; tout le reste est moderne et encadre cette porte; mais l’intérieur, à trois nefs d’une belle proportion rappelant les traditions romaines et conservant l’austère et noble simplicité des églises des neuvième et dixième siècles , est encore dans son état primitif, grâce, toutefois, aux soins intelligents des chanoines qui, en 1808, supprimèrent tous les prétendus embellissements que l’ignorance de leurs prédécesseurs y avaient ajoutés. De chaque côté, six grands arcs, à pleins-cintres, sont portés par des colonnes de marbres divers, dont les fûts proviennent certainement d’antiques constructions. Leurs chapiteaux diffèrent tous entre eux et ont été ajoutés aux fûts, du moins à ce que nous croyons ; car leur style ne répond pas au galbe des colonnes. Les deux seules parties ornées de ce monument sont le plafond en boiserie peinte et dorée, et l’unique et moderne chapelle du Saint- Sacrement. Elle est latérale et resplendissante de marbres précieux. A l’autel du croisillon de droite, on voit un tableau de Vanni , représentant le Christ en croix , la Vierge, saint François et une religieuse à genoux; on y retrouve le beau dessin,

5q6 lucques.

la grâce et la riche couleur du plus habile peintre qu’ait produit l’école siennoise. Le baptistère , prolongation de l’autre branche de la croisée , est un vaste quadrilatère que termine une coupole également à quatre faces , où l'ogive gothique commence à paraître , surtout à sa partie supérieure ; ce qui fait supposer qu’elle est moins ancienne que le reste de la construction. Comme les nefs, comme les branches de la croix, ce baptistère est dépouillé d’ornements; partout ses murs sont nus, et de sa nudité même résulte un grand et noble aspect.

Les chartes du onzième siècle font mention de San-Cristoforo , dont l’extérieur doit être étudié en ce qu’il fait connaître une modification au style lombard , plus sensible même que celle dont il vient d’être fait mention en décrivant San-Giusto ; elle apparaît principalement à la grande porte, à la rose du milieu de la façade, et aux sculptures en trèfles des petites arcades. L’intérieur avait été défiguré en y perçant des fenêtres ; mais l’exemple donné par les chanoines de San-Giovanni a porté d’heureux fruits, et San-Cristoforo est revenu à son premier état. Matteo Civi (ali y est enterré, et un simple marbre couvre les restes du plus grand sculpteur du quinzième siècle. Cette église conserve la mesure de métal qui, en 1296, servait d’étalon pour vérifier la largeur des étoffes de soie,

LUCQUES. 5g7

et montre que la brasse était plus longue qu’elle ne l’est aujourd’hui (1).

De vieux titres de io56 parlent aussi de Santo- Alessandro ; mais il est beaucoup plus ancien et certainement des premiers temps de l’architecture lombarde. L’extrême simplicité de son extérieur le prouve; car il ne se distingue que par la beauté, la puissance des matériaux en marbre et l’exactitude avec laquelle ses assises sont appareillées. L’intérieur, également débarrassé, par ordre et aux frais du prince régnant , de décorations modernes, est à trois nefs, et comme pour toutes les églises de la même époque, les colonnes qui les séparent et leurs chapiteaux proviennent d’antiques monuments. La difficulté de trouver alors d’habiles sculpteurs, et principalement le désir de faire disparaître les traces des temples païens, contribuèrent beaucoup à ces regrettables destructions (2). On voit dans le choeur un tableau peint à l’encaustique par un professeur de l’école deLucques, Raffaele Giovanelli , et nous en parlons non-seulement à cause du mérite de l’ouvrage , mais encore pour le féliciter d’avoir contribué aux progrès

(1) La brasse actuelle, divisée en douze parties, équivaut à 0“,5905 , c’est à-dire à un pied et demi de notre ancienne mesure.

(2) Âu huitième siècle, il existait encore en Italie, et surtout dans les montagnes, des peuplades adonnées au paganisme.

598 MJCQUES.

d’exécution d’un genre de peinture qui, à l’éclat, à la vigueur de celle à l’huile, joint l’avantage de ne jamais noircir et de durer presque éternellement.

Santa -Maria-Forisportam, dont le nom indique assez qu’elle était jadis située hors des murs , avant le premier agrandissement de la ville en 1 260, fut réparée au neuvième siècle, et par conséquept sa première construction doit remonter encore au règne des Lombards, et même aux premiers temps de leur monarchie; mais la façade, du treizième siècle, a quelques rapports avec celle de San-Michele, dont la description va bientôt suivre, et le même caractère d’ornementation, excepté que les rangs d’arcades superposés sont en moindre nombre; c’est pourquoi nous dirons seulement qu’en i5i6 la grande nef fut exhaussée et qu’il y eut obligation d’élever un corps de bâtiment au-dessus des deux rangées d’arceaux; cette partie de la façade est donc moderne et nuit au bel aspect de l’ancienne. L'imitation corinthienne des colonnes du bas et de leurs chapiteaux est plus exacte et plus pure que ne semblait le permettre le temps où ils furent exécutés. La corniche de l’architrave de la grande porte est antique et du plus beau travail romain. L’intérieur a huit arcades au prolongement jusqu’à l’entrée du choeur, et l’on remarque la noble et simple harmo-

lucques. 5gg

nie de ses proportions et l’absence de toute décoration aux parois; simplicité qui a toujours pour effet de grandir à l’œil un monument. Par une barbarie trop souvent renouvelée, on l’avait blanchi ; mais ce honteux badigeonnage n’existe plus, et le marbre apparait de nouveau. Sur un pilier, à gauche de la grande nef, est appendu un tableau à petites figures et peint, sur fond doré, en i385 : étonnant par le dessin , le coloris et la finesse d’exécution, il est l’ouvrage de Puccinelli, artiste lucquois, dont les auteurs qui ont écrit la vie des artistes italiens ne font aucune mention; et cependant il ne méritait pas d’être oublié. Le sujet de ce tableau est double. Dans le bas, on voit la Vierge au tombeau et entourée des Apôtres; derrière la tombe, Jcsus-Christ, debout et vêtu de blanc, tient dans ses mains l’àme de sa mère représentée par un enfant au maillot (1); dans le haut est l’Assomption de Marie, que dix anges, rangés en cercle autour d’elle, accompagnent aux cieux ; c’est une des plus curieuses peintures du quatorzième siècle, non-seulement à cause de sa valeur intrinsèque, mais à cause du mythe de l’enfant figurant une âme. L’église possède encore deux toiles capi-

(1) L’àme, représentée par un enfant qui vient de naître, est un emblème qu’offrent assez souvent les peintures et les bas-reliefs des treizième et quatorzième siècles.

taies du Guercino et de sa meilleure manière ; l'une reproduit aussi l’Assomption, et l’autre nous montre sauta Lucia. A Santa-Maria est attaché un beau cloître à portique entourant un jardin, où l’on admire deux superbes orangers.

