‹ Voyage dans l'Italie méridionaleChapitre 77 sur 80 · MODES K · texte numérisé non relu

MODES K

les fils d’Apollon dans tous les détails de leur vie privée!

On entre avec respect dans la salle où travaillait Muratori, où l’on conserve précieusement les vingtsept volumes manuscrits d eRerum ilalicarum , sortis de sa plume. Dans celle des anciennes éditions est placé son buste; sa bonne, agréable et calme figure inspire l’aft’ection, et la vaste capacité de son front et du sommet de sa tête dénote une haute intelligence. On y remarque aussi l’organe de la ténacité, et si le système de Gall a quelque vraisemblance, il expliquerait la prodigieuse constance au travail de Muratori. En face de ce buste on voit aussi celui d’un autre bibliothécaire, de Sigonius, que nous venons de faire connaître en parlant de son tombeau ; sa physionomie sévère, sa maigreur, sa longue barbe en font le vrai type, du moins tel qu’on se l’imagine, d’un austère savant du seizième siècle, où Jes mœurs des gens de lettres étaient encore pleines de rudesse, témoins les injures prodiguées à leurs rivaux.

Le palais n’a point de galerie de tableaux, dans le sens qu’on attribue ordinairement à ce mot ; car ses richesses artistiques sont dispersées dans plusieurs appartements ; elles sortent presque toutes du pinceau des grands maîtres, excepté les premiers essais des peintres italiens, qui sont en grand nombre et pourtant précieux, puisqu’ils

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montrent la marche et les progrès de l’art depuis le treizième siècle jusqu’à celui de Léon X, époque où il atteignit son apogée. Cette collection, dépouillée de ses chefs-d’œuvre, transportés à Paris par suite de notre domination en Italie, les a recouvrés en i8i5, et même de nouveaux achats l’ont augmentée.

Nous avons déjà décrit tant de galeries du même genre, de Rome, de Naples, de Florence, de Parme, que nous ferons grâce au lecteur du catalogue détaillé de celle-ci, et d’autant plus qu’il nous reste à nous occuper longuement, au sixième volume, du musée bien plus important de Turin. Toutefois, nous citerons quelques tableaux des grands artistes pour les recommander à l’attention particulière des voyageurs. Commençons par ceux dell’Abati et de Lana, dont nous avons déjà fait connaître la supériorité; de Mûnari Pellegrino, élève chéri de Raphaële, et qui„peut-être, lui ressemble le plus pour les airs de tête et la grâce à grouper et faire mouvoir naturellement les figures; du Schedone, que l’on retrouve au premier rang de toutes les collections ; de Cavedone, de Marco Meloni, peu connu hors de sa patrie et qui mériterait de l’être par la douceur de son pinceau ; de Gaspare Pagani, habile peintre de portraits. Tous sont de l’école modénaise et les plus beaux ileurous de sa couronne. Viennent ensuite

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les œuvres des étrangers. Mars, Venus et l’Amour, et le Mariage de sainte Catherine, du Guercino ; le Christ en croix, de Guido Reni, dont la tête est d’une beauté divine ; de Lodovico Carraccio, l’Assomption de la Vierge, et de son cousin Annibale, le plus célèbre des peintres de cette habile et nombreuse famille, Pluton et d’autres divinités (1); de Leonello Spada, la Vierge dans sa gloire entourée d’anges; une autre Vierge, ouvrage admirable du Garofalo; un Christ, de Pomerancio ; la Crèche et l’Annonce aux bergers, des deux frères Dossi, l’un Dosso Dossi, dont la galerie de Dresde montre avec orgueil sept toiles de premier ordre, et l’autre Giovanni Battista, doué d'un grand talent pour le paysage et l’ornementation; l’Aurore et Cépliale, de l'Albani ; l’Ascension et les douze Apôtres, de Francia ; la célèbre Circoncision, «à figures colossales, de Proccaccini; un Christ crucifié, de Mantegna, où l’on voit une multitude de personnages, tableau marquant le passage du style, encore empreint de sécheresse, du quinzième siècle à celui large et fécond en grâce et en noblesse que développèrent, au seizième siècle, Raphaële et ses immédiats successeurs ; enfin, une* Sainte Famille, d’Andrea del Sarlo, d'un coloris, d’une suavité

(1) Les plus renommés sont Lodovico, Annibale, Agostiuo. Après eux viennent Paolo, Francesco, Antonio.

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d’exécution inimitables. Presque tous ces tableaux, hors de ligne, eurent les honneurs de leur translation à Paris. Ajoutez à ces chefs-d’œuvre les productions deMurillo, ne pouvant, malgré sa riche et vraie couleur, soutenir la comparaison pour la beauté des formes avec les Italiens; de Tiarini , suivant de près la manière des Carracci dans l’art de composer, de dégrader la lumière et d’exprimer les passions; de Paolo Veronese, du Tintoretto, de Palma, de Lanfranchi, de Velasquez, de Salvator Rosa, de Giorgione, rival heureux du roi de l’école vénitienne, deïiziano; car s’il lui cède en exquise finesse de coloris, aucun artiste ne donna plus de relief aux objets, n’eut une touche si ferme, si résolue et plus facile. Telle est cette galerie, et l’on conviendra que, malgré son infériorité relative avec celles de Rome et Florence, elle est encore une des plus précieuses de l’Europe, et que bien peu de souverains en possèdent une pareille; néanmoins elle offre une singularité remarquable, surtout en Italie; c’est l’absenced’ouvrages authentiques de Raphaële et du Correggio, absence d’autant plus étonnante que ce dernier était Modénais, quoiqu'il ait fondé l’école parmesane de la seconde époque. Nous ne ferons pas mention des peintres hollandais, qui sont assez nombreux.

