DISSIDENCES
LOCALITÉS Oh ces religions sont professées.
NOMBRK des fidèles.
Grecs orthodoxes.
Villes et villages entre Selefké et Misais.
Jacobites.
Adana.
Arméniens dissi-
Villes du pachalik, Zéithoun
! Religion chrétienne. {
! dents.
Catholiques grecs.
et Hadchin.
Tarsous et Adana.
Id. arméniens.
Adana.
Maronites.
Les villes du pachalik.
Latins.
Id.
Protestants.
Tarsous.
Religion musulmane.
Tout lo pachalik.
Rcl. des Noussariés.
Djiganes.
Littoral depuis Mersine jusqu'à Alexandretle.
Environs de Tarsous.
Religion» diverses.
Juifs.
Druzes,Métualis,Yezdiés et Ismaéliens.
Tarsous.
Population flottante.
Total :
Il serait superflu d'appeler l'attention des lecteurs sur chacune de ces religions en particulier, car toutes ont été l'objet de travaux étendus dont on trouvera les développements dans des ouvrages spéciaux. Une seule, la religion des Noussariés, offre un intérêt particulier, parce que jusqu'à présent les voyageurs n'ont pu se procurer que des détails incomplets ou erronés sur cette croyance religieuse dont les adeptes sont répandus en assez grand nombre, nonseulement sur tout le littoral septentrional de la Syrie, mais encore dans les principales villes de la Cilicie.
Kes Noussariés, que l'on croit généralement descendus des Perses, occupent les «montagnes d'El-Kelbié, en Syrie, et tout le littoral du pachalik d'Adana, depuis Alexandrctte jusqu'à Mersine. A Adana, comme à Antioche, ils sont en grand nombre; plusieurs d'entre eux feignent de professer l'islamisme pour acquérir de l'influence.En effet, quelquesuns sont parvenus par ce moyen à occuper de hauts emplois dans le pachalik.
Leur religion est un mélange confus d'idolâtrie, de judaïsme, de christianisme et d'islamisme; ils croient à la nature prophétique de Jésus-Christ, et citent, dans leurs conversations habituelles avec les chrétiens , les noms des apôtres, ainsi que plusieurs passages des Psaumes de David et de l'Évangile. Ils révèrent, à l'instar des Musulmans, le nom de Marie, et observent la fête de Noël et celle du jour de l'an, selon le calendrier Julien. Quant à l'islamisme, ils en ont adopté les appellations, à l'exception des noms d'Omar et d'Aboubekre qu'ils abhorrent. Ils croient à l'esprit sacré du Koran, qu'ils prétendent avoir été révélé à un Mahomet, prophète de leur secte, et non pas au Mahomet
des Arabes, qu'ils accusent d'imposture et auquel ils donnent la burlesque épithète de teigneux (el-aArah).
Pour ce qui regarde leurs véritables principes religieux, voici ce que l'on est parvenu à découvrir : ils sont divisés en quatre rites : Chamsi, Caniari, Kelleizi et Chemaïli. Les Chamsi adorent le soleil; les Camari adorent la lune et donnent à chacun de ces astres le nom de Suprême du Firmament {Jlid-Ola) ou de Prince des Abeilles (Emir~el-Nahl)y . c'est-à-dire des étoiles qui tournent autour de ces deux astres, comme un essaim d'abeilles tourne autour d'une ruche. L'Empyrée est leur paradis, et chaque étoile est pour eux 1 aine d'un élu. Ils croient encore à la métempsycose.
La religion des Noussaros est^oute mystique ; l'homme seul y est initié; l'enfant ne l'est qu'à l'âge de puberté, et après avoir été préparé par les scheiks à savoir garder les mystères qui lui sont révélés. La cérémonie de l'initiation (teznir) se fait en présence de deux parrains. Le secret, qui forme la base de leur religion et qui n'est écrit dans aucun de leurs livres, est révélé oralement aux adeptes, et se nomme le mystère des deux (serr el-teintin). Quant aux Chemaïli et aux Kelleizi, on ne connaît encore aucun des points de différence ou d'identité qui peuvent exister entre ces deux rites et ceux des Chamsi et des Camari.
Les Noussariés ont, en s'abordant, des signes de convention qui leur servent à se reconnaître.
Les femmes sont exclues de toute pratique religieuse, et n'ont aucune idée du culte professé.
En fait de culte extérieur, ils ont des prières qu'ils récitent trois fois par jour en plein air; la plus importante se fait au lever du soleil. Ils se tournent vers l'Orient comme
les Musulmans, auxquels ils ont emprunté les ablutions et la circoncision.
Aux jours de fêtes principales, les Noussariés s'assemblent, et les scheiks bénissent du vin qu'ils distribuent aux assistants. Ces assemblées se nomment les fêtes de la messe {Aid-Koddâl).
On croit à tort que des réunions nocturnes d'hommes et de femmes se font chez les Noussariés; cette cérémonie n'a lieu que chez les Ismaéliens. Quant à leurs moeurs, les Noussariés sont, par principe, religieux et hospitaliers.
