PRÉFACE
L'Orient est aujourd'hui le sujet de sérieuses préoccupations et de patientes recherches. Chaque année nos soldats vont planter le drapeau de la France dans des régions lointaines, afin de porter au milieu de populations à demi barbares les bienfaits de notre civilisation. Chaque année aussi d'aventureux explorateurs se succèdent sur divers points de l'Asie, dans le but de recueillir les traces d'un passé oublié qu'ils font renaître à la vie de l'histoire.
L'Asie, cette terre féconde en grands événements comme en faits héroïques, et qui a vu se développer dans son sein une admirable civilisation dont les annales ont conservé le souvenir et dont les ruines attestent l'existence, est le plus vaste champ qui puisse être ouvert aux explorateurs. Les na tions modernes de l'Europe, sur lesquelles s'est reflété le génie de l'antiquité, cherchent à approfondir la vie, les sciences, les arts des peuples d'autrefois ; et c'est pour accomplir cette glorieuse mission que tant de voyageurs parcourent les contrées de l'Orient, fouillent ce sol mystérieux témoin de la puissance des grands empires de l'Asie et des mémorables événements qui ont tant de fois modifié la face du monde.
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L'une des plus fertiles contrées de l'Orient, l'Asie Mineure, était, dès le moyen âge, visitée par les Occidentaux; des pèlerins et des marchands parcoururent les premiers cette terre où les Grecs avaient fondé tant de colonies, et que longtemps après d'innombrables armées chrétiennes, parties de tous les points de l'Europe, devaient traverser pour marcher à la délivrance des Lieux-Saints.
Ce furent d'abord les chroniqueurs occidentaux des croisades, puis ensuite des voyageurs allemands et français, YVillebrand d'Oldembourg, Pierre Belon, Paul Lucas, et dans ces derniers temps Otter, Corancez, Macdonald Kinnéir. l'amiral sir Fr. Beaufort, les comtes Al. et Léon de Laborde, Ch. Texier, W. Barker, qui nous ont fait connaître par leurs relations de voyage quelques parties de la Cilicie, et nous ont donné la description des villes et des localités qu'ils avaient visitées. Ces relations sont pleines d'intérêt, au moins pour la plupart, mais incomplètes, en ce sens que le plus grand nombre des voyageurs que je viens de nommer, ont suivi un même itinéraire, qui comprenait seulement les villes du littoral de la Méditerranée, négligeant ainsi le Taurus et les contrées qui l'avoisinent. C'est dans le but de combler la lacune que je signale, que je courus le plan d'une exploration complète de la Cilicie et du Taurus.
Aux termes d'un arrêté ministériel en date du 7 mai i85a qui me confiait une mission scientifique, je devais explorer la Cilicie, relever la carte du pays, dessiner les principaux monuments et transcrire les inscriptions. Sur l'invitation de M. Fortoul, alors ministre de l'Instruction publique, une commission de l'Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, dont M. Reinaud fut le rapporteur, fut chargée de
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me tracer des instructions tant sur la direction que j'aurais à suivre, que sur les points de géographie et d'archéologie sur lesquels devaient porter mes investigations.
De son coté, la Société Asiatique, dont je fais partie, me remit des notes qu'avait rédigées M. Ch. Defrémery, et qui avaient pour objet des recherches touchant la géographie et l'histoire de la Cilicie pendant le moyen âge.
Enfin, M. le directeur des Musées Impériaux appela mon attention sur les monuments de nature à grossir les précieuses collections d'antiques exposées dans les galeries du Louvre.
Dès mon arrivée en Cilicie, je me mis en rapports directs avec le vice-consul de France à Tarsous et le pacha gouverneur de la province, qui me fournit une escorte pour m'accompagner dans mes voyages. Je me dirigeai d'abord du côté de l'ouest, afin d'explorer la Cilicie-Trachée, où j'ai recueilli un nombre assez considérable d'inscriptions grecques la plupart inédites, et où je découvris les ruines de plusieurs villes antiques, notamment celles de Néapolis d'Isaurie, et enfin l'emplacement de l'antre Corycien.
Dans une seconde excursion au nord-est de Tarsous, je visitai Adana, Sis, capitale de l'Arménie sous les rois de la dynastie de Roupène et de Lusignan et résidence du patriarche arménien. De là, je pénétrai parmi les peuplades turkomanes, kurdes et arméniennes du Taurus et de la plaine qui le confine au sud ; puis je me rendis à Anazarbe, à Mopsueste, à Lajazzo l'ancienne .Egée; enfin je revins à Tarsous par la plaine Aléïenne, visitant successivement les ruines de Tardequia, Castabala, Malins, etc. Dans ce voyage, je trouvai encore beaucoup d'inscriptions qui, ajoutées à celles que j'avais découvertes dans mes précédentes
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explorations, nie permirent de publier, à mon retour en France, un recueil de cent quatre-vingt-deux textes, inédits pour la plupart '.
