TS
les personnes qui se proposent d'aller visiter les vallées de Lauterbrunnen et de Grindelwatd , où l'on court infiniment plus de dangers du même genre. Mais , n'est-on pas toujours et partout expose à être frappé de la foudre pendant l'orage , ou à essayer une tempête en naviguant sur les lacs ? Les accîdens sont en général peu fréquens et l'idée qu'Us pourraient arriver , la nouveauté de ceux qu'on a à craindre , effrayent plus qu'ils ne le méritent.
La vue de la Jungfrau est particulièrement belle depuis la Goldey; aussi Rieter l'a-t-il dessinée avec beaucoup de vérité sur une petite échelle, mais si bien proportionnée , que ce beau colosse y paraît encore dans toute sa gloire.
On trouve à la Goldey un banc sous deux noyers et sur une petite élévation , d'où l'on peut admirer la vue et rêver en silence. Les rochers voisins sont tapissés de vigne sauvage et offrent de jolies études aux dessinateurs. On y voit une large fente dans le roc nud , et quelques grottes , dont l'une garnie des débris d'une ancienne muraille, porte le nom de Zwergleinloch ou de Heidenloch (caverne des nains ou caverne des payens ). Ces grottes paraissent avoir été creusées dans la roche calcaire par la main des hommes. La plus grande contient une citerne maintenant remplie de décombres de 12 pieds de long , 5 pieds de large et n'ayant plus que 2 pieds de profondeur, au-dessus des pierres et du sable qui en ont comblé le fond. Il y tombe encore des gouttes d'eau qui filtrent au travers du rocher et qui , ap*
parcmment, coulaient jadis en phi3 grande abondance. Cette cavité servait peut-être dans les tems les plus reculés de refuge aux habitans de la vallée , en cas d'invasion ou de surprise. Elle pourrait former, en effet, une espèce de citadelle naturelle, propre à recevoir «ne petite garnison et à observer l'approche des ennemis.
En quittant la Goldey , on a le choix de retourner à Interlacken , en traversant Unterseen et Aarmûhle , ou , en longeant à droite les murs de la ville , de gravir une hauteur d'où l'on jouit d'un vaste et beau point de vue sur le lac de Thun.
Qu'on ne se lasse pas trop tôt des belles vues I Il n'y a que des âmes dépourvues d'idées et de sentimens qui pourraient trouver de la monotonie et de l'ennui dans ce genre de jouissances. Quiconque possède quelque goût pour la poésie ou pour la peinture trouvera ici , dans un espace très-resserré , plusieurs tableaux divers , dont chacun a «on charma particulier. Un lointain , vu sous un jour différent , un premier plan nouveau , d'autres arbres , ajouteront toujours de nouvelles beautés au paysage.
Ici, l'horizon s'étend toujours davantage, lorsqu'on suit la route de Beatenberg , en se dirigeant sur Oberhohlen , Ruchenbuhl et Waldeck. Après avoir monté , non sans peine , pendant deux heures , on atteint un point de vue presque aussi beau quo celui de la Gemmenalp. Ce dernier , si vanté , est situé à plusieiiM lieues plus haut, et. l'en y voit ,
au-delà du Harder que l'on domine , les sommités de la vallée de Hasli et du GrimseL Si l'on veut y aller, il faut employer toute une journée; mais on peut s'en faire une idée parfaite au moyen d'une gravure coloriée et de la feuille explicative contenant 64 numéros, qu'on doit au talent distingué de M. KÔnig.
Départ d'Interlncften. Le petit Rugen, Unspunnen, IVUdertwyl, Gtteig.
On réunit ordinairement dans une seule course le voyage dans les trois vallées principales de l'Oberland , celles de Lauterbrunnen , Grindelwald et Hasli, en les visitant dans l'ordre que je viens d'indiquer. Si, cependant, on faisait un séjour prolongé dans leBodelein, comme, par exemple, pour y faire une cure de petit-lait et qu'on craignit les fatigues d'une longue marche, on pourrait facilement destiner successivement un jour ou deux à chacune de ces vallées et se rendre en char jusqu'à leurs auberges respectives, à moins cependant qu'on ne redoutât trop les secousses auxquelles on est exposé dans cette espèce de voitures. Mais lorsqu'on est disposé à gravir les montagnes , lorsqu'on sV est préparé et qu'on veut , pour ainsi dire, jouir de l'ensemble de cette sublime nature, il vaut infiniment mieux ne pas morceler le voyage et visiter dans la même excursion, non-seulement ces diverses vallées , mais encore monter jusqu'au Grimsel.
Il n'y a point de motif de changer dans cette
course l'ordre qu'on suit presque toujours , en commençant par Lauterbrunnen , parce qu'il est le plus commode pour ceux qui viennent de Berne et qui veulent se rendre de l'Oberland dans les petits cantons; mais il ne conviendrait absolument pas aux voyageur* venant du Vallais par le Grimsel ou du canton d'Unterwalden par le Joch et même par le Briintg. Il est infiniment plus naturel que ceux-ci commencent par la vallée de Hasli , aillent ensuite au Grindelwald , de là à Lauterbrunnen et se reposent au retour dans le Bôdelein , d'où ils peuvent se rendre soit à Thun et à Berne , soit à Frutigen et à là Gemmi , soit enfin dans le Siebenthal et, par Gessenay, au lac Léman.
Lorsqu'on voyage à pied , on doit chercher à éviter les effets de l'ardeur du soleil ; c'est pourquoi il vaut infiniment mieux commencer à gravir le matin la pente occidentale des deux Scheideck, de Lauterbrunnen et de Grindelwald , afin de jouir plus longtems de l'ombre que les montagnes environnantes projettent alors sur ce revers du passage.
D'ailleurs , le plan de voyage que je recommande présente les objets dans une gradation mieux proportionnée. On commence par la vallée de Lauterbrunnen , particulièrement remarquable par ses parois de rochers majestueux, ses nombreuses cascades, ses jolis villages élevés, ses prairies fertiles, resserrées entre les montagnes, et par l'aspect sublime de la Jungfrau.