La pièce de cette habitation princière dont la grandeur extraordinaire, l'élévation et les riches

ornements attirent le plus les regards, est le salon d'apparat où Franceschini peignit un plafond beau de lumière, de couleur et de composition , quoiqu’on y aperçoive un peu trop l’arrangement; il représente le triomphe et le couronnement deBradamante par Jupiter, en présence de tous les dieux de l’Olympe. Bizarre union des temps chevaleresques et mythologiques! A moins que ce ne fût un sujet commandé, l’artiste voulut probablement flatter les ducs de Modène à qui l’Arioste donnait pour ancêtres le paladin Renaud et la batailleuse héroïne du plafond.

Si cette somptueuse demeure est principalement consacrée aux arts et par eux embellie, elle laisse aussi une grande pinceaux sciences. A sa bibliothèque elle joint une collection de médailles la plupart historiques gréco-romaines, et l’observatoire astronomique, établi eh 1826 dans une tour attenante au jardin. Muni de tous les instruments nécessaires, provenant des ateliers d’habiles opticiens, il est confié an docteur Bianchi

En terminant la description de ce duché, qu’il nous soit permis de combattre à regret , car nous estimons l’auteur, une assertion de M. Valéry qui pourrait tromper les voyageurs; il dit, dans son estimable ouvrage sur l’Italie , que le palais , sa galerie et sa bibliothèque sont à peu près tout Modène. Nous croyon^ sauf la bonne part de pré-

somption dont nous sommes doué comme tout autre écrivain, avoir prouvé que cette ville est digne, par ses monuments religieux, ses bâtiments civils et ses établissements scientifiques, qu'on s’y arrête au moins quelques jours.

De Modène il n’existe point de service de poste, point de moyens commodes pour se rendre directement à Lucques; il faudrait donc se livrer aux carrossiniers , qui mettent deux et quelquefois trois jours à faire une vingtaine de lieues, et nonseulement font payer l’aller , mais encore le retour, quoique le plus souvent ils reviennent chez eux avec un chargement ; car en Italie, comme en Suisse , il est convenu que cette espèce de conducteurs , debbe scorticare i forestieri insino alla carne, doit écorcher les étrangers jusqu’à la chair. Il vaut mieux revenir à Parme et delà, en traversant l’Apennin par la nouvelle route qui conduit à Pontremoli et à Sarzana, suivre ensuite le littoral de la Méditerranée, visiter Carrara, Massa, Pietra-

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Santa, et enfin arriver à Lucqnes après avoir admiré des sites variés et de magnifiques cultures. C’est donc dans cette direction que nous allons conduire le lecteur.

Mais avant de partir, et pour ne point interrompre la description des lieux, commençons par faire un juste éloge du beau et utile travail exécuté par le gouvernement parmesan pour ouvrir une voie directe et facile, autant que le permettait la constitution géologique du pays, entre le duché et Pontremoli, et mettre ainsi en communication avec la Méditerranée la Lombardie centrale. Napoléon , pendant qu’il possédait la couronne italienne, avait conçu la même pensée ; mais, au lieu d’aboutir à Sarzana, il arrivait à la Spezzia, où sa prévoyance commençait un si vaste établissement de marine militaire et détournait le tracé de cinq lieues vers l’Ouest. Aujourd’hui, cette direction n’est plus si importante, et peut-être des obstacles insurmontables n’eussent pas permis de suivre ce projet. Pour venir à bout de cette grande et noble entreprise on avait bien assez d’autres difficultés à vaincre, soit par la nature du terrain sur lequel on devait opérer, soit par les traités à conclure avec plusieurs souverains ; car, depuis le versant méridional des montagnes jusqu’au rivage , on dut négocier avec la Sardaigne, Modène et la Toscane , pour son enclave de Pontremoli, attendu que, sur

un espace de douze milles, les bords de la mer sont morcelés en quatre territoires différents. L’objet de ces négociations était d’engager les autres princes à continuer le chemin chacun chez eux ; car s’il s’arrêtait forcément aux limites du duché, au point culminant des monts , puisque Parme ne possède rien sur le littoral, le but qu’on se proposait était manqué. Une fois les diplomaties d’accord, l’administration parmesane se mit à l’œuvre sur un parcours de neuf lieues, et surmonta heureusement tous les obstacles que présentaient l’élévation des montagnes, leur nature abrupte et par conséquent la raideur des pentes. Souvent on fut obligé d’entailler le roc ou d’élever des murs de soutènement, et de conquérir ainsi, sur de longs espaces, la largeur nécessaire à la route; aux tournants suspendus au-dessus des précipices, des garde-fous éloignèrent tout danger. C’est un service rendu à la haute Italie, c’est un superbe ouvrage qui fait le plus grand honneur aux ingénieurs qui l’ont dirigé, et qu’on pourrait comparer à celui du Mont-Cenis , en tenant compte cependant de la différence des ressources financières de Parme et de la France. Celui que nous allons décrire a la voie moins large ; mais elle est suffisante et n’avait pas besoin de la grandeur et du luxe que Napoléon imprimait à ses travaux. De toutes manières, il est surprenant

qu’un état, dont le revenu monte à peine à six raillions de francs , ait pu terminer, en quelques années, ce pénible labeur et subvenir à sa dépense.

