CHAPITRE PREMIER
DE TARSE A EGÉE l'A H MALLUS ET LA PLAINE ALKIENNE.
Description de 1m plaine Aléïenne d'après le» sources ancienne» et l 'inspection du (errnln; ruines de Mu II us et de Mégante: position de ee» deux ville»: antiquité» et inscriptions : le château de Mallo ; égllae» ruinées: tombeaux tnrk» ; le port et le eap de KarataMeh : le* lue» »ales et le l'j raine: ruine» de Ca»tabala : ruine» d'.Kgée, aujourd'hui Alan: nom» de eette ville dan» l'antiquité; divinité» qui > recevaient un eu lté ; commerce du port de Lajaxxo au inojcn age et principalement à l'époque de» erol»adc» et »ou» la domination arménienne 15 nom» d'Aïa» au moyen uge s château* d'Aïa» : tour de sollman % le village artuel d'AVa».
En quittant Tarsous pour se rendre au\ ruines de Malins, situées sur le Karatasch-bunui (promontoire de la Pierre-
tH VOYAUK KN CILICIK.
Noire}, on traverse h s villages de Giaùur-Àoi , Mantach, Gitmeli'Aoi, où l'on passe le Cydnus, et lladji-kouyounli% où s«- trouve un bac sur le Sarus (Seihoun-tschai), assez large m cet endroit ; puis on entre dans les marais dits Tchukur- <h\'<i (plaines basses), que les anciens désignaient sous le nom deplaine jilèïenno. C'est au milieu de ces marais et au nord de deux lacs salés formés par l'ancien cours du Sarus et du Pvrame, que se trouvent a l'état sauvage les buffles si renommés de la Karamanie, que les Turkomans chassent à certaines époques de l'année.
Le sol des Te hukur-owa est tellement détrempé et dangereux, que l'on est obligé de côtoyer le rivage pour atteindre Malins ; mais avant d'arriver a*ux ruines de cette ville, on est contraint de traverser le bras de mer qui réunit l'un de ers hies à la Méditerranée, et qui n'est autre chose que l'ancienne embouchure commune au Sarus et au Pvrame, lesquels se sont séparés pour aller se jeter dans la mer, le premier à peu de distance de l'embouchure du Cydnus, et le second dans le golfe d'Issus, où il forme la baie d'Aïas.
La plaine Aléïenne était célèbre dès la plus haute antiquité ; Homère la cile dans son lliatlc 1 :
'Hto; 6 K*rn;otov to A/./,;vv oTo; àXato
*Ov Quuov xrr&wv , ttstcv «vWj-wv àXs&îvov.
FestUS Avienus en fait aussi mention dans ses vers :
.... clari po-t uliima Bellcrophontis Mil* C(t-|>ps lato i roducil Mrïus ;»rva.
• Liv. VI, v. Î00.
C1LICIE ORIENTALE. llo
La plaine Aléïenne a pour limites le cours du Cvdnus à l'ouest, et s'étend à l'est au tlelà du cours du Pyrame. Elle prend naissance au pied des chaînons duTaurus qui séparent les vallées de ces deux fleuves, et viennent, après un abaissement considérable, se confondre avec la plaine qu'ils bordent dans sa partie septentrionale.
Mais les champs Aléiens d'Homère sont- ils bien ceux dont il est question ici ? Si les anciens et des esprits sérieux dé nos jours n'ont pas élevé un doutesurce point, quelques auteurs modernes ont prétendu qu'Homère n'avait point dù faire voyager Bellérophon à une aussi grande distance des montagnes de la Lycie, et que la dénomination d'Aléïenne donnée à la plaine que j'ai décrite ne remonte pas au delà du siècled'Alexandre, dont les officiers, pleins d'admiration pour les vers du chantre d'Achille, et toujours avides de retrouver au loin l'histoire, la mythologie et les origines grecques, imposèrent le nom d'Aléïenne, mentionné dans l'Iliade, à une plaine qui, dans la langue cilicienne, avait une dénomination à peu près homonyme '.
