‹ Voyage dans l'Oberland bernois (volume 2)Chapitre 4 sur 17 · AS · texte numérisé non relu

AS

Le peuple de Hasli a beaucoup de dévotion. Outre le service du Dimanche , on fait encore im sermon pendant la semaine , excepté dans le tems des travaux les plus pressés de la campagne. Les jours de fêtes chrétiens , Téglise est rempUe , et tous les assistans participent à la Sainte Cène. Au gros de Tété , on ne voit que peu d'hommes aux offices divins ; mais on sait qu'à cette époque, ils séjournent presque tous sur les Alpes.

Il 7 a surtout une grande affluence dans le temple lors de Texamen annuel des enfans qui fréquentent les écoles. Cette jolie fête est un des jours les plus heureux de Tannée pour tous les àgts. Plus de mille enfans endimanchés se rendent de tous les villages de la paroisse dans celui de Meyringen et se rassemblent à la maison commune , où ils sont examinés par les pasteurs en présence du Préfet et des autres magistrats. Ceux qui donnent des preuves de leurs progrès , en présentant des thèmes ou des modèles d'écriture, reçoivent des prix d'encouragement en argent, j^uoique Texamen dure depuis 6 heures du matin jusqu'à quatre heures du soir et se fasse dans deux salles à la fois , il ne peut être qu'assez super* ficiel. Lorsqu'il est terminé , les enfans vont en procession à l'église , conduits par les maîtres d'écoles et occupent les bancs qui leur sont assignés. Le Préfet , le pasteur et les autorités locales se placent auprès de la table de communion , et chacun de ces préposés indique un Psaume que chaque écolier chante à son toitr. Après le chant , le pasteur fait un discours, puis le Préfet, son Lieutenant et chacun des

magistrats adressent aussi des exhortations à la Jeu* nesse , avec une éloquence naturelle que Ton devrait à peine attendre de ces campagnards. Enfin , le boursier de Féglise prépare sur la table des pièces de monnaye pour les distribuer à tous les enfans. Ceuxci s'avancent dans Tordre des différentes écoles avec leurs magisters et reçoivent un batz ou deux qu'ils emportent en triomphe , en sortant du temple.

Des témoins de cette fête, où l'on voit cette foule dé beaux enfans dans leur parure champêtre , de jeunes gens de deux sexes , brillans de c];iarmes y de santé et de vigueiu* qui y assistent comme spectateurs, assurent qu'elle offre un aspect ravissant. C'est dans ce jour-là que TOberhasli se présente dans tout son éclat.

Les enfans les plus pauvres sont proprement vêtus et ont alors au moins quelques pièces d'habillemens neufs. La journée se termine par des jeux , des luttes et des danses qui couronnent les plaisirs des acteurs et des spectateurs.

Le langage des Haslois est analogue à leur caractère. U m'a toujours paru le plus doux , le plus coulant de tous les dialectes de la Suisse. Il a d'ailleurs du rapport avec celui des autres vallées de rOberland, telles que Grindelwald, Lauterbrunnen , Finitigen et Simmenthal. Son accent est expressif, chantant, un peu traihant et rappelle le langage de quelques peuples sauvages.

Jean de Mûller a déjà observé que ,, ridiême n allemand qu'on parie aujourd'hui dans ces contrées 97 de montagnes est presque semblable à celui du ,7 chant de Nibelungen (l'un des plus anciens poëmes „ allemands). On retrouve cependant dans plusieurs 9, vallées des mots dont les racines paraissent éti-an- ,, gères à la langue allemande. Ceux qui passent ,, pour être suédois , ne le sont pas , sans appartenir „ à la véritable langue allemande , et il serait pres- „ que impossible d'en deviner l'origine. Les races du y, Nord qui , dans leurs émigrations , se croisaient n si fréquemment , il y a 1500 ans , ne différaient ,7 peut-être pas assez dans leur langage , pour avoir 7, beaucoup de mots qui fussent propres à chacune ;, d'elles. " (*)

11 n'y a pas de remarques à faire sur les occupations auxquelles s'adonne cette peuplade. Elles sont les mêmes que dans le Grindelwald et à Lauterbrunnen. Cependant , on voit des hommes qui y

(*) Voyez V Histoire des Suisses par Jean de MUller, ëdit. de 1806 , Vol. I , p. 422. Stalder , dans son Idio^ tikofit cite plusieurs mots du langage du Hasii. Dans sa Dialectologie suisse » que Ton espère voir paraître bientôt , il se propose d'insérer la parabole de l'Enfant prodigue (Évang. selon St. Luc chap. 15, v. 11) en dia. lecte du Hasli. J*ai trouva que les Haslois prononcent avec plus de douceur le A: et le ch ^ qui sont si durs dans les autres dialectes suisses. J*ai aussi remarque dans leur manière de conjuguer les verbes » particulièrement dans rimparfait, plus de rapport avec le haut-aU lemand qu'il n'en existe même dans le langage de quel* ^ues-unes' de nos villes.

au lieu de rester oisifs pendant l'hiver et de fumer du tabac ( ce que Ton voit faire même à des garçons en bas âge ) , s'occupent non-seulement à tisser de la toile , mais aussi à filer et à tricoter. Au printems , ils cultivent leurs terres et plantent principalement des pommes de terre et des choux blancs; ils sèment aussi un peu de froment , mais seulement au Hasliberg et sur hs hauteurs , parce qu'ils prétendent qu'il ne réussirait pas dans la plaine.

Les plantages sont mal entretenus et remplis de mauvaises herbes. La paille y est fort chère et suffit à peine pour remplir les paillasses des lits. Par suite de la négligence générale et du défaut complet S 'industrie , le pays s'est extrêmement endetté , et l'on ne remarque pas qu'on fasse aucun effort pour le relever de cet état de gêne. Quoique plusieurs des habitans fabriquent euX'-mên^s dies râteaux , des sabots et des baquets à lait pour leur usage, on est obligé d'aller encore en acheter hors de la vallée, et cet article d'importation fait sortir beaucoup d'argent. C'est seulement depuis peu de tems que quelques individus ont commencé à faire des cuillers , des fourchettes , des couteaux de bois et des bâtons de montagne pour les vendre aux étrangers. Le cabinet près de la cascade du Rçichenbach, les degrés qui y conduisent ^ et un sentier battu pour se rendre à la chute de l'Alpbach , sont les seuls essais , bien chétifs , d'améliorations utiles que l'on ait entrepris. L'état d'artisan est encore ti'ès-méprisé. Cependant on trouve quelques tailleurs, cordonniers, maréchauxferrans , boulangers , menuisiers , charpentiers , tan-

neurs et maçons. Il existe dans la vallée un tonne* lier j un horloger et même un relieur. On commence à s'occuper à faire de la potasse et à extraire du salpêtre.

La chasse des chamois est aussi une branche d'industrie. La prime accordée pour chaque cha* mois tué est d'environ 60 batz. On y manque encore de médecins , de chirurgiens et de sages-femmes ; mais la sobriété et la salubrité de l'air y sont trèsfavorables à la longévité. Dans le période assez court de l'an 1808 à 1816 , il est mort dans la seule paroisse de Meyringen un nombre de 18 hommes et 35 femmes à plus de 80 ans , un homme de 93 ans , un autre de 94 , trois femmes de 90 , une de 9S ans ; 45 hommes et 43 femmes entre 70 et 80.

La population s'accroît en général d'une manière rappante. Dans les cinq dernières années , le nombre des baptêmes a été le double de celui des morts, et l'on voit fréquemment des ménages avec dix enfans. Il serait donc absolument nécessaire d'exploiter de nouvelles branches d'industrie pour éviter que la disette ne fasse émigrer de nouvelles colonies , pareilles à celles qui sortirent jadis de l'Ostfrise. (*)

Une circonstance qui a puissamment contribué à ruiner les habitans de Hasli ne se renouvellerait plus

(^) Dans les anciens tems.^ la peste ^claîrcissait quelquefois la population. La dernière qui ait eu lieu en i669 emporta 1215 pei%)Dne8 dans la seule paroisse de Mey. ringen.

aussi facilement de nos jours, savoir la grande fa^ cilité avec laquelle ils trouvaient à Berne des capitaux à emprunter sur Thypothèque de leurs fonds de terre , dont le prix , par vanité , était porté à un taux fort exagéré. Ainsi , on en a vu qui en ont acheté a un prix exorbitant avec de Targent emprunté à gros intérêts , et lorsque la valeur de ces fonds ont baissé en raison de la baisse de leurs productions sur les marchés , ils furent obligés de les vendre incontinent à perte, ou de faillir.

L'état des fortunes dans TOberhasli n'est donc rien moins que florissant ^ sur environ 6000 habitans qui composent la population de la vallée dans ses trois paroisses (*) il en existe environ une dixaine qui possèdent 40,000 livres bernoises et au-delà , et plusieurs 20 à 30,000 livres ; mais il 7 en a encore davantage qui doivent presque cette somme , et plus qu'ils ne possèdent et qui se nourrissent tout l'hiver de pommes de terre , ordinairement sans sel , n'ayant pas même de quoi se procurer du lait. C'est encore à la paresse qu'il faut attribuer ce dénuement , car y particulièrement dans la commune de Meyringen , on assigne à chaque communier indigent une paixelle du pâturage commun d'une centaine de toises et plus pour la cultiver; mais le penchant à l'oisiveté et au babil font négliger d'en tirer profit.

Autrefois , il y avait infiniment plus d'aisance.

