‹ Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du TaurusChapitre 23 sur 53 · CHAPITRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE QUATRIÈME

[HISTOIRE ET MONUMENTS DE TARSE DEPUIS LE PARTAGE DE L'EMPIRE ROMAIN JUSQU'A NOS JOURS.

Monument» de Tarse 4e l'époque byzantine; fortin cation» et perle» de la ville; monumeata dlvere* édlOeea de l'époque arménienne : arrivée dea Arménien, ea Clllele * éft-lleea de Tarée ; Salat-Flerre et sainif snphir; égllae s«lnt Paul, aujourd'hui convertie en moaquée*

î •■•erlptleo» de ce monument ; muraille» de la ville rcatauréea par Héthoum l" 5 monument* de l'époque musulmane t moaquée», kaana, naine; Inaerlptlone.

Monuments de l'époque byzantine. — Lorsque Théodose le Grand eut fait deux parts de son immense empire, il les donna à chacun de ses fils. Arcadius l'aîné prit l'Orient, et Honorius l'Occident.

Les Byzantins, qui avaient succédé aux Romains dans l'empire du monde, ayant eu à soutenir des luttes incessantes contre les barbares qui cherchaient à l'envahir pour s'en partager les lambeaux, s'attachèrent plutôt à défendre leurs villes menacées qu'à les embellir.

Cette guerre défensive explique d'ailleurs les causes de la construction, sur plusieurs points de l'empire et pendant la période des invasions, de ce grand nombre de forteresses dont le chiffre, suivant Procope s'élevait à plus de sept cents sous le règne de Justinien.

1 De Edifie, Ht, II à V.

Tarse, comme capitale de la Cilicie et en raison de son importance, avait de bonnes fortifications ; il en reste encore des traces, notamment une porte bien conservée qui remonte à l'époque byzantine et entrait dans le système de défense de la place. Elle est située à l'ouest de la ville, sur la route qui conduit au port de Mersinc. Cette porte monumentale n'offre aucune inscription, lîien qu'elle soit de construction byzantine, on y remarque des matériaux, tels que tambours et fûts de colonnes, qui ont du être enlevés à d'autres monuments d'une époque plus ancienne, pour entrer dans son édification. Sur le côté occidental de la porte en question, qui est connue aujourd'hui sous le nom de Kandji-kapou , existe une niche vide, d'une grande dimension, et qui sans doute était destinée à recevoir une

statue.

Le château de Tarse appartient aussi à l'époque byzantine; il est situé au nord-est et sur une petite éminence assez rapprochée de la ville. Les fondations reposent sur celles d'une construction romaine en briques, dont on voit les restes à l'intérieur du monument. Les matériaux employés pour l'édification du château consistent en larges pierres de taille entre lesquelles se trouvent enchâssés , en divers endroits, soit des fûts de colonnes en marbre blanc, soit d'autres matériaux ornés de sculptures et provenant d'anciens monuments de l'époque romaine. Le château de Tarse était entouré d'un fossé et défendu par une double enceinte. La porte est au sud et fait face à la ville. C'est à tort que Kiuneir a dit que cette citadelle fut élevée par Bajazet II ;

4 Barbaro, Viagg., page 30.

* Voy. en Asie Mineure* 1. 1, page 199.

314 VOYAGE BN C1LICIE.

car nous savons qu'elle existait déjà lors de la première croisade et que c'est sur la plus élevée de ses tours que Tancrède fit flotter sa bannière, en 1097, q11311^ 8 se rendit maître de Tarse sur les Turcs qui l'occupaient \ De nos jours et avant la domination égyptienne, le château de Tarse était encore bien conservé; mais Ibrahim-pacha y ayant construit une poudrière avec des matériaux enlevés à ce même édifice, il en résulta des dégradations qui bientôt furent suivies d'une ruine presque complète, occasionnée par l'explosion de la poudrière qui renversa plusieurs parties des murailles et ébranla celles qui restaient debout. Aujourd'hui ce château, auquel se rattachent tant de souvenirs historiques, tend à disparaître, comme la plupart des anciens monuments de la Cilicie.