: Aucun voyageur ne devrait négliger de passer
la Scheideck de la Wengen-AIp , où l'on peut prendre une idée parfaite de l'économie des hauts pâturages , en même tems qu'on observe de près trois belles montagnes de neige et qu'on jouit d'un charmant point de vue sur le Grindelwald. Cette seconde vallée se distingue par ses deux glaciers., par ses verds et riches coteaux , dont la douce pente contraste avec les colosses de rochers escarpes qui ceignent un des côtés du vallon, et par la superbe et célèbre vue du Faulhorn , sur lequel on peut se rendre facilement. En traversant la grande Scheideck on a l'aspect du glacier de Rpsenlaui , le tableau de toute la vallée de Hasli, depuis le Zwirgi, et la vue sur le Hasliberg et ses beaux villages. On se trouve enfin au milieu des délices de cette charmante contrée, sans avoir fait la route un peu monotone qui y conduit depuis Brienz. Le contraste des sites agrestes qu'on vient de quitter ajoute encore aux charmes de ce beau vallon. Meyringen est un jardin en comparaison du Grindelwald ; on y retrouve ce calme , ces senti mens doux et paisibles qu'inspirait Interlacken. En y séjournant quelques instans , on reprend des forces pour escalader les hauteurs encore plus sauvages du Grimsel, eflorsqu'on a vu la chute de l'Aar à la Handeck , les glaciers qui produisent cette rivière , lorsqu'on a gravi le Sicleihorn , l'ame est tellement pénétrée de ces images si terribles, si puissantes, si grandes dans leur simplicité, qu'elle ne désire pas d'être ramenée trop promptement à des scènes douces et riantes.
Si, au contraire, en quittant Interlacken, on
traverse le lac de Brienz, il ne fait pas à beaucoup près autant d'effet , après avoir vu celui de Thun , et la vallée de Hasli ressemble trop à celle d'interlacken. Le voyage du Grirascl ne forme alors qu'une épisode. Il faut le redescendre pour se rendre au Grindelwald , et en revenant de Lauterbrunnen , on est obligé de retourner dans le Bôdelein , tandis qu'en suivant le plan que je trace, on peut, en venant du Grindelwald , aller au Grimsel sans passer à Meyringen, en gagnant, depuis le Zwirgi, le mont Kirchhet , voir Meyringen au retour , parcourir , depuis là , Ja partie inférieure de la vallée de Hasli jusqu'à Brienz et au Giessbach , et aller, par le Bruaïg dans le canton d'Unterwalden. U n'y aurait de cette manière aucun {double emploi de tems ni de chemin , que la route du Grimsel , qu'on aurait fait deux fois en le montant et en le redescendant.
Supposons donc qu'on suive nos directions et qu'on parte d'Unterseen ou d'Interlacken avec un bon guide , il faut toujours tâcher d'arriver à Lauterbrunnen entre 10 heures et midi j parce que c'est dans ce moment de la journée que le Staubbach est éclairé par les rayons du soleil et qu'il se présente le mieux. Le premier moment de l'aspect de cette cascade décide irrévocablement de l'impression qu'elle fait sur le spectateur et la grave dans son souvenir ou la lui fait trouver insignifiante.
Pour arriver à Lauterbrunnen à 9 heures du matin, il suffit de partir à 6 heures d'Interlacken dans le gros de l'été , si l'on est en char- . Mais. gi
l'on voyage à pied et qu'on veuille , chemin faisant, faire quelques petites baltes ou quelques détours , pour voir des sites agréables , il faut partir de meilleure heure. Si l'on veut monter de Zweylûtschinen sur les hauteurs d'Eisenfluh, pour se rendre depuis là à Mùrren, il faut se mettre en route soit à pied, soit en voiture, à 3 heures et sans faire le moindre circuit, arriver le plus tôt possible à l'entrée du sentier qui conduit sur la montagne près de Zweylûtschinen. La manière la plus agréable est de partir d'Interlacken à pied entre 5 et 6 heures du matin , en se faisant devancer par un char jusques à Wildefswyl et d'aller ensuite en voiture de là jusques au rocher de Hunnenfluh. Ici, on met pied à terre, on envoyé le char en avant pour commander le dîner à l'auberge ou à la cure hospitalière dé Lauter-. brunnen, et l'on va voir le Staubbach, quelques autres cascades , des rochers , des bosquets et tous les autres objets ûitéressans qu'elle renferme , dans l'espace d'une petite lieue; on revient ensuite prendre le repas vers midi ou une heure. On peut employer l'après-midi à visiter la chute supérieure du Staubbach, ou monter à la Wengen - Alp , à laquelle , cependant , la matinée est plus favorable.
Ces conseils sont subordonnés aux diiFérens goûts, aux forces des voyageurs et au but qu'Us se proposent ; quant à moi , je préférerais toujours de faire toute la course à pied et d'aller , en passant à coté de la colline du petit Rugen et des ruines d'Unspuniien, à Wilderswyl, et de là à Zweylûtschinen , où je serait tenté de prendre le chemin qui monte à Eisen-
â Eisenfluh. Depuis Aarraûhle on se rend par un sentier directement au Rugenhùbelein , terrasse avancée du petit Rugen. On traverse de belles prairies, des fertiles plantages et des vergers d'arbres fruitiers jusqu'au pied de ce monticule, sur lequel, à 2 ou 300 pas plus liant, se trouve un banc qui invite irrésistiblement à s'y asseoir , pour contempler encore une fois ce délicieux vallon.
La vue depuis le Sattlerhûbeli , autre terrasse voisine , mérite cependant , à mon gré , la préférence Siir celle-ci. Étant tournée plus du coté d'Interiaçken, quelques-uns des objets les plus intéressans s'y montrent plus rapprochés. De cette place découverte , on entre immédiatement en descendant au sud , dans un bois de sapins entremêlés de quelques jeunes melèses et situe dans un lieu solitaire et écarté entre le petit Rugen et la singulière gorge de la Wagneren.
Bientôt la route se divise et un sentier sinueux nouvellement trace conduit a gauche par une montée assez escarpée, mais sans aucun danger, jusqu'au haut de la colline rocailleuse. L'on y trouve un reposoir où l'on est récompensé par une jolie vue de la peine qu'on a eue à gravir jusques-lâ. Ainsi que quelques autres dans cette contrée, elle offre un petit tableau gracieux , encadré par de hautes parois de rochers et des coteaux boisés , qui forme dans son genre un ensemble parfait, au milieu duquel les masures grisâtres d'Unspunnen, situées sur un monticule étroit et couvert de broussaillësj jettent
une teinte mélancolique sur la riche verdure qui les
environne. A quelques milliers de pas en arrière se présentent les toits nombreux de Wilderswyl. Les monts de Bellenbôcbst, de la Suleck et la vallée de Saxeten paraissent ne former qu'une seule masse d'une grandeur imposante, qui se prolonge depuis la Rothenfluh vers Zweylùtschiuen , tandis qu'à gauche, au - dessus de l'église de Csteig , l'extrémité de la Breitlauenen forme une parois parallèle qui borne la vue et dirige les regards sur le Mânnlichen et le Thunertschuggen. Ces deux montagnes avancées paraissent d'ici former les marche-pieds du trône de la Jungfrau , sur lequel elle siège majestueusement) revêtue de son pur et vaste manteau d'hermine.