il est vrai que Persée, armé de la faucille et tenant la liarpv, ou bien encore le héros Bellérophon , portant des bottines à talonnières, n 'Apparaissent sur les médailles de la Cilicie qu'à l'époque de la domination romaine et alors ([lie Fou s'efforçait, comme au temps d'Alexandre, de faire revivre les traditions et les origines helléniques. Cependant on doit remarquer que le mythe de Persée, auquel se lie intimement celui de Bellérophon et de son cheval Pégase brisant la corne de son pied en tombant sur le sol de la Cilicie, indique bien suffisamment que la course aérienne
1 Mannort, GéQQT. der Griech. and Pœm., t. V!, j>. H, |». 10$.
du héros grec s'était prolongée au delà de la Lycie ; et d'ailleurs, d'après certaines traditions, ce serait ltellérophon lui-même qui, eu tombant de son coursier ailé, se serait brisé le pied, et aurait appelé du mot râpai;, plante dupied, l'endroit où il s'était arrêté.
Si en effet , Tarse fut le point d'arrêt de la course du liéros Bellérophon, qui est la personnification symbolique de l'arrivée sur cv point d'une colonie hellénique , il est très-vraisemblable que par champs Aléïens, Homère et les anciens entendaient l'immense plaine qui commence au Cydnus et se prolonge jusqu'à la base occidentale de l'Aman us, par delà le Pvrame.
De ce qui précède, on peut tirer la conséquence que les champs Aléïens d'Homère et des anciens sont bien les mêmes que ceux dont parlent les historiens d'Alexandre; et en effet, on trouverait difficilement en Lycie et sur tout le littoral méridional de la Méditerranée, qui est à la fois montagneux et volcanique, un territoire d'une étendue assez vaste et d'une aussi immense surface plane, qu'on pût signaler comme ayant fait le sujet des vers d'Homère.
Avant la séparation du Sarus et du Pyrame, qui causa l'inondation d'une partie de la plaine Aléïenne, il y avait des villes florissantes sur les bords des deux fleuves et sur le littoral de la mer. Malins et Mégarse, qui au temps des conquêtes d'Alexandre eurent un si grand retentissement, sontaujourd'hui anéanties. Mégarse a disparu entièrement sous les eaux, et les ruines de Mallus, situées sur un mamelon dont le pied est baigné parla mer, ne présentent que des débris informes.
Mallus reconnaissait pour ses fondateurs les héros ar-
giens Mopsus et Amphilocque ', origine que confirme le type des médailles de cette ancienne ville. L'oracle d'Amphylocque à Mallus fut un de ceux qui, de l'aveu de Plutarque a et de Lucien 3, jouirent le plus longtemps de leur renommée. Pausanias 4 lui-même assure qu'il était fort en crédit de son temps. Cette tradition, de provenance argienne, corroborée par les témoignages de l'histoire et des monuments, était si bien admise dans L'antiquité, qu'Alexandre, issu des princes argiens, sacrifia aux mânes d'Amphilocque, à cause de leur commune origine 5. Quant au récit d'Etienne de Byzance % qui crée un personnage imaginaire pour donner une étymologie du nom de Mallus, il ne mérite aucune confiance, et on ne saurait s'v arrêter.
Les ruines de Mallus se voient sur la montagne qui forme le cap Karatasch, en se prolongeant jusqu'à la mer. L'amiral Beaufort 7, qui les a visitées, a cru y reconnaître les restes de l'ancienne Mégarse. Cette opinion a été adoptée par Letronne qui, en rendant compte du livre du savant navigateur, dit que Mallus, suivant Arrien, était à l'est et non pas à l'ouest du cap Karatasch. Nous ne partageons pas l'opinion de ces deux érudits ; car en étudiant, les textes en main , la position que chacune de ces deux villes devait occuper par rapport à l'ancien cours du Pyrame, nous voyons, d'une part, que Mégarse était sur la
• Strabon, XIV, v,$<5.
« De Oracul., II, 434.
» Philopseud., 38.
• Descr. de la Grèce, I, ch. xxxiv.
1 Strabon, XIV. — Arrien, Exp. Alex., C, ch. v.
• V° MaXXÔ;.