On voit, soit sur divers points de la ville, soit dans des maisons particulières, des fragments de sculpture, de dallage et des chapiteaux qui sont de l'époque byzantine, et dont les ornements de mauvais goût accusent la décadence de l'art.

Quant aux inscriptions, elles ne rappellent aucun fait historique, si ce n'est l'une d'elles, gravée sur l'un des côtés du tailloir d'un chapiteau corinthien, servant de bassin dans Y Es Ai-hammam de Tarsous, et qui ne porte que ce seul mot 2 : MAPTYPlOY. On est autorisé à penser que ce chapiteau, détaché du monument dont il faisait partie, servait de billot à l'époque des persécutions , et que les

* Foucher de Chat trv», Raoul de Caen, Albert d'Aix, racontent avec de longs détails cet épisode de la première croisade. — Cf. aussi Michaud, Hist. des Croisades, 1. 1, ch. n, |vage 1 25 et suiv., et Nouvelle Revue française f t. V, 4838 ;

I o'jaije de Tarse a Trébisonde, par M. Ch. Texier.

* Mon Recueil des Inscr., page 25, n° 53.

chrétiens y avaient gravé cette simple inscription, pour consacrer le souvenir des martyrs de la foi nouvelle.

J'ai cherché avec beaucoup de soin les traces du canal que Justinien avait fait creuser pour recevoir la surabondance des eaux du Cydnus'. Kinneir2 dit en avoir retrouvé les vestiges ; mais ce fait me paraît douteux , car mes recherches ont été infructueuses, et je crois pouvoir affirmer que, ni dans l'intérieur de la ville, ni an dehors, rien ne pourrait indiquer la place qu'occupait le canal que des inondations et une longue suite de siècles ont du combler complètement.

Il en est de même du tombeau de l'empereur Julien que Jovien avait fait ériger à son prédécesseur, sur le bord de la route qui conduit au défilé du Taurus. Zozimc nous a conservé l'épitaphe en vers qui fut gravée sur ce tombeau et qu'on attribue à Libanus. Suivant Philostorge, le tombeau de Julien à Tarse faisait face à celui de Maximien Daza. Ce fut le tremblement de terre de 365 qui fut cause du transport du tombeau de Julien à Constantinople. Mais toutes les tombes des empereurs de Byzance ont été violées par les Turks lors de la conquête. Aujourd'hui on ignore où était l'emplacement des tombeaux de Julien et de Daza, à Tarse.

MONLMINTS DE L'ÉPOQUE ARMÉNIENNE. NOUS dltrOUS

maintenant dans une autre période de l'histoire de Tarse : l'époque arménienne.

Chassés des plaines de la Grande -Arménie par lesTàtars, les Arméniens, sous la conduite de plusieurs chefs, firent

1 ProcojMî, de Edif.r liv. V, ch. v.

* V'oy. en Asie Mineure, p. 195 et suiv. de la traii. française.

irruption en Cilicie. Ils se fixèrent dans les montagnes du Taurus, où ils s'emparèrent de plusieurs châteaux qui appartenaient aux Grecs. Bientôt ils poussèrent leurs incursions jusque dans la plaine et s'emparèrent de Tarse, d'Adana, de Mopsueste et de plusieurs autres places occupées par des garnisons byzantines. La lutte des Grecs et des Arméniens dura près d'un siècle; mais Léon II étant monté sur le trône, la conquête de la Gilicie fut définitivement reconnue par les Grecs, et dès lors cette province devint un état indépendant qui prit le nom de royaume de la Petite- Arménie. Léon II et ses successeurs élevèrent à Tarse des palais, des églises, des monastères, puis ils en rétablirent les murailles que des sièges rapprochés avaient endommagées. Gette ville possède encore quelques monuments et des inscriptions de l'époque arménienne ; toutefois, la plupart des églises qu'avaient élevées les rois de la dynastie Roupénienne ont été ou détruites ou converties en mosquées.