On doit ces nouveaux sentiers romantiques et les embellissemens du petit Rugen aux soins de M. Kastbofer , inspecteur des forêts de ce district, qui l'a orné de nouvelles plantations et a rendu facile l'abord des points de vue les plus intéressans. Un autre chemin sur le revers septentrional de la colline ramène, -au travers des bois, à Interlacken et sauve l'ennui de retourner sur ses pas , tout en offrant aux regards une suite continuelle de charmans tableaux.
X'autre route qui , depuis la bifurcation , va en droiture à Unspunnen , est trop boisée pour laisser un champ étendu à la vue ; cependant , elle débouche enfin dans une belle plaine et tourne autour d'une grande prairie , comme pour indiquer que l'on doit s'arrêter dans ces lieux. Cette prairie à été le théâtre de la fête des bergers, qu'on a célébré le 17 Août
1805, jour de St. Berchtold, et à la même époque en 1808, et qui a attiré un si grand concours de Suisses et d'étrangers.
Son Exe. M. Nie. Fréd. de Miïlinen , Avoyer du canton de Berne, amateur distingué et savant connaisseur des antiquités de la Suisse avait conçu l'idée d'instituer une fête populaire et patriotique» dans les tems malheureux , où l'influence de Napoléon tendait à détruire notre esprit national. Ce digne magistrat espérait trouver dans cette institution un moyen de le ranimer et de le maintenir. Tous les amis de nos antiques mœurs et de l'honneur de la Suisse se réunirent dans ce but par des signatures et des cotisations d'argent , le Gouvernement lui-même y contribua, et le plan de la fête fut tracé et publié par l'un de ses plus zélés promoteurs, M. Sîgismond-Frédéric Wagner de Berne.
Le beau pays de l'Oberland avait plus de titres que tout autre pour en être le théâtre , et la plaine au pied d'Unspunnen , choisie avec autant de goût que de discernement devait fournir le lieu de la scène. Le 17 Août , jour consacré à la mémoire du fondateur de Berne , Berchtold V , duc de Zâringen , tombant heureusement dans la belle saison , fut fixé pour la célébration de ces jeux , dans lesquels les bergers des Alpes devaient seuls figurer, mettre en scène les différens exercices qui sont particuliers aux peuples de nos montagnes , et disputer les prix que I9 Gouvernement avait fourni et qui , décernés publiquement , devaient exciter une grande émulation.
La musique champêtre du cor des Alpes, la lutte, le tir au blanc , les chants nationaux , une sorte de disque qui consiste à lancer des pierres énormes à une certaine distance , devaient être tour à tour les objets de ces joyeux défis. La fête se terminait par des danses , des banquets et par des chants qu'inspirait la circonstance. On avait frappé une médaille qui est déjà devenue très-rare. Elle représente d'un côté un habitant d'Oberhasli jouant du cor des Alpes, avec la devise : A l'honneur du cor des Alpes. Sur le revers sont ces mots : Fête des bergers des Alpes suisses à Unspunnen, canton de Berne. On fit circuler d'avance plusieurs poésies analogues et des ^copies de quelques rans des vaches et du poème de fialler sur les Alpes , en feuilles volantes. Madame Harmes, célèbre en Allemagne sous le nomdeMad. de Berlepsch , par ses ouvrages pleins d'esprit, d'imagination et de goût , avait fait imprimer des stances patriotiques qui furent chantées avec un grand intérêt par tous les convives. Deux poètes nationaux avaient composé quelques morceaux dans le dialecte populaire de l'Oberland', et une romance dont le sujet un peu embelli est tiré d'une tradition qui se rapporte au château d'Unspunnen. Ida, fille de Burkhard , dernier seigneur de cet antique donjon , avait été enlevée, contre le gré de son père, par le noble Walther de Wàdischwyl , un des vassaux et compagnons d'armes du duc Berchtold. Après maintes années passées dans les combats , le père affligé , solitaire dans son manoir, pleurait encore la perte de son enfant chéri. Un jour deux pèlerins viennent lui demander l'hospitalité 1 ; il les accueille avec bonté et
leur raconte ses chagrins. Tout-à-eoup ils se dépouillent de leurs barbes postiches et de leurs frocs , et Burkhard reconnaît le duc Berchtold avec sou jeune ami , auquel il pardonne , sur les instances du prince. C'est ainsi que le château d'Unspunnen parvintjà Walther de Wâdischwyl, que les chroniques citent comme le premier avoyer de Berne , ce qui prouve combien il était estimé du duc et de ses concitoyens.
Mad. de Staël, dans son ouvrage sur l' Allemagne, à la fin de la première partie , a rendu un témoignage éclatant de cette fête et de l'intérêt qu'elle a excité chez tous les étrangers qui y ont assisté les deux fois qu'elle a eu lieu. Stapfer en a donné aussi une description fidèle dans son Voyage pittoresque dans l'Oberland, à l'article des Ruines d'Unspunnen. IT rappelle que la dernière de ces journées fut embellie par la présence du prince royal de Bavière et j3e trois femmes célèbres , Mesd. de Staël , Recamier et Lebrun.
Quoique le beau tems ne fut pas très-assuré, on vit dans un seul après-midi 58 voitures sur la route de Berne à Thun , qui se rendaient à Interlacken. On avait retenu des logemcns non-seulement, dans les auberges , mais aussi dans toutes les maisons particulières du BÔdelein, et plus de 600 personnes vinrent les occuper, sans compter celle» qui allèrent loger chez leurs amis ou leurs connaissauces. Les deux Chefs de la République de Berne MM. les Avoyers de Watteville et de Mulinen , honorèrent aussi cette fête de leur présence et d'un
intérêt tout particulier. En 1S08 , le jour de Saint- Berchtold tombait sur un Samedi ; à huit heures du matin, le cortège partit du château d'Interlacken. La moitié des tireurs au. blanc ouvrait la marche; ils étaient suivis par les joueurs de cor , les lutteurs , les discoboles ou lanceurs de pierres; venaient ensuite les juges des combats et les magistrats de la contrée ; puis les fondateurs de la fête , les curieux étrangers et indigènes qui voulurent s'y joindre ; un corps de musiciens amateurs doués de talens distingués; enfin, la seconde moitié des tireurs.