Tarsous, on je passai l'hiver de 1 852-i853, est dominé an sud par un eumulus, à la hase et sur le sommet duquel j'entrepris des fouilles qui amenèrent la découverte de débris de tombeaux en briques, mêlés de nombreuses statuettes en terre cuite, de poteries unies et vernissées et d'autres objets remontant aux époques grecque et romaine, et qui sont aujourd'hui exposés dans Tune des salles des antiques du Musée du Louvre.
Au printemps de 1 8 )3, je recommençai mes pérégrinations en me dirigeant vers le nord. Je m'engageai dans les montagnes traversées par le défilé connu sous le nom de Portes de Cilicie \ Kulek-boghaz), seul passage donnant accès dans cette province par la Cappadoce.. Je déterminai l'emplacement de Mopsucrène, celui de Podandus, et me trouvai en présence du château de liutrente élevé sur l'Annacha-dagh, et célèbre par le passage des croisés.
Dans une quatrième excursion, j'explorai le château de Lampron, résidence d'une famille arménienne rivale des Roupéniens, et les ruines de plusieurs forteresses dont l'emplacement n'avait pas encore été déterminé.
Enfin, je fis une cinquième exploration dans la plaine de Tarsous et sur le rivage de la mer, depuis Pompéiopolis jusqu'à l'embouchure du Sarus, afin de rechercher si les ruines d'Anchiale avaient laissé quelques traces, et de retrouver le monument de Sardanapale que
» Inscriptions grecques, romaines, byzantines et arménienne de la Cilicie. Pari?, 1851, < vol. in-4" avec pl., Lcletix. éditeur.)
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les auteurs anciens plaçaient dans le voisinage de cette localité. Mes recherches étant restées infructueuses, je revins à ïarsous, où je finis par découvrir une antique construction en poudingue longue de 1 1 5 mètres, et qui n'était autre que le cénotaphe du roi d'Assyrie devant lequel avait défilé l'armée d'Alexandre se rendant dans les plaines d'Issus pour y combattre Darius et les Perses. J'ai publié le résultat de cette découverte dans la Bévue Archéologique * et dans les Archives des missions scientifiques* , où le Rapport sur mon voyage a été inséré.
Pendant mes différents séjours à Tarsous et dans le cours de mes explorations dans la Cilicie, je parvins à me procurer une série importante de médailles antiques et du moyen âge. Les premières m'ont fourni l'occasion de rédiger deux mémoires dans la Revue Numismatique % et les secondes m'ont mis à même de donner un travail d'ensemble sur les monnaies arméniennes de la Cilicie \
Le livre que je publie aujourd'hui est divisé en deux parties, qui sont : les Prolégomènes, comprenant l'état physique du pays, son état politique et un résumé de l'histoire de la Cilicie; enfin, le Journal du Voyage. Vient ensuite la seconde partie qui embrasse la géographie et l'exploration archéologique formant les quatre divisions suivantes : i" Cilicie Trachée ou montagneuse; 2° Contrées occidentales de
• Le Dunuk-tasch, tombeau de Sardanapalc à Tarsous.
* T. IV. Rapport sut V exploration archéologique </<• la Cilicie et de la Petite A rménie.
s Lettre sur les monnaies de la Cilicie (t 85 V .—Mémoire sur les monnaies portant au revers le monument de Sardanapalc 4855).
' numismatique de l'Armé nie au moyen thje. [Pari», 1855, in-4*, 7 planches. Rollin, éditeur.) ,
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la Cilicie des plaines; 3° le Ta unis cilicien ; 4° Cilicie orientiile et Syrie septentrionale.
La tache qui m'était imposée s'est modifiée sur les lieux, et j'ai dû pour la remplir dépasser de plusieurs mois le terme fixé pour mon exploration. Les personnes qui ont fait de semblables voyages ne s'en étonneront pas ; en effet, les instructions ayant pour objet l'exploration de contrées lointaines et à peine explorées ne peuvent être rédigées qu'en termes généraux dont le développement est laissé au voyageur qui, de son côté, est porté à décrire tout ce qui lui paraît digne d'éveiller l'attention des savants.
Je n'ai pas fait un assez long séjour en Cilicie et dans les montagnes du Taurns pour qu'il m'ait été possible d'en explorer minutieusement toutes les parties. Le champ est vaste et d'une telle importance scientifique, que d'autres encore y trouveront matière à de nouvelles et curieuses découvertes ; et déjà, depuis mon retour en France, MM. Pierre de Tchihatcheff et le Dr Rotschy qui ont visité quelques points de la Cilicie, ont en partie publié les résultats de leurs pérégrinations.
Je désire instamment que d'autres voyageurs continuent l'œuvre d'exploration à laquelle j'ai consacré une année, et je serai heureux de penser que ce livre, auquel j'ai donné tous mes soins, pourra être consulté avec fruit et inspirer quelque intérêt aux lecteurs.