En sortant de Parme , on parcourt deux postes et demie et l’on retrouve encore la plaine et la même culture , la vigne attachée aux ormes, les prairies, les terres labourables et le lupin semé sur ados que séparent de petits fossés ; l’espèce bovine semble moins nombreuse; mais celle du porc se multiplie abondamment. Souvent bordée de chênes superbes, la route est toujours horizontale; mais à sa gauche, et à moitié de la distance du relais , s’élèvent des collines ou boisées en grande partie ou couvertes de vignobles et premiers contreforts de l’Apennin. Le sol devient plus sec, plus caillouteux, et l’on s’éloigne du terrain d’alluvion. Près du Taro, prenant sa source à quelques lieues de la Méditerranée et versant néanmoins ses eaux dans l’Adriatique, par sa jonction avec le Pô , on voit la poste et le village de Fornovo, que nos historiens appellent Fornoue, et célèbre par la bataille que Charles VIII, revenant du royaume de Naples, gagna sur les confédérés italiens qui s’opposaient à son retour en France ; ils s’étaient vantés de le faire prisonnier, et, en vérité , ils auraient pu réaliser leurs menaces s’ils n’eussent pas accumulé fautes sur fautes. Peut-être

Fauteur de ce Voyage pourra-t-il les faire comprendre au lecteur, car il a examiné attentivement le champ de bataille.

En partant de Naples, Charles suivit presque toujours le littoral, et, depuis Lucques, il ne le quitta plus jusqu'au moment où il dut se détourner à droite et s’arrêter à franchir la chaîne de l’Apennin se prolongeant, parallèlement à la mer, du Var à la Toscane, sur un espace de 90 lieues. Au reste, puisqu’il accourait au secours du duc d’Orléans, assiégé dans Novarre au milieu du Piémont, c’était le chemin le plus court, et quoiqu’il fût plein de difficultés à surmonter, les montagnes génoises en auraient opposé autant et la roule eût été plus longue. Stratégiquement, Charles opérait donc selon les règles militaires. Arrivé à Sarzana, il quitta le rivage pour entrer dans la vallée que parcourt la Magra et qui conduit à Pontremoli, où commence l’entrée des monts; mais, avant d’y pénétrer, il commit une grave imprudence en se privant d’une partie de ses troupes, envoyées en détachement sur Gênes, et dès lors 8 à 9,000 hommes seulement composèrent une armée qui allait en attaquer 35,ooo qu’aucune fatigue, qu’aucunes privations n’auraient affaiblis. Arrivés à Pontremoli, l’armée, et surtout les 3, 000 Suisses au service de la France, eurent l’atroce barbarie et l’irréparable incurie de mettre le feu à cette

petite ville et de se priver ainsi des vivres qn’on y avait amassés. Le châtiment suivit de près le crime; car, pendant cinq jours que dura le passage, la famine poursuivit ces incendiaires marchant en trois divisions, savoir l’arrière-garde, le corps de bataille où se trouvait, l’artillerie et l’avant-garde le précédant de beaucoup et dépourvue de bouches à feu ; circonstance importante, rendant inexcusables les fautes que les confédérés allaient commettre. Le bagage, occupant 6,000 bêtes de somme, à ce que dit Philippe deCoinmines qui faisait partie de l’expédition, et les canons donnèrent une peine inouie à les faire passer par d’étroits sentiers, seule voie de communication existant alors dans ces âpres contrées. Sans les Suisses, s'offrant, pour expier les horreurs de Ponlremoii, de s’atteler au nombre de 200 à chaque pièce, jamais l’artillerie n'aurait passé. Le corps de bataille était donc harrassé, découragé, sans forces physiques et morales, faible en nombre, puisqu'il ne se composait que de 160 hommes d’armes et de 800 fantassins ayant souffert les mêmes fatigues, les mêmes privations de nourriture. Quant à l’avant-garde, une fois arrivée au débouché et séparée de l’armée par une distance de vingt railles, elle se trouvait dans une position plus mauvaise encore; car elle était en face de l’ennemi. Aussi le maréchal de Gié, qui la commandait, pressait-il coup sur coup ,

mais vainement, le roi de hâter sa marche ; il lui fallut attendre trois jours la jonction. Si alors on l’eût attaqué, rien ne pouvait le sauver, de l’aveu même de notre historien.

