‹ Voyage dans la Cilicie et dans les montagnes du TaurusChapitre 41 sur 53 · CHAPITRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DEUXIÈME

DE SIS A MOPSUESTE PAR ANAZARBE.

Route de SI* à Anaurbei Im Kurdes et le* Turkomam j étymelogle du nom d'Anmrbr t histoire de cette ville dans l'antiquité: nom» qu elle reçut aux dlfférenteM époque* ; aqueducs romains : enceinte de la ville j église byzantine* stade t théâtre et nécropole) château arménien^ chapelle) Inscription»; tombeaux des premiers barons Roupénlens) environs d Anazarbe t le château d'Adaniodana aujourd'hui Tumlo-kalessl; route d1 Anazarbe à Mopsueste.

Avant de reprendre le récit de mon exploration sur le littoral oriental de la Cilicie, je reviendrai à Sis et j'essaierai , comme je l'ai fait pour les autres parties de cette contrée , de décrire la route qui , partant de Césarée de Cappadoce, passait par Flavias, devenue au moyen âge la ville de Sis, puis à Anazarbe, pour de là rejoindre, à Mopsueste, la grande route qui allait de Tarse en Syrie.

Une grande voie romaine qui traversait le Taurus, venant de Césarée , aboutissait à Flavias , et de là se bifurquait pour aller rejoindre, d'une part, à Adana, la route de Tarse en Syrie, et d'autre part , gagner Mopsueste, en passant par Anazarbe. Cette grande voie et les deux embranchements que nous venons d'indiquer ont laissé quelques traces en plusieurs endroits ; mais aujourd'hui elles ne sont plus parcourues, comme à l'époque romaine, puis-

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que le passage du Kulck-boghaz est actuellement la seule route que fréquentent les caravanes qui vont de Cilicie en Cappadoce, et réciproquement.

Le sentier qui conduit actuellement de Sis à Anazarbe suit la direction du nord au sud. Le trajet est pénible et quelquefois dangereux, eu égard aux rochers qui entourent Sis, à deux cours d'eau assez rapides qu'on est obligé de passer à gué et au delà desquels se trouvent quelques ruines, n'ayant aucun des caractères propres à faire connaître les monuments dont ils sont les restes.

Après ces cours d'eau se présente une vaste plaine qui sépare Sis d'Anazarbe et qu'on traverse pendant plusieurs heures de marche. Cette plaine est pendant l'été le séjour habituel de plusieurs tribus turkomanes et kurdes, les Bousdagan - oglou , les Serkantcli- oglou , les Kèrim-oglou et les Afchar. Plusieurs ourdous de ces derniers campaient près de marais envahis par des roseaux d'une hauteur de deux à trois mètres, le jour où nous traversions la plaine dont il s'agit. Cette forêt de roseaux masque, pendant une demi-heure de marche, la vue du rocher et du château d'Anazarbe ; mais à peine ces marécages ont-ils été dépassés, qu'on aperçoit deux lignes d'aqueducs d'une longueur de plusieurs kilomètres partant de deux points différents des montagnes et venant aboutir, en formant angle, aux ruines de la ville.

La distance qui sépare Sis d'Anazarbe est d'environ vingt kilomètres en ligne droite ; mais le voyageur est obligé de faire beaucoup de détours, soit pour éviter de s'engager dans de dangereux marais, soit pour se tenir à distance • des campements kurdes, dont les cavaliers sortent assez fréquemment pour piller les caravanes et les voyageurs iso-

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lés. On peut affirmer qu'une marche de sept à huit heures est nécessaire pour franchir l'espace qui sépare l'ancienne capitale de l'Arménie du rocher d'Anazarbe.

Anazarbe était jadis une des villes principales de la Cilicie. Etienne de Byzance 1 attribue sa fondation à un certain Azarbas, tandis que son annotateur dit que ce nom a été donné à la ville à cause de la couleur jaune du rocher près duquel elle a été bâtie. En effet, dans les langues sémitiques, v>jj signifie flavescen*. Suidas, d'accord avec Etienne de Byzance, donne au fondateur d'Anazarbe le nom de Zarbas. D'après cet auteur, cette ancienne ville aurait d'abord pris le nom de Diocésarée ; mais ayant été ravagée par un tremblement de terre, sous le règne de Nei *va , elle aurait été rééditiee sous les auspices de ce prince par un sénateur nommé Anazarbo. Cette assertion se trouve renversée parle témoignage de Pline2, duquel il résulte que le nom d'Anazarbe est antérieur à celui de Diocésarée.