(*) Meyringen^ le chef-lîeu , eompte dans 76 maisons environ 126 ménages et âHO à 60O âmes.

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Plusieurs paysans pouvaient hiverner jusqu'à 60 vaches et possédaient luie fortune de 100,000 livres; mais à présent , on ti*ouve plutôt des exploits de saisie que des créances dans les porte-feuilles des propriétaires et le souvenir de F^cienne richesse et du tems peiylu pour remédier à cette décadence , a dégénéré en proverbe : ^ Si les habitans du Gessenay , jj dit-on , et ceux du Hasii avaient su être économes, n les premiers pourraient attacher leur b^ail avec n des chaînes d'argent et les seconds avec des chaîj} nés d'or/' Mais au lieu de ménager, ils s'adonnent plutôt à la recherche de trésors cachés sous terre et à d'autres superstitions. Il y a peu de tems que le magistrat fut obligé d'arrêter des désordres qui se commettaient dans une maison à Willigen , où , suivant l'assertion d'une diseuse de bonne aventure , un trésor devait se trouver enfoui dans une certaine maison. Les propriétaires, aidés de plusieurs jde leurs voisins , avaient creusé si profondement dans la cave , qu'il fallait joindre plusieurs échelles lies unes aux autres pour parvenir au fond et que le bâtiment courait le plus grand danger de s'écrouler.

On ajoute une grande foi aux cures sympathiques et à toutes sortes de sortilèges que les Capucins du canton voisin d'Unterwalden contribuent beaucoup à propager. Ce sont probablement encore des restes d'anciennes pratiques du paganisme , dont les historiens pourraient tirer parti pour appuyer leurs conjonctures et leurs hypothèses*

Voyage de Meyringen à Brienz,

Quoique la description de toutes les beautés de la vallée de Hasii soit loin d'être épuisée , nous allons cependant la quitter et songer au retour par Brienz et Interlacken. Deux chemins différens s'offrent à nous ; l'un , très-romantique , mais plus long et plus pénible , passe par le Hasliberg , et Tautre , beaucoup plus court et plus commode , suit en plaine le terre-plain de la vallée- Le premier n'est praticable qu'aux piétons et aux cavaliers , l'autre peut se faire en voiture. J'indiquerai brièvement ce que celui-ci présente de remarquable , puis je décrirai avec plus de détail celui du Hasliberg , d'autant plus qu'il est moins connu.

Pour sortir de la vallée par la route ordinaire » on passe le pont inférieur, nommé le pont neuf de l'Aar en dessous de M eyringen et Ton se rapproche d'abord d'une cascade du ruisseau de Falcheren qm se jette avec force de la hauteur de 150 pieds d'une terrasse verdoyante de la montagne, en un seul rayon, devant un rocher nud. Dans son voisinage , un observateur pourra encore remarquer le ravin d'un ancien éboulement tombé de la Kaltbrunnenalp , qui ensevelit jadis le village de Balm. Ce village avait sa propre juridiction et formait une petite Seigneurie. Il ne reste aujourd'hui que quelques maisons qui'portent ce nom , mais qui ne paraissent pas même situées à la place qu'occupait l'ancien village.

Bientôt on atteint le grouppe de maisons appelé unter der Heid, tandis qu'à gauche , presque à cha* que pas , des petites cascades sautillent en gazouil* Jant sur le versant du coteau , entourées de broussailles , d'arbres , de ï*ocs et de mousse, et présentent quelquefois , suivant les différens effets de lumière , des tableaux très-gracieux.

L'Aar coule toujours à droite , à quelque distance, et à gauche, on côtoyé de très-près les rocs ménaçans de la chaîne calcaire bizarrement entassés, portant sur quelques corniches ou sur quelques angles saillans des noirs sapins , et sur leur croupe de gras pâturages et les hameaux de Zaun, Brasti et FaU cheren. A leur pied , on remarque , par-ci , par-là , des bancs de tuf, dont le très - antique clocher de Mejnringen est construit. Plus près du village de Willigen , où sont des bains minéraux mal arrangés, d'une eau tiède, le schiste argileux noir prédomine sur les autres espèces de roche ; on Texploitait autrefois dans une forêt voisine, le Zaunvifald, et Ton y trouvait des couches de pétrifications singulières et très-rares , nommément des cornes d'Ammon ovales avec des cordons assez épais et d'autres espèces unies et rondes plus communes.

Les ruisseaux qui descendent des hauteurs, à gauche , forment enfin , en se réunissant , un courant ^ssez considérable d'une eau remarquablement pure et transparente , qui borde agréablement le chemin. Des bosquets d'aulnes blancs se mirent dans le crystal de ces ondes et offrent au voyageiu* dans cette

vallée découverte un ombrage propice. Dans les jours ardens de Tété , un attrait presque irrésistible invite àisY baigner, et Ton se rappelle à chaque instant les gracieux paysages de Ge^ner et ses charmantes Idylles. On s'attend à voir tantôt un faune malin , Bortir du bocage voisin et porter sur les épaules une nymphe timide au travers de la rivière , tantôt une jeune bergère prendre , sous un feuillage épais , ses ébats innocens dans Tonde fraîche ^ et un satyre qui Tépie caché^ derrière un rocher.

H faudrait bien peu d'art , de travail et de frais pour créer dans ces charmans alentours des jardins délicieux. Les cascades du Wandelbach et de TOltschibach qui découlent des pics du Wandelhom et de rOltschihorn, sont particulièrement remarquables; la première a creusé sur les flancs de la montagne une profonde échancrure qui lui sert de lit et tombe dans un bassin découvert , d*où elle s'écoule en plusieurs bras qui forment de nouvelles chûtes et se i*épandent en écume presque jusques aux pieds des voyageurs. La seconde se distingue par la hauteur de sa chute et par son volume majestueux qui figure de loin une colonne gigantesque d'albâtre, complètement isolée , et s'appuyant sans aucun mouvement contre le sombre talus du coteau. Le caractère gracieux du Wandelbach a souvent engagé les artistes à le dessiner-, celui de l'Oltschibach , plus grandiose , prête moins à limitation et en dépasse peut-être les bornes.

Ces ruisseaux réunis et le chemin qui 1^ côtoyé

se rapprochent enfin de TAar , en coupant au travers des prés mare'cageux remplis de joncs, d'algues et de roseaux qui bordent cette rivière. On pourrait mettre ce terrain en rapport ^'eny semant des plantes de marais utiles, telles qxiele poa aqualica etïalo^ pecurus pratensis. On repasse sur la rive droite par le pont de Wyler, qui tire son nom d'un village voisin , situé agréablement sur le penchant du Rufi* herg.

Ici , la route se divise en carrefour et conduit d'un côté sur le mont Brûnig , tandis qu'un chemin retourne vers Meyringen entièrement sur la rive droite en passant par le village de Husen et qu'un autre tend au lac de Brienz en suivant Je pied de Ballenberg. Celui qui va à Meyringen n ojSre de remarquable qu'une source extraoïcdinairement forte nommée Fon* ienen, qui jaillit d'un rocher nud du Brïmig et forme dès sa sortie un ruisseau assez considérable. L'eau en est excellente. Les habitans de la contrée croient qu'elle provient d'un écoulement souterrain du lac de Lungern dans le canton d'Unterwalden sur le revers de la montagne. Ils fondent cette opinion sur ce qu'on Ta vue souvent charrier de la sciure de bois à sa surface en sortant du roc , ce que Ton attribue à un moulin à scie situé au bord de ce lac. Le nom de cette source rappelle le mot l^ûnfons ou le mot français ybw/ûiwe, circonstance assez singulière dans un pays dont le langage a si peu d'affinité avec ces deux idiomes. Une maison sur le Hasliberg , bâtie à côté d'une fontaine , portait jadis aussi le nom de Fonianne. liÀ ^ le volume toujours égal de la source

de jFonlenen prouve au moins qu*clle ne doit pas uniquement son origine à la fonte des neiges dans les régions élevées des montagnes voisines.

Dès qu'on a franchi le pont de Wyler, l'on se trouve au pied du Rufiberg, dont la dénçmination de Hu/i ou Rufinen désigne les débris d'une montagne écroulée , ou l'écroulement lui-même. On y voit en effet une élévation qui paraît être le résultat d'une grande avalanche de terre et de quai*tiers de roc. La route longe une projection rocailleuse du Rufiberg, dont l'extrémité a reçu la dénomination de Ballenberg. On croit avoir remarqué sur les flancs à une grande hauteur les traces de l'action des eaux, dans des tems très-reculés. La stratification de ce rocher est en général très-bizarre. Les couches n'ont point de direction uniforme ou régulière. Tantôt horizontales , tantôt obliques , tantôt montantes , tantôt inclinées , elles se croisent confusément en contours sinueux et offrent sur une échelle infiniment grande l'aspect de la coupure d'un oignon partagé , dont les nombreuses peaux sont posées autour d'un centre commun. On dirait une masse liquide de différentes espèces de roches en dissolution , bouillonnant et tournoyant avec violence qu'un pouvoir subit aurait pétiîfié de nouveau au plus fort de son mouvement , dont elle présente encore les ondoyemens.