Que faisaient cependant les alliés, instruits dès longtemps de l’arrivée de Charles et certainement de sa détresse , au lieu de se porter en avant, vers la sortie de l’Apennin ayant la forme d’un vaste entonnoir étroit du côté de la montagne, s’élargissant en approchant de la plaine, permettant d’occuper le front qui lui conviendrait et de placer du canon sur les hauteurs de droite et de gauche? Après la défaite de l’avant-garde, ils négligèrent toutes précautions et ne songèrent pas même à s’emparer des berges du Taro, large torrent conservant à peine un filet d'eau en été, et que les Français traversèrent librement. Quatre fois plus nombreux que leurs ennemis, ils établirent un camp dans la plaine, en arrière de Fornovo, à trois quarts de lieue du Taro, et, impassibles sous leurs tentes, virent, sans s’émouvoir, le roi opérer sa jonction avec le maréchal de Gié, passer le torrent et prendre l’initiative du combat. S’ils se fussent conduits comme le simple bon sens l’indiquait, Charles VIII était perdu, obligé de capituler, et Philippe de Commines ne le cache pas; mais, une fois débarrassées des obstacles que la nature leur opposait, la valeur et l’impétuosité françaises l’em-

portèrent sur la tactique lente et mesurée des Italiens. Toutefois une partie de leurs fautes provint non d’ignorance, mais d’orgueil et d’avarice, à ce que dit l’écrivain déjà cité ; fiers de leur nombre et se croyant sûrs d’une complète victoire, ils voulaient que rien ne pût éviter leurs coups et craignirent, s’ils attaquaient les Français au sortir du défilé, que beaucoup d’entre eux ne parvinssent à s’échapper en retournant sur leurs pas. Ils voulurent donc les laisser arriver çn plaine pour les envelopper, les vaincre et s’emparer du riche bagage que traînaient à leur suite le roi et la noblesse.

De Fornovo, pour se rendre au relais de Bercelo, situé au point culminant de l’Apennin, on suit à peine quelques minutes la rire droite du Taro et l’on entre ensuite dans la montagne pour parcourir trois longues et laborieuses postes en continuelles montées; cependant les plus hautes sommités ne doivent pas dépasser 1,800 à 2,000 mètres ; car à la fin d’octobre elles ne montrent aucune trace de neige. On n’a pu néanmoins éviter une pénible ascension, puisque la constitution géologique de ces monts ne le permettait pas et que leurs courtes vallées , communiquant rarement entre elles, sont presque toutes des impasses ouvertes au nord ou au midi, et barrées par un massif à l’extrémité opposée. Il aurait fallu multiplier les tunnels outre mesure. Ces montagnes sont peu

aiguës, et, toutefois, de fréquents éboulements, dont on verra bientôt la cause, déchirent leurs pentes; éminemment calcaires, elles nous ont paru cependant renfermer quelquefois du schiste.

A l’entrée des gorges, du côté du nord, on voit encore quelques cultures, quelques habitations et même des arbres fruitiers ; car l’Apennin surgit immédiatement de la plaine, sans succession intermédiaire de chaînes parallèles , ce qui lui donne en apparence une hauteur plus grande qu’elle ne l’est effectivement, et l’on se trouve encore à peu de mètres au-dessus du niveau de la Méditerranée; mais, à mesure que l’on s’élève, ces produits du travail des hommes disparaissent graduellement et le chêne leur succède. Bientôt lui-même ne peut plus végéter, et l’aridité, le roc nu, le désert s’emparent des plus hauts passages. Lorsqu’on commence à descendre le versant méridional on trouve le hêtre, qui manque sur les pentes regardant le septentrion, quoiqu’il puisse vivre à i,5oo mètres d’élévation, et de vastes forêts de châtaigniers, arbres nourriciers des montagnards. Aucun taillis n’obstrue leurs puissantes tiges, sortant du milieu de vertes prairies et descendant sur des plans inclinés jusqu’au fond des vallées ; de superbes poiriers s'y associent et prospèrent sous ce climat dont la température leur convient, car ils aiment la froidure. Partout où peut naître une herbe fine

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et aromatique paissent de nombreux moutons et des chèvres sveltes, de formes élégantes, de pelages variés et tenant de la gazelle. Toutes les fois que le troupeau est en marche et gravit des terrains escarpés, elles se placent fièrement à sa tête et semblent se faire un droit de leur agilité. A mesure que la route s’abaisse, quelques maisons isolées commencent à paraître; ensuite les hameaux et enfin les villages, assis aux bases des montagnes, prouvent que le pays possède une laborieuse population, cultivant toutes parcelles de terre qui peuvent recevoir la bêche ou la charrue, et joignant d’autres travaux à ceux de l’agriculture; mais les surfaces cultivables sont petites et loin de répondre à ses besoins. Elle doit donc se procurer d’autres ressources ; une des principales est la vente et le transport à Parme du bois et du charbon ; car la plaine qui environne cette capitale du duché , plantée en mûriers et en ormes soutenant la vigne , n’en fournit point à la consommation. Des files de chariots chargés de ces combustibles sillonnent constamment le chemin. Au retour, les industrieux conducteurs rapportent de la ville du vin et du maïs, que la montagne ne peut produire et que des champs plus féconds leur accordent.

Dans cette partie de l’Apennin, sa géologie présente un singulier spectacle, une étrange stratifi-

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cation; presque nulle part la roche compacte n'apparaît; mais, des bases aux sommets, il est formé de lits alternatifs et presque toujours horizontaux de sable souvent mêlé à des cailloux roulés, et de pierres calcaires; ordinairement ils n’ont guère plus de 5o à 60 centimètres d’épaisseur, et leur régularité est si parfaite, qu’on dirait que la main de l’homme les a superposés. Quelquefois ils sont inclinés sous un angle, ou descendent perpendiculairement au flanc de la montagne; mais la succession régulière du sable et de la pierre est toujours la même ; et ceci explique d’où proviennent les éboulements dont nous venons de parler ; car lorsque, par une cause quelconque et surtout par les eaux torrentielles descendant des monts, les sables s’écoulent ou sont entraînés, la pierre, n’ayant plus de support, doit se précipiter dans les vallées ; en général, elle est fendillée comme l’argile qui , après avoir été mouillée , éprouve une subite contraction par l’effet de la chaleur.