7 Karamania . Cf. Letronne, Journal des Savants, 4 8 ! 9.
ii« \ en i n ( ii.it. il-:.
route de Tarse à Malins d'autre pari, que Malins était sur Jes bords du Pyrame, et non à son embouchure, position qu'occupait bien effectivement Mégarse, au dire de Tzelzcs. Il résulte de ceci que le l'y rame avait son ancien cours entre ces deux villes qui, du reste, ne devaient être séparées que par une faible distance. Malins et Mégarse étaient situées toutes deux assez près du Pyrame, puisque, sur les médailles impériales frappées à Mégarse % on lit la légende: MErAPZflNTON HPOZ TH nYPAMH, et que Pomponius Mêla ' nous dit, en parlant de Malins : « Pyra- • mus Mallon praterfluit. »
Il nous parait évident qu'il ) a eu confusion de la part de l'amiral Beau fort, quant à la position respective des deux villes de Mallus et de Mégarse; le savant explorateur des côtes de la Karamanie n'a pas tenu compte de ce fait, que le Pyrame, eu se séparant du Sarus, vers l'époque de Justinien, a laissé sur la contrée qu'il arrosait les marais et les lacs qui se voient dans les environs du cap ixaratasch et s'étendent sur tout l'espace qui sépare les nouveaux cours que se sont frayés ces deux fleuves ; qu'enfin, lorsque cette révolution s'est opérée, Mégarse, dont il ne reste aucun vestige, a été complètement submergée, et que Mallus n'a point été atteinte, en raison de son éloignement de l'ancienne embouchure et de sa situation sur une hauteur 4 qui, en se prolongeant au sud jusqu'à la mer, forme le Raratasch-Burun.
Il me reste à déduire les autres causes qui justifient l'opi-
1 Arrien, Exp. Alex., 11, § 5.
* Mionnet, Descr. des mon. grcoq., v° Mégarse. 5 Pomponius Mêla, Géogr.y ch. xur.
* Strabon, xiv, ch. v, § 15.
C1LICII oniENTALB H9
mon ([HP je viens d'émettre sur la position qu'occupait Malins sur les pentes duRaratasch-burun. Ni les géographes ni les historiens ne disent que Mégarse ait, à aucune époque, porté le nom d'Anlioche ; tandis que nous savons, par les témoignages de l'histoire et par les monuments, que Malins prit ce nom au temps de la domination séleucide 1 . Bien plus, au milieu de ces ruines, que Beaufort prend pour celles de Mégarse. j'ai trouvé deux inscriptions 1 portant le nom d'Anttoclie qui s'applique bien à l'antique Malins, et non à Mégarse. rajouterai que pendant toute la durée du moyen Age, le nom de Mail us ou de Mallo 3 n'a cessé d'être donné tant au cap qu'à la ville et au port de Karatasch-burun. Ces diverses circonstances et les récits historiques me paraissent donc de nature à lever tous les doutes quant à la position de Malins sur le cap Raratasch.
Il ne reste à Malins, de l'époque des satrapes, que des décombres épars sur les deux mamelons du cap Raratasch. Quant à Mégarse, je le répète, elle n'a laissé sur le sol aucune trace de son existence; et les tombeaux de Mopsus et d'Amphilocquc qu'on voyait encore, au temps deStrabon*, aux environs de cette ville, ont dù subir le même sort en disparaissant complètement dans les fondrières qu'a dû causer la formation des marais et des lacs dont il vient d'être question.
Ce n'est qu'à l'époque de la domination des rois Séleucides que Malins continence à prendre place dans l'his-
' Etienne de lijz., v° Antiochia : « Ex -ru Katxt«< ftrî tvi n«^i«S. » — Sladiasmus maris.
« Mon Recueil d« Inscr. de la Cilicie, p. 2, 3, n r,-6. 3 SanutO, Secr. fid. Crue, liv. II, p. i\ , ch. 26. p. 89. * Liv. XIV, ch. v. — Lycophron, Cassandre. v. 439-446.
toire". Sous Antiochus Epiphane, l'an 171 avant Jésus- Christ, Mallus, en état de révolte, fut attaquée et soumise; cette ville avait refusé de reconnaître pour souveraine Antiochide, concubine d'Antiochus. Tarse, insurgée contre l'autorité du roi de Syrie, et pour la même cause, fut aussi réduite; c'est, au surplus, ce que nous apprend un verset du livre des Macliabèes ' : «< Et cum ha?c agerentur, contigit Tarsenses et Mallotas seditionem movere, eo quod Antiochidi, régis concubina;, dono essent dati. » C'est à partir de cette expédition que ces deux villes prirent le nom d'Antioche, qui se trouve mentionné sur les médailles3, dans les auteurs 3 et sur les monuments épigraphiques \ Voici le texte et la traduction de deux inscriptions qui datent de la domination séleucide en Cilicie. Les deux blocs sur lesquels elles sont tracées faisaient partie d'une construction en briques, et servaient de piédestaux [aux statues d'Amphilocque, fils de Théisou, et d'Hermocrate, fils de Déméas.