Nous voici arrivé aux trois monuments religieux qui, sous les rapports de la grandeur et de l’architectonique, exigent une plus sérieuse attention, et nous commencerons par San-Frediano, édifice important, quant à son intérieur, pour l’histoire de l’architecture lombarde au septième siècle, dont il est le vrai type. Quoique la façade soit de beaucoup postérieure, et du milieu du douzième siècle, elle n’en a pas moins un caractère si différent de celles érigées à la même époque , qu’il faut lui consacrer une description particulière. La partie inférieure, presque privée de décoration, a la forme d’un hexagone dont les côtés sont inégaux ; le plus long est égal à la base et le plus court parallèle au sommet; les deux perpendiculaires au sol sont les murs de flanc, et les deux autres, servant de toiture aux petites nefs, vont, sous un angle très-ouvert, se rattachera la ligne du haut portant une étroite corniche. Au dessous , une large ouverture quadrilatère est divisée par sept colonnettes imitant le dorique et soutenant cette corniche. Plus bas, deux longs et minces pilastres descendent jusqu’au perron, exhaussé seulement de

quelques marches. La porte du milieu et les latérales n’ont rien de remarquable ; surmontées d’un cintre que supporte une architrave, elles sont chacune flanquées de deux colonnes. Tous les ornements, non en architecture, mais en mosaïque, furent donc réservés pour la partie dominante, s’élevant au-dessus des colonnettes et répondant à l’exhaussement de la principale nef. C’est un vaste tableau, qu’un bandeau, décoré de palmettes, partage inégalement; à la section supérieure et la plus considérable, on voit Jésus-Christ, de proportion colossale, assis et levant la main pour bénir; deux anges, aux ailes déployées et de même stature, contrairement à l’usage presque généralement adopté au moyen-âge, sont à ses côtés dans une pose d’adoration ; la section inférieure représente les douze Apôtres, debout, d’une moindre grandeur et processionnellement rangés, six par six, à droite et à gauche d’une étroite fenêtre; ils ne paraissent pas du même faire que le Christ et les anges, et l’œuvre est moins belle. Cette mosaïque ayant éprouvé de notables dégradations, le gouvernement la fit réparer, en 1827, par les plus habiles mosaïstes de Rome. Nous devons croire que le style du temps et le coloris des émaux ont été fidèlement conservés.

L’intérieur est une basilique dont les proportions, sauf son excessive hauteur, sont presque

602 lucqtjes.

celles assignées par Vitruve à ce genre de construction, et telles qu’on les retrouve dans les édifices religieux élevés à Rome, à Ravenne et en d’autres lieux de la Lombardie septentrionale, par les derniers empereurs d’Occident et leGoth Théodoric. Elle a donc trois nefs et point de croisillons, forme simple, majestueuse, et que l’on admire toujours. La grande nef, d’une longueur extraordinaire, a douze arcades de chaque côté, que soutiennent des colonnes d’origine différente , les unes lisses, les autres à cannelures; et comme elles étaient inégales, il a fallu y remédier, soit en les accourcissant , soit en les élevant au moyen de hautes plinthes (1). Les chapiteaux, antiques aussi pour la plupart et d’ordre composite , ne sont pas toutefois du beau temps de l'architecture romaine et auront été enlevés à quelque construction du troisième ou quatrième siècle. Au-dessus des arcs monte un grand mur de vingt-deux mètres entièrement nu, que traverse, dans toute sa longueur et à moitié de sa hauteur, une mince corniche ou plutôt une forte moulure. Son énorme élévation cause l'étonnement des architectes , car il est porté, ainsi que les arcs, par des colonnes qui

(1) Plinthe; ensemble d’architecture ayant la forme d’une petite table carrée, qui se nomme aussi socle, et que l’on place sous les bases des colonnes.

LUCQUES. 6o3

n’ont en diamètre que les deux tiers d’un mètre; c’est une hardiesse que les hommes de l’art ne se permettraient pas aujourd’hui ; cependant ce mur, auquel il faut ajouter le poids de la toiture et ses faibles soutiens, en apparence du moins, n’ont donné, depuis mille ans, aucun signe de dépérissement. Près du comble , de petites ouvertures répondent au milieu des arcs et laissent ce grand vaisseau dans un demi-jour, si favorable aux méditations religieuses. Ce comble est en charpente dont toutes les pièces longitudinales et transversales sont visibles. Le chœur et l’abside, élevés de sept marches, partagent l’austère simplicité de la grande nef; cependant, autour du maître-autel s’étend un pavé en mosaïque. Les nefs latérales n’ont pas plus d’ornements que la grande, et si leurs parois n’eussent pas été percées, pour donner entrée à des chapelles bâties en arrière , et longtemps après la construction primitive , on verrait ce noble monument tel encore qu’il fut conçu et exécuté par ses fondateurs.

Beaucoup trop modernisées , ces chapelles sont en complet désaccord avec le style lombard. Néanmoins, il en est deux qu’il faut visiter; celle du Saint-Sacrement, où l’on voit sur l’autel les sculptures, en ronde-bosse, deGiacopo délia Quercia, exécutées en i422* Quoiqu'elle ne soit pas peut-être du meilleur temps de l’artiste, qui de-

6o4 LUCQUES.

vança tous ses rivaux du quinzième siècle, et fut si remarquable par le style et l’énergie du dessin , alors que les études anatomiques étaient encore dans l'enfance , cette œuvre mérite cependant l’examen des amateurs. Lachapelle de Saint-Augustin contient , dans quatre panneaux et à sa voûte, de curieuses fresques peintes par Amico A sperlino, artiste bolonais, et dont Vasari a fait le plus grand éloge. Elles représentent des actes de la vie du saint et des processions. Les chapes , les étoles sont dorées, et, chose singulière pour un ouvrage datant du seizième siècle (1), époque où l’art atteignait au maximum de ses progrès, la crosse de l’évêque, les croix et certaines broderies des chasubles s’élèvent en relief sur la peinture. Cette bizarrerie ne produit pas cependant un mauvais effet ; d’ailleurs, elle est rachetée par une belle couleur et le précieux du pinceau. Aspertino a placé sur ces panneaux une multitude de per-

(t) Aspertino mourut trente ans après Rafaele, en 1530; il est donc étonnant qu’il se soit permis de telles singularités; mais ce peintre , d’un grand talent lorsqu’il voulait sérieusement travailler, était d’un caractère bizarre et se plaisait souvent à rétrograder, pour ainsi dire, vers les temps passés et à contrefaire leurs styles et leurs défauts; manie, au reste, que nous avons vue dernièrement posséder quelques-uns de nos jeunes peintres, qui n’offraient à l’exposition du Louvre que des pastiches des quatorzième et quinzième siècles. Nihil novi tub tôle ; les mêmes folies y reparaissent de temps en temps.

LUCQUES. 6o5

sonnages, et le sujet le comportait ; ceux des premiers plans sont de grandeur naturelle, et les autres diminués selon les règles sévères de la perspective. Les têtes brillent par la finesse et la variété des expressions (î).