En descendant de Berceto à Pontremoli , on parcourt le versant méridional, et le châtaignier continue à décorer ses pentes. A moitié chemin cesse le territoire parmesan, et l’on entre dans l’enclave enfermée entre les Etats sardes, Parme, Modène, et qui appartient à la Toscane. Il n’est pas besoin de poteaux indicateurs pour s’en aperce-

voir, car à la belle route parmesane en succède une très-médiocrement entretenue et si étroite même, en quelques endroits, que deux voitures de front n’y pourraient passer ; cependant elle est encore suspendue au-dessus des précipices, et aucun garde-fou ne garantit d'une chute mortelle. Comment le gouvernement toscan, si soigneux de ses chemins dans le grand-duché, néglige-t-il à ce point une voie importante de communication, et doit-on répéter qu’elle unit la Méditerranée à l’Italie centrale?

Pontremoli sur la Magra, torrent comme toutes les eaux descendant de l’Apennin, est une petite et laide ville, dont les rues ont la largeur d’un sentier; mais sa situation est charmante au milieu d’une vallée couverte, ainsi que les collines environnantes, de riches prairies, de maïs, de lupins, de châtaigniers, de mûriers, de vignes toujours mariées à l’orme, et même où l’olivier commence à paraître. Tous les trésors des champs italiens y sont rassemblés, et cependant on n’est pas entièrement sorti des montagnes; mais ce vallon regarde le midi, et le vent du nord n’y peut avoir accès. Il est néanmoins des lacunes à ces belles cultures. La Magra, ainsi que ses nombreux affluents qu’aucunes digues ne contiennent, occupe quelquefois tout l’espace compris entre le pied des collines et le remplit de sable stérile, de

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cailloux et de roches roulées. Aucun pont n’est jeté sur les torrents coupant la route, et les voitures, horriblement secouées en traversant leurs lits, ont de l’eau jusqu’au moyeu. En tempsde pluie ou de fontede neige, il faut s’arrêter et attendreque le débordement ait cessé. Heureusement pour les voyageurs, les eaux s’écoulent promptement sur ces pentes rapides, et en quelques heures le passage redevient possible. Mais on n’en doit pas moins s’étonner qu’une voie postale soit laissée en pareil état. Remarquons qu’elle ne dépend plus de l’Etat de Parme.

A Terra-Rossa, l’Ulla se joint à la Magra et vient d’une autre vallée. Là, pour se rendre à Sarzana, il faut franchir un second groupe de montagnes, mais dont la hauteur va toujours en s’abaissant jusqu’à la mer. Les torrents grondent encore au fond des vallons, et cependant leurs jonctions ne peuvent former un courant digne du nom de fleuve ; sur un sol fortement incliné ils coulent avec trop de vitesse. La route serpente sur les hauteurs ombragées de châtaigniers, arbres fidèles à l’Apennin, et laisse partout entrevoir, au travers du feuillage, des aspects pleins de charme. Là où le terrain le permet, l’olivier devient plus fréquent en approchant de la mer; sous son ombre légère, la vigne étend ses guirlandes horizontales, le figuier mûrit ses fruits si variés de goût et de

couleurs; des prés, fournissant toujours une abondante pâture, descendent chercher Je bord des ruisseaux, et dans le lointain, sur le sommet des monts, sur des roches escarpées 's’élèvent d’antiques manoirs, de vieux châteaux-forts, la plupart abandonnés; véritables nids d’aigles, rappelant les guerres des Guelfes et des Gibelins, les temps où de ville à ville, de forteresse à forteresse, on était ennemi. Ainsi aux beautés naturelles se joint l’intérêt des souvenirs historiques. On arrive enfin au point culminant du passage, à Fosse di Novo, énorme masse de tours et de murailles féodales. Sans prévoir un magnifique spectacle , on la contourne, et soudain se déroule aux regards une admirable vue, un des plus surprenants panoramas existant au monde, et toujours les postillons s’arrêtent pour qu’on puisse en jouir. De part et d’autre les deux chaînes de l’Apennin semblent, en s'écartant, ouvrir exprès une plus large place à la troisième vallée, enrichie de tout ce que la nature, le travail et l’art ont pu y rassembler, et dont les plants successifs, chargés d’exubérantes cultures, de villages, de hameaux, de maisons de campagne, descendent jusqu’à l’azur du golfe de la Spezzia, où brillent les blanches voiles des pêcheurs. Une végétation nouvelle s’unit à celle déjà décrite. Le chêne vert , aux feuilles persistantes, le cyprès, le pin maritime à tête en parasol.

produisent avec orgueil leurs formes élégantes: on 'a sous les yeux toutes les richesses, toute la splendeur de l’Italie méridionale.