Premier bloc.
OAHMOIOANTIOXenNEPMOKPATHN
AHMEOYKOlNONGYGPreTHNrErENHMENON
nEnPE2BEYKOTA2AEKAIYnEPTH2nATPIA02
ErKAIPOI2ANArKAIOI2nAEI2TA2KAIMEri2TA2
□ PE2BEI A2KAITA2KAAAI2TA2KAI En IOANEIZ
AnOAElIEIinEnOIHMENONTHinOAEITHI
EAYTOYAPETH2KAIKAAOKArAOIA2KAITH2
EirrAn pafmataeynoiaz
4 Liv. H, ch. iv, 30.
■ Monn. de la Cilicie, v° Antioohia marit. Cf. dans la Revue Rttmu., 4854.
* Et. de Byz., v° Antiochia. — Stadiasmus maris.
* Mon Recueil des /nscr. de la Cilicie, p. 2, n" 5-6.
« Le peuple dWntioche à Hermocrate, fils de Déméas; bienfaiteur commun, ayant rempli pour sa patrie, dans des temps difficiles, plusieurs missions importantes, et ayant donné les preuves les plus belles et les plus éclatantes de sa vertu, de sa valeur et de son dé- ' vouement au bien public. »
Ce monument a été rapporté par moi en France et se trouve aujourd'hui au Musée des Antiques du Louvre.
Deuxième bloc. Côté A.
ANTIOXEONOAHMOZ AM0IAOXONOEI2ONO2 NIKH2ANTAOAYMRIA ANA[P]E[l]A2AO[NTA]
• Le peuple d'Antiochc à Amphilocque, fils de Théison, vainqueur aux jeux olympiques », ayant donné (des preuves) de valeur. .
Côté B.
TPYOnNAiniTPATOY
TONAHMlOYProN
[MNjEMHIXAPIN
« A la mémoire de Tryphon, fils de Sostrate, démiurge. »
Les principales divinités qui étaient l'objet d'un culte spécial à Mallus étaient Minerve Astarté et Hercule, dont les médailles de cette ville donnent les figures. Mégarse rendait aussi un culte à Minerve : on sait qu'Alexandre offrit un sacrifice à cette divinité à son passage dans cette ville. Il ne reste à Mallus aucun monument de l'époque ro-
' Des jeux olympiques se célébraient à Tarse et à Anazarbe.
maiue; toutefois, a peu de distante de ses ruines, et au nord-est, on aperçoit un pont assez bien conservé et isolé, mais qui maintenant esr sans objet, les eaux ne s'écoulant plus sous ses arches. Nul doute «pie ce pont avait été jeté autrefois sur le Sarus et le l'yratne réunis, et que sa construction est antérieure au vic siècle, époque de la séparation de ces deux fleuves.
Marc-Aurèlc est le dernier empereur dont on voit le nom figurer sur les médailles sorties de l'atelier de Malins qui, à partirdu tr" siècle, perdit son importance et s'effaça ensuite presque complètement. Ce n'est que vers le xuie siècle que l'histoire nous révèle l'existence du château fort de Malins, et sa cession par les rois d'Arménie aux chevaliers de l'ordre Teutonique. Cette forteresse s'appelait alors Cumbetejort, nom que lui donne Willebrand dans son Itinéraire. : «Ah hinc (Missis) transeuntes Cumbetefort, ubi domus est et mansio bona hospilalis Vlemanorum. » Enfin, au XIV* siècle, Sauuto dit que Malins avait un port et deux. îlots, ce qui est encore le cas aujourd'hui : a Mal 0, dit Sanuto ', portum habet, qui coram se duas habet parvunculas insulas. » Le même auteur 2 mentionne aussi le château de Malins : «a Malo autem, quod est quoddam castrum. »
La forteresse de Mallo, élevée sur l'extrémité orientale du monticule dont la base est baignée par la mer, a été construite en pierres de taille. Les restes en sont encore assez remarquables. Au nord, se trouve la porte qui donne accès dans l intérieur et au-dessus de laquelle sont sculptés deux lions opposés, emblèmes du royaume d'Arménie que