Entre les dûTérens grouppes de cette procession on avait placé des chanteurs des deux sexes , qui faisaient retentir alternativement leurs voix harmonieuses , jusqu'à ce qu'on fut arrivé , au travers d'une, foule de spectateurs , sur la prairie près d'Unspunnen , entourée de trois cotés de coteaux doucement inclinés et formant un amphithéâtre de verdure. Là,. assis sur le gazon , on pouvait jouir commodément de tout le spectacle , ainsi que de l'aspect romantique des ruines de l'ancien château et de la vue delà Jungfrau. Le quatrième coté de l'arène était clos par une haye vire et par de nombreux arbres fruitiers , sous lesquels étaient dressées quelques tentes , où l'on trouvait des rafraîchissement- et des mets de toute espèce. (*)
(*) On peut se représenter cette scène en voytnt le deuin que M. Kônij eu a publié , dans une planche coloriée. ' *
•Le cortège fût accueilli à-son arrivée. 7 par des chants et par une espèce de cris usités parmi las bergers des Alpes. Ce sont des sons prolongés qui passent alternativement du haut .en bas tit qui sont extrêmement purs et assez mélodieux. On les..e&r tend souvent au loin sur les montagnes , répétés par les échos des vallées solitaires. On conduisit les tireurs sur la place destinée au tirage, où ils commencèrent un défi d'habileté dans cet exercice-, sous l'inspection de M. Thormann , Préfet à Interlacken , tandis que les chœurs des chanteurs et des musiciens , ainsi que la foule de* spectateurs oectrpaient des sièges champêtres, ou s'asseyaient sur le gazon , autour de l'enceinte principale. Dana l'intérieur du cercle, les lutteurs, le* lanceurs de pierres formaient différens grouppes ; les juges des combats* trois paysans experts de la contrée et M. Théophile Studer de Berne , versé dans lesusages et les jeu* des bergers, se placèrent au centre de l'amphithéâtre. Les lanceurs de pierres de l'Oberland commencèrent alors leurs jeux au son des Instrument). Ils étalent au nombre de douze et devaient (jeter uW caillou di poids de 36 livres vers un but posé à une certaine distance. Debout, sur une pierre fixée en terre, reposant seulement sur la jambe droite, ils tenaient le caillou sur la paume de la main droite , à peu près à la hauteur de leur tête , et le lançaient droit devant eux , en faisant un effort de tout leur corps. On fit ensuite le même exercice d'une autre manière, telle qu'elle est usitée dans te pays d'Appenzell. Deux hommes vigoureux et élancés de ce canton, dans leur costume national , firent preuve d'une force
extrsondmxire. Us -prirent une pierre ronde pesant i 84 livres , la portèrent avec >les deux mains sur l'épaule. droite :et la lancèrent à -la distance de 10 pieds , sans-faire aucun. mouvement du corps , ni des jambes* •
Les luttes succédèrent à cette scène, et jamais on n'a déployé autant d'adresse et de force ; jamais .on n'a njoutré des dispositions plus pacifiques , plus .de respect pour Tordre prescrit. La vigueur, l'aplomb des habïtans trapus de l'Emmenthal, mis en opposition avec l'adresse, la célérité des sveltes Oberlandais r . offrait un ; specUcle infiniment intéressant, pans, les intervalles de ces exercices qui durèrent assez Iong-tems , deux joueurs de cor des Alpes se faisaient entendre; alternativement et se disputaient le prix de cette .musique singulière, mais qui n'est yas sans agrément. En l'admettant dans le nombre des jeux; de-Qejïe journée:, on avoït eu le but de le remettre, en vogue , et le petit nombre des émules ppp.uv.ait: : qu'il .eHait nécessaire d'encourager et de ôine,- revivre ;Ofll art qui commençait à tomber en désuétude et qui cadre si bien avec les tableaux d'Idylles que- présentent les Alpes.
Les joutes se terminèrent par un banquet dressa sur plusieurs tables sous les tentes, auquel les fondateurs de la fête-, les vainqueurs des jeux, les préposés et les spectateurs les plus considérés privent place. Huit chevaliers d'honneur s'étaient chargés du soin de l'arranger , d'y maintenir l'ordre et de placer les étrangers. Les Dames distinguées , qui
s'y trouvaient furent placées à la table des proposés" Des couplets joyeux, composés pour la circonstance, furent chantés et entremêlés île santés et de toasts. Le premier fut porté à la liberté et à la prospérité de ' la Confédération suisse , à sa constante et fraternelle union et à la restauration de son ancien esprit public! Un des suivans s'adressa aux vainqueurs de la fête, aux chantres des vertus des Suisses et des plaisirs; champêtres. Le dernier contenait l'expression de lareconnaissance envers les étrangers qui avaient honoré cette fête de leur présence. Le bel hymne de Mad. Emilie Harmes, entrecoupé de chœurs , fut répété avec enthousiasme par tous les convives. De tous côtés xm voyait sous les arbres, sur la pelouse , sur la pente des coteaux, des grouppes de promeneurs , des repas champêtres , et même quelques danses.
Après le festin' on procéda à la distribution solennelle des prix. Trois des premières Dames de Berne , accompagnées des deux Avoyers et du Préfet d'Interlacken , allèrent se placer autour d'une espèce d'autel chargé des objets destinés aux vainqueurs, où se trouvaient déjà les juges des jeux et lés musiciens. A 60 pas de là étaient assis les corribattans. Deux héraults appelèrent à haute voixceux qui avaient remporté la victoire. A mesure que l'un d'eux était proclamé , il s'approchait de l'autel au son des clairons et recevait la récompense de son adresse ou de sa force , et des éloges prononcés avec aménité par les Damés qui distribuaient les prix. Les joueurs de cor m obtinrent deux; le premier, une brebis de race
espagnole arec son agneau, et une médaille d'argenr. , fixée à un ruban, fut décernée à Ulr. Joss de Walkringen. Le premier prix du tir fut donné à" J. G. Beugger d'Aarmùhle. C'était une carabine faite parle célèbre armurier Ulrich à Berne , portant sur le canon cette inscription en caractères d'argent : Le Conseil d'Etat de Berne, au meilleur tireur. Entre les 13 prix destinés aux lutteurs, le plus beau fut départi à Hans Stahlin de Brienz. Il consistait en une ceinture , un bonnet et un sac à l'usage des vachers , le tout de cuir anglais orné de broderies et une médaille d'argent.