Sous le roi Léon II, Tarse, la seconde ville du royaume, avait recouvré sa splendeur effacée par les invasions qui mirent fin à l'empire romain. Willebrand, qui, on le sait, visita Tarse sous le règne de Léon II, mentionne une église qui renfermait de grandes richesses, mais qui , depuis la conquête musulmane, a presque entièrement disparu pour faire place à une mosquée. Voici les détails que donne sur Tarse le chanoine d'Oldembourg 1 : « De Manistère (Mopsueste) nous vînmes à Tursolt (Tarse). C'est la ville de Tarsis où naquit saint Paul, au temps des Gentils; on y voit un palais. C'est à cause du lieu de sa naissance que le Seigneur désigne Paul sous le nom de Saûl le Tarsiote a.

• Willebrand, Itinér., in Leonis Allatii ivfuuxra., pages \ 36-7. •Actes des Apôtres, ch. ix, r.«.

CILICIE DES PLAINES. ai7

Cette ville renferme beaucoup d'habitants; elle est entourée d'une muraille fort ancienne et en mauvais état ; mais son château, qui la domine, est très-fort et solidement construit. C'est dans ce château que saint Théodore fut pris et endura le martyre. On voit dans l'intérieur une chapelle élevée à sa mémoire. Au centre de la ville est l'église principale, placée sous le vocable de Saint-Pierre et de Sainte- Sophie ; elle est entièrement revêtue de marbre, renferme de précieux ornements et conserve dans son sanctuaire une image de Notre-Dame qui semble avoir été peinte par la main des anges. Les habitants du pays ont pour elle la plus grande vénération. Beaucoup de gens racontent que cette image verse d'abondantes larmes, et ceci devant tout le inonde , quand quelque grand malheur menace le pays. C'est cette image qui fut cause, dit-on, de la conversion de Théophile. Dans un des angles extérieurs de l'église et en dehors des portes fut ensevelie la sœur de Mahomet, dont le tombeau est en grande vénération chez les Sarrasins. C'est dans cette église que fut sacré le roi (Léon II) , de la main de Conrad (de Wittelspach) , archevêque de Mayence. »

L'église de Saint-Pierre et de Sainte-Sophie n'existe plus ; mais je suppose que cet édifice se trouvait là où est maintenant la mosquée dite Olou-djami, qui occupe le centre de la ville, emplacement indiqué par Willebrand. En effet, cette mosquée présente sur quelques parties de ses murailles extérieures, qui semblent être d'une époque plus ancienne que sa construction par le fils du turkoman El- Rhamadan-oglou, des lettres arméniennes isolées qui devaient être autant de numéros de repère pour les ouvriers chargés de construire l'église décrite par le chanoine d'Ol-

318 VOYAGE EN C1LICIE.

dembourg. Je reviendrai sur l'Olou-djami lorsque je décrirai les monuments de l'époque musulmane.

L'éditice consacré à saint Pierre et à la Sagesse Divine n'était pas la plus ancienne église chrétienne de Tarse; il en existe une autre d'une époque antérieure, construite après la conquête de la Olicie par Roupène, premier prince de la dynastie à laquelle il donna son nom, et dont les Arméniens sont encore en possession. C'est l'église Notre- Dame ou de la Vierge, qui est.aussi placée sous le vocable de Saint-Paul, parce qu'on la confond avec un édifice du même nom dont il sera bientôt questiou.