Auguste, parcourant l'Orient, fut vivement frappé des avantages qu'offrait la situation de cette ville, et aurait ordonné son agrandissement , en lui donnant le nom de Katff3?pei« ttpà? ÀvaÇapSo, dénomination qui se trouve exprimée sur les médailles impériales de cette ancienne ville. Cet événement eut lieu l'an 7^5 de Rome, c'est-à-dire 19 ans avant Jésus-Christ, et c'est de cette époque que date la première ère d'Anazarbe 3.

Honorée de la faveur impériale, la ville d'Anazarbe prit bien vite d'énormes développements et obtint un grand

« De urb., v° Anazarba.

« Liv. V, ch. 22.

« Mém. de PAcad. des Inacr., t. XXXVII. Belley. S*r f ètt fAnazarl».

nombre de privilèges. Sous Commode, elle jouissait de l'autonomie ; elle devint métropole sous Caracalla , cvdofr; sous Macrin, et libre sous Philippe l'Arabe.

Lors de la division en Cilicie première et deuxième, Anazarbe, érigée en métropole de la deuxième Cilicie/était gouvernée par un personnage qui avait le titre de xytpâv, ou preeses. Sous Justin , elle eut beaucoup à souffrir d'un troisième tremblement de terre'; ce prince la rétablit et changea son nom en celui de Justinopolis \ Enfin , sous l'empereur Justinien, un quatrième tremblement de terre, plus terrible que les précédents, détruisit la ville presque complètement3. Ce monarque, à l'exemple de son prédé-* cesseur, la fit rebâtir et changea son nom en celui de Justinianopolis \

Quand les Arméniens , descendus des plateaux de la Grande -Arménie, vinrent disputer aux Grecs la possession de la Cilicie, Anazarbe, l une des premières villes qui tombèrent au pouvoir des princes de la maison de Roupène, devint leur résidence de l'an i<x)5 à l'an u8a. Elle était considérée alors comme la capitale de la Cilicie arménienne. Mais lorsque Léon II eut été couronné roi, il fit de Sis sa résidence, et Anazarbe perdit de son importance, à tel poinl que, daus les premières années du xm* siècle, cette vdle était en partie déserte 5.

C'est dans un lieu voisin d'Anazarbe et qu'on appelait pratum Palliât um qu'en u3o se livra une grande bataille

1 Cedrénus, p. 299.

* Evagrius.

3 Procope, Ilist.secr., ch. xxvm.

4 Cuncile de Conslantinople, de 553.

» Willebrand, Ilinér., p. 439.

dans laquelle Boëmond , prince d'Antioche, perdit la vie en remportant une victoire sur les Sarrasins commandés par Rédouan, prince seldjoukide d'Alep et de Damas.

Anazarbe est située à peu de distance du Pyrame, sur un affluent qui va se jeter dans ce fleuve à deux heures au sud de la ville. Zonaras ' et Philostorge de Borisse2 lui donnent le nom & Anavarza, que les musulmans ont modifié eu celui iïHaïn-varza ou Haïn-zarba, ou bien encore Haïtinai'zer3.

Anazarbe ne se trouvant pas, comme d'autres villes de la Cilicie, sur les routes qui conduisent dans les endroits •les plus fréquentés de l'Asie Mineure, n'a été visité que par un très-petit nombre de voyageurs. C'est à Willebrand que nous devons la première description de cette ville. Le chanoine d'Oldembourg, en quittant Sis où il avait assisté aux fêtes de l'Épiphanie que célébrait Léon II *, se rendit à Anazarbe qui, suivant ce voyageur, « était un fort château situé à huit milles de Sis, sur une haute montagne isolée au milieu de la plaine. » Celte position militaire était formidable pour l'époque et très -appréciée par le roi d'Arménie, qui aimait à qualifier Anazarbe de son signum. Au pied du rocher on voit, continue Willebrand, les ruines d'une ville importante : « Sita fuit quaedam civitas, cujus auctoritatem magnam fuisse. » Un admirable aqueduc soutenu par de hautes colonnes se prolonge jusqu'à la distance de deux milles. Saint Grégoire (c'est toujours Willebrand qui parle), étant à cheval et poursuivi, arriva devant cet aqueduc, fit

* Niceph. Phoc.,p. 461.