A peu près au milieu du Ballenberg jaillit, semblable à celle de Fontenen, une autre source trèsforte , nommée le Gurgen , au pied du rempart de

rochers

rocher^ qui borde le chemin. Elle va en coulant doucement se jeter dans TAar. Celle-ci va tomber non loin de là dans le lac de Brienz. On laisse cette embouchure à gauche , on contourne Textrémité du Baljenberg et Ton se rapJ)roche du lac profond et bleu foncé , en traversant encore quelques ruisseaux, puis des lits de débris et de gravier , des prairies et des plantations , à côté de quelques maisons isolées. On atteint ses rives au hameau de Tracht placé presque à son extrémité supérieure à l'orient , habité par des bateliers et des pêcheurs et voisin du village plus grand et paroissial de Brienz , situé un peu plus loin sur le m^me rivage. Ici , à trois lieues deMeyringen , finit la route praticable aux voitures et Ton est obligé de se rendre à Interlacken soit à pied par lès villages d'Ebligen , des deux Ried et de Rinkenberg , soit en bateau par le lac , ce qui est, pi us court et beaucoiip plus agréable.

Après avoir indiqué le chemin ordinaire de M eyringen à Brienz , nous allons prendre , avec une prédilection décidée , celui beaucoup moins connu' qui y conduit par le Hasliberg et les hauteurs du Briinig. Ce fut un Dimanche le 16 Août 1815 que j'appris à le connaître , en le pratiquant moi-même. L'heure avant le sermon du matin était bien choisie pour me le faire trouver encore plus agréable qu'il ne l'est déjà en lui-même. Depuis l'égHse jusqu'à la hauteur je rencontrais à chaque instant des troupes d'hommes proprement vêtus , de femmes , de jolies jeunes filles parées de leiurs plus beaux atours , qui se rendaient à l'office divin. Malgré leur pieux empressement »

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ils s'arrêtaient tous pendant quelques minutes pour jaser gaiement avec nous. On est toujours de bonne humeur lorsqu'on se prépare à faire une bonne œuvre, et que l'on peut plaire par un extérieur avantageux. Nous écoutions leur son de voix mélodieux , nous admirions les belles figures, le maintien affable et décent de ces bons campagnards avec enchantement, et lorsqu'enfin les cloches du temple se firent entendre 5 tout semblait se réunir avec un tems superbe pour donneur au délicieux Oberhasli un air de fête > et pour faire mieux ressortir tout son charme.

Avant de quitter la vallée , j'avais encore visité l'église de Meyringen. Elle est construite en pierres massives , grande et spacieuse , mais l'intérieur ne répond par aucun ornement à ce que promet son aspect extérieur. Des minces piliers de bois soutiennent la coupole , et les orgues sont placées sur une galerie élevée. Près de celle-ci , à 18 pieds audessus du sol, une ligne noire tracée sur le mur indique qu'en 1762 le débordement des ruisseaux qui descendent du Hasliberg rempht l'église d'eau et de dépôts de toute espèce, jusqu'à cette hauteur. Une inscription rend compte de cet événement. Malheureusement on n'est pas à l'abri du danger de voir de pareils malheurs se renouveler. C)

L'église est située très-près du pied de la montagne et par là même plus exposée à l'effet des ondées

<*) Encore en ISll rAlpbach et le MUhlibach débordèrent arec fureur et firent de grands ravages.

fet de la crue des eaux. Cependant, on a élevé un mur pour en détourner celles de TAlphach , le plus dangereux des torrens du Hasliberg, parce qu'il prend sa source presque à là cime de cette montagne et qu'il entraîne d'autant plus de débris et de terre dans son long trajet. Ce mur fut réparé et renforcé en 1762. 2"^^^^^ 5^ construction ne soit pas un chefd'œuvre d'architecture , elle prouve cependant ce que peut l'homme lorsqu'il emploie toutes ses facultés , pour préserver le sol qui le nourrit et pour utiliser la nature. Cette mère commune excite toutes les créatures à l'activité et toujours elle la récompense. Notre climat rude userait notre existence physique , tout comme im climat trop chaud énerverait les âmes, si l'on ne travaillait sans cesse à combattre leur influence. Les lavanges , les torrens , les éboulemens de montagnes dévasteraient des vallées , des contrées entières dans nos Alpes , les transformeraient en marais insalubres 5 les combleraient de limon , de pierres, de sables , remplaceraient l'herbe des plus beaux pâturages par des broussailles , des ronces , des mousses et des champignons , si la nécessité ou l'industrie n'engageaient pas les peuples à opposer toutes leurs facultés aux attaques des aveugles élémens.

On commença à élever ce mur le l.*'Mars 1734 et il fut terminé au bout de 126 jours , le 16 Juillet de la même année. L'année précédente , les. torrens de l'Alpbach et du Dorfbach réunis dans leurs débordemens avaient inondé les villages de Meyringen et de Stein. Leurs eaux montèrent jusqu'aux fenêtres des maisons , emportèrent plusieujfô bâtimens et cou-

vrirent presque toutes les terres cultivées de liraou et de cailloux. Le dommage fut estimé à 23226 krones (58065 francs de Suisse). On donna au mur 1099 pieds 9 pouces de long , 6 à 8 pieds d'épaisseur et de largeur , 5 pieds de profondeur et 12 pieds de hauteur au-dessus du sol. Son étendue quarrée était de 203 toises 13 pieds , et Ton y employa , dit-on , 507 tonneaux de chaux. Outre la valeur du travail des ha^ bitans , le Gouvernement dépensa 1426 krones 10 batz 1 kreutzer pour cet ouvrage ; mais on dit que la dîme du crystal payée par le Landammann Von Bergen compensa en entier cette somme. Cependant on greva à cette occasion les pâturages communs des deux villages de quelques charges et de quelques impositions , que l'on exige encore de nos jours et dont je ne connais pas la quotité. Cette crue extraordinaire des eaux fit aussi déborder TAar , qui sortit de son lit et changea complètement son cours, ce qui occasiona encore des dommages considérables que l'on évalua pour les communautés d'Im Gnmd et de Meyringen à la somme de 130,000 krones. Une perte aussi majeure peut expliquer en partie la décadence de la fortune des habitons. Il est probable aussi que ce funeste événement a porté atteinte à Thilarité , au penchant pour les fêtes et les plaisirs qui régnaient jadis à im très-haut degré chez ce peuple heureux et content. (*)

(*) J*aî trouve la preuve de ce trait caractéristique , entre autres, dans une longue chanson de 106 couplets^ intitulée : Chanson du Carnaval (F assnacM^Lied) ^ composée par un paysan de la contrée , Glawi Stoller , qui la termine en se nonunant lui-même. £!!• raconte avec naïveté et

En quittant l'église de Meyringen , on remarque avec étonnenient que la tour du clocher est séparée par un intervalle du corps du bâtiment. Cette tour haute et solidement construite paraît être d'une haute antiquité et pourrait bien avoir été un ouvrage mili* taire. Une tradition vague rapporte que ces deux bâtimens furent érigés par deux frères qui , par inimitié mutuelle, les séparèrent l'un de l'autre. On voyait sur la tour quelques images , reste de l'ancien culte catholique, que l'on a replâtrées. Une petite chapelle à côté du cimetière ne sert plus au culte divin.

Le chemin le plus court de l'église au Hasliberg se dirige par le haut du village vers i'Alpbach qu'il faut passer. Un sentier escarpé monte sur la rive gauche. On pourrait aussi y parvenir par le village d'Eisenbolgen en gravissant du côté de Hohfluh , ou prendre la route ordinaire du Briinig par pausen et le hameau de Briinigen. Mais le premier de ces trois chemins est le plus intéressant et fait jouir le mieux

très-minutieusement que les habitans de Hasii se rendirent en grand nombre avec leurs armes à Frutigen et y célébrèrent avec ceux de cette vallée, d'abord le culte di« vin , puis des repas fraternels et des jeux de courses , de saut , de tir et de disque. Six mois après , les lia« bitans de Frutigen vinrent rendre cette visite à ceux de HasIi, et les mêmes plaisirs se renouvelèrent. Le pasteur de Meyringen prit part à ces amusemens « et le poëte a consacré un couplet à l'adresse avec laquelle cet ecclésiastique patriarchal lançait des pierres. Ces fêtes eurent lieu en 1583.

de l'aspect attrayant du Hasliberg et de ses délicieux points de vue.

On côtoyé le bruyant Alpbach et l'on voit de près^ à droite les ruines du château de Kesti j simple manoir d'une famille noble et respectée qui a donné à la vallée plusieurs premiers m^^gistrats et ne Ta jamais tyrannisée.

„ Je ne puis me lasser de répéter , " dit Stapfer dans son Voyage pittoresque p, 81 , ,, qu'il n'existe ,, pas de rôle histoxîque plus honorable et plus glo- „ rieux que celui de ces illustres familles suisses qui „ n'usèrent de leur ascendant que pour servir la cause j) de la liberté , qui mirent constamment la chose puj, blique avant la chose privée , les intérêts de leurs „ compatriotes avant ceux de leurs concitoyens , et „ qui n'hésitèrent jamais de sacrifier les prétentions » souvent injustes de leur cité natale , et la popularité „ qui aurait été le prix de leur complaisance à des „ considérations supérieures , puisées dans le salut ,, de tous et dans la position de la commune patrie, „ ^ue le Suisse ne passe pas devant les habitations „ qui leur ont servi de demeure , devant \ts ruines ,, qui rappellent leur souvenir sans payer à leur mé* )) inoire un tribut de vénération et de reconnaissance."