A l'autel, placé dans la nef de droite, derrière la chaire, on admire un tableau de Francesco Francia , représentant le Couronnement de la Vierge et quatre Saints. C’est une œuvre capitale par la beauté des têtes, des draperies et du coloris. Ce grand artiste fut le maître d’Aspertino, mais bien supérieur à son élève par le constant mérite de ses ouvrages; et ce qui doit rehausser sa gloire, c’est que, longtemps orfèvre et graveur de médailles, il ne s’occupa de la peinture que tardivement et au milieu de sa carrière.

A l’entrée de cette même nef, un baptistère par immersion, parfaitement conservé, est un précieux spécimen de la sculpture à la fin du douzième siècle ; du moins le faire indique cette époque et un progrès en même temps, par le relief des figures qui se détachent presqu’en ronde-bosse. Au pourtour de cette œuvre, ayant sept mètres

(I) Ces fresques, que l'humidité avait altérées en quelques endroits, ont été retouchées dernièrement par le professeur Ridolfi, avec une extrême prudence, là seulement où c’était nécessaire; en sorte qu’elles conservent parfaitement leur caractère primitif.

de circonférence et un et demi de profondeur, on voit le Passage de la mer Rouge, le Décalogue donné à Moïse; d’autres sujets tirés de l’Ancien- Testament, le bon Pasteur et des anges. Les personnages, au nombre de trente-deux et de cinquante centimètres de hauteur, ont le défaut de trop courtes proportions ; défaut qui se reproduit presque toujours dans les œuvres artistiques du moyen-âge. Comme on peut bien s’y attendre, les armes et les costumes attestent l’ignorance là plus absolue de l’antiquité, et les guerriers de l’Egypte et d’Israël sont revêtus d’habits, de casques, de cottes de mailles, telles qu’on les portait lorsque ces sculptures furent exécutées. Ainsi qu’à Reggio, à Modène, à Parme, on y retrouve le dragon attaquant le palmier, symbole du christianisme. Le sculpteur s’appelait sans doute Robert, car on lit, gravés sur le marbre, ces mots : Roberlus magister la... (probablement lapidum ); mais le reste et les chiffres de la date sont entièrement effacés.

D’autres fonds baptismaux , plus modernes et dus au ciseau de Nicola Civitali , décorent aussi l’église, et, par l’élégance de l’ornementation, peuvent aller de pair avec les plus beaux ouvrages du seizième siècle.

San-Michele, entièrement dégagé, entre deux rues et une place, de toutes constructions accessoires, élève majestueusement son imposante masse

K Dl.l SE HE ST MICHEL A I.ITOl ES

A VirtB srùp

et montre librement la curieuse ornementation de ses flancs et de sa façade, attribuée à Guidetto, architecte célèbre des premières années du treizième siècle; elle est donc de beaucoup postérieure aux nefs et à l’abside, qui remontent probablement à l’origine de la domination lombarde, puisque des chartes de la fin du huitième siècle en font mention. Celte façade est le produit de souvenirs lombards et de caprices cherchant un style nouveau. Mais nulle part le commencement du gothique n’y apparait, car tous ses arcs sont à plein-cintre.

Au-dessus du perron , en marbre comme tout l’édifice, six colonnes très-allongées et deux pilastres, portés par des soubassements et des socles, soutiennent sept arcades simplement figurées et ne faisant point avancement sur le mur de face. L’arcade du milieu, plus large, plus haute et en contenant une seconde parallèle à sa courbe, donne ouverture à la grande porte dont l’architrave est chargée de sculptures. Ainsi que les portes latérales, elle est en carré oblong et conserve la forme romaine. Cette première décoration, noble et simple, occupe presque la moitié de la façade, et une mince corniche, qu’on pourrait appeler un listel , tant elle a peu de saillie , la sépare de quatre rangs superposés de galeries à colonnettes , dont les arceaux tiennent le milieu entre le demi-cercle et l’ellipse ; les deux inférieurs en ont quatorze

6û8 LUCQUES.

que supportent quinze petites colonnes ; mais celles du premier rang ont toutes la même longueur, tandis qu’au second, cinq de chaque côté vont toujours en s’accourcissant , en sorte que leur corniche présente un fronton coupé ou demihexagone. Au-dessus surgit encore un autre corps de bâtiment plus étroit, occupant la largeur de la grande nef et n’ayant à ses deux rangs de galeries que sept colonnettes et six arceaux ; mais le dernier, le comble, au lieu de figurer comme le premier un triangle tronqué, se termine par un angle assez aigu et ses arcs diminuent aussi de hauteur en suivant aussi l'inclinaison de la corniche finale. Des quarante -quatre colonnettes réparties entre ces galeries, aucune n’a sa pareille; toutes sont différenciées par la matière, surtout les ornements de leurs fûts ; les unes sont revêtues de mosaïques, ou d’incrustations circulaires ou triangulaires en marbre noir, d’autres sont torses, plusieurs en spirales et quelques-unes chargées, dans toute leur longueur, de sculptures tellement saillantes que la forme attribuée à la colonne en est complètement dénaturée ; deux sont même des espèces de cariatides (1). Au sommet du dernier fronton, les

(1) Après y avoir bien réfléchi, nous émettons ici notre opiniou, que l’on regardera peut-être comme une hypothèse, sur la cause de cette variété presque constante que Ica monuments religieux

MJCQUBS. 609

Lucquois, peuple jadis assez guerroyant, placèrent la statue colossale du belliqueux archange Michel, et le choisirent pour leur patron; il est en bronze et a les ailes déployées ; mais, afin qu’elles n’offrissent pas trop de résistance au vent, l’artiste, par un mécanisme ingénieux, plaça leurs plumes perpendiculairement et les rendit mobiles, en sorte qu’elles peuvent s’ouvrir en divers sens et donner passage à l’air.

Quand même les documents n’en fourniraient pas la preuve, les belles proportions de l’intérieur, à croix latine, à trois nefs, et plusieurs de ses colonnes et de leurs chapiteaux antiques, annonceraient son origine lombarde; car il faut répéter qu’au

du moyen-âge présentent dans leur ornementation et la sculpture des chapiteaux de leurs colonnes. On sait que ces temples n’étaient point, en général, bâtis avec le secours de fonds spécialement affectés à ces vastes entreprises; mais la piété des fidèles et le zèle des artistes se chargeaient d’y pourvoir, les uns en fournissant des matériaux et les autres par leur talent , accompagné souvent de caprices. Il est donc probable que, ne recevant pour salaire que des indulgences , ils étaient maîtres d’accomplir la part de travail dont ils se chargeaient en toute liberté, et sans doute ils voulaient qu’elle fût distincte de celle de leurs prédécesseurs. N’est- ce pas encore, depuis la Renaissance, le désir de nos architectes qui terminent rarement une construction publique ainsi qu’elle a été commencée? La galerie du Louvre, les Tuileries en sont de remarquables exemples, et l’on peut citer encore l’espèce d’attique qu’on a posé sur le palais du quai d’Orsay. En lui-même il est fort élégant, et néanmoins en désaccord avec le style du principal bâtiment.