1 Sécréta /M. Crue, liv. 11. jt. i\. ch. 2fi, p. Sf>. - /./. il.ul.
C1L1CJE ORIENTALE. 423
nous voyons si souvent représentés sur les médailles des rois Roupéniens \ Au nord-est du château, on remarque les restes d'une église, aussi construite en pierres de taille, et qui se liait à cette forteresse par une haute muraille qui porte encore les traces de l'arrachement de la voûte.
Au milieu des décombres de Mallus, épars sur le cap Karatasch, se voient les ruines de deux chapelles ; Tune presque intacte, et dont la toiture en arête est en très-bon état de conservation, était, m'a-t-on dit, dédiée à saint Nicolas. Cette chapelle, abandonnée depuis longtemps, est ornée à l'intérieur de jointures à fresque représentant des saints de l'Église arménienne. Elle est divisée en trois nefs; sa voûte est supportée par des arcades et par quatre colonnes surmontées de chapiteaux, dont deux proviennent d'anciens monuments ; les deux autres, d'un mauvais style, ont dû être sculptés à l'époque de la construction de la chapelle. A côté de cet édifice gisent des couvercles de sarcophages ornés de guirlandes et de forme prismatique, mais* sans oreillettes. On n'y remarque aucune inscription. A quelques pas de là sont les restes d'un ancien bain, avec des citernes et des souterrains. Ces constructions doivent être de la même époque que le château et la chapelle qui en dépendait.
On apereoit, à l'est des monuments que je viens de décrire, un lac d'eau salée sur les bords duquel était autrefois une église sous le vocable de saint André, et qui a été abandonnée, ainsi que Mallus, lors des incursions annuelles des musulmans. Sur les ruines de cette église et avec ses décombres, l'un des gouverneurs d'Adana, Hassan-
1 Ma Kumism. de l'Arménie au moyen âge ; pasum.
paclia, a fait construire un kioske dans lequel il venait passer quelques jours de l'été, pour s'y livrer au plaisir de la pèche qui est abondante dans ce lac.
Malins, privée de ses habitants depuis plusieurs siècles, est de nos jours complètement ruinée : une petite colonie, partie de Syrie il y a peu d'années, est venue fonder près des restes de cette cité antique une bourgade appelée d'abord khan de Karatasch, et qui aujourd'hui porte le nom de Karatasch-koï (le village de la Pierre Noire). j C'est le port, ou plutôt l'échelle d'Adana ; on y compte trente maisons en pierres, couvertes en chaume et habitées par des fellahs Noussariés.
Entre Karatasch et les ruines de Mallus, on voit une colline sur les ruines de laquelle se trouvent plusieurs tombeaux turks, d'une forme particulière. Ils sont surmontés d'un toit que supportent des colonnettes. De loin on distingue ces tombeaux qui, au dire des habitants de la . contrée, renferment les restes de plusieurs santons trèsvénérés par les fellahs et les Iourouks qui, l'hiver, plantent leurs tentes sur la montagne de Karatasch.
Quand on a quitté les ruines de Mallus, on franchit la montagne de Karatasch, des hauteurs de laquelle on aperçoit à l'est un lac salé qui n'est séparé [de la mer que par des dunes que les flots ont formées. A partir de la base de cette montagne, on entre dans les marais de la plaine Aléïenne, et après quatre heures de marche au nord, on arrive à plusieurs fermes et villages dont le principal est Aghdan, A une heure de ce village, à l'est, on passe le Pyrame sur un bac, à Terkichen, ancienne ville ruinée, comme son nom semble l'indiquer. La physionomie de la rive gauche du Pyrame offre un tout autre aspect que le
côté opposé : la contrée est montagneuse, boisée, et plus on se dirige vers l'est, plus on distingue clairement les hautes cimes du Djèbel-el-Nour (montagne de la lumière), l'un des rameaux de l'Amanus.