Après avoir suivi pendant quelque tems le chemin du Hasliberg à l'église , on peut prendre à gauche un sentier qui conduit près delà chute par laquelle TAlpbach s'engouffre dans une sombre gorge avec 1^ bruit du tonnerre. Le rayon de cette cascade tombe avçQ

une impétuosité effrayante sur le roc nud où il se brise et répand un nuage de vapeur qui s'élève dans les airs, semblable à une colonne mouvante, et humecte tout à Tentourle penchant de la montagne. Mais l'aspect du grand bourg de Meyringen , .sous Tombrage de ses vergers , au milieu de ses riches prairies , qu'on domine depuis cette place , contraste avec le cadre sauvage du torrent furieux, en présentant un vaste tableau de fertilité d'autant plus étendu que les prés* marais plus éloignés trompent par leur verdure et paraissent continuer le sol productif de ceux qui entourent le village.

Les hameaux de Willîgen et de Schwendi, la terrasse du Zwirgi au-dessus de laquelle on voit par une trouée les gigantesques sommités dii Wellhora et du Wetterhom , qui paraissent contempler de leur froide solitude le séjour tempéré des mortels; tous ces objets font un effet ravissant dans ce beau paysage , encadré par le cordon des rochers de Falcheren , du Kaltbrunnenhorn , du Garzén , du Wandelhôrn et de l'Oltschernburg dans leur imposante grandeur.

En remontant encore depuis la cascade sur la pente nue de la montagne , cette vue magnifique se développe toujours davantage. On est surpris de la grande étendue du glacier de Rosenlaui , que Ton. voit maintenant en entier depuis son origine jusqu'à son extrémité. Mais bientôt cette perspective est masquée par ime forêt de tilleuls que l'on traverse et qui se rapproche déjà des villages du Hasliberg^

La route se partage en trois , et Ton a le choix de celui de ces villages que Ton veut visiter. Nous nous dirigeâmes à gauche sans nous embarrasser si c'était le bon chemin , et nous désirions presque de nom égarer sur ce coteau si verd, si éclairé, si bien arrosé, afin d'errer plus long-tems entre les jolis bosquets , les grasses prairies et les rians hameaux dont il est parsemé. Nous traversâmes ceux de Goldern, de Wassei'wende et de Hohfluh , en laissant au-des^ sous de nous , à quelque distance à gauche , le chemin qui conduit à celui de Briinigen , dans le but de faire une excursion sur Textrême croupe du mont Brûnig du côté d'Unterwalden.

Je ne connais point de prolnenade plus agréable que celle-là. Les limites très-restreintes du tems qui me restait à y consacrer purent seules m'empêcher de suivre un des sentiers qui conduisent aux pâturages si vantés deBalisalp, Mâgisalp, Gummen et Ami , situés à une grande élévation au-dessus de ces villages. (*)

J'admirais en silence ces belles prairies arrosées par de nombreuses sources et remontant en pente jusqu'à ces pâturages , dont le tapis émaillé et aromatique n'est coupé que rarement par quelques forêts et quelques rochers. Ce côté de la montagne a été

(^) Ces quatre Alpes sont situées en-deç^ du col de la montagne du côté de Hasli, sur le revers de laquelle les habitans du Hasliberg possèdent encore un très-beau pâturage alpestre sur les confins d'Unterwaldea nommé Baumgarten ^ qu'ils ont acheté en l4d9«

habité dès la plus haute antiquité , et l'on ne sait pas quand la communauté de Hasliberg s'est formée. Suivant un document , elle fleurissait déjà en 1358 et elle comprenait alors les hameaux de Wasserwende, Goldern, Riiti et Wâld. Ce dernier n'existe plus et seulement quelques fermes ont conservé ce nom. Il était environ de 100 pieds plus élevé que celui de Wasserwende , à l'orient. Suivant un document de l'an 1420 , l'on y trouvait un autre village nommé Atigschwânde à l'extrême frontière du côté d'Unterwalden, qui a complètement disparu depuis lors. Ce n'est qu'à la fin du 14.* siècle que celui de Hohfluh entra dans la communauté. Elle contient donc maintenant quatre villages , dont la population réunie est de 900 à 1000 âmes et dont le territoire a , du sud au nord 5 jusqu'à la croupe des hautes montagnes qui le séparent d'Unterwalden une étendue de 3 lieues , et de l'orient à l'occident celle de 2 petites lieues. Goldern , le plus bas des villages du Hasliberg , est environ à une lieue de Meyringen , et les autres ne sont guères plus élevés. Habités par un peuple joyeux, robuste et aisé , remplis de vastes habitations , d'abondantes fontaines , ils offrent les images les plus gracieuses. Le sol y est cultivé avec soin. En été , on y voit souvent les femmes et les filles faucher l'herbe des riches prairies , tandis que les hommes vont soigner pendant le jour leur bétail sur les pâturages très-rapprochés et reviennent le soir, pour rapporter sur leurs épaules le foin d^à sec dans les granges. Souvent, après leurs travaux, les deux %ç.^t^ se réunissent , et assis devant leurs maisons , ils babillent gaiement ou chantent avec des voix fortes

f t sonores qui retentissent au loin dans le vallon , les simples mélodies de leurs chansons nationales. Au lieu du cor des Alpes qui y est très-rare, ils jouent fréquemment d^un flageolet de verre. Ils se procurent cet instrument facile à manier dans les, verreries de r£ntlibuch , situées dans leurs voisinage. H consiste en un tuyau de verre droit et cylindrique , ordinairement long d'une demi-aune , épais comme le doigt, mais quelquefois plus long et plus mince. Il est muni en haut et en bas d'un petit pommeau rond et percé qui est adhérent au tuyau. On en joue en posant le pommeau supérieur sur la bouche et en fermant l'ouverture du pommeau inférieur plus ou moins avec le doigt , pour produire les demi-tons. On peut en tirer tous les tons de la gamme. Le son de cette espèce de flûte est aigu , criard et n'est agréable qu'en plein air. Mais , lorsqu'un jeune et beau berger en joue dans le lointain , en s'interrompant par momens pour chanter un couplet du ranz des vaches , terminé par le cri champêtre des habitans des Alpes qui parcourt toute l'échelle des sons , lorsqu'il reprend ensuite son instrument et exhale ainsi sa joie et son bonheur, on se croit transporté dans la scène de la plus délicieuse des Idylles. Souvent un autre berger lui répond d'une grande distance par de semblables cris , et ainsi que dans les jours de malheui^s , des feux allumés portent de montagne en montagne l'annonce d'un danger imminent, ainsi ces exclamations répétées sur toutes les hauteurs répandent la joie dans la contrée , et forment un concert de bonheur qui s'élève aux cieux , comme pour rendre grâce au Créateur toutpuissant de lui avoir accordé une si douce félicitée

ATS

Une coutume particulière du Hasliberg , généralement réputée utile et très - avantageuse à l'économie de ceux qui y participent , est celle du parcours commun. Elle y est très-ancienne et s'exerce comme suit ; Au printems , dès que la neige est fondue et que les différentes espèces d'herbes excellentes que produit ce sol germent avec une nouvelle vie , tous les propriétaires de bétail , riches et pauvres , ouvrent leurs étables et laissent leurs troupeaux pâturer sur tous les fonds de terre de la commune , sans aucune exception. Aucun propriétaire n'oserait s'y opposer, ni fermer de hayes ses possessions. Ce parcours général est ouvert jusqu'au 13 d'Avril et <levient très-utile aux pauvres. Depuis lors jusqu'au 4 Juin , terme du départ des bestiaux pour les pâturages alpestres , chaque pâtre ne peut nourrir les siens que sur son propre fond ou sur ceux qu'il aurait loué à cet effet de ses voisins , et il est obligé de les faire garder , car il n'existe point de paquis commun, comme dans les villages de la plaine; tout le terrain est divisé en propriétés particulières.

Le 4 Juin , on conduit le bétail sur les Alpes basses , que Ton pâture encore en commun , pendant un tems fixé , quoiqu'elles appartiennent aussi à des particuliers. Enfin, lorsqu'on monte aux pâturages alpestres proprement dits pour y passer l'été , on fait un partage et l'on envoie 60 ou 70 vaches à traire , désignées par le sort , sur l'Alpe d'Engstlen , 22 sur celle de Baumgarten , que leur éloignement rend plus incommodes , et plus de 900 sont distribués sur les quatre pâturages sus-nommés, sur lesquels se nour-

rissent en outre 15 à 1600 chèvres; ils sont jusqu'à leur cime revêtus en abondance des plantes les plus savoureuses , de la meilleure herbe , et de tout ce qui est salutaire aux troupeaux. A la St. Michel , on redescend. Pendant ce tems-là , les propriétaires des Alpes basses et des prairies autour des villages ont pu recueillir les foins et les regains , après quoi j 1c droit de pâture commun sur tous ces fonds s'ouvre de nouveau. Le riche a fait sts récoltes, le pauvre sa provision de foin sauvage et de feuilles. A l'approche de Fhiver , on fait rentrer le bétail dans les étables; de cette manière, même les plus pauvres peuvent hiverner une vache ou un couple de chèvres. On attribue à cette institution et à labsence des ca» barets l'heureuse circonstance que, jusqu'à présent, on n'a jamais vu de mendians vagabonds au Hasliberg. La connexion indissoluble entre les droits d'alpage et le rapport des prairies y existe aussi comme au Grindelwald et doit être considérée comme une des causes principales du bien-être des habitans. On se réjouit de voir ici la sagesse et la prudence se réunir avec la bienfaisante nature pour réaliser, autant que possible dans cet heureux coin de terre , les rêves poétiques de l'Arcadie.