C'est au milieu de cet enchantement qu'on arrive à Sarzana par une longue avenue, à trois rangs de platanes, et que borde des deux côtés une haute et belle haie de rosiers du Bengale, cou* verts de (leurs au commencement de novembre; gracieuse entrée d’une petite ville de 6 à 7,000 habitants, propre, bien bâtie, dont la principale rue est pavée en dalles, et qui n’offre à la curiosité des voyageurs que sa cathédrale; on y remarque un tableau de Solimène, peintre cependant du second ordre, et les deux lunettes à fresque où Fiasella, surnommé le Sarzane, du lieu de sa naissance, fit briller la correction de son dessin, un éclatant coloris et la grâce de Guido Reni, dont il fut l’élève et qui l’adjoignit souvent à ses travaux.

De Sarzana à Carrara, les produits agricoles sont les mêmes que ceux que nous venons d'indiquer depuis Terra-Rossa , et il est inutile d’y revenir. Bornons-nous donc à dire qu’entre ces deux villes, à Lavenza, on voit un énorme château à bastions, à grosses tours en ruines et d’un pittoresque digne d’occuper les crayons des artistes.

Entoure'e par un demi-cercle de montagnes , source unique de sa richesse , puisque c’est dans

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leur sein que se trouve le marbre si connu et qu’on exporte jusqu’en Amérique et au Bengale, Carrara est une jolie ville de 6,000 âmes, bien construite, bien alignée dans sa partie nouvelle; car l’ancienne, comme toutes les vieilles cités qu’édifièrent nos aïeux, n’a que des rues étroites et souvent tortueuses; mais, aînée ou cadette, toutes deux ont prodigué leur précieux marbre dans leurs constructions ; églises, monuments publics, colonnes, corniches, marches des escaliers, traverses, montants des fenêtres aux maisons des particuliers en sont formés, et, plus justement que l’empereur Auguste , les habitants de Carrara pourraient se vanter des matériaux qu’ils emploient (1).

Au milieu de la ville est une vaste place en parallélogramme allongé ; à une de ses extrémités un portique à douze arcades, portées par des colonnes doriques, sert d’abri aux marchands de -comestibles ; presque en face on voit le palais du comte Medico, où loge le duc de Modène lorsqu’il vient à Carrara ; palais plus remarquable par la grandeur que par sa vicieuse architecture du dixseptième siècle.

Le théâtre, petit et proportionné au nombre de

(1) Auguste en mourant dit qu’il avait trouvé Rome b&tie en briques et qu’il la laissait construite en marbre.

la population, fut érigé aux frais des principaux citoyens, et il est à remarquer que de pareils exemples ne sont pas rares dans la Péninsule, car le besoin des spectacles est inné chez les Italiens, La façade représente un avant-corps de six colon* nés ioniques, partant du premier étage et que soutiennent les pieds-droits du rez-de-chaussée. Un attique surmonte la corniche. Dans la salle, des colonnettes du plus beau marbre, et pouvait-il en être autrement à Carrara ? indiquent la séparation des loges et forment une charmante décoration. En somme, ce théâtre, nouvellement construit et laissant briller encore de tout leur éclat les blocs extraits des carrières voisines, est d’un bon style et d’une élégante simplicité.

La cathédrale est aussi d’une médiocre étendue et répondant, lors de sa fondation, aux besoins d’une ville bien moins peuplée au douzième siècle qu’elle ne l'est aujourd’hui ; mais sa petitesse ne l’empêche pas d’être une des plus curieuses de l'Italie par le style et l'ornementation de sa façade. Le portail unique de cet édifice a d’un côté un pilastre dont le chapiteau imite assez grossièrement le composite, et en retrait une colonne du même ordre ; de l’autre, les fûts portent un ange aux ailes déployées et deux personnages, ses acolytes ; mais l’arc qu’ils soutiennent est plus singulier encore; à sa droite et à sa gauche trois ani-

maux, deux griffons et un cheval, s’efforcent de le gravir, et les griffons chefs de file se rencontrent au sommet de la courbe et semblent prêts à combattre. Est-ce un caprice de l’artiste ou un emblème? car, en examinant les monuments du moyen-âge, on est souvent incertain sur le motif qui dirigeait le ciseau des sculpteurs. Un second grand arc se superpose au premier, et des deux côtés, quatre plus petits l’accompagnent. Un seul pilastre, partant du sol, supporte ceux du milieu au point de leur jonction, et les deux autres n’ont d’autre appui qu’une console peu saillante. Un bandeau, avec moulures transversales, les sépare du fronton ornementé avec une extrême délicatesse. Au milieu et au-dessus des deux arcs principaux, un carré, formant encadrement et chargé de sculptures, contient une vaste rose, en forme de roue, dont le centre simule un moyeu, auquel aboutissent vingt rais terminés chacun par un cercle enchâssé dans une ogive ; c’est la représentation des armes de la ville. Douze colonnettes, formant galerie aux flancs du carré et divisées par six, servent d’appui à la corniche triangulaire du fronton, et, en suivant son inclinaison, se raccourcissent successivement jusqu’aux deux extrémités de la façade. Malgré la différence de longueur, leur diamètre reste le même. Le tout, en marbre du pays, est ouvragé comme une dentelle et prouve com-

bien, à une époque encore barbare sous tant d'autres rapports, l’art d’inciser et de fouiller la pierre s’était perfectionné. Ce fut pourtant à la foi, si vive alors, de nos grossiers aïeux, et partout excitant à la construction des édifices religieux, que l’on dut ces heureux progrès.