6lO LUCQUES.

temps de sa construction aucun artiste n'aurait été capable d’en sculpter de pareils. Cependant on peut observer dans l’ensemble du monument quelques altérations au type primitif, dont San-Frediano nous offre le modèle ; il est donc probable que San-Michele est postérieur d’un siècle environ à celte basilique, et déjà l’on y aperçoit une tendance au premier gothique, mais seulement dans les fenêtres plus longues et plus étroites. L’art aussi est un peu plus avancé, et les colonnes et les chapiteaux, confiés aux sculpteurs de l’époque, prouvent quelques progrès. Rien n’altère la forme et le caractère de ce noble édifice. Aucune chapelle moderne ne fut placée en arrière des petites nefs, et leurs parois, aussi privées d’ornements que celles de la grande, n’ont point souffert d’ouvertures latérales. Le chœur, l’abside et les croisillons, indiquant plutôt que formant les branches réelles de la croix, partagent la même simplicité. Cette église possède deux beaux tableaux; le premier de fra Filippo Lippi, moine carmélite et peintre de la fin du quinzième siècle, dont la grâce et le coloris sont remarquables pour le temps où il vécut; le second de Piétro Paolino, qui, bien que Lucquois et de l’école florentine, semble appartenir à l’école vénitienne par l’éclat et l’harmonie de ses teintes. Le Martyre de saint André donne la plus haute idée de son talent.

LUCQUES. 6ll

Sur la place de San-Michele, à droite de l'église, on voit l'ancien palais où s'assemblait le conseil de la république ; il est aujourd'hui occupé par les tribunaux civil et criminel. Au rez-de-chaussée règne un portique à colonnes soutenant les étages supérieurs, et l'ensemble de la construction n'offre rien de curieux au dedans et au dehors.

La cathédrale de San-Martino, si remarquable sous tous les rapports, savoir d’étendue, de style et d’ornementation, est le second grand temple érigé en Italie après le commencement du onzième siècle; car San-Marcode Venise est de io43, et l’intérieur de San-Martino de 1060. On ignore quel fut son architecte; oubli étonnant, surtout pour un pareil édifice, puisqu’en général les Italiens ont soigneusement transmis à la postérité les noms de leurs habiles artistes. Dix ans suffirent pour commencer et terminer cette énorme construction , consacrée en 1070 parle pape Alexandre II, qui, avant son exaltation au trône pontifical, était évêque de Lucques ; tout cependant ne date pas du onzième siècle. L’intérieur du péristyle ou atrium et le campanile sont beaucoup plus anciens et appartenaient à une église de même largeur; on sait qu’elle existait déjà en 753; on conserva donc ce qui présentait encore des garanties de solidité.

La façade, due à Guidelto et érigée en 1204, a, an rez-de-chaussée, trois arcs occupant toute sa

Cl 2 LUCQUES.

largeur et d’inégales proportions ; celui du milieu est le plus vaste ; vient ensuite celui de gauche, et le troisième à droite arrive à peine à la moitié de ses dimensions. D’où proviennent ces inégalités? C’est ce qu’on ne peut même entrevoir, l’inspection des lieux et la correspondance des lignes intérieures montrant qu’on pouvait les éviter. De plus leurs assises, en marbre alternativement blanc et noir, et les piliers qui les soutiennent étant pareils, indiquent une construction de même date. Ces piliers massifs et carrés ont sur leurs faces extérieures trois colonnes dont les chapiteaux imitent assez bien l’ordre composite, et leurs fûts portent en spirales des palmettes et des feuilles de vigne d’un travail exquis, et l’on a déjà fait remarquer, pour d’autres monuments, combien la ciselure de la pierre, si on peut lui appliquer cette expression, s’était perfectionnée à cette époque. Il est impossible de décrire la multitude de sculptures attachées, en arrière des arcades, à la paroi intérieure du péristyle ; bornons-nous à dire que les architraves des trois portes correspondant aux nefs et que les arcs pleins, qui surmontent leurs corniches, contiennent de précieux bas-reliefs. A celui de la porte médiane, on voit Jésus-Christ et les douze Apôtres. Dans les deux intervalles séparant cette porte des latérales, quatre autres sont superposés, deux à deux, de chaque côté. Parmi les trente-

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quatre figures que le sculpteur y a placées, on distingue encore très-bien, quoique le temps les ait altérées, un chasseur, un conducteur de brebis, un vigneron remplissant un tonneau, un moissonneur, un homme cueillant les fruits d’un arbre. Au-dessous, des écussons circulaires en mosaïque représentent un hippogriffe, une vipère, un oiseau de proie, un lion, un cerf, un cavalier et une croix ressemblant à celle de Malle, tous ornements qui, excepté le dernier, ne rappellent aucun mystère du christianisme, aucune idée morale ou religieuse. Au-dessus du péristyle et comme à San-Michele, mais seulement au nombre de trois, s’élèvent des galeries à colonnettes portant des arcs en demicercle, et les deux premières, en ayant chacune quatorze, occupent toute la largeur du temple; mais, aussi comme à San-Michele, la troisième n’en a que six et ne répond qu’à l’aplomb des piliers de la grande arcade du milieu, répondant elle-même à la largeur de la principale nef. Les colonnettes sont également variées de forme, d’ornements et d’incrustations.

L’intérieur est vaste, à croix latine, à trois nefs, que de chaque côté séparent neuf arcades d’une grandeur extraordinaire et à plein-cintre pour les seize premières ; car les deux dernières, touchant le , chœur, sont en ogives. Leurs piliers se composent de quatre pilastres, un sur chaque face, entre les-

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quels montent, en nombre égal, de minces colonnes encastrées dans les angles rentrants formés par Fincomplète jonction des pilastres, et ne présentant que la moitié de leur circonférence hexagone; trois pans coupés s'offrent donc seuls à la vue. Les chapiteaux des pilastres et des colonnes ont deux rangs de feuilles d'acanthe assez espacés, et dans l’intervalle s’épanouissent des fleurs que l’on prendrait pour des hélianthes, si l'on ne savait pas qu’ils sont originaires de l’Amérique méridionale. De pareils piliers y répondent dans les petites nefs, mais plaqués au mur latéral et peu saillants ; audessus, règne un large bandeau sans ornements et portant dix-huit arceaux surbaissés formant une galerie supérieure, séparés par des pieds-droits, à l’aplomb de la clef des grandes arcades, et euxmêmes divisés en trois autres secondaires par deux colonnettes élégantes et sveltes; mais là commence une anomalie, car toutes supportent des ogives et des trèfles entre les écartements des courbes elliptiques. Comment , en moins de dix années, le style a-t-il changé à ce point, et subitement passé du romain-lombard au gothique? C’est un problème qu’on ne peut résoudre, puisque la façade, postérieure de cent quarante-quatre ans, n’offre aucune trace de l’ogive, et présente partout des arcs en demi-cercle. Au dessus encore des galeries, l’architecte a percé des ouvertures dont la majeure

LUCQUES. 6i5

partie est circulaire , et les quatre les plus rapprochées du chœur sont également gothiques. La voûte, d’une grande hauteur, s’arrondit majestueusement, et, peinte en azur étoilé, emblème du ciel, contient trente six médaillons où la fresque a reproduit les habitants du paradis. Le chœur et l’abside, exhaussés de six marches, simulent aussi à fresque , et malheureusement , une décoration moderne d’assez mauvais goût qui les prive de leur noble et première simplicité; ils possèdent cependant un beau pavé en mosaïque de marbre blanc, rouge et noir, et artistement assemblé. Peinture du dix-septième siècle, et tenant à la fois de la manière lombarde et du coloris vénitien , une autre fresque de la demi-coupole de l’abside est l’ouvrage de Gherardi et de Coli, artistes lucquois méritant une réputation supérieure à celle qu’ils ont acquise. A cette abside, on voit encore trois vitraux magnifiquement coloriés.