En quittant Hohfluh , nous traversâmes dans la direction du Briinig quelques pâturages , un petit bosquet clair et enfin une forêt de hauts sapins. Les cris des geais et des pics-verts interrompent seuls le silence de la soUtude , dans laquelle on marche pendant une demi-heure , puis le chemin descend dans un enfoncement et remonte bientôt après entre les

monts du Giebel à droite , du Wylerhorn à gauche , au travers de prairies marécageuses , couvertes d'une herbe touffue , jusqu'à la marge la plus élevée de cet étroit vallon , d'où l'on descend de nouveau sur une pente très-escarpée, ressemblant plutôt à une rampe d'escalier qu'à une route , vers Limgern dans Je canton diUnterwalden ob dem Wald, Une petite chapelle est située au point où la vue sur ce village , qui est assez considérable , et sur son lac brillant, se développe le mieux. Elle se prolonge dans le pays d'Unterwalden et ses riches pâturages , jusques au mont Pilate , entre les montagnes placées des deux côtés , comme les coulisses d'un théâtre. Toutes les images d'une retraite champêtre que l'imagination a pu créer se présentent ici aux regards sous l'aspect le plus gracieux. L'on croit entendre retentir au fond de son cœur tous les chants qui ont célébré l'innocence de la vie des champs , le séjour heureux au miheu d'une nature sublime , loin des entraves que le monde oppose à l'expansion des sentimens les plus doux.

En rendant grâce à la piété qui construisit un temple dans ce local, si bien fait pour transporter Tame dans le domaine du beau idéal et de l'éternité, on s'éloigne pour regagner le territoire bernois , où Ton se propose de passer la nuit à Brienz ou à Tracht, si Ton ne veut pas dépasser les bornes de TOberland. Pendant quelque tems , on suit le chemin par lequel on est venu , puis on se détourne à droite et l'on arrive au péage bernois non loin de la frontière du côté ' du Hasli. On y jouit aussi d'un point de vue fort ëtejndu sur cette charmante vallée et sur les magnî-

hques montagnes opposées , entre lesquelles se distinguent le Wildgerst et le Wandelhom. A gauche, à peu de distance dans un fond encadré par de sombres forêts de sapins , se présente , au milieu d'un gazon verd , le* village de montagne de Briinigen , et plus loin , les rians alentours de Meyrîngen. C'est jusques-là qu'en 1315, le jour de la bataille de Morgarten , s'avança le corps d'armée du comte de Strassberg , allié de Léopold d'Autriche dans ses guerres contre les premiers cantons , lors de sa malheureuse invasion dans Obwalden.

Nous bûmes un vin médiocre dans le corps-degarde , attenant à la douane et nous poursuivîmes sur un chemin passable notre route vers Wyler ou Brienzwyler. On quitte à regret les croupes des montagnes pour s'enfoncer dans les vallées encaissées, lorsqu'on n'en est pas chassé par des orages ou par du mauvais tems. Chaque mont que l'on quitte semble opprimer le cœur de tout son poids ; on abandonne le domaine de la poésie hardie de la nature , pour rentrer dans celui d'une prose platte et mesquine.

Nous jettions sans cesse avec un saisissement pénible, de tristes regards sur les rochers de l'autre côté de la vallée, comme pour mesurer de quelle hauteur nous étions déjà descendus. Une chute supérieure du Wandelbach que l'on ne voit point dans la vallée nous prouva pendant quelque tems que nous étions encore à une grande élévation. Mais, , bientôt une forêt de hêtres vint masquer toute per* spective dans le lointain et nous épargna les compa-

raisons humiliantes auxquelles , à chaque pas y nous trouvions plus de matières.

Nous traversâmes le petit hameau de Brîenz- "wyler, bâti dans un site bien abrité, où la grande quantité de beaux arbres fruitiers qui Tentourent délecta nos yeux. Ici , nous quittâmes le pied du Ruftberg 5 pour continuer notre route entre le Brienzergrat à droite et le Ballenberg à gauche. En-deçà du flanc boisé de ce dernier mont, nous laissâmes un petit lac 5 nommé le TVeissensee , dont les eaux bourbeuses ne prêtent aucun attrait à la contrée.

Le pays est en général sauvage et porte les traces de fréquens ravages , occasionés par une quantité de petits torrens qui descendent du Brienzergrat, chacun dans un affreux ravin. En été, ils tarissent presque en entier; mais, en quelques heures , un orage peut les transformer en courant furieux et les particules très-mobiles de schiste et d'argile , dont les montagnes qu'ils traversent sont composées, sont tellement abondantes , qu'elles épailssissent les eaux et les rendent encore plus pernicieuses.

Ainsi , nous franchîmes les ruisseaux de Farni , d'Eistlen et d'Eybach , avant d'arriver au hameau de Hofstetten , et en-delà de celui-ci , leSchwandenbach et le Glyssibach coupent encoi^ le chemin qui se rapproche du bord du lac, en passant auprès des maisons éparses du hameau de Kienholz. Ces torrens ont accumulé depuis des siècles des affreux amas d'éboulis et de gravier, et, comme toutes les saillies

du Brienzergrat paraissent formées de fragmens de rocher sans adhérence, on doit s'attendre encore à maintes avalanches de terre, de débris et de limon. Une de ces dernières, consistant en schiste friable et décomposé, détruisit en 1797, à Hofstetten et à Schwanden, village situé un peu plus haut au nord , 37 maisons, une quantité de jardins et de bons prés. Les eaux du lac restèrent troubles pendant plusiem's mois , après avoir reçu cette masse de fange. (*)

Un pareil accident ravagea aussi de la même manière dans le 15.* ou au plus tard dans le 16.* siècle, suivant Topinion généralement répandue , le grand village de Kienholz avec le château de Kien , et les encombra de pierres et de limon ou les entraîna dans le lac de Brienz , et pendant long-tems quelques chétives cabanes indiquèrent seules la place que ces bâtimens avaient occupée. Maintenant , on voit avec mtérêt se relever de ses ruines un endroit, où fut scellée l'alliance éternelle de Berne avec les cantons

des

(^) Voyez au sujet de ces torrens de fanj^e ce qu'en dit Kbel dans son ouvrage sur la structure de la terre. ,, Us n'ont lieu , diuil , que dans les contrées où il y a „ des montagnes schisteuses et argileuses , dont les cavi- ^ té$ et les larges fissures se remplissent d'une quantité ^ d'eau extraordinaire , qui dissout le schiste ou l'argile „ et forme enfin une fange liquide mêlée de débris de y^ pierres et pareille à un torrent de lave. La force im* „ pulsive de ces torrens est incroyable. Quoique leur ,, marche ne suit ni impétueuse ni rapide , et au con. „ traire trèslente , tous les moyens qu'on pourrait em. „ ployer pour l'arrêter resteraient sans effet. *'

dés Waldstâtte et l'entrée de cette République dans la Confédération. Ce fut en 1353 que cette alliance fut conclue et qu'un serment solennel la consolida. Kienholz fut aussi long-tems qu'il exista dans son ancien état de prospérité, le siège des conférences entre Berne et les premiers cantons confédérés.

Suivant une tradition assez obscure, le même torrent de boue qui envahit Kienholz fit reculer le lac de Brienz qui , dit- on , s'étendait jadis jusques tout près du Ballenberg. Il existe encore une famille du nom de Kienholz , et un jeune homme qui en était membre , me raconta dans l'été de 1813 la tradition suivante', concernant son origine : Après que le village eut été détruit, un charretier passait souvent sur le haut monceau de décombres qui en était resté; mais son cheval s'arrêtait toujours à la même place; il montrait de l'inquiétude; son chien grattait la terre , et il avait de la peine à faire avancer ces deux animaux. Enfin , il obtint la permission d'y creuser-, et bientôt il découvrit une cave voûtée où se trouvaient un vieillard et uni enfant, habitans du village détruit. Ils s'étaient nourris pendant long-tems dans cette tombe, de vm, de fromage qui y étaient en provision, et de l'eau qui filtrait au travers de la couche de terre. On les en ressortit aussitôt. Le vieillard expira dès qu'il fut à l'air; mais le jeune garçon conserva la vie , et son nom de Schneitter fut changé en celui de Kienholz , en mémoire de cet événement.

En approchant de Tracht, on rejoint la route Tom. IL 31

de Mejrringen , et bientôt on atteint , en marchant entre le rivage et des coteaux rapides , Tauberge pia« cée devant une rade ouverte et large , sur laquelle on peut se promener et où Ton s'embarque lorsqu'on veut aller visiter le Giessbach. Cependant , beaucoup de voyageurs se rendent, en ti'aversant le ruisseau de Tracht, dans le grand village pai*oissial de Brienz qui en est très-voisin et qui possède une très-bonn^ auberge villageoise.

Brienz et le Giessbach.

firienz, en lui-même, est très-agréable par sa situation entre le lac du même nom au midi et le Brienzergrat au nord , qui lui procurent une chaleur et une douceur de température remarquable. Cependant , il est un peu trop resserré entre la montagne et le rivage, et celui-ci n'offre pas à beaucoup près autant de variété , d'agrémens et de commodités , ni ces découpures de montagnes si belles , si imposan-> tes , si multiformes , que Ton admire sur la partie infériem'e du lac de Thun.