À deux heures du fleuve, à l'est, on trouve, situé au milieu d'une forêt magnifique, un village habité exclusivement par des nègres fugitifs venus d'Adana et de Tarsous, qui vivent en cet endroit du produit de la pèche des sangsues et de la récolte des noix de galles. Cette bourgade est formée d'une cinquantaine de cabanes faites de joncs tressés en forme de ruches. Dans une collision entre mon escorte et ces nègres, je fis mettre le feu à leurs huttes. A trois heures de ce lieu sont les ruines d'une ville antique, dont la position correspond à celle de Castabala. Kinneir qui visitait ces ruines en i8i3, les place à dix-huit milles de Missis. De son temps, on voyait près de là KartanleA; village turkoman qui n'existe plus et n'a laissé d'autres traces que les pierres fiches de quelques tombeaux. Le sol, en cet endroit, est jonché de briques, de poteries et de restes de constructions antiques. A trois heures des ruines de Castabala, les murailles d'Aïas apparaissent à l'horizon, se découpant sur le bleu de la mer.
yEgée, de nos jours Jïas, est située sur le rivage de la Méditerranée, en face de Païas, dont elle est séparée par le golfe d'Issus. C'est une des villes les plus anciennes de la Cilicie. Sa fondation, comme son nom l'indique, est due à une colonie grecque. On sait en effet que «U, fatyo; exprime l'idée de flot; ainsi, AiyiaXeùç, AîyiaXÀ, et diverses villes du nom d'Atyiôv ou Ar/aJ, renferment l'idée de mer, de flot.
4 Voy. en Asie Mineure, t. I, p. 212.
4iti VOYAGE EN C1LICIH.
Me., la chèvre, est ranimai (jui saute comme le flot, et ce mot signifie aussi vent violent Kgée conserva longtemps son autonomie et battit monnaie a. Pline 3 la qualifie de ville libre : « oppidum Ega* liberum. » Pendant le régne de Macrin elle prit le nom de cet empereur. Dès cette époque, en effet, nous la trouvons mentionnée dans les auteurs sous le nom de Macrinopolis \ li parait qu'elle avait adopté aussi le nom $ silex andrinopolis, du nom de l'empereur Alexandre
Sévère; quelques médailles qui nous sont parvenues portent le nom des Macrinopolites et des Alexandrinopolites *.
Par sa position aux confins de l'Asie Mineure et de la Syrie, iEgée était en constantes relations avec tous les peuples navigateurs de la Méditerranée; son port était fréquenté par les flottes des marchands occidentaux; aussi liucain * dit d'elle :
.... t?l extorna; résonant naval i bus .iigœ. »
La religion des habitants de cette ville était un composé bizarre de tous les cultes des régions les plus lointaines. Les dieux étrangers recevaient à /Egée un culte spécial et y avaient acquis le droit de cité. Lors de la domination romaine, les divinités des Egéotes semblent avoir été principalement Neptune StabilUor et Vénus Euplœa, dont les noms se lisent sur une inscription publiée par iiœckhT, d'après l'amiral Beaufort :
1 Maury, Hecherches sur le cuit*- des pupul. primitives de la Grèce, p. Ho. 1 Mionnet, Méd. grecques, v° /Egée de Cilicie. ■ Liv; V, ch. 22.
• Hirtius, Bell. Alex., ch. lxvi,u. H3.— Dion Ga»sM xlvii, 30. — lMiiu-, v, 27 •• .Mionnet, Méd. grecques, v .lùjèe.
0 Pharsale, Kv. 111.
7 <"or/). m»cr. gre , ir \\ S3. — Mon Recueil des Inscr. de la Ctlicie, n°3,p. -
CILICIK OHIENTALE. 427
OEOIEBA2TnKAI2ÀPIKAl no2EIAONlA20AAEinKAI A0POAEITHEYF1AOIA
« Au dieu Auguste César; à Neptune Stabilitor, et à Venus favorable à la navigation *. «
En effet, la navigation fut l'industrie principale et Tune des ressources les plus importantes des habitants d'/Egée; et il n'est pas étonnant de voir les noms de deux divinités protectrices des eaux figurer dans l'inscription d'un autel trouvé dans les ruines de cette ville. Parmi les cultes apportés de l'étranger, il en est un qui est du aux navigateurs Phéniciens, et mérite d'être signalé ; c'est celui d'Esculape2, le Dieu-Serpent, qui n'est qu'une forme de l'Aschmoun des phéniciens, pn^, le huitième des dieux Cabires, le même que Thoth du panthéon égyptien \ Ce culte, après avoir pris racine à /Egée, passa en Asie Mineure, où l'on trouve ses traces dans plusieurs localités, et arriva enfin en Grèce, où il acquit une grande célébrité.