Eglise de la f 'ierge. — Si l'on en croit les légendes arméniennes, l'église de la A ierge aurait été élevée par saint Paul lui-même, après sa conversion et pendant les deux voyages qu'il lit à Tarse \ Paul Lucas % qui visita cette église, dit qu'elle était passablement belle et qu'on y voyait une pierre de marbre que les Arméniens assurent être celle sur laquelle les apôtres étaient assis lorsque le Christ leur lava les pieds. Kinneir3, voyageur consciencieux et beaucoup moins crédule que Paul Lucas, après avoir rapporté la légende qui a trait à la construction de l'église dont il s'agit, dit que, dans quelques-unes de ses parties, cet édilice porte des marques irrécusables d'une haute antiquité. Il ajoute que dans le cimetière qui l'entoure se trouve un arbre qui, selon les traditions, aurait été planté par l'apôtre lui-même. Il n'est point du tout surprenant que dans la ville qui vit naître saint Paul de semblables légendes aient cours et

1 Actes des Apôtres, ch. \\, 30 ; ch. xi, 23 ; ch. \\, 41. * Voy. en Asie Mineure, t. 1, p. 351.

5 Voy. en Asie Mineure, t. 1, p. 200.

s'accréditent et que la population chrétienne de Tarse, dans son ignorance, considère avec un respect religieux des objets, pierres ou arbres, que la traditiou lui signale comme les témoins de faits accomplis depuis plus de dixhuit cents ans.

La pierre que mentionne Paul Lucas est une tombe arménienne qui porte la date 984 de l'ère arménienne, laquelle correspond à l'an 1 535 de J.-C. Quant à l'arbre dit de Saint Paul, c'est un caroubier d'une circonférence telle que deux hommes peuvent à peine l'élreindre, et dont le tronc est creusé de telle sorte qu'un homme pourrait aisément s'y loger. Malgré cette apparence de vieillesse, des botanistes ont déclaré, après examen, que cet arbre ne pouvait pas avoir plus de i5o ans.

L'église de la Vierge a la forme d'un parallélogramme?; elle se termine en hémicycle; deux portes latérales sont les seuls accès du monument, la porte principale ayant été murée. Il y a environ un siècle et demi, un gouverneur turc, dans le but d'entraver les Arméniens dans l'exercice de leur culte, fit détruire la voûte de l'église, que ceux-ci ont dû remplacer par une toiture en bois formant terrasse, et à laquelle servent de supports six colonnes surmontées de chapiteaux provenant d'anciens édifices. Le monument reçoit si peu de jour par les petites baies ménagées sur ses faces latérales et à la hauteur de la toiture, qu'on est obligé d'y suppléer par des lumières.

Les murs intérieurs de la nef sont ornés de carreaux émaillés. Des œufs d'autruche sont suspendus dans le sanctuaire par des cordons de soie fixés à la toiture.

Plusieurs tableaux représentant la Vierge , saint Pierre et saint Paul, se voient dans le chœur. Sur l'un des murs ex-

térieurs on lit une inscription enlevée aux fortifications delà ville, restaurées par le roi Héthoum Ier. Derrière l'église et à la hauteur de la toiture, sont sculptés deux écussons qui paraissent avoir, avec cet édifice, une origine commune et démontrer que le monument remonte à l'époque des croisades ou au temps de la domination arménienne. Plusieurs dalles tumulaires, avec des inscriptions arméniennes, rappelant des faits historiques, sont encastrées dans les murs de

l'édifice.

i . Dalle encastrée dans le mur intérieur près de la trihune défi femmes 1 .

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A élevé cette sainte croix royale dans Vannée des Arméniens 711,

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Saint Êlienne.

pour intercéder pour notre âme, à Êtienne, qui est mort en Christ après cette vie.

Amen ! »

L'an 711 correspond à l'année de Jésus-Christ 1262, sous Héthoum Pr.

» Mon Recueil des Imcr., page 27, n» 39.

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INSCRIPTIONS AKMK.NJENNES Dï! TARSOUS.

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2. Inscription monostique en vers rimès sur une dalle sépulcrale encastrée au-dessus de la porte de V église. Au centre une croix fleurie surmontée d un écu bandé.