Le lac de Brienz est un bassin étroit , large de % à % de lieues et long de 3 à 3Vi lieues , ouvert à l'orient et à l'occident , mais encaissé au nord et au midi par deux cordons uniformes de montagnes de moyenne hauteur et sans lacunes. St^fer le compare au lac de Wallenstadt, et Jean de Miiller le nomme avec raison sombre et profond. A son angk supérieur» il reçoit l'Aar, au sud-ouest la Lûtschi-

hen ; entre sts deux extrémités , plusieurs ruisseaux considérables , tels que le Miihiibach près de Brienz et le Giessbach vis-à-vis de cet endroit , sans parler de plusieurs autres plus petits, viennent se verser dans son sein .La plus grande profondeur à peu près à rembouchui*e du Giessbach est , suivant de Saussure, de 500 pieds. Suivant des mesures anté* rieures , elle serait de i7S jusqu'à 350 toises , et dans quelques endroits on ne pourrait pas même trouver le fond. La navigation n'y est nullement dangereuse, quoique, à quelques places , de hauts rochers sur le rivage rendent l'atterrage impossible. On peut lui appliquer parfaitement ce tableau de Virgile :

Iflnc aâque hinc vastœ rupeSj geminique minantur

In codum scopuliy quorum sub vertice latc

Aequora tula filent.

Virg. Atnùs L v» 164*

Un vaste roc s'avance,

gui menace les cieux de son sommet immense^

Balancés par Its vents, des bois ceignent son front,

A sc$ pieds le flot dort dans un calme profond.

Dëlille.

Ce lac n'est pas estimé aussi abondant en poissons que 'celui de Thun; cependant, il en contient encore considérablement. On y pêche des brochets de plusieurs livres , des truites , des lavarets , beaucoup de lottes , des anguilles , des ombre - chevaliers et d'autres espèces. En été , on ne prend presque que

des lottes f que les aubergistes de Brienz et de Tracht servent en profusion à leurs hôtes. £n automne , on pêche des poissons de toutes les espèces , et principalement celle que Von nomme Brienzling, qui a assez de ressemblance avec le hareng et qui existait jadis en telle quantité, qu'on en prit, dit -on, une fois 14,000 d'un seul coup de filet. Maintenant, il est d^à assez rare d'en retirer 1000 ou 1200 à la fois. Ebel dit qu'on les saune; mais je ne me rappelle pas d'en avoir jamais vu ni mangé sous cette forme.

n paraît qu'autrefois il y avait des castors dans ces lieux , et suivant l'ouvrage de l'ancien naturaliste Gessner sur les xmimaux de la Suisse j on en trou-" vait sur les rives de l'Aar en général , ainsi que sur celles de la Reuss , de la Limmat et de la Birs. Dans rhiver de 1776 à 1777 , 10 à 12 cygnes vinrent s'établir sur le lac de Brienz , ce qui est très-rare. Ils volaient d'un côté jusqu'à Meyringen et de l'autre jusqu'à Interlacken. Presque chaque année, on y voit quelques loutres. Assez fréquemment , on remarque, au printems, une poussière jaime qui surnage! à la surface du lac et que lea habitans appellent sa floraison. Ce n'est que le pollen des sapins environnans qui y est apporté par les vents. Les habitans xivercdns ne s'inquiètent point de cette apparition , qu'autre part on prendrait pour une pluie de souffre , présage de quelque grand malheur. Le peuple qui habite ces rivages n'est point bigot ; mais il n'est ni léger, ni susceptible d'émotions irréfléchies, ni idiot, et l'on peut souscrire à soa égard à l'observation de

Stapfer, lorsqu'il dit dans son Voyage pittoresque à pag. 84 : ,> L'influence de ces contrées dont les fi sinuosités fortement prononcées et le relief colos* Il sal annoncent les plus grands efforts, lesmouve- 17 mens les plus violens de la nature et les plus puisse sans moyens de son Auteur, se manifeste. dans fi Tame de leurs habitans , par un mélange de force yi et d'exaltation , d'enthousiasme et de constance } •n de calme et d'énergie , qui ont été la source des ,) plus hautes conceptions et de l'exécution persén vérante des plus généreux desseins. " (*)

(*) L'auteur , à la suite de ce passage y combat ropinîon

d*tm homme de lettres, qui a prétendu que les gorges

étroites et profondes resserrent le génie. „ Qu'étaient

y^ donc, continue Stapfer, la Grèce et les environs de

f> Stagyre d'où sont sortis les plus grands législateurs ?

,, La patrie de 2Soroastre , dans l'Aderbigian , est- elle

„ donc une plaine comme les déserts sablonneux du

„ Brandebourg ? La contrée qui a inspiré Homère était

f, apparemment platte et uniforme. Et pour parler hu-

^ mainement d'un Être qui est hors de ligne , mais qui

^ a voulu s'assujettir aux mêmes lois physiques que

„ ceux qu'il venait de sauver, la chaîne du Liban ^

M qui se prolonge jusqu'au mont Thabpr , n'a-t-elle pas

I, protégé l'enfance et frappé jusqu'à 30 ans les regards

,, de celui dont les institutions ont changé la face du

„ globe et remonté les ressorts de l'espèce humaine ?

„ Il est vrai que Taspect des hautes montagnes fait sur*

„ tout naitre les sentimens religieux : les vallées pro*

M fondes sont favorables au recueillement. Mais quand

„ on en sort pour s'élever jusqu'aux cimes qui en borw

„ nent la vue , ne se sent-on pas alors comme régénéré

„ et disposé à ce genre d'enthousiasme qui fait nattre

n les grandes idées ? Qui est-ce qui n'a pas , ik ces haup

Feu de voyageurs quitteront Brienz sans avoir invité les chanteuses de Tendroit à venir à Tauberge pour faire entendre quelques-unes de leurs chansons , en leur offrant un verre de bon vin. Si le choix de ces filles est calculé pour le plaisir de Foreille plutôt que pour celui des yeux , on peut au moins juger du costume et du maintien des femmes en général; d'ailleurs , d'autres jeunes filles s'approchent ordinairement de la maison, ou pénètrent même dans la chambre pour écouter ces chants , et dans ce nombre , il s'en trouve tovyours quelques-unes qui , mieux que les chanteuses , soutiennent la réputation de beauté et de délicatesse de traits que les Brienzoises ont acquis à bon droit. C'est un usage reçu que de demander un tel concert , à Brienz ou à Meyringen , où des femmes s'exercent à chanter dans ce but. Mais elles se font toujours accompagner par un coryphée masculin , soit pour soutenir leur chant , soit

„ teurs , senti avec surprise qu*i) avait laisse au pied des „ monts ses infirmités et ses chaînes ? L*idée de Tin. „ fini ne 8*e$t.elle pas emparée de tout son être ? Ne „ Fd-t-elle pas comme délivré de la portion débile de sa ,1 nature ? Et qu*on ne s'y trompe pas : Tame du plus I, simple des pâtres , quoique moins capable de se rendre „ compte des seutimens qu'elle éprouve que l'homme „ éclairé et sensible, n'en est pas moins ouverte aux „ impressions, que Taspect de cette foule d'objets d'une ff grandeur colossale et d'une si prodigieuse variété de „ formes ne peut manquer de produire. Pans ces Heux^ „ rien ne distrait l'esprit saisi de Fidée de l'immensité de 0 la nature. Tout concourt à rendre les méditations „ plus profondes , à leur donner un caractère de solem* „ nité et à leur imprinàer le cachet du sublima. '^

comme chaperon. Leurs chansons sont du moins nationales suisses ^ si elles ne sont pas locales, et les airs en sont agréables et mélodieux ; cependant leur manière un peu criarde de les chanter rend quelquefois ce concert trop bruyant dans un appartement. Il fait infiniment plus de plaisir en plain air et l'on peut se le procurer, lorsqu'on se rend par eau au Giessbach , à Iseltwald où même à Interlacken, en engageant les chanteuses à monter sur le bateau et à le conduire. Toutes les femmes sont habituées à ramer , et plusieurs même font ce métier pour gagner leur vie. Une jolie batelière que Ton a beaucoup vanté , peint et chanté , a ravi pendant plusieurs années les voyageurs par son chant, sa conversation naïve, sa beauté et ses grâces naturelles , qui cadraient si bien avec cette contrée romantique , et contribuaient à en graver le souvenir dans le cœur et dans la mémoire.

Mais que Ton soit conduit par des bateliers ou par des batelières , on aura toujours beaucoup de jouissance en allant par eau de Brienz au Giessbach, en passant quelques heiu'es couché sur le gazon , auprès de sa superbe chute , éclairée par la lumière d'une belle matinée , en y prenant un repas frugal et en s'adonnant au charme de la contemplation , du chant ou d'une conversation amicale , dans cette délicieuse et champêtre solitude. Ces plaisirs valent bien ceux que l'on cherche souvent vainement dans les fêtes pompeuses des cités.

Malgré la quantité de cascades que Ton a vue»

dans rObcrIand , celles du Giessbach sont encore dignes d'être visitées. Même celle du Mûhlibach , nommée aussi le Planalpbach près de Brienz, mérite plus d'attention qu'on ne lui en a accordé jusqu'ici. Si Ton avait le tems , il vaudrait la peine de monter au beau et fertile pâturage de Planalp et Ton trouverait à peu de distance sur le Rothhom une des vues les plus belles et les plus étendues de rOberland , suivant l'opinion des connaisseurs. Un sentier conduit de là dans l'Entlibuch; mais celui qui côtoyé dans la même direction le Tannhorn, autre sommité de l'arête de Brienz , est meilleur. Ils ne sont cependant pas très-fréquemment pratiqués et ne peuvent être comparés au passage mieux frayé du Brùnig.