Quand les Byzantins succédèrent aux Romains, /Egée avait déjà perdu de son importance; les guerres continuelles des empereurs de Constantinople contre les Arabes en étaient la cause principale. La navigation n'était plus aussi florissante que par le passé, et la ville marchait à sa ruine Sous les Arméniens, la marine marchande avait repris tout à coup une nouvelle vie, qui valut à /Egée une prospérité qui durait encore après la conquête du pays par
1 Sur Vénus E aplani, cl. Larcher vl Mitst herlich, ad Horat., ad. 1, 3, \.
lievue archéol.y Ve année, p. 6%. Sur tes noms de l'Adonis Cypriote. * Revue archéol., III* année, p« 76ii. Sur une statuette de Aschmoun trouvée
à t lierchetl. par M. Te\»er
428 VOYAGE EN CILICIR.
les musulmans, puisqu'il l'époque de Sanuto des navires y venaient jeter l'ancre. Sous la domination des rois arméniens, la Cilicie avait pour port principal .Kgéc, entrepôt du commerce des Indes, ce qui explique l'état prospère de cette ville pendant le moyen âge 2. Mais ce furent les croisades qui développèrent surtout le commerce de l'Orient avec l'Occident, et réciproquement. A cette époque, /Egée avait vu son commerce doubler et son importance s'accroître de beaucoup. Les Vénitiens, les Génois, les Chypriotes, etc., y avaient des comptoirs; et les républiques d'Italie avaient obtenu des rois de Sis des facilités pour leur commerce. Cette protection accordée par les rois d'Arménie aux marchands étrangers se trouve rappelée trèssouvent dans les privilèges que la cour de Sis octroya à plusieurs reprises aux Occidentaux établis dans le royaume3. On est étonné, en lisant les pièces du moyen âge qui ont rapport au commerce d'âgée, de rencontrer si souvent le nom de cette ville, mais altéré quelquefois à tel point, qu'il est difficile, au premier abord, de se rendre compte des variations que ce nom a subies sous la plume des scribes. Ainsi on trouve, par exemple, dans les pièces latines : Aïacium, Laiacium, Glacia; dans les documents italiens: Lqjazzo, Jjazzo, Lagiazza; dans les géographies arméniennes : Laïas et Aîas ; dans les chartes rédigées en français : Lejras et Lajas. De toutes ces variantes du nom
1 Secr. fid. Crue, 1. II, p. iv, ch. 26, p. 89.
•Marco-Polo, I, 2.— Pegolottî, dans Pagnini, délia Décima, t. III, p. 44.— Barbaro, Viagg. dam Ramuzzio, t. III, p. 400.
* Mém. de l'Acad. Impér. des Sciences do Saint-Pét., sér. vu, t. III, n° 3. — Mon Essai hist. et crit. sur la const. sociale et politique de l'Arménie sous les Roupéniens.
CILIC1E ORIENTALE. 429
d'/Egée, une seule a prévalu : c'est la forme arménienne Aias, qui est le nom que les Turks donnent encore aujourd'hui au misérable village construit dans l'intérieur des ruines du château d'/Egée.
J'ai dit qu'Aïas était située au bord de la mer. Sanuto qui visita cette ville, en parle en ces termes : « Laiacium habet portum et siccam unam ante se qua* scolium dici potest; ad quam quidem siccam prodenses figuntur et anchora; versus terram firmam. » Cette description, qui est très- exacte, s'accorde parfaitement avec ce qu'en disent les autres voyageurs.
Passons maintenant à la description des ruines d'Aïas. Les ruines d'Aïas occupent une vaste étendue de terrain, et, à en juger par les restes de construction et les débris de toute sorte qui jonchent le sol, la ville du moyen âge devait être considérable.