Ce temple renferme plusieurs objets d’art qui doivent captiver l’attention des amateurs. Parmi les tableaux les plus remarquables, on doit compter la Nativité et le Crucifiement,' par Domenico Passignano, qui fut, dit-on, le maître d’Agostino Carraccio et l’heureux imitateur, quoique Florentin, de Paolo Veronese, car il n’oublia point les traditions qu’il recueillit à Venise ; l’Adoration des Mages, de Federigo Zucchari ; la Cène, du Tinto-

retto, qui, sans quelques défauts de perspective, serait digne du Tiziano ; la Présentation au temple, d’Alessandro Bronzino, appelé aussi Allori; une Visitation, de JacopoLigozzi, peintre véronais fixé à Florence et que- distinguent la noblesse de ses compositions et la hardiesse de son pinceau ; une Vierge, deux Saints et trois Anges , dont un jouant du luth , de Fra Bartolomeo , peinture de i5oç), réunissant la pureté du dessin , le relief des personnages , l’harmonie des teintes et surtout la grâce, principal apanage de ce grand artiste.

Mais San-Martino est surtout riche en sculptures; l’habile Lucquois Civitali a principalement contribué à augmenter ces trésors, et par le nombre et par le mérite de ses oeuvres, qui marquent le passage de l’ancien style des quatorzième et quinzième siècles à celui du seizième, où la statuaire atteignit son apogée. On lui doit la chaire dont les figures et les ornements sont pleins d’élégance et de finesse d’exécution, le beau mausolée de Pietro da Noceto, célèbre littérateur et secrétaire du pape Nicolas V; le buste du comte Domenico Bertini , le bas-relief de l’autel de Saint-Régulus, où l’on voit cet évêque de Lucques assis entre deux anges tenant un livre ouvert devant lui; au tabernacle de la chapelle du Saint-Sacrement, deux autres habitants du ciel, deux séra-

LUCQUËS. 617

phins à genoux, d’une grâce parfaite unie à l’expression de la plus vire piété et adorant l’hostie; saint Sébastien, regardé comine son chef-d’œuvre, et le petit temple octogone en marbre, élevé dans l’intérieur, à gauche de la grande nef , et destiné à renfermer un saint-suairé; c’est un des plus remarquables travaux qui se soient accomplis au commencement du seizième siècle et qui servit peut-être à faire naître au bramante la pensée du monument qu’il édifia, à Rome, «à San- Pietro-in-Montorio, car celui de Civitali le précéda de dix-sepl années. A ces sculptures de premier ordre, -il faut ajouter les statues presque colossales, et placées dans trois niches, de Jésus, de saint Pierre et de saint Paul, par Giovanni di Bologna ; le tombeau d’IUaria de Carretti, femme de Paolo Guinigi, chef d’une puissante famille du temps de la république, bel ouvrage de Giacomo délia Quercia, exécuté en i4o5. 111a ria est couchée sur sa tombe ; les draperies sont supérieurement traitées, et le chien , signe de noblesse et de chevalerie, se trouve à ses pieds ; mais il n’est pas, comme en France, de la race des lévriers. Enfin à ces œuvres chrétiennes, on ne craignit pas d’opposer un contraste, un sarcophage antique, de travail grec, représentant Bacchussurun char tiré par des centaures et entouré de femmes et de bacchantes. En terminant ce qui concerne San-Mar-

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tino, certainement une des plus curieuses églises du moyen-âge que l’on puisse visiter, n'oublions point l’autel de la Liberté, noble témoin toujours subsistant de l’amour des Lucquois pour leur patrie, et en même temps réparons un oubli; car, en parlant des trois statues de Giovanni di Bologna, nous avons négligé de dire que c’est là qu’elles furent posées en i5yg ; mais, dès i36g, on avait érigé l’autel, lorsque l'empereur Charles IV rendit l’indépendance et sa nationalité à la république, soumise au joug des Pisans (1).

Nous ne reviendrons pas sur la richesse des archives et des bibliothèques des chanoines et de l’archevêché, situés dans les bâtiments dépendants de San-Martino; il en a été suffisamment question au chapitre de l’instruction publique.

Ici s’arrête la tâche que nous nous étions imposée, relativement aux descriptions des principaux monuments religieux de Lucques, et peut-être le lecteur les aura t-il trouvées trop longues, trop multipliées ; mais ces constructions lombardes ont un caractère architectonique si particulier, si différent du vrai gothique et du pur byzantin, que nous avons cru pouvoir nous permettre un peu de proxilité.

(1) Le bienfait ne fut point gratuit ; Charles IV se le fit payer 200,000 florins, somme immense pour l’époque et uu si petit pays.

Près de San-Martino se trouve la plaee Royale, trop spacieuse pour la grandeur de la ville. Deux rangs de platanes décorent trois de ses côtés, et au milieu s'élève, sur un piédestal, la statue colossale de Marie-Louise de Bourbon, mère du prince régnant, et qui mérita cet honneur par son zèle pour les intérêts du pays et par des fondations utiles. Ce monument, d’un grandiose aspect , est l’ouvrage du sculpteur Bartholini. Sur un des prolongements de la place, et eu arrière des platanes, on voit le théâtre, dont la façade très-simple, sauf six colonues portant une terrasse , ressemble à celle d’une maison particulière. Lors de notre séjour à Lucques il était fermé, et nous ne pouvons décrire son intérieur ; mais on dit qu'érigé en 1817, sur les ruines de l’ancien, il est vaste, sonore et d’une belle forme. On y joue seulement Y opéra séria. La ville possède encore deux théâtres de moindres dimensions et situés au centre de la cité. Destinés à la représentation de pièces de genres divers, l’un s’appelle Pantera, et l’autre a reçu le nom de l’auteur comique Nota, l’une des gloires actuelles de l'Italie ; tous deux appartiennent à des actionnaires.