Lorsqu'on s'embarque à Tracht ou à Brienz , l'œil repose encore avec ravissement sur ces deux villages qui se touchent et dont les nombreuses croisées ouvertes sur le lac saluent le voyageur. Placé sur un léger esquif, préservé de l'ardeur du soleil par une toile étendue sur des cerceaux « conduit par des bateliers qui battent avec leurs rames la mesure de leur chant , on sillonne rapidement la nappe azu« rée du lac et l'on atteint en 25 minutes le rivage du Giessbach.

L'église de Brienz, placée sur im tertre de roc, domine avec son clocher Iqs paisibles demeures des heureux villageois. Quelques masures sur ce rocher paraissent prouver que le manoir des anciens Seigneurs ou Comtes dç Brienz y était aussi situé. Suivant U

tradition, le dernier de cette race trouva la mort dans une croisade au commencement du 12." siècle. Leurs propriétés échurent aux Seigneurs de Ringgenberg issus de la même souche; puis, après de sanglans combats entre les paysans et ces Barons , elles parvinrent au couvent dlnterlacken , et enfin à la ville de Berne, lorsque le monastère fut sécularisé à la suite de la réformation.

Si j'ai bien su déchiffrer une ancienne inscription , presque effacée , sur im des angles de l'église de Brienz , elle aurait été bâtie en 1215 et serait une des plus anciennes du pays, Jusques à Tan 1713 , elle était , avec celle de Meyrîngen , la seule existante dans la vallée de l'Aar depuis Gsteig et Ring* genberg ; dès > lors , on en a établi à Gadmen et à Guttannen. Cependant , une tradition porte qu'avant que celle de Brienz fut construite , il y en avait une à Brienzwyler.

Nous quittons enfin Brienz pour gagner la rive opposée qui , depuis l'embouchure de l'Aar jusqu'à Iseltwald , est presque en entier bordée de rochers et n'offre que peu d'atterrages. Les habitans de Brienz y possèdent plusieurs pâturages et nommément le Brienzerberg (mont de Brienz) à droite des chûtes du Giessbach. On raconte qu'un vallon sur c>tte montagne nommé Tiejithal ou Teufithal étailj, habité jadis même en hiver. On y voit encore quelques maisons très-anciennes qui portent le nom de Heidenhauser (maisons despayens) et proviennent, suivant la croyance populaire, des siècles du paganisme.

Maintenant , eHes ne sont habitées pai* leurs propriétaires que pendant une petite partie de l'été. (*>

La plupart des possessions , et du bétail des Brienzois se trouvant sur cette rive , cette circons* tance rend la partie supérieure du lac très-animée. On y voit pendant presque toute l'année une foule de bateaux de toute espèce qui vont et qui viennent d'un rivage à l'autre. Trois planches de l'épaisseur d'un pouce, réunies ensemble, Tune au fond, les deux autres de côté , suffisent pour transporter les habiles rameurs. Ces nacelles sont si mal construites ^ que lorsqu'elles sont surprises par l'orage , les paysans qui les montent jettent souvent leurs seilles à lait dans le lac pour alléger leur frète bâtiment ; mais comme tous ces vases sont marqués , ils vont les repêcher lorsque le tems s'est calmé.

On entend déjà à Brienz le bruissement du Giessbach, et d'autant mieux de son embouchure, où il se précipite en écumant dans le lac , d'un gradin de

<*) Il est très.vraisemblable que ces maisons et d'autres semblables furent bâties parties anabaptistes , lorsqu'ils étaient exposes à des persécutions , afin que leur situation isolée , et peut-être des souterrains qu'ils y pratiquaient dans le roc^ pussent les soustraire à leurs ennemis. Cependant, suivant une ancienne tradition, les premiers habitans de la contrée se seraient établis dan» ces lieux, mais en auraient été expulsés par des brigands et des assassins et forcés d'aller se poser à Kienholz, d'où ils auraient encore été chassés par de fréquentes inondations et auraient enfin choisi Brlesz pour leur domicile»

rocher delà hauteur d'une vingtaine de pieds. Mais le riVage élevé empêche de voir ses chûtes les plus remarquables , avant que Ton ait débarqué à peu de distance et que Ton ait monté pendant quelques minutes sur un sentier escarpé. On voit alors » en sortant d'une feuiUée , ces puissantes cascades devant soi.

Le torrent forme ici avant d'entrer dans le dernier bois une suite de chûtes en gradins, comme le Reichenbach. De cette station, on en compte six ou sept , dont les plus élevées brillent à peine entre les sommets des, sapins ou ne se font remarquer que par les nuages de vapeurs qui en émanent. Il est à regretter qu'un chemin frayé ne conduise pas du bas en haut , comme au Reichenbach , auprès de chaque gradin que franchit le ruisseau. Ces deux cascades peuvent d'ailleurs rivaliser entre elles de richesse et de beauté. On pourrait même , à quelques égards , décerner la préférence au Giessbach , et quelques personnes ont cru y observer un plus grand volume d'eau , une végétation plus riche dans SCS alentours et plus de variété dans la forme et le mouvement des nombreuses gerbes de l'eau.

Je me livrerai d'autant moins à une comparaison , qu'elle pourrait m'entraîncr à une prolixité fatiguante pour le lecteur, dont il m'aura, peut-être, déjà trouvé coupable dans mes descriptions du Staubbach et du Reichenbach. Peut-être aussi vaut-il mieux s'abandonner à la pure jouissance de l'admiration que de comparer et de discuter , et lorsqu'on

sera de retour chez soi , on suspendra avec plaisir Texcellente estampe du Giessbach, par Rieter, pour faire pendant à celle du Reichenbach. (*)

La célébrité plus tardive du Giessbach , auquel , pendant long-tems ,' on ne faisait point attention , a produit le même effet que la beauté de la cadette de deux jolies sœurs , qui efface , en se développant , au moins pendant quelque tems , les attraits de son aînée, que l'on avait seule admirée jusqu'alors. Si je devais exprimer l'impression que le Giessbach a fait sur moi , je le comparerais à un Ode de Kiop* stock 9 dont les sept ou huit strophes respirant un feu divin , remplissent et absorbent Tame. Chaque strophe est superbe en elle-même ; mais les dernières agissent avec encore plus de force sur notre imagination et pénétrent tout notre être de leur sublime chaleur.

U me semble que la seconde chute, depuis le bas , est la plus belle de toutes. Semblable à un gigantesque évantail liquide et déployé , on voit entre ses branches , blanches comme des lames d'ivoire , paraître le sombre rocher ; il semble s'ouvrir constamment de nouveau, sans jamais se refermer. Son bruissement étouffe les accens de l'admiration du spectateur , et rentré dans lui-même , celui-ci se résigne à garder le silence , lorsque la nature parle avec tant de force et d'une voix si imposante.

(*) On trouve aussi dans ]e Recueil de pat/sages suisses un joli dessin du Giessbach et la première notice itaprimée qui ait paru sur cette cascade»

Nous avons déjà fait mention de Tencadrement champêtre de cette cascade. Des arbres de toute espèce de feuillage alter^ent sur ses bords et les tiges blanches des cerisiers coupent agréablement la verdure , sans cesse humectée , des prairies voisines^ Quelques bancs de rochers grisâtres percent au-dessus des forêts sombtes et épaisses, dont la superficie ne présente que des échancrures un peu plus profondes au commencement de chaque chute, et quand on regarde au travers , on voit un réseau transparent de branchages qui arrête les rayons du soleil, pour les laisser s'échapper de nouveau et produire un jeu de lumière admirable. Un pont léger, jeté sur la marge des rochers au-dessus de Tavant - dernière chute en rend l'aspect infiniment plus pittoresque. Presque à chaque heure de la journée , on la voit différemment éclairée et développer de nouveaux ef^ fets; cependant, le soir et le grand matin sont les momens les plus favorables. On a placé depuis quelques années un banc couvert en face de la gerbo d'eau , au point où elle se présente le mieux , assez éloigné pour que l'on soit à l'abri des vapeurs en poussière qui s'en détachent et du vent qui l'accompagne toujours. On en jouit encore mieux lorsqu'ea montant depuis le rivage , on se dirige à gauche pour arriver à ce banc , au lieu de côtoyer le ruisseau et de s'exposer à être mouillé par Técume qu'il jette sur ses rives. Un maître d'école de Brienz a établi ce reposoir et plusieurs fois je l'ai trouvé dans une prairie voisine qui lui appartenait, attendant les voyageurs pour les conduire auprès du petit pont et à une chute supérieure , où le torrent s'élance en dé-

crivant un arc majestueux et offre un aspect nouveau et d'une beauté particulière. Deux fois , je rencontrai ce bon vieillard , son cor des Alpes à la main. (*) Quoiqu'il n'en jouât pas avec beaucoup d'habileté, les sons qu'il en tirait nous donnèrent cependant une douce émotion j lorsque , placé sur le petit pont et comme suspendu dans les airs , il les faisait retentir au travers du fracas de la cascade; ces sons qu'un poëte allemand a traduit dans ces mots simples et touchans : n Ton ame languit sans cesse n de revoir ton pays où t'attend le salut de l'amitié , » tes pâturages , ton chalet, ton vaste lac azuré, tes f) montagnes Ubres et sublimes. Oh! reviens noble „ rejeton de Tell , toi qui naquis sur le sol de la liy, berté , reviens dans tes paisibles vallées ^Ji ce repas n simple et frugal que l'amour de la patrie assaif, sonne. ''