Le seul édifice que le temps ait respecté est le château et les appendices construits avec des pierres provenant des débris de la ville incendiée lors de la conquête. Ce château, qu'avaient élevé les rois d'Arménie, a été bâti avec des pierres de taille entre lesquelles on a enchâssé symétriquement des fûts de colonnes provenant d'anciens édifices. Lors de la restauration de ce château par le sultan Soliman 2, qui avait compris de quelle importance était pour lui cette position avancée du côté de la Syrie, les ouvriers employèrent des pierres calcinées par le feu qu'ils ajustèrent de telle sorte dans les parties écroulées de l'édifice, qu'il semble affecter la figure d'un échiquier. Cette construc-
1 Liv. II, p. iv, ch. 26, p. 87.
« Djitian-Numa, Géoyr. turq., p. 4727 du ms. de la BibU Imp.
nu ' VOVAGK KN ClUClfi.
lion se compose de deux enceintes et d'uo fossé, L'enceinte intérieure est la plus élevée; elle est formée de murailles reliées par des tours rondes; l'autre est en partie ruinée, et, dans plusieurs endroits, il n'en reste que les fondations. C'est sur la première de ces murailles que j'ai vu encastrées deux inscriptions grecques mutilées ' de 1 époque romaine. Atl pied de ce château et du coté de la mer, on voit quantité d'énormes boulets de pierre, provenant du dernier siège que la ville eut à soutenir contre les musulmans.
Le château d'Aïas communiquait à l'îlot dont parle Sanuto par une digue qui allait rejoindre un autre château, sorte de fort avancé qui détendait l'entrée de la rade. Il parait qu'au moyen âge ces deux ouvrages étaient distincts, car, dans une quittance notariée du connétable d'Arménie, au consul vénitien de Lajaz/.o \ et datée de i3o 4, on lit ce passage: « Hoc fuit actum in Lajacio, in Castro de terra, ante portum, » ce qui veut dire, s;ins aucun doute, que les châteaux d'Aïas portaient les noms de château de terre et de château de mer.
Le château construit sur l'îlot est au sud-est du premier; il se compose d'une grosse tour ronde, formant à l'intérieur une salle voûtée. Attenant à celte tour, au sud, on voit une longue galerie ayant à l'intérieur des salles voûtées et éclairées par une ouverture carrée pratiquée dans la voûte. Des arcades, aujourd'hui fermées, font face au château de terre. Cette seconde construction est purement arménienne et n'a pas été restaurée comme la précédente.
A l'extrémité occidentale des ruines de la ville, et presque
* Mon Recueil des Inscr. de la Cilicie, \ et ?r p. 1 . « Mas-Latrie, Hist. de Chypre, Document*, t. III, p. 677. — Arrh. de Venise, Commémoriaux, reg. I, f° 115.
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sur le bord du rivage, se dresse une petite tour octogonale, élevée par Soliman avec des pierres provenant des décombres de la ville et tout à fait dans le même style que la restauration du château. La porte située au nord est surmontée d'une plaque de marbre noir sur laquelle on lit, gravée en creux, l'inscription arabe 1 que voici :
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« Celui qui a ordonné la construction de cette tour adjacente est le sultan Soliman, fils du sultan Selim-khan, l'année 3
A l'ouest du château de terre, on voit des restes d'églises construites en briques, les ruines d'un bain élégant, et quelques traces des piles d'un pont qui était jeté sur un petit cours d'eau venant d'une montagne voisine. A fleur de terre, on remarque les fondations des maisons et des autres constructions de la ville du moyen âge. Le sol, en cet endroit, est couvert de débris de briques, de poteries rouges et de fragments de marbre blanc.
Le village actuel» se compose de quinze cabanes en chaume, élevées dans l'enceinte du château ; les habitants, au nombre d'environ soixante-quinze, sont de pauvres Turkomans inoffensifs et fort hospitaliers. Cependant l'amiral iteaufort avait eu à s'en plaindre. D'après ce qu'il raconte dans son voyage, il se serait vu dans la nécessité d'en venir aux mains avec eux et aurait été atteint par une balle qui lui fit une blessure fort grave et l'obligea à mettre un terme à son exploration de la Karamanie.
1 Ma Num. de l'Arménie au moyen âge, p. 90.