Ant. Jos. Dôrig de Scbwendî , dans le canton d'Appenzell (Rhodes intérieurs) , fut -proclamé le le plus habile lanceur de pierres et obtint les mêmes objets que le précédent ; mais s'étant trouvé indisposé pour s'être imprudemment rafraîchi , son rival et compatriote Jos, Ant. Fassler se chargea de les lui remettre avec autant de-plaisir que s'il les eût gagnés lui-même , et fut très-satisfait de recevoir le second prix qui lui fut accordé. Ou en distribua de même à deux vigoureux Oberlandais qui avaient le mieux réussi à lancer les pierres à la manière bernoise. >
Enfin , Hans Kâhrli , maître d'école â Brienz , et Hans.Ritschard d'Aarmùhle obtinrent pour prix du chant, des recueils de chansons, dont on- distribua aussi quelques exemplaires à des jeunes filles du pays. Trois joueurs de cor de chasse du Frutigthal et trois chanteuses du canton de Luoerne reçurent
des petites récompenses , de sorte que même les tt< lens de second ordre ne furent pas oublies.
Le reste de la journée se passa en danses champêtres , en repas , en promenades qui se prolongèrent jusques bien avant dans la nuit. ÏI y eut bal et souper chez le Préfet pour les personnes de la première classe. Mais l'impression du plaisir dontoe avait joui dans cette belle journée dura encore bien des jours après qu'elle fut écoulée, et se répandit dans toutes les vallées de l'Oberland , que plusieurs étrangers allèrent visiter en quittant le Bodelein.
On conserve au château d'Interlâckeri , comme un monument de cette fête* deux coupes de bois sculptées par un artiste habile , quoique simple paysan, nommé Abhart, de Kerns dans le canton d'Unterwalden, et qui sont remarquables tant par le fini de leur travail que par les objets qu'ils représentent. - Le pied de l'une est formé du grouppe des trois premiers confédérés de la Suisse , au Griitli ; sur le couvercle est représenté le fils de Guillaume Tell, tenant dans sa main élevée la .pomme percée d'une flèche. L'autre coupe repose sur un pied ordinaire et orné de feuillages; on voit sur sa circonférence quatre figures qui rappellent lès différais jeux de la fête -, savoir : un joueur de cor des Alpes , deux lutteurs , un lanceur de pierres et un tireur avec une carabine. Le pommeau du couvercle est formé par un jeune berger qui tient, d'un air triomphant, la médaille des prix , suspendue à son ruban , avec l'inscription ; Honneur au vainqueur. Ces deux -jolis
I>ig -ver.»/ GOOglC
vases avaient été faits pour cette occasion; ils ornèrent la table des fondateurs et des combattans et passèrent à la ronde entre les mains de tous les convives , pour les toasts.
Ainsi se termina une fête dont l'ide'e fut aussi heureuse que' son exécution. Ce sont les malheurs des tems qui ont empêché qu'elle ne se soit renouvelée une troisième fois , et qu'on n'ait fourni aux frais considérables qu'elle exige. Puisse- t-elle bientôt se répéter comme le présage ifune éternelle paix intérieure dans notre patrie et de sa constante prospérité ! Fuisse-t-elle attirer un nombre encore plus considérable de vrais Suisses , et par son retour régulier devenir, ainsi que les Olympiades, la base de notre chronologie. Les prix qu'on distribuait dans les augustes fêtes de la Grèce n'avaient pas plus de valeur que les nôtres ; mais il nous manque cet enthousiasme qui exaltait ce peuple spirituel; il nous manque un Pindare pour célébrer nos jeux. Un ancien poète 'grec n'aurait pas résisté à faire mention dans un épigramme de cette énorme masse que le robuste Appenzellois lança avec une force si remarquable , qui git maintenant au bord d'une baye sur la route de Witderswyl et qui attend dans l'oubli le renouvellement de la joyeuse fête, où elle devint un instrument de gloire.
Après avoir côtoyé la prairie , qui fut le théâtre de ces jeux , on peut rejoindre le chemin des voitures , si l'on veut monter en char. Il est très • agréable , bordé d'arbres fruitiers et de beaux prés ; des riches
plantations s'étendent à gauche vers le torrent de la Lûtschinen. Cependant , la route qui tend en droiture de Matten à Gsteig , en dessous de la première , est encore préférable pour les voitures. Elle traverse , sur un plan parfaitement uni , un beau pâturage commun, sur lequel on voit de tous côtés autour de la plaine des grouppes d'arbres gracieux. En arrière s'élèvent, à une distance favorable, les masses les plus imposantes de montagnes et de rochers. Elle aboutit à quelques maisons situées en partie au bord d'une grande place presque toujours couverte d'enfans qui y prennent leurs ébats , et ombragée d'arbres fruitiers.
Suivant un ancien usage de la contrée , on plante pour chaque couple qui se marie , quelques jeunes arbres sur le terrain de la commune , qui deviennent la propriété de la nouvelle famille et de toute sa postérité. Quelle charmante scène d'Idylles que de voir deux jeunes amans , le jour de leurs noces , se rendre dans la plaine , escortés de leurs parens , de leurs frères et sœurs , de leurs nombreux amis , et confier à la terre nourricière ces petits rameaux , emblèmes de leurs espérances et sources des plus doux souvenirs.' Pourquoi Gessner , au lieu de placer ses bergers dans une Arcadie imaginaire, a-t-il si rarement fait valoir les sites poétiques que contient notre patrie ?
Tant de scènes des mœurs de la vie journalière du peuple des Alpes n'ont pas encore été chantées. Les peintres , tels que Freudenberger , Konîg , etc.
ont devancé les poètes, dont les accens auraient pu célébrer sur les traces de Haller tant de sujets intére53ans, que les artistes ont imités dans toute leurs grâces naturelles, avec leurs crayons et leur palette. Qui ne lirait pas avec émotion une description poétique des Chantons du mois de Mai, de V Hospitalité suisse , du Retour du marché, du Départ et du Retour du soldat suisse, de la fisite au chalet, du Retour des Alpes, du Baptême et des Noces villageoises que nous retracent les charmantes gravures qui portent ces titres.