Le souvenir de ce passage et les sons du cor des Alpes qui s'évanouissaient dans les airs réveillèrent dans nos âmes les douloureux sentimens qui déchirent le cœur des Suisses , lorsqu'ils sont éloignés de leur pays natal. Nous comprîmes parfaitement la nature et les souffrances de ce mal du pays (Heimweh ) qui a fait périr tant de soldats de notre nation

(*) Ces cors ont ordinairement de 4 à 5 pieds de Ions i ils sont droits 9 en haut et recourbés à leur extrémité inférieure qui relève , et s'ouvre comme une trompette* Leur simple facture consiste en deux pièces de racines d'arbres , que Ton creuse au milieu , que Ton ajuste par. faitement Tune sur l'autre et que l'on entoure ensuite de bandes d'^corces très>serrée8 pour intercepter r«ir.

au service de France , du Piémont et de la Hollande. C'est la même maladie qui attaque les Lappons et les habitans du Grôniand , lorsque , arrachés à leur pa* trie , à leurs habitudes simples et libres , ils traînent leur triste vie sous un ciel étranger, dans des occupations tout-à-fait différentes , avec d'autres alimens, d'autres distractions , souvent même dans la gêne , dans une espèce d'esclavage et sans espoir de re* tourûer dans leur pays. Plus les idées des hommes sont bornées , et moins ils ont d'aptitude à se soumettre à de nouvelles convenances, moins ils prennent d'intérêt à ce qui leur est étranger. S'ils y joignent quelque sensibilité , le mal du pays poussera des racûies d'autant plus profondes dans l'ame de ceux qui sont éloignés de leur sol natal. C'est pourquoi les classes inférieures de la société , tels que les simples soldats , y sont plus sujets que les officiers , les savans , les négocians , les artisans ; c'est encore pourquoi ce mal est plus dangereux pour les habitans des montagnes isolées , pour les peuples sauvages , chez qui la faculté de penser n'est pas fort étendue et en général pour les personnes méditatives et silencieuses. Le pâtre des Alpes , particulièrement , qui n'est pas astreint à des travaux aussi pénibles que le laboureur ; qui respire , toujours calme et joyeux ^ l'air le plus pur ; qui vit sans entraves au milieu des beautés d'une nature sublime , accoutumé à ne dépendre de personne, circonscrit dans le cercle de t^^ propres idées, le pâtre des Alpes, dis -je, ne peut qu'avec beaucoup de peine s'habituer à exister loin de sa patrie.

La mélodie d'une chanson , telle que le ranz des vacheà, un troupeau de bétail, du laitage qu'il rencontrerait dans l'étranger, peuvent réveiller dans son ame tous les sentimens , toutes les images de son pays avec une telle force , qu'un désir inextinguible de le revoir s'empare de lui et peut le conduire à la maladie et même au tombeau. La seule énigme qui soit encore inexplicable ici , comme dans toutes les maladies de Tame , c'est comment une idée immatérielle a le pouvoir d'affaiblir et même de détiniire im corps qui, par lui-même et par les soins extérieurs qu'on lui applique, devrait jouir de la santé la plus forte et la plus complète. Mais c'est au métaphysicien à résoudre cette question; l'expérience parle , et l'on sait que dans les régimens suisses au service étranger , il était défendu de faire entendre l'air du ranz des vaches , de peur que le mal du pays ne s'emparât des soldats et ne les emportât , ou ne les engageât au moins à prendre leur congé.

C'est avec de pareilles réflexions que nous quittâmes le Giessbach pour rejoindre notre bateau. On pourrait encore visiter une autre chute supérieure de ce même ruisseau, beaucoup plus élevée et distante de 2 V2 lieues des bords du lac. Elle est située dans un petit vallon gracieux et solitaire , nommé Im Bottchen et dans un ravin du pâturage d'Axalp. Son abord est très-pénible , mais sts alentours sont éminemment romantiques. Le torrent coule en écumant entre des parois de rochers d'un gris noir et tombe d'abord sur une assiette du roc peu élevée , puis il s'élance avec une tumultueuse impétuosité de

la

la bautew de 80 à 400 pieds dans un bassin d'où il fait jaillir dans les airs des toiirbillons de vapeurs et de poussière liquide. Cette cascade mériterait qu'un peintre voulût en rendre les beaux effets d'autant plus que rarement on a assez de tems et de constance pour s'y rendre.

En descendant le lac, il est plus agréable de côtoyer sur sa rive droite , pouf gagner le plus riant des villages de TOberland , celui d'Iseltwald , situé à une petite demi-lieue du Giessbach. Non loin de l'embouchure de celui-ci est unç terrasse avancée sur la pente de la montagne , couverte d'un épais gazon et nommée le Tanzplaiz (la, pla,ce de danst). La tradition rapporte que dans une fête très-animée par la danse , deux amans , entraînés par le tourbillon dune Walz, tombèrent dans le précipice et se noyèrent dans le lac. On crut qu'ils l'avaient fait de leur plein gré , pour mourir ensemble en se tenant embrassés. .

Le site d'Iseltwald , au fond d'une baye , au milieu de laquelle ime petite île couronnée de plantes et d'arbrisseaux s'élève au-dessus du miroir des on* des , est infiniment agréable et tranquille. On nomme cet îlot Vile de Bonigen , parce que le premier qui la défricha était un habitant de ce dernier village; mais son nom primitif, un peu moins poétique , était Vile des limaçons. Anciennement , elle était complètement inculte. Le rivage s en rapproche par une langue de terre étroite bien cultivée et plantée de beaux noyers qui ombragent une Cât)ane champêtre. Tom. IL 33

C'est le véritable original des tableaux que Gessner et d'autres poètes bucoliques ont tracés d'un séjour gracieux de pécheurs. Les maisons du village pa* raissent au milieu d'un grand verger que de magnifiques noyers rendent singulièrement pittoresque et toutes les fenêtres sont ouvertes sur le golfe.

Il existe ici comme dans plusieurs autres endroits de rOberland , la singulière habitude qu'à la mort d'un père de famille , sts enfans se partagent tous sts fonds de terre , jusqu'aux plus petits morceaux de terrain » et même jusqu'à un seul arbre j qu'ils possèdent ensuite en . indivision. Il en résulte que dans la suite des tems un seul arbre appartient quelquefois à 60 familles , et que l'on a vu dans des belles journées d'automne , jusqu'à 72 barques chargées de ces différens propriétaires accourir de tous côtés sur le lac pour partager les fruits de leurs arbres communs. S'il faut en croire la tradition , ce promontoire était jadis aussi une île et le siège d'un manoir , berceau et domicile dts Seigneurs de Matten. Des anciens docùmens prouvent en effet qu'une Minna de Matten fit des donations considérables au couvent d'Interlaoken , et l'on croit reconnaître encore dans un enfoncement quarré la place d'une grande tour sous laquelle les cachots souterrains du château étaient creusés dans le roc. (*) —— i^ «Il» I 11 ■ .1 1,1 II I ■

(^) Dans la jolie estampe de Rieter qui représente Iseltmrald » on voit anssi cette presqu'île , ainsi que Rjnggeflu bers; et le Niesen » dans le lointain^

Le reste du trajet d'Iseltwald à Bonigen peut se faire à pied, comme une très-agréable promenade ^ par un sentier étroit et assez rude 5 mais sans aucun danger. On laisse de côté à gauche une petite cas* cade du M utschbach derrière Iseltwald ; on passe i côté d'un grouppe de maisons nommées Sengg , puis par des prés , des vergers et des broussailles , tantôt en montant les pentes des projections de la montagne, tantôt en les redescendant, et Ton franchit quelques petits torrens qui charrient beaucoup d'éboulis. Ce* pendant le chemin par eau est plus court et plus commode. On traverse le lac en droite ligne dans la direction de Ringgenberg et de la sortie de TAar. On remarque de loin sur la rive droite , près d'Oberried , un monticule alongé que la chute d'une partie de la montagne derrière ce village a poussé dans le lac. Ce petit promontoire forme à présent 200 arpens d'excellentes prairies » parsemées d'un grand nombre de beaux arbres fruitiers. En général , la rive septentrionale jouit d'un climat doux et produit sur im terrain fertile des cerisiers 9 de grands noyers çt de belles forêts de hêtres; mais la trop grande déclivité des flancs de la montagne empêche de profiter de celles-ci, tellement qu'on ne pourront les exploiter sans danger. L'on cultive principalement du lin , du chanvre et des pommes de terre sur les deux rives du lac , et à Niederried , on a su donner plus de largeur au rivage très-resserré entre le lac et la montagne , en construisant dans l'eau des jetées de pierres que l'on a recouvert de terreau.

En une heure et demie , on atteint , en partant

d'Iseltwald , la sortie de TAar , et de là , en un quart d'heure , Interlacken. Tout voyageur que le teras a favorisé , se voyant si près du terme de son voyage ^ se rappellera avec une douce mélancolie les nom* breuses jouissances qu'il a goûtées en parcourant les belles contrées de TOberland. Je l'ai éprouvé moimême , et je répétais involontairement avec serrement de cœur les adieux que Schiller fait prononcer à Jeanne d'Arc , lorsqu'elle quitte le séjour pastoral de sa paisible enfance :

Adieu montagnes , adieu plaines chéries ! Et toi tranquille et fraix vallon , Adieu !

Fin du Voyage.

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