Sur le quatrième côté de la place, s’étend le palais du souverain, jadis celui de la seigneurie ou sénat aristocratique. Il fut commencé, en 1578, par le Florentin Ammanati , et porte le cachet de la

robuste architecture toscane; c’est une énorme masse hors de proportion avec la richesse et la puissance de l’ancien et du nouveau gouvernement, car ce palais est compté au nombre des plus grands de l'Italie, et pourtant resté incomplet, puisque ses deux faces du nord et de l’ouest n’ont pu même être commencées ; il n’offre aux regards que la moitié du plan primitif; mais sur la place il reçut tout son développement et présente l’aspect noble et simple résultant toujours de la longueur des lignes. Toutefois, chose singulière en apparence, la partie la plus ornée donne sur une étroite rue ; cependant cette contradiction s’expliquent l’étonnement cesse lorsqu’on apprend que c’est là qu’originairement devaient être la place et la principale entrée. L’intérieur est beau et on y monte par un magnifique escalier, œuvre moderne de l’architecte Nottolini, et dont les marches sont toutes en marbre blanc de Carrara. Nous n’entrerons point dans les détails de l’ameublement de celte demeure princière; contentonsnous de dire qu’il a été presque entièrement exécuté par les fabricants de meubles, de soieries, les artistes du pays, et qu’il fait honneur à l'industrie lucquoise. Mais le plus bel ornement de ce palais, celui qui faisait, à juste titre, son orgueil, en a disparu. Il n’y a pas long-temps encore qu’il contenait une précieuse galerie de tableaux ; vendue,

pour un prix bien aû-dessous de sa valeur, elle est aujourd’hui en Angleterre , émigration d’autant plus regrettable que cette collection contenait plusieurs chefs-d’œuvre de l’école nationale très-peu connue en Europe. La bibliothèque palatine, occupant une partie de ce vaste local, est, Dieu merci, restée intacte; mais, comme pour celle de San-Martino, nous nous en sommes déjà occupé, et il est inutile d’y revenir.

D’autres palais décorent aussi la ville; mais ils ne peuvent être comparés à ceux de Florence et de Rome. Citons , toutefois , les belles habitations Orsetti, Fatinelli , Mansi, Mazzarosa, Bernardini , dont le dessin est dû à Civitali Cenami , qui se fait remarquer par une architecture tenant le milieu entre la gravité sévère du quinzième siècle et l’élégance du seizième; mais il faut plus de détails pour le palais Guinigi, datant de i\oi , servant aujourd’hui au dépôt de mendicité, et vrai spécimen du style de l’époque. C’est une masse énorme en brique , d’un sombre aspect , à trois étages , percée de vastes fenêtres à larges et grands arcs à pleins-cintres, et intérieurement subdivisées en quatre petites , que séparent des colonnettes dont les arceaux sont en forme de trèfles; ainsi, le romain et le gothique s’y trouvent réunis. On aurait dû respecter cette construction , qui a tant de rapports avec le palais de Venise, à Rome; mais on

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Fa dénaturée au rez-de-chaussée en y pratiquant de modernes ouvertures quadrilatères. Derrière ce bâtiment, et en faisant partie, s’élance une tour colossale terminée par des mâchicoulis; à son sommet , que le temps a miné , végètent , dans les anfractuosités de ses épaisses murailles, des chênes, et leurs têtes verdoyantes dominent toute la ville.

Au centre de la cité on a placé , dans le même local , toutes les boucheries et la halle au poisson ; près de là on voit des restes assez considérables d’un amphithéâtre romain construit en briques; et probablement si la main de l’homme n’avait pas arraché ses matériaux pour les appliquer à d’autres édifices, il serait entièrement debout; car l’adhérence de la brique au ciment est si forte, que les monuments qu’elle compose sont plus durables que ceux en pierre; témoins les aqueducs de la Campagne romaine, tandis que les villa des empereurs n’offrent plus qu’un amas de ruines. Des maisons, où habite le peuple, sont bâties entre les pieds-droits et les cintres de ses voûtes, en sorte qu’il n’en a coûté que l’élévation d'une façade. Ce monument date du temps de César ou du premier siècle de l’ère chrétienne, puisque souvent, et encore en 1 8 1 8 , on y a trouvé , en faisant des fouilles , des médailles de cette époque. Erigé à l’imitation de l’amphithéâtre de Vérone, il avait

deux rangs d’arcades, extérieurement cent vingtcinq mètres de longueur .sur le grand axe, quatrevingt-quinze de largeur sur le petit , et son périmètre égalait deux cent quatre-vingt-dix-huit. C’est là qu’au moyen-âge se tenaient les assemblées populaires, et un vieux tilie , conservé aux archives, donne à cet édifice le nom de Parlascio , de parlement. C’est sur l’emplacement de son arène que le prince régnant a fait élever la place du marché, en lui conservant la forme elliptique et la même circonférence intérieure ; elle est entourée de bâtiments d’une architecture convenable à sa destination, et quatre issues lui donnent de faciles dégagements. Ce fut une belle et utile entreprise , et promptement terminée.

Le jardin de botanique est d’une médiocre étendue et peu riche en végétaux des régions équinoxiales ou de serre tempérée , tels que ceux du cap de Bonne-Espérance et de la Nouvelle-Hollande; mais les arbres et les plantes d’orangerie en France sont là en pleine terre; ainsi, on y voit une plantation des différentes variétés de camélias remarquables par leur puissante végétation. Les magnolia grandiflora bravent, il est vrai, à Paris, la rigueur de nos hivers; mais ils ne peuvent être comparés à leurs similaires de Lucques pour la promptitude de la croissance et la force des pousses annuelles. Au jardin de botanique, ils étaient cou*

verts de cônes remplis de leurs graines pourprées

attestant l'abondance de la floraison.

Parmi les curiosités de la ville, il faut compter le Prato , nommé par les anciennes chartes Prato del Marchese , Pré du Marquis, et voisin alors du palais des gouverneurs de la Toscane , dont Lucques dépendait. C’est là que, le i4 septembre, jour de la fête patronale de la cité , se font les courses de chevaux, ainsi que le 21 du même mois. Ce pré change alors d’aspect, et on y élève un amphithéâtre en bois, de forme elliptique, décoré de statues, de bas-reliefs et de colonnes doriques. Son grand axe a cent soixante-trois mètres, le petit soixantetreize, et le contour de l’arène destinée aux courses est de quatre cent quatre. Les chevaux doivent le parcourir quatre fois , ce qui équivaut à un peu plus de 1 6/4oraes d’une lieue de poste française. Il y a loin de celte carrière à celle que fournissent nos coursiers se disputant le prix au Champ-de-Mars et à Chantilly; il est vrai que ceux de Lucques ne sont pas de pur sang. 3,5oo spectateurs sont commodément assis sur les gradins; 5,5oo trouvent place dans le corridor circulant entre ces gradins et la paroi intérieure, et 10,000 au milieu de l’arène, en sorte que presque toute la population lucquoise peut assister à ce genre de spectacle, qui, en général, émeut fortement les Italiens.