L’intérieur a trois nefs et deux rangs d’arcades, à plein-cintre, portées par de massives colonnes , dont plusieurs ont des chapiteaux différents selon l’usage du temps. L’abside est d’une extrême simplicité, et l’architecte réserva pour l’extérieur tous les ornements. En général , il en est ainsi pour toutes les églises qui conservent du style lombard, et nous l’avons déjà fait observer. Il faut cependant examiner le maitre-autel, que nous croyons moins ancien et du quatorzième ou quinzième siècle. Décoré de charmants rinceaux , de bas-reliefs d'une admirable délicatesse d'exécution, il mérite l’attention des amateurs. C'est au talent d'Andrea Pisano que l’on doit ce remarquable monument; on n’en peut douter, car son buste sort extérieurement d’une fenêtre de l’abside , avec cette inscription : Andrea a Pisis.

Sur le prolongement latéral de l’église, et au milieu d’une petite place, s’élève sur un piédestal une statue seulement ébauchée, qu’on attribue à Michelangelo Buonarrotti. La pose est belle ; mais les membres, le torse et la tête même sont à peine

dégrossis, et comme c’est à la science anatomique qu’on aurait pu juger si l’œuvre appartenait réellement nu célèbre sculpteur, nous ne prendrons pas sur nous d’approuver ou de combattre la tradition de Carrara ; elle se fonde, au reste, sur un assez long séjour de L’artiste dans cette ville, lorsqu’il y vint choisir les marbres destinés au tombeau de Jules II , et l’on montre encore la maison qu’il occupa.

L’école de sculpture, si nécessaire à la prospérité de Carrara et premier mobile de l’unique occupation de ses habitants , est établie dans un ancien palais, qu’à l’extérieur aucune architecture analogue à sa destination ne distingue d’autres bâtiments ; mais , à l’intérieur , il contient tout ce qui est relatif à l’art qu’on y professe, et suitout une nombreuse collection de plâtres moulés sur l’antique. Cent élèves sont la pépinière de cette foule de sculpteurs, dont le ciseau produit, selon leur capacité, depuis la plus belle statue jusqu’aux plus simples ornements de la cheminée ou de la console. Tous les trois ans , un de ces élèves est envoyé et pensionné à Rome, après avoir exécuté un bas-relief sur un sujet donné, et remporté le prix au concours. Comme à Paris, une salle contient les ouvrages couronnés, et plusieurs dénotent un beau talent qu’a développé un bon enseignement; car il est actuellement sévère et

basé sur l’étude de l’anatomie et des chefs-d’œuvre de l’antiquité. Aussi cette école a-t-elle formé la plupart des habiles sculpteurs modernes de l’Italie et même doté les pays étrangers de plusieurs de ses artistes. Nous citerons à Rome, MM. Finelli, Tenerani,Bienaimé; à Bologna, Chelli; à Carrara, Dellicia; à Paris, Raggi; à Bordeaux, Maggesi, professeur à l’académie ; à Londres, Bozzoni ; d’autres encore sont établis à Pétersbourg et à Berlin. De tous temps, la cité de marbre put se glorifier de produire des maîtres célèbres, et parmi les anciens on doit compter principalement Danese Cattaneo, Ghirlanda, et Pietro et Ferdinando Tacea. Cette disposition , cet amour pour la sculpture sembleut inhérents à la population du pays; des nobles , des membres même du clergé ont obéi à leur noble instinct, et, sans des obstacles fiscaux , dont nous parlerons tout à l’heure , Carrara aurait pu devenir, sous les rapports artistiques et commerciaux, encore plus importante.

Mais il est temps de visiter les carrières, principal objet des explorations de l’auteur. Elles furent connues dès la plus haute antiquité, puisque les tours et l’amphithéâtre de Luni, ville étrusque, voisine de Carrara et détruite par Alaric, sont bâtis en marbre qu’elles ont fourni. Les Romains, sous le règne de Tibère, en ouvrirent aussi une, située à deux lieues de la ville, et s’en servirent pour

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leurs monuments ; mais ils n’obtenaient que des matériaux assez médiocres. Plus tard, cependant, ils connurent celle de Polvaccio dont ils liraient du marbre de première qualité; et le fait est certain, car c’est de là que provint le bloc qui servit à sculpter l’Apollon du Belvédère ; d’ailleurs un basrelief, placé sur la roche et témoin toujours existant, atteste l’exploitation; quoique mutilé, il permet de reconnaître encore Jupiter, Hercule et Bacchus. Miclielangelo, Buonarroti, Giovanni di Bologna et d’autres célèbres sculpteurs y ont gravé leurs noms.