* Hist. eccl., liv. III, ch. xxv.

» Djihan-Numa, p. 4726 du ms. de la Bibl. Imp.

* Revue d'Orient, 4853. Une (été à la cour de Léon //.

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une chute dans sa fuite, et pour ne pas être atteint, traversa le rocher, pratiquant un passage pour lui seul , afin que ceux qui le poursuivaient ne pussent l'atteindre'. En mémoire de ce miracle, on a élevé une église sui le lieu même où il s'est opéré. » C'est ainsi que le voyageur allemand du xine siècle constate, à Anazarbe, l'existence d'un aqueduc qui se serait en quelque sorte dédoublé pour favoriser la fuite du saint, et qui depuis cette époque se serait maintenu dans cette situation. L'opinion émise par Willebrand , d'après les hagiographes, est encore acceptée de nos jours par quelques esprits crédules ; mais on comprend qu'elle constitue une véritable hérésie archéologique. Je me bornerai à dire que les deux aqueducs d'Anazarbe sont de magnifiques constructions bien propres à frapper le voyageur d'étonnement et d'admiration. Il faut, en effet, que ces constructions gigantesques aient été regardées par les premiers chrétiens comme des chefs-d'œuvre merveilleux , puisque dans les récits des auteurs de la vie de saint Grégoire on s'est efforcé de faire considérer ces monuments comme le résultat d'un miracle opéré par la puissance du thaumaturge, tandis qu'il ne faut y voir que le génie constructeur qui a présidé à tous les travaux que nous ont laissés les Romains.

Je passe maintenant à la description des aqueducs d'Anazarbe. M. Ch. Texier a, le seul voyageur qui , avant mon arrivée en Cilicie, ait visité et décrit les ruines d'Anazarbe,

* C'est le même saint Grégoire de Néocésarée, appelé le Thaumaturge, qui écrivait au 111e siècle. Selon les hagiographes, ce saint aurait eu le pouvoir d'opérer, durant sa vie, des miracles qui'surpassent toute croyance ; il aurait séparé des rochers en deux parties, chassé des démons d'un temple, et fait encore bien d'autres choses étonnantes que l'imagination a peine à comprendre.

* Nouvelle Revue française, t. V, p. 404., De Sis à Trébizonde.

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donne à l'aqueduc venant de l'ouest une longueur de 1 a kilomètres, et au second, partant de la montagne au nord, une étendue de 20 kilomètres. Os aqueducs, rompus en plusieurs endroits, sont construits en pierres de taille; sur toute leur longueur et à la hauteur d'environ huit mètres ils sont supportés par des arcades. Il est vraisemblable que des inscriptions rappelant les noms des empereurs sous le règne desquels ils furent élevés se trouvaient sur divers points de ces beaux monuments; mais aujourd'hui il n'en reste plus de trace.

L'emplacement qu'occupait Anazarbe au pied de la montagne qui la dominait n'est plus aujourd'hui qu'un vaste terrain conservant encore quelques vestiges de son existence, qui s'éteignit dès les premières années du xm* siècle Sa double enceinte de murailles flanquée de tours carrées a la forme d'un hémicycle dont les deux extrémités viennent se souder au rocher. Quatre portes donnaient entrée dans la ville. De la porte orientale à celle située à l'ouest, un portique intérieur se prolongeant en ligne droite formait dromos, comme à Pompéïopolis, avec celte différence toutefois que les colonnes dépourvues de chapiteaux dépassent à peine le niveau du sol, tandis que celles du dromos de cette dernière ville sont en partie debout et intactes.