Pourquoi les étrangers ne demandent-ils éternellement que des nouvelles collections de costumes suisses , où ils ne trouvent que des figures isolées, immobiles et sans expression ? Si de beaux vers leur eussent fait connaître les jeux , les usages , les travaux et les délassemens champêtres des paysans suisses , on désirerait en voir les images. Nos dessinateurs distingués les peindraient avec plus d'aine et de chaleur, et on y retrouverait également les diflërcns costumes dans des grouppes, et des attitudes animées. Ainsi la poésie et la peinture se réuniraient pour produire des effets plus relevés et plus conformes au but des beaux arts.
Mais nous nous éloignons de nouveau de notre route. — Le dernier hameau auquel nous étions arrivés porte le nom de Gsteig-Allmtnd et touche au seul pont de pierre qui soit construit sur la Lûtschinen et qui conduit au village de Gsteig proprement dit, où se trouvent l'église, la cure et l'auberge. La vue de son cimetière est très-agréable, surtout I«
matin , lorsque le soleil éclaire Wilderswyl et Uni spunnen. Mais le soir, tout ce paysage est enveloppé de bonne heure par les ombres de la nuit , que les monts de Bellenhochst et de PAbendberg projettent dans le vallon , avant que l'étoile du soir ait annoncé la fin du jour.
Suivons encore, à pied le sentier qui passe tout près des masures d'Unspunnen, Les ruines de ce donjon sont tellement couvertes par les broussailles qui croissent tout à l'entour et sur les débris des murs que bientôt on ne pourra plus les voir. Le bâti-' ment principal se compose d'une grande tour quarrée , dont l'un des angles s'ouvre dans une petite tour ronde qui y est attenante. Il n'y a point de porte pour y entrer; il faut s'introduire, en grimpant par une petite meurtrière , dans 1 intérieur presque tout rempli de décombres. La tour ronde a cependant encore assez de profondeur pour soupçonner que les cachots du château y étaient situés. C'est là , peut-être , que les habitans d'Oberhasli , faits pri* sonniers au combat de la Hasleregg , furent détenus.
Une tradition obscure représente Fun des anciens Seigneurs d'Unspunnen comme un nouveau Barbe-bleue, qui enfermait ses femmes dans d'affreuses prisons pour en épouser d'autres. L'origine de ce donjon se perd dans la nuit des tems. C'était le manoir héréditaire des barons du même nom. Quelques indices dans d'anciens documens font croire qu'ils étaient de la même famille que ceux de Thuo. La moitié de Wilderswyl , Miïhlinen- et la
vallée de Saxeten leur appartenaient, ainsi que plusieurs fermes , terres et serfs dispersés dans les environs de la partie supérieure du lac de Tbun. Lis acquirent la seigneurie dépendante du château de Rothenfluh situé dans leur voisinage. Leurs belles possessions passèrent ensuite entre les mains de Walther de Wadischwyl , que Millier , dans son Histoire des Suisses , nomme aussi le Baron d'Eschenbach , Seigneur d'Unspunnen , de Frutigen et d'Ûberbofen , et qui se siguait en effet alternativement de ces différens noms. Walther d'Eschenbach, l'un des conjurés pour le meurtre de l'Empereur Albert en 1308 , était petit-fils du premier et administrateur des biens du couvent d'interlacken. Après sa mort , Unspunnen échut aux Seigneurs de Weissenburg, plus tard, à ceux de Scharnachthal , et enfin, à la République de Berne. Il paraît que la main du teins a seule détruit ce château ; on ne trouve nulle part qu'il ait été saccagé dans quelque guerre. Il rappelle plutôt les bienfaits de la chevalerie allemande dans les tems orageux du moyen âge , que l'abus du pouvoir que les anciens seigneurs exerçaient dans leurs manoirs.
Stapfer dit avec raison dans son Voyage pittoresque p. 44. «Ces chevaliers, toujours armés pour » repousser les aggresseurs et ménagés par les prin- „ ces qui ne pouvaient rien faire de grand qu'avec „ leur coopération, ont incontestablement rallumé » dans les âmes Je feu sacré de la liberté , que la ■ ; , monarchie romaine et la dégradation morale des „ peuples écrasés par ce colosse avaient éteint „ parmi
r> parmi tes nations civilisées. Nous devons à l'anar- „ chie fiiodale du moyen âge les premiers germas i, du système représentatif et l'esprit guerrier des „ nations franco - germaniques , deux inestimables -, bienfaits » qui empêcheront à jamais la race hun maine en Europe de tomber aussi bas et d'être n foulée, comme en Asie, par les plus vils esclaves » d'un despote sans ame et sans lumières. Tous ces „ donjons qu'on rencontre en grand nombre , surn tout dans les pays de montagnes , et qu'on n'en- » visage que comme des repaires de brigands , ont „ été des foyers d'énergie et d'indépendance et sont n devenus les élémens d'uh ordre social , qui , long* t, tems après être sorti du chaos de la féodalité» „ eut en conserver toute la vigueur. Nous avons n déjà eu l'occasion de remarquer que le Sénat de n Berne fut , dès l'origine , composé de barons puis- „ sans et guerriers , et que l'esprit militaire , la dignité* „ et la noble fermeté qui ont toujours distingué la „ Gouvernement de cette République, sont dus en „ grande partie à' sa composition primitive."
Si l'intérêt que prend le voyageur à ces masures est excité par les réflexions et les souvenirs qu'elles font naître , le village voisin de Wilderswyl tire de lui-même celui qu'il inspire. Le sentier qui y conduit depuis Unspunnen passe près d'une fontaine abondante , entre les maisons rapprochées des habitans , sous de beaux arbres fruitiers et va rejoindre la route ordinaire venant de Matten. On appercevra Avec peine dans ce riant hameau des symptômes de cette triste infirmité dont le spectacle afflige si fré-
guemment en parcourant les plus belles ralle*es des Alpes. En un mot , on voit des Crétins à Wilderswy] , et ici, comme ailleurs, on n'a pas encore pu démêler les causes qui les produisent. De toutes celles qu'on a alléguées pour d'autres contrées, il n'existe ici que la transition subite de la chaleur occasionée par la réfraction des rayons du soleil contre les montagnes pendant le jour , à la grande fraîcheur des soirées. Cet inconvénient a lieu dans toutes les vallées ; mais les effets n'en sont pas partout aussi pernicieux. II n'est pas décidé si la Suisse seule est affectée de cretinisme et s'il ne règne pas tout autant dans le Tyrol et dans le pays de Salzburg. C'est la quantité des Crétins qu'on rencontre dans le Bas-Vallais qui frappe particulièrement les étrangers, et nulle part le contraste de la chaleur de l'atmosphère pendant le jour avec la froideur des nuits , ou celle que produisent inopinément les courans d'air sortant des gorges étroites des montagnes ,' n'est plus sensible que dans cette vallée. Des enfans qui naissent sur les hauteurs environnantes et qui y passent les premières années de leur vie , ne sont pas sujets à cette infirmité. Je n'ai pas eu l'occasion de connaître la proportion qui existe dans le Vallais eiilre Je nombre des Crétins et celui des hommes bien portans et jouissant de toutes leurs facultés intellectuelles. Suivant un voyageur très-digne de foi , il y a dans les plaines et dans les vallées du pays de Salzburg 170 Crétins sur 12.000 âmes. Il est certain que l'Oberland n'en contient pas un aussi grand nombre , et je puis affirmer n'en avoir pas vu un seul dans plusieurs villages.