Un grand nombre de carrières appartiennent à des particuliers; mais toutes ne donnent pas des produits d’égale valeur. Les principales sont Grestola, Poggio et Silvestre, dont les marbres, demi transparents et les plus parfaits, servent à la sculpture statuaire. Viennent ensuite le blanc mat que les artistes utilisent aussi, quoiqu’il soit un peu plâtreux; mais il donne les plus gros blocs, et pour les statues colossales on est forcé de l’employer; le blanc veiné, pour meubles et cheminées, est surtout exporté aux Etats-Unis et en Angleterre, ainsi que le gris-clair dont on fait des colonnes, des chapiteaux et des ornements d’architecture. On prétend qu’il se passe, au sein de ces montagnes, un curieux phénomène géologique observé seulement, pour la première fois, en 1819; c’est,

lorsqu’elle éprouve le contact de l’air, la prompte conversion en calcaire dur et opaque d’une espèce de gelée diaphane presque liquide. Si le fait est certain, il ne peut résulter que d’une subite évaporation ou de la rapide absorption du gaz carbonique. On détache le marbre de sa carrière au moyen du coin ou de la mine; ce dernier, plus prompt et économisant la main-d’œuvre, ne peut cependant être admis que pour se procurer des pièces de petites dimensions, de formes irrégulières, et sur lesquelles il y a perte de matière lorsqu’on veut les équarrir; mais elle est si abondante que ce déchet est peu important. Ce sont les habitants de Torrano et d’autres villages de la banlieue qui se livrent spécialement à ce pénible travail. Au nombre environ de i ,5oo ouvriers honnêtes, laborieux, et qu’une longue tradition, de père en fils, a rendus habiles dans leur métier, ils déposent, dit-on, des économies à la caisse d’épargne.

En montant aux carrières, on suit les bords d’un torrent rapide, moteur d’une trentaine de scieries, dont la mécanique est un va-et-vient comme toutes celles divisant en lames et en planches la pierre ou le bois. D’une raideur extrême, surtout en approchant des lieux d’extraction, la roule est abominable, et l’on ne peut s’en faire une idée ; c’est une véritable échelle de Jacob où chaque échelon est un

rocher en saillie, plein d'aspérités, et dont les intervalles sont hérissés de fragments aigus de marbres tombés çà et là pendant les transports. On 11e sait où poser le pied sans s’exposer à une entorse ou craindre un faux pas; cependant il y passe d’énormes fardeaux. Plusieurs blocs, destinés aux statues colossales et contenant tv. et 16 mètres cubes, exigent pour leur traction jusqu’à la mer, quoique la distance ne soit que de deux lieues, trente à quarante paires de bœufs; il en est même de plus considérables, et pendant notre séjour à Carrara, nous avons vu celui qui devait servir à la statue équestre du roi de Wurtemberg traîné par cinquante couples; bien qu’il fût déjà descendu en plaine et traversant la place publique, il ne pouvait néanmoins avancer qu’au moyen de rouleaux. Les conducteurs, au nombre de cinquante aussi , car chaque paire à le sien, poussaient des cris affreux, continuels, et la ville entière retentissait de clameurs; car c’est leur manière d’exciter les bœufs qu’ils frappent bien rarement. Les animaux soumis à ces rudes épreuves dépérissent promptement, et il faut souvent leur donner un long repos, si l’on- veut les conserver. C’est surtout à la descente de la montagne que leur travail est le plus pénible pour surmonter les résistances qu’opposent à leurs efforts les inégalités des roches. Les chariots à quatre roues, servant à transporter les pièces les plus pesantes, ont

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des jantes de 4 5 à 5o centimètres de largeur, et leurs essieux sont des troncs de chêne d’un égal diamètre. L’expérience a prouvé qu’ils étaient moins sujets à se rompre que ceux en fer.

Comment se fait-il que depuis des siècles on n’ait point entrepris d’adoucir les pentes du chemin, de le débarrasser des obstacles que l’on vient de décrire et de diminuer ainsi les frais exorbitants du transport de 16 à 18,000 mètres cubes annuellement extraits des carrières? Mais enfin une réunion des principaux citoyens de la ville a conçu le projet d’établir un rail-way de la plage aux montagnes; et au mois d’octobre i845, leducde Modène venait d’accorder l’autorisation de l’exécuter, mais en refusant la déclaration d’utilité publique; en sorte que si les propriétaires des terrains en demandaient un prix trop élevé, ou même s’obstinaient à ne pas les céder, celle restriction ferait manquer l’entreprise. Mais heureusement tout le monde en reconnaissait la nécessité, et on nous assurait que les difficultés, résultant en d’autres contrées du refus de déclaration, n’étaient pas à craindre à Carrara.

Le souverain venait cependant de donner une marque de réel intérêt au commerce du pays ; son unique produit ne peut être exporté que par mer, et la principauté est privée de port ; car la plage est basse et l’eau peu profonde ; en sorte

qu’il faut, lorsque le temps est mauvais, suspendre l’embarquement, et les navires doivent se réfugier à la Spezzia. Le duc leur préparait un abri en établissant des jetées sur pilotis ; mais cette sûreté accordée à la navigation augmentera-t-elle l’exportation, si des droits onéreux continuent, contre tout principe d’économie politique, à frapper le marbre expédié à l’étranger, et, par conséquent, à le renchérir; si des objets de première nécessité et qu’aucune manufacture nationale n’essaie de produire, sont les plus imposés à leur entrée, tels que les instruments de fer et d’acier pour l’exploitation des carrières, et les chaînes et les cordages destinés à la traction des blocs; si même les sculptures, faisant profiter Carrara de tout le bénéfice delà main-d’œuvre, payent à leur sortie; si enfin les modèles, venant du dehors et nécessaires pour faire connaître le goût des consommateurs, ne sont pas, non plus, exempts des taxes imposées à l’importation? Nous allons donc produire ici un tableau de ces tarifs et montrer par-là quelle influence fâcheuse ils doivent avoir sur la prospérité d’une population laborieuse et que ses mœurs honnêtes rendent si intéressante.

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