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QapJttiir tpt,jn\s,t jui^futupS 1^ l^flt Vi"'CnJ V'u' fuin-wt-J* J>"jt''b- Xl^fi-

• Par votre amour infini, Verbe de Dieu qui avez pris le corps de la Vierge, par l'intercession de la sainte Vierge, pardonnez les péchés d'Alexis, qui est mort dans la grande date 765. Quand vous reviendrez une autre fois au monde, ressuscitez - le avec votre gloire! Amen!»

L'année 765 de 1ère arménienne correspond à l'année i3iG, époque à laquelle régnait le takavor Ochin.

Une dalle qui offre quelque analogie avec celle-ci existe en Chypre et se trouve encastrée dans le chevet de l'église du couvent latin de Nicosie. La légende arménienne monostique qui fait le tour de la pierre est presque entièrement détruite; mais les trois écus qui couvrent la dalle sont bien conservés. Sur celui de droite on voit une épéc de chevalier, une escarcelle de pèlerin et des besants. L ecu du milieu représente le lion d'Arménie, debout, tourné à gauche, lampant, armé et couronné. Sur lecu de gauche sont les armes du royaume de Jérusalem, c'est-à-dire la croix cantonnée de quatre croisillons*.

• Voyez la vignette, p. 3.

3. Inscription de onze lignes en vers rimés, sur une plaque de marbre noir sen>ant d autel dans r église arménienne.

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S^L *t"l"u,vkCu y$ki> »yn"rfi,

« Par la volonté du Tout-Puissant immortel, qui est la cause de tout être, le saint et vaillant roi Ochin, par la force de Dieu, roi des Arméniens, éleva ce château redoutable pour ceux qui s'y réfugieront; le fondateur de ce château, Constantin, issu de race royale, qui gouverne la grande forteresse de Teghenkhar, l'a complète par ses efforts, en 768 (1319). Que ceux qui s'y réfugieront ou qui le regarderont avec des yeux corporels, Dieu leur fasse la grâce d'être participants du paradis d'Êden. Amen! •

Ce château, dont le nom n'est pas indiqué dans l'inscription , fut élevé sous Ochin et terminé sous Léon V. On ignore où était situé le châtea^i de Teghenkhar (pierre de

CIL1CIE DES PLAINES. Mi

médecine), dont le nom paraît ici pour la première fois, et à quelle époque cette inscription fut transportée dans l'église des Arméniens de Tarse.

L'église de la Vierge renferme divers objets de valeur. principal est un tableau à l'huile, avec cadre d'argent; il est placé au-dessus de l'autel et représente la Vierge tenant l'Enfant-Jésus, et ayant tous deux, fixé au-dessus de la tète, un diadème d'argent en relief. Sur les côtés du tableau on voit deux personnages ; l'un est saint Grégoire l'Illuminateur et l'autre saint Nersès. Au bas de ce tableau et sur l'encadrement on lit l'inscription arménienne suivante, en deux lignes et faite au repoussé :

« Ces images couvertes d'argent furent données par le mérite du peuple, à la porte {église) de laSainte-Vierge, à Tarsous, l'an 600? (1151?)»

On conserve précieusement, dans cette même église, deux évangiles manuscrits in-quarto. Le premier est surtout remarquable par sa reliure en bois garnie de cuir. Des ornements en argent se voient sur cette couverture ; mais tout annonce qu'ils y ont été fixés après coup. Deux feuillets volants employés dans la reliure proviennent, l'un d'un manuscrit latin du xmc siècle, l'autre d'un manuscrit arménien écrit en lettres onciales. Sur les aiz de ce manuscrit, on lit des inscriptions arméniennes en lettres d'argent fixées par des clous dans le bois de la reliure.

Inscription de f aiz gauche :

« Jésus-CItrist, Le Seigneur Dieu, le travailleur, »

VOYAGE EN C1LICIE.