Nous quittons Wilderswyl pour entrer dans la défilé de la' vallée de Lûtschinen , en traversant Mùhlinen et le torrent impétueux de la Saxetcn , et en passant à côté des maisons de Greneheu , viLlage que les cailloux charriés par le torrent ont détruit et dont il ne reste plus que deux cabanes solitaires. Depuis là , les habitations sont très - rares sur la route , et bientôt on n'en voit plus du tout. Le joli hameau champêtre de Gsteigwyler ou Wyler. est situé sur l'autre côté de la Lùtschinen et masqué par les bords élevés de cette rivière. Un petit pont de bois d'un effet pittoresque , comme on en voit tant sur les torrens de nos montagnes , indique le sentier qui conduit à ce petit village caché sousl'ombrage de ses fertiles vergers.
On contemplera avec plaisir le paysage dans le genre de Salvator Rosa, qui se présente ici aux regards , d'autant plus que jusqu'alors on n'en a point rencontré d'aussi sauvage. Tandis que les flots en furie viennent se briser en tournant contre de puissans blocs de rochers , la main de l'homme a établi sur ces mômes blocs , comme sur des piliers , un pont si léger et si tremblant, que j'ai vu moi-même un chien reculer en gémissant , n'osant pas le passer. Ordinairement les ponts de cette espèce ne consistent qu'en une tige d'arbre, large seulement d'un pied à un pied et demi, grossièrement équarrée et applatie à la surface supérieure. Lorsqu'on veut les rendre plus solides , on place deux poutres pareilles l'une â côté de Vautre , et on y ajoute une barrière en guise de garde-fou. Excepté sur larouteduGrimsel,
en ne 'trouve 'que' très-peu de ponts de pierre dan,* f Obertand , et on n'en a construit de considérables , même en bois, que sur les chemins à char on sur ceu* qu'on pratique avec des bêtes à cornes , lors* que celles-ci ne pourraient pas traverser à gué les rivières sans danger. Ces petits ponts peu ferme* effrayent souvent tes voyageurs des villes , mais c'est moins par indolence que 'les habitans ne mettent pas plus de soin à les établir , que parce qu'ils ont le pas assuré et qu'ils ne connaissent point le danger. Ils ne s'imaginent pas que ceux qui n'y sont pas accoutumés puissent avoir des vertiges. Les torrent des montagnes sont aussi quelquefois tellement impétueux , qu'ils emportent deux ou trois fois par an tous les ponts , même les plus solides , et il en coûterait trop de tems et d'argent pour les rétablir aussi souvent, a grands frais.
Avant d'atteindre le pont de Wyler, on passe ftu pied d'un rocher , nommé Hothenfluh ( roche rouge ) , sur lequel on remarque , à une certaine hauteur , des rayes semblables à des rubans de couleur de rouille. Elles proviennent probablement de couches de mine de fer peu enfoncées ou de pierres ferrugineuses, que les eaux de pluie dissolvent jusqu'à un certain point , et qui teignent en s'écoulant la surface du roc. On voit très- fréquemment cet effet dans nos montagnes , et cette circonstance, jointe à la couleur rougeâtre de quelques espèces de roches, a fait donner à plusieurs sommités le surnom de rouge (Rothhorn, ete.). Ce roo-cî est remarquable parce qu'il était jadis couronné par ua
ancien château, nommé- le Balme de Kothenfluh. BaJrae signifie dans l'idiome de l'Oberland une grotte formée par un roc qui surplombe en voûte. Suivant l'observation de Ramone! , on emploie en français , dans le même sens , le mot baume, qui paraît être , ainsi que le mot allemand , d'origine celtique. (*)
te château ou le Balme de Rothenfluh était le. berceau d'une famille de nobles à laquelle il appartenait, et lorsqu'elle s'éteignit, il parvint aux seigneurs d'Unspunnen , puis à ceux de Wéissenburg , et enfin, suivant un vieux document, il fut vendu avec le village de Gimmelwalà* dans la vallée dé Làuterbrunnen au couvent d'Interlacken.
Une tradition vague raconte l'extinction de la race des riches seigneurs de Rothenfluh. De l'autre côté du petit pont de Wyler ,, dont nous avons parlé plus haut , se voit un gros quartier de roc à droite du chemin, que les paysans des environs nomment le bpse Stein ( mauvais rocher ) ou Brudersteïn (rocher dçs frères). On a placé tout auprès un banc, et un amatepr de l'histoire suisse (**.) a fait
(*) Voyez Lellrcs de Coxe trad. par Ramond, Tarn. I, p. 255. En Angleterre plusieurs grottes portent aussi le nom de Balm,
(**) C'est le même qui , dans le bosquet du Bachibo'Izlein , a pose* un monument a la mémoire de Henri de Stfattlingen. Pourquoi les inscriptions sont '«lies si rares en Suisse ? Souvent on n'en trouve point sur ses champs de bataille tes plus fameux. Les Grecs et les Romains savaient bien mieux que nous employer ce
graver sur la pierre ces mots conformes à la tradition : „ Ici le baron de Rothenfluh fut occis par f, son frère. Obligé de fuir sa patrie, le meurtrier „ termina sa vie dans l'exil et le désespoir , et fut „ le dernier de sa race, jadis si riche et si puis- „ santé. " •
Au milieu d'une nature aussi sauvage un pareil monument émeut et ajoute encore à l'aspect sinistre de ces lieux. A droite , une noire forêt de sapins s'étend sur la pente de la montagne et sur des monceaux de débris, le long des rochers nuds et menaçans; à gauche , la Liïtschinen mugit en éoumant dans son lit rocailleux. A quelques pas du bosen Stein, on voit un bloc semblable, en forme de cube et d'une grande dimension , qui se détacha du haut de la montagne , il y a peu d'années , et roula dans la plaine. Malgré sa pesanteur et l'énorme bond de sa chute, il s'arrêta, comme par miracle, et ne fit aucun dommage , pas même à la route. On ne comprend pas comment les accidens sont si rares dans les sentiers étroits de nos montagnes, si exposés à de pareils éboulemens de rochers.