Le dernier des principaux monuments lucquois

que nous ayons à décrire est celui de l’aqueduc aboutissant, en dehors des fortifications, près de la * porte San-Pietro. C’est un magnifique travail et qui semblait devoir excéder les moyens financiers d’un si petit Etat. En effet, malgré la rareté de l’eau dans la ville et sa qualité séléniteuse, les divers gouvernements qui régirent successivement le pays avaient reculé devant une si grande et si coûteuse entreprise. Cependant une des premières pensées de la princesse Elisa Bacciocchi fut de procurer à la cité qu’elle venait administrer ce qu’on réclamait inutilement depuis des siècles j elle fit commencer les travaux que la chute de son frère, Napoléon, ne lui permit pas de continuer. Repris en 1823, et terminés en i832 , iis amenèrent une source prenant naissance au Mont-Vorno, et donnant en vingt-quatre heure^ 8,192 hectolitres, quantité suffisante pour une population de 25,000 âmes. La suite <non interrompue de ses belles arcades, au nombre de 45g, et construites en briques, présente , en ligne droite , un développement de 3,425 mètres. Chacun des arcs en a 5-167 d’ouverture, 14-762 de hauteur au point le plus bas de la campagne, et 12-991 en approchant de la ville. On a eu soin, comme le pratiquèrent toujours les Romains, de ménager au liquide , surtout près de sa source et pendant qu’il descend de la montagne par un canal souterrain, de fréquentes chutes, pour V. 40

qu’il absorbe l’air atmosphérique; car on sait que cette absorption le rend plus digestif et même plus propre à de certaines opérations de chimie et à la teinture. Au bout de l’aqueduc , une rotonde entourée de colonnes toscanes, et surmontée d’une coupole, sert de grand réservoir. De là, et par des tuyaux en fonte auxquels un mécanisme ingénieux permet de se prêter à la dilatation et au retrait que les différentes températures opèrent sur les métaux , les eaux pénètrent dans la ville et peuvent s’élever jusqu’aux premiers étages des maisons. Outre ces précautions, l’aqueduc a deux canaux de conduite parallèles , afin que le service ne soit jamais interrompu lors des réparations ou du curage. Le tout a coûté seulement i,i3o,i57 fr. ; modicité de dépense qui a causé l’étonnement des architectes étrangers , et qui prouve le talent et la justesse des calculs de son habile constructeur, M. LorenzoNottolini.

Il ne nous reste plus qu’à faire connaître au lecteur les bains thermaux, situés à quatorze milles de Lucques, et Viareggio, petite ville industrieuse et qui est, pour ainsi dire, une création nouvelle.

On se rend à ces bains, qu’une distance de quatorze milles sépare de la capitale , par une route pittoresque où l’on aperçoit à chaque pas des sites variés; d’abord, en traversant la plaine, couverte

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des plus riches cultures, ensuite en suivant les di- gués du Serchio , et enfin , lorsqu’on pénètre dans la montagne. Deux heures suffisent aujourd’hui pour accomplir ce trajet, tandis qu’il en fallait quatre ou cinq avant l’administration de la princesse Elisa, qui changea des sentiers détestables et souvent dangereux en chemins larges, faciles et parfaitement entretenus ; et, à ce sujet, qu’un juste mouvement d’orgueil national soit permis au Français qui écrit ces lignes ; qu’il puisse dire que partout où se fit sentir en Italie la domination impériale, même éphémère en certaines provinces, une heureuse impulsion fut donnée aux travaux publics , et qu’elle existe encore , tant les populations en reconnurent les avantages-.

Ces thermes jouissent d’une grande réputation , et furent connus et suivis dès la plus haute antiquité. Des débris romains attestent leur splendeur aux temps des Césars, et depuis lors ils ont toujours été fréquentés. Notre aimable et sceptique philosophe Montaigne, qui en fit usage, a, dans un petit volume devenu assez rare, décrit minutieusement l’effet qu’il en éprouva. Au commencement du quatorzième siècle, Gentile di Foligno en parlait avec éloge, et successivement plusieurs célèbres médecins ont exprimé la même opinion ; aussi les malades y affluent tous les ans, et au nombre de 2,000, dit-on. Nous ne pouvons affirmer le fait}

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mais, ce qui est certain, c’est qu’on y vient de tous

les pays de l’Europe.

Si on en croit les habitants, ces eaux sont une. panacée universelle; cependant ,' le docteur Giacoino Franceschi a prouvé, dans un ouvrage consciencieux, que, très-avantageuses pour certaines maladies , médiocrement utiles pour quelquesunes, elles sont funestes pour d’autres. Toutes sortent d’un monticule et donnent par vingt-quatre heures 2,991 hectolitres; leur température varie, selon les sources d’où elles proviennent , et la plus élevée est de 44 degrés de Réaumur. Réduite à la chaleur de i5, leur poids est à l’eau distillée comme i-i3 est à 1. Appartenant à la catégorie des eaux salines et contenant des sulfates et muriates de chaux, de magnésie et d’alumine, mais principalement du sulfate de chaux , elles déposent, sous forme de sédiment, une petite quantité de silice et de protoxide de fer. D’après l’opinion de Humphry'Davy, ces deux matières sont tenues en dissolution dans le sein de la terre par une forte chaleur, et se précipitent en se refroidissant au contact de l’air extérieur.

Cinq bâtiments, destinés aux bains et aux douches, ont des noms differents, selon les sources qu’ils reçoivent. Les trois plus fréquentés sont Bernabo, qui en contient deux , la première à 35 degrés de Réaumur et la seconde à 26. Les bains

les plus chauds, appelés di Corscna, possèdent aussi deux sources, et la plus abondante est à 44 au moment où elle jaillit de son orifice; celle de San-Giovanni , la moins imprégnée de calorique, n’arrive qu’à 3i. D’élégantes habitations et de plus modestes, que réclament les fortunes médiocres, s’élèvent, pour les malades, autour de ces bains ou dans les environs. Au centre de ces constructions, réparties en divers hameaux , on voit le château du prince, bâti en 1811, encore habité par la princesse Bacioccchi. Noblement élégant, il est orné d'un avant-corps peu saillant de six colonnes ioniques, et surmonté d'un attique. Une terrasse, à balustrade en fer, et une double rampe le précèdent. On admire aussi un autre monument, le Casino, vaste, de bonne architecture, meublé avec un certain luxe et servant aux réunions de la haute société. Le prince y donne des soirées dansantes pendant les mois de juillet et d’août; mais dois-je avouer qu'il le convertit en maison de jeu affermée à des entrepreneurs ? fléau déplorable attaché à presque toutes les eaux thermales étrangères, et que, heureusement, la France a repoussé de son territoire. Aux lieux où l’on cherche à rétablir la santé des malades, devrait-il être permis, pour un triste lucre, d’irriter une funeste passion , de détruire les fortunes et souvent la moralité ; car il est ancien ce proverbe qui dit que le joueur,

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dupe d’abord, finit par être fripon. Guérisseurs du corps, épargnez l’âme, et ne la frappez pas de gangrène et de mort (i). Nous venons de faire connaître le mal, et notre devoir était de le blâmer; maintenant, proclamons le bien avec empressement, et louons sans réserve la moderne fondation d’un hôpital pour les pauvres, remplaçant l’ancien, situé au sommet de la ville, incommode et beaucoup trop petit. Depuis long-temps, on désirait un hospice construit selon les règles de la science hygiénique ; mais le défaut de ressources pécuniaires ajournait sans cesse l’entreprise. Enfin, après une longue attente, M. le comte Demidoff, usant noblement de ses trésors, voulut bien se charger de toute la dépense. Grâce à sa munificence, cel hôpital contient cinquante lits, divisés en deux parts pour les deux sexes, et chacune est pourvue d’un grand bain pouvant suffire à dix malades, et de six douches. On est heureux de pouvoir citer ce trait d’une si généreuse bienfaisance.