Inscription de F aiz droit :

« Cet évangile est un souvenir de tout le peuple de cette ville d>- Tarse, à la porte {église) de Saint- Jean-Baptiste. —Ce saint évangile est un souvenir des chrétiens de Tarse, à la portede la Sainte-Vierge. — Cet évangile est un souvenir du peuple de Tarse , a la porte de Saint-Serge. — La restauration , couverte d'argent , de cet évangile (a été faite) Van 1167 (1697-1698). »

L'inscription de cet évangile est d'autant plus précieuse, qu'elle mentionne, outre l'église de la Vierge, deux autres églises de Tarse, celle de Saint-Jean-Haptistc et celle de Saint-Serge (Sarkis), qui n'existent plus.

Le second manuscrit, dont la reliure est moderne, a été écrit, comme l'indique le mémento du deuxième avantdernier feuillet, par a Jean, évéque de Sis, fils du prince Constantin, frère du roi Héthoum, l'an 762 (?), dans le château de Sis, sous le patriarchat de Jacques et pendant que les Égyptiens ravageaient la Cilicie. »

L'église de la Vierge est entourée de tous cotés par un cimetière qui sert à la fois aux Arméniens et aux Européens. Les tombes arméniennes ont un caractère particulier qu'il est utile de mentionner : ce sont généralement de longues dalles au milieu desquelles ou enchâsse une petite plaque de marbre blanc sur laquelle est gravée une inscri|>tion. Sur la plupart de ces tombes, on a sculpté à même la pierre, des instruments qui rappellent le métier ou les fonctions qu'exerçaient ceux dont elles couvrent les restes. Celles des marchands présentent des balances, des poids et des mesures ; celles des forgerons, une enclume, un marteau et des tenailles; celles des écrivains , un encrier et un cala me ; enfin, celles des femmes, un peloton de fil et des

aiguilles. J'ai vu à Constantinople, dans la partie du Grand Champ des Morts affectée aux Arméniens, des représentations analogues gravées sur des tombes, ce qui fait supposer que cet usage est commun à toute la nation arménienne.

Eglise do Saint -Paul, aujourd îmi Kilisè-djami. — L'église de Saint-Paul fut érigée en mosquée lors de la conquête du pays parles musulmans, Sous le règne de Léon VI de Lusignan. Elle reçut dès lors le nom de Kilisc-djami i mosquée-église). Cet édifice, surmonté d'un toit en arête de beaucoup postérieur à sa fondation , est rectangulaire et a trois nefs ; l'une, centrale, plus large que les deux autres, est bordée de chaque coté par des colonnes supportant des arceaux ; les deux nefs latérales aboutissent à une construction transversale divisée en deux pièces ayant chacune une porte et séparées par un hémicycle formant dans sa partie supérieure une tète de niche; on y remarque la place de trois baies, aujourd'hui murées. La porte principale de cette église est surmontée d'une tribune, généralement destinée aux femmes dans les églises arméniennes. Deux portes qui donnent accès dans la nef de droite, et une troisième dans la nef de gauche, sont pratiquées sur les côtés du monument. Le minaret , élevé en avant et à droite de la porte principale de l'église-mosquée, est construit en pierres et remonte à l'époque de la conquête musulmane au xV siècle. Au - dessus de chacune des portes qui donnent entrée aux deux pièces que sépare l'hémicycle que j'ai mentionné plus haut, sont gravées deux inscriptions arméniennes , dont l'une rappelle le nom du roi Ochin, qui sans doute a fondé l'église Saint- Paul au

commencement du xiv* siècle (i'5o8 — i3so .