A.u centre de la ville ruinée on remarque les restes d'une église dont la construction remonte au vi« ou au vu* siècle, et qui semble avoir été renversée par de violentes secousses de tremblements de terre. Parmi ses décombres, j'ai remarqué, sur quelques pierres de la frise, des guirlandes, des dauphins entrelacés, d'un beau style, et une croix dans une couronne de lauriers.

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A l'une des entrées d'Anazarbe s'élève un bel arc de triomphe se cotnposaut d'une arcade de grande dimension et de deux portes latérales. En retour, l'architecte a pratiqué deux autres portes formées par une simple muraille. Des colonnes de granit, surmontées de chapiteaux d'ordre corinthien, d'un bon travail, ornaient la façade de ce monument ; elles étaient supportées par couple par des piédestaux de peu d'élévation. L'entablement se confond avec l'architrave du grand arc, fait unique dans le mode d'architecture usité dans les temps anciens. Deux sortes de matériaux, outre les colonnes de granit, sont entrées dans la construction de ce monument; ainsi, l'arc est en pierre tendre, tandis que les pieds-droits et l'entablement sont en pierre calcaire dure.

En avant de l'arc de triomphe ont été élevées deux grosses tours carrées, avec des matériaux provenant des édifices ruinés de la ville.

En sortant d'Anazarbe par l'arc de triomphe que je viens de décrire, on arrive à un théâtre appuyé contre le rocher dont le flanc est taillé à pic dans toute la longueur du stade qui limite le théâtre. Cette longueur est exactement indiquée par la portion de cercle que forme le roc, et par l'épine, encore apparente sur toute son étendue.

La montagne qui domine le cirque et le théâtre est garnie de sarcophages, avec couvercles prismatiques à oreillettes, taillés dans le roc et sans inscriptions. Là aussi sont quelques chambres sépulcrales dont la porte est ornée de bas- reliefs représentant des personnages

Du théâtre on arrive au château qui couronne la mon-

* Barkei , Lares and pénates, p. 283.

tagne, en suivant une voie creusée dans les rochers et bordée d'une ligne de sarcophages qui s'étendent de chaque enté de la route. Dans ces mêmes rochers, on remarque les ruines d'une église et d'un couvent taillés à même le roc.

Le château d'Anazarbe accuse deux époques bien distinctes : les constructions élevées à l'ouest de la montagne et les tours demi-circulaires et à bossages sont dues aux Byzantins ; les autres parties ont été construites par les princes ronpéniens d'Arménie. Les tours et les murailles du château d'Anazarbe sont fort élevées, solidement bâties et très-étendues * . Comme les grands édifices militaires de cette époque, ce château est protégé par deux enceintes, l une intérieure, l'autre extérieure. La forme et les aspérités du roc sur lequel la forteresse est assise ont mis les constructeurs dans la nécessité de lui donner des contours irréguliers. Dans la première enceinte se trouve une petite chapelle à trois nefs, dont la toiture en arête existe encore en partie; quatre piliers carrés en supportent le poids. Les murailles intérieures de cette chapelle sont ornées de peintures à fresque, assez bien conservées, représentant des saints en grande vénération dans l'église arménienne. Trois portes, dont deux latérales, y donnent accès. Sur l'une des portes latérales de cette chapelle, on lit le mot €YAOr£OC, o Bénédiction. » Autour de l'édifice et à la hauteur du toit on remarque une inscription arménienne en caractères majuscules enchevêtrés, de 21 centimètres de hauteur, que son état de mutilation ne m'a pas permis de déchiffrer entièrement. Cependant quelques noms de princes, qui ont échappé à la destruction, montrent que cette inscription retraçait

« Djihan-Numa, p.1726.

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une partie de la généalogie des barons roupéniens, inhumés dans la chapelle. Je donne ici le texte et la traduction de ce que j'ai pu déchiffrer de cette inscription monostique \

(Côté ouest, vers la fin de la ligne.) (Côte sud.)

2. Ju tudihttuuni pp. L y y,, yrf , { I, m'h) . . * ujf^qbu (JL ri tytt pn u

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(Côté est.)

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(Côté nord.)

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* (Côté ouest, commencement do la ligne.)

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