Si l'on ne voit pas dans l'Oberland des crucifix»
langage muet pour parler à leurs contemporain* et \ la postérité. Le théâtre de quelque grand événement « toujours un charme particulier , et la lecture d'un voyage n'inspire jamais autant d'intérêt que ces monumens i\aqueue, lorsqu'on les voit sur les lieux auxquels ils sont consacrés.
ctorine'sur le St. Gothàrd, pour indiquer les lieux où tant, de voyageurs ont péri , ce n'est pas seulement parce que ce pays ne professe pas la religion catholique. Ici, dans un trajet de plusieurs lieues, au milieu des rochers qui tombent presque chaque jour , on ne pourrait pas en planter un seul pour rappeler un pareil accident. Cependant, tous ces débris produisent des effets très-pittoresques , lorsqu'ils ont roulé jusques dans les torrens au fond d'tui vallon. Quelquefois ils arrêtent le cours des flots pendant quelques instans; mais bientôt ceux-ci les couvrent d'écume, les inondent, les rongent ou les minent , sa frayent une nouvelle issue , soit en les franchissant , soît en les contournant avec les sauts les plus bizarres, et produisent ainsi un aspect admirable et quelquefois sublime. Souvent des arbres qu'ils entraînent ; des sapins renversés sur le rivage et à moitié couchés dans l'eau, des petits ponts, auxquels ces rochers servent de pilotis , augmentent le charme romantique de ces parties de paysage.
En deçà de Zweylùtschinen, où le torrent rétréci se presse entre d'énormes quartiers de rocs ,, on prend, en automne, dans la saison de la fraye,. une grande quantité de truites saumonées qui pèsent quelquefois de 9 à 10 livres et qui sont d'un goût exquis. Cette pêche se fait de nuit à la lueur de torches de bois résineux avec des fourches de fer , dont on se sert avec beaucoup d'adresse , comme des harpons pour percer ces poissons et les retirer, lorsqu'ils sautent par dessus les rochers ou lorsqu'ils traversent les détroits. Mais, après la St. Michel,
lorsqu'ils redescendent avec le courant, on lesépargne, parce qu'alors ils sont maigres et mauvais à manger.
Depuis le pont dit le hohe Steg (pont élevé) , la vallée, en se prolongeant entre les montagnes, est étroite et déserte. Cependant un joli point de vue interrompt un instant son apreté. Un bosquet d'aulnes clair-semés s'étend à droite depuis le coteau de la montagne jusqu'au bord de la Liitschinen , et on voit les ondes de cette rivière briller avec une teinte bleue-claire entre les minces tiges de ces arbrisseaux. A gauche , on voit quelques prairies en pente , couronnées d'arbres de haute futaye , derrière lesquels s'élèvent des cimes de rochers inabordables et bizarrement découpées. On est dans le doute si l'on trouvera une issue hors de ce vallon qui paraît tout-à-fait fermé par les montagnes. Celles de la Scheideck de Lauterbrunnen se présentent en forme d'un cône presque régulier, pareilles à un bastion* droit en avant de la route , surmontées , à leur extrémité la plus rapprochée , par la sommité du Mannlichen. Mais , en avançant vers Zweyiutschinen , on apperçoit enfin à gauche , au sud-est , le large défilé qui forme la vallée de Lïitschinen proprement dite et qui conduit au Grindelwald , tandis que l'on eommence à soupçonner l'existence d'une autre gorge qui s'ouvre à gauche , au sud-ouest , du côté de Lauterbrnnnen. C'est à ce carrefour que commencent les hautes montagnes , et, en suivant l'une ou l'autre de ces routes , on entre dans la région des hautes Alpes. C'est à Zweyiutschinen que se réunissent les deux, rivières qui portent également le nom de Liitschinen.
Lùtschinen. L'une, surnommée la noire, vient du Grindehvald , et l'autre, dite la blanche, descend de Lauterbrunnen. Elles sont formées principalement par l'écoulement des glaciers; mais des particules d'ardoise que la Lùtschinen noire délaye et entraîné en coulant au pied du Wetterhorn , donnent à ses ondes une teinte noirâtre, que n'ont pas celles de la Lùtschinen blanche.
Semblable à la tête d'un 'vieillard, on voit au fond de la vallée paraître la cime blanche du Wetterhorn , comme si elle voulait suivre d'un œil plein de sollicitude le cours de la Nayade qu'elle a enfantée , et qui s'échappe pour se réunir à une compagne inconnue.
Zweylùtschinen est un petit hameau qui ne consiste qu'en deux maisons de paysans et un cabaret où l'on peut être logé tolérablement. Il y existait jadis une chapelle desservie par un diacre , dont la demeure construite en pierres se voit encore dans un état de décrépitude complète. Cet endroit fait partie de la commune voisine de Giindlischwand et de la paroisse de Gsteîg. Il faut passer un pont praticable aux. chars , pour se rendre à ce village , depuis la route de Lauterbrunnen , et sur ce pont on revoit les cimes élevées du Beatenberg et de la Gemmen- Alp , qu'on avait perdues de vue depuis long-tems et qu'on n'appercevra plus qu'après un long intervalle.
Nous croyons qu'il est convenable de placer ici un point de repos dans la description de notre voyage.
Ici commence un spectacle plus grand et plus majestueux , et nous pouvons nous écrier arec Virgile : Paulo majora canamus ! — La vallée sombre et sauvage que nous venons de parcourir forme la limite entre les scènes riantes et la région plus sévère et sublime , où l'on voit les tableaux de l'imposante nature des Alpes, tels que Matthisson les a chantés : »Ici l'avalanche roule dans l'espace où » naissent les orages , l'aigle fait retentir ses cris s, dans le séjour des nuages. Les palais de glaces ., s'écroulent dans les sources du torrent de la moii- „ tagne et le bruit de leur chute se prolonge sour- » dément dans les profondeurs des grottes souter- » raines , pareil au fracas que font entendre les n Enfers sous le mont Aetna. "