326 VOYAGE EN CILIC1E.

L'inscription de la porle de droite est en deux lignes formant deux distiques ' :

^.uÇkuij iXl^ip* tope[tuj] ^,'"jn!f

« C'est la porte du Seigneur, pour hê justes, et l'habitation céleste. Conservez Ochin, roi des Arméniens, vous qui pardonnez les péchés. »

L'inscription de la porte de gauche est en deux lignes et en caractères enchevêtrés qu'il m'a été impossible de déchiffrer 2 :

C'est dans l'église Saint-Paul, disent les chroniqueurs des croisades3, que fut enseveli Hugues le Grand, duc deVermandois qui, blessé de deux flèches au combat d'Héraclée, vint mourir à Tarse, où ses compagnons d'armes l'avaient transporté.

Murailles de la ville. — Sous le règne de Léon II, les murs de Tarse étaient en fort mauvais état, à ce que nous apprend Willebrand : « Muro cingitur prac antiquitate mu-

' Mon Recueil des Inscr., p. 28, n°64.— Cf. Brosset, Album d Ani, p. 44, n- 2.

8 Mon Recueil, page 29, n° 62 (fac-similé).

« Cf. Michaud, Uist. des Croisades, 1. I, ch. nr, page 268.

tilato*. » Héthoura lCT, deuxième successeur de Léon et mari de Zabel sa fille, fit restaurer les fortifications, ainsi que l'indique une inscription 2 provenant des murailles ellesmêmes, où elle était encastrée et d'où elle fut enlevée pour être appliquée contre le mur extérieur de l'église de la Vierge :

f \* P*"* : ^tug :

tau iij m yfi h tnuipit

• L'an 677 de l'ère arménienne (1228) les remparts de Tarse ont été renouvelés par la main d'Hélhoum, roi des Arméniens. »

Une des portes de Tarse se dresse dans le boïouk-sini (grand cimetière). Elle est connue sous le nom de Demirkapou (porte de fer) ; lare est ogival. Cette porte parait avoir fait partie des murailles restaurées parHéthoum. On remarque encore les restes d'une tour et de bastions qui devaient aussi appartenir au même système de défense. Ces mines se voient près du medressé de la mosquée du minaret de bois, appelé Takta-minaret.

Vers la fin du xvn'' siècle, les fortifications de Tarse, qui se composaient d'une double enceinte de murailles \ étaient encore, au dire de Paul Lucas4, assez bien conservées ; toutefois ce voyageur rapporte que, pendant son sé-

« Mnér., page 436.

* Mon Recueil, page 26, n° 58.

3 Djihan-Numa, Giogr. turque, page 4729 du Ms. de laBibl. Impériale.

4 Voy. en Asie Mineure, 1. 1, page 454.

VOYAGE EN C1LICIE. jour dans cette ville, les habitants détruisaient les anciennes fortifications , afin d'en utiliser les matériaux pour construire des khans et des maisons particulières. Le même voyageur, qui avait le tort d'exagérer ses appréciations, dit que Tarse, à en juger par son ancienne enceinte, devait avoir plus de quatre lieues de circonférence.

Monuments de l'époqi e musulmane. — Après la conquête définitive de la Cilicie par les musulmans, Tarse passa sous la domination des sultans d'Égypte. Vers la fin du xv* siècle, cette ville fut occupée par les Turkomans qui y placèrent des gouverneurs. Barbaro, qui visitait Tarse peu de temps après l'occupation musulmane, dit que c'était une bonne ville'. Elle était alors commandée par DulgadaV, frère de Sessicar.

Pierre Belon , qui voyageait un siècle après Barbaro, a confondu Hama, petite ville de la Syrie, avec Tarse2, et par suite il signale une rivière, à laquelle il donne le nom de Cydnus, comme traversant cette dernière ville, tandis qu'au contraire ce fleuve coule à l'est et en dehors de l'enceinte de Tarse.

Le monument de l'époque musulmane le plus digne d'attention est la mosquée appelée 1 neomparable (Olou-djami) , bâtie par Ali-Rhamadan , fils d'El-Khamadan-oglou. Cet édifice est fort remarquable, non-seulement à cause de son architecture qui rappelle les constructions musulmanes de la Perse, mais encore par ses divisions intérieures et son ornementation. L'Olou-djami est une construction irrégulière flanquée de quatre tours aux angles et divisée en deux

' Viagg., page 30.