Après avoir décrit des lieux où cohabitent tant

(1) Au moment où ce chapitre est livré à l’impression, notre correspondance nous apprend que son altesse royale le prince de Lucquesa, par décret du mois de novembre 1846, supprimé les jeux publics des eaux minérales et des bains de mer de Viareggio. La morale et de nombreuses familles applaudiront à ce décret. Reste maintenant à surveiller les jeux clandestins.

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de misères humaines, lçs infirmités, la douleur et souvent de dangereux plaisirs, visitons une cité présentant un heureux contraste par les moeurs et les actives occupations de ses laborieux habitants. C’est Viareggio, seul port, ou plutôt seule rade, qui permette au pays d’utiles communications avec la Méditerranée ; en effet, à cause de son peu de profondeur, un bâtiment ne saurait y aborder ; mais les petits y trouvent un bon fond pour y jeter l’ancre et peuvent aussi pénétrer dans la ville par un canal appelé la Fosse, et dont les eaux proviennent du lacMassaciuccoli et de quelques ruisseaux. C’est un refuge assuré en cas de mauvais temps.

Erigé en cité en 1823, Viareggio n’était, au milieu du siècle dernier , qu’un village pauvre et malsain, possédant à peine trois cents habitants logés dans de misérables cabanes, et se livrant uniquement à la pêche. A cette époque, un ingénieur vénitien, Zendrini, changea la face de la contrée et la délivra des fièvres endémiques en empêchant, au moyen d’écluses, l’eau de la mer de se mêler à celle du grand canal d’écoulement qui traverse la campagne. L’air et le sol furent assainis, et permirent à des colons venus de l’intérieur du pays de cultiver les terres environnantes, qui n’attendaient que des bras et la charrue pour se couvrir d’abondantes moissons. Le nombre des

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habitants s’accrut promptement ; celui des maisons répondit à cette progression , et quelques-unes même étaient assez considérables pour recevoir le nom de palais; titre honorifique facilement accordé en Italie. Le gouvernement favorisa leur construction en concédant plusieurs immunités et privilèges aux personnes qui venaient s’établir dans la colonie, et régla, par ordonnance, la largeur des rues et leur symétrie. Il en résulta une ville de plus de six mille âmes, régulière, et dont toutes les voies publiques sont spacieuses et parfaitement alignées; en plusieurs endroits des platanes y donnent une ombre précieuse en été et un passage couvert et ventilé. Tous ces avantages procurent à Viareggio le concours de malades qui viennent y prendre les bains de mer , et trouvent d’élégants hôtels où le confortable , devenu si nécessaire aujourd’hui, leur est prodigué; aussi plus de quinze cents en profitent toutes les années, et jouissent en même temps d’un ciel toujours pur et de l’extrême douceur du climat.

Sept cents matelots forment une classe à part dont les mœurs , les habitudes , different de celles des citoyens sédentaires, et il faut à ces hommes , vivant de la marine , ajouter ceux employés à la construction des bâtiments de pêche ou de commerce; leur total monte au tiers de la population mâle. L,e$ autres, domiciliés , cultivent leur patri-

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moine, afferment des terres, se livrent au trafic de détail, ou tiennent des hôtels garnis. Les bâtiments destinés au cabotage ou à des navigations de plus long cours sont frétés , en général , pour le compte des étrangers. Long-temps ils se bornèrent au transport des blés et des huiles de Naples et de la Sicile. Les céréales étaient apportées à Viareggio pour la consommation intérieure de la principauté, et les huiles se vendaient aux savonneries de Marseille. Les voyages des marins lucquois ne dépassaient donc pas les limites de l’Italie et de la Provence; mais, depuis quelques années, ils ont fréquenté d’autres parages, abordé à Malte, en Algérie, pénétré même dans l’Océan , et enfin étendu leurs courses jusqu’au Brésil et à Buenos- Ayres. Ils sont durs à la fatigue, sobres, bons et hardis navigateurs , et toutefois plutôt par tradition transmise de père en fils que par science ; et il serait à désirer qu’on établît pour eux une école nautique; les longues navigations auxquelles ils se livrent actuellement en font même une nécessité. A leur industrie et au courage, ils joignent une scrupuleuse probité , et cette vertu est aussi l’apanage des autres habitants, si peu enclins au vol et autres crimes , que les portes des maisons sont toujours ouvertes.

Le nombre des voiles nationales est de i5o, jaugeant ensemble 2,000 tonneaux ; mais aucune ne

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dépasse 80. La pêche côtière en occupe 35 à 4o , et la plus grande partie du poisson , dont le poids moyen monte annuellement à 4oo,ooo kilog. , est envoyée à Florence.

Une salle d’asile a été nouvellement établie dans la ville, et précédemment une ordonnance du prince y avait fondé une école d’enseignement mutuel. C’est aussi à Viareggio qu’est le bagne des forçats, et nous ne répéterons pas ce qui se trouve déjà au chapitre des prisons.

En terminant ce nouveau volume , nous devons rendre compte au lecteur des motifs qui nous ont porté à le consacrer entièrement à trois états d’une aussi médiocre étendue que Parme, Modène et Lucques, et à donner autant de détails sur leur statistique, leur administration et leurs édifices. Malheureusement leur exiguïté et la voie de mer plus commode pour se rendre à Florence et à Home engagent beaucoup de voyageurs à les éviter, ou s’ils les traversent , à peine accordent-ils quelques heures à l’examen superficiel des églises et des musées. Dans leur circonscription, cependant, ces pays sont dignes de toute l’attention des hommes instruits, car on y trouve d’excellentes méthodes d’agriculture, d’admirables irrigations, une population laborieuse, intelligente, de riches collections d’art, de nombreuses bibliothèques, où vivra toujours la mémoire des savants qui les ont dirigées, et

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enfin des monuments religieux d’un style si particulier, qu’ils ouvrent aux archéologues un vaste champ d’e'tudes. Un autre motif agissait encore sur l’auteur; il fut si bien accueilli dans ces contrées, il obtint de leurs administrations tant de précieux documents, qu’en faisant connaître tout ce qu’elles contiennent de beau, de bon, d’utile à imiter, il a rempli un devoir imposé par la reconnaissance.

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