» Observ. singul. (éd. to53), pape 176 v'et 177.

CILICIE DES PLAINES. 329 parties; l'une forme un cloître soutenu par des colonnes de granit dont les socles et les chapiteaux sont en bronze doré. Une cour symétriquement pavée sépare le cloître de la mosquée. L'intérieur du sanctuaire est orné de colonnes et de piliers carrés qui soutiennent la toiture de cet édifice. Une tribune avec un balcon sculpté à jour règne au-dessus de la porte d'entrée ; face à cette même porte est une chaire en marbre blanc ornée d'arabesques du plus beau style. L'inscription du miumber est ainsi conçue :

« Voici la mosquée du cher if Omar, fils d'Ibrahim, fils d'Halil, fils de Daoud, fils d'Ibrahim, commencée en rhamazan et finie en moharrem 787 (1385 Ere Chr.). •

Le minaret est indépendant de l'édifice; il s'élève à droite et à petite distance des murs de la mosquée.

Les mosquées de Tarsous sont au nombre de six : Oloudjami tient le premier rang à cause de son importance et de la date de sa construction qui remonte aux premières années du xvc siècle ; viennent ensuite Kilisè ~djami , qui est, comme on l'a vu, une église arménienne ; Makam-djami, qui renferme, dit-on, le tombeau du prophète Daniel et que pour cette raison on appelle Makam- azroti-Taniel ; la mosquée neuve, ou leni-djami ; Takta-minaret, mosquée du minaret de bois, dont la construction est due à Abbaspacha, vice-roi d'Égypte, quand il était colonel d'un régiment de l'armée d'Ibrahim son oncle ; enfin Kutchu/i-minaret, ou mosquée du petit minaret.

Les caravansérails ou khans , le bazar et les bains sont modernes ; j'en excepte toutefois le vieux bain (Eski-

» Paul Lucas, Voy. en Asie Min.. I. 1, page 351.

330 VOYAGE EN C1LICIE.

hammam), qui paraît remonter à une époque assez ancienne, suivant une légende qui se rapporte à l'histoire de Lokman, auquel le prophète Mahomet a consacré un des chapitres du Koran

A l'angle du Boïouk-sini et à côté de Demir- kapou se trouve la tombe d'un santon vénéré des musulmans. Elle consiste en pierres entassées sans art et se terminant par un dome irrégulier; un treillage de bois l'entoure. A certaines époques, des musulmans viennent en pèlerinage dans ce lieu , où ils brûlent de l'encens dans des cassolettes. Les chrétiens vénèrent aussi cette tombe, qu'ils croient être celle de saint Pierre, l'un des évèques de l'Église grecque.

Tarsous renferme encore d'autres tombeaux de santons ou saints musulmans. Ils sont généralement surmontés d'une coupole et entourés d'arbres aux branches desquels les musulmans attachent des bandelettes d'étoffe, afin d'obtenir le rétablissement de leur santé ou la guérison de leurs parents.

On remarque, enchâssées dans les murailles de plusieurs maisons de Tarsous , des inscriptions eufiques et arabes provenant de tombeaux ou d'édifices musulmans. L'inscription la plus remarquable en ce genre est gravée sur uue dalle de marbre blanc d'un beau travail, conservée dans le consulat d'Angleterre ; elle nous apprend que c'est le tombeau du santon Hassan, qui vivait au Vf siècle de l'hégire et en l'honneur duquel ses disciples avaient élevé un couvent ou tèkJiê 2 :

1 L'Alcoran trad. par du Hyer, t. H, p .121.

* Cf. Revue archéologique, XIVe année, page 745. - Noie sur une dalle tumulaire de Tarse, par M. Barges.

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