Chez les Noussariés, la science religieuse consiste à savoir lire et écrire. Celui qui réunit ces deux conditions peut devenir scheik, et cette profession est généralement héréditaire dans la famille. La polygamie et le divorce sont permis.
Il y a plus d'un demi-siècle que les Noussariés ont commencé à émigrer dans le pachalik d'Adana, pour se soustraire aux vexations qu'on leur faisait subir en Syrie à cause de leurs croyances; aussi le district de Lattaquié se dépeuple-t-il journellement au détriment du trésor et du bienêtre de la population.
Voici quelle est l'origine de cette religion, d'après un manuscrit qui fait partie de la bibliothèque du muphti de Tarsous :
L'auteur de la religion des Noussariés est un certain Ahou-IIamden el-Rhoussaïbi qui vivait au m" siècle de l'hégire, circonstance d'après laquelle la religion des Noussariés et celle des Druzes seraient contemporaines. Les dogmes de la religion des Noussariés sont : la divinité d'Ali, gendre de Mahomet, fds d'Ibn-Abou-Thaleb, qui a été incarné sept fois; une trinilé qui s'est renouvelée pendant sept époques différentes et sous divers noms; cette trinité s'appelle :
30 VOYAGE EN CIMC1E.
Mohana, le sens; Sun, le nom; Bâb, la porte. Ils désignent cette trinité par les lettres arabes £, ^ qui sont les initiales des noms de Ali, Mahomet et Selman el-Farsi. Ils disent que Mahomet et le Christ sont la même personne qui s'est manifestée à deux époques distinctes. Us ont différentes messes qu'ils récitent plusieurs fois par jour * et qui forment l'ensemble des prières de la religion des Noussariés.
Tels sont, en résumé, l'origine et les dogmes de cette bizarre religion qui, avec celle des Druzes et des Ismaéliens, est professée non-seulement dans la Karamanie orientale, mais encore dans la partie septentrionale de la Syrie.
Commerce et Indutttrle.
Dès les temps les plus reculés, la Cilicie était fréquentée par des navigateurs phéniciens qui venaient chercher, dans les entrepôts du littoral, outre les produits de la Colchide et du pays d'Ara m, les bois de construction qui abondaient dans le Taurus, le coquillage qui donne la pourpre, le fer, l'argent , le plomb , le cuivre et le blé que produisait son territoire.
La ville de Tarse, qu'il ne faut pas confondre avec la Tharsis de la Bible, était , dans l'antiquité , l'entrepôt général des productions des contrées ciliciennes, d'une partie de l'Asie Mineure et de l'Arménie. On tirait encore de la Cilicie le safran2, le pardalium et les aromates que
*0f ces prières dans la Revue d'Orient, 1856.
«Strabon, Géosr.. XIV, U. — Pomponiu* Mda, De situ orlm, ch. XIH.'
fournissait son sol 1 et que les commerçants de Tarse exportaient sur tous les pointe du littoral delà Méditerranée.
Tarse était, dans les temps anciens, une ville d'une telle importance, que parfois la province de Ciiicie était désignée
sous le nom de sa métropole2.
Au moyen âge, le commerce de la Ciiicie était encore trèsprospère. Longtemps avant les expéditions guerrières et religieuses des Occidentaux en Orient, de nombreux pèlerins avaient parcouru l'Asie Mineure, et racontaient, à leur retour en Europe, les merveilles qu'ils y avaient vues. Leurs récits, souvent exagérés, excitèrent d'aventureux commerçants qui, partis d'Italie et d'Espagne, allèrent échanger les produits de l'industrie occidentale contre les richesses dont les voyageurs leur avaient révélé l'existence. De là ce commerce d'importation et d'exportation qui se continua, en s'accroissaut, pendant toute la période des croisades.
Ce furent des marchands génois qui, les premiers, tentèrent la fortune en Ciiicie, ainsi que le constatent plusieurs documents sur le commerce des Arméniens et des Génois : ce sont des traités passés entre les rois de la dynastie de Roupène et les ambassadeurs de la république de Gênes, traités qui nous sont parvenus et dans lesquels sont stipulés les tarifs de droits d'entrée et de sortie des marchandises"1 . Plusieurs de ces actes nous donnent le détail des principaux objets sur lesquels roulaient, au moyen âge, le commerce et l'industrie des populations de la Ciiicie.
Le commerce avec l'Orient prit un grand développement
• Athénée, liv. XV, ch. xi.
* Josephe, Anliq. judaïq., I, 7.
5 Archives de Turin et do l'Université, à Gènes.
pendant la période des croisades, et bientôt, outre les Génois et les Chypriotes', on vit les princes croisés, les Vénitiens3, les Siciliens3, et même les Musulmans4, passer avec les rois d'Arménie des traités de commerce et d'amitié. La teneur de ces traités paraît démontrer que les Européens avaient le monopole du commerce, tandis que, pour les indigènes, il était limité à certains articles.
En même temps que les Génois et les Vénitiens tiraient de la Cilicie des esclaves, du fer, du bois, des chevaux, des mulets, des ânes et des boeufs, ils y introduisaient les produits naturels et industriels de l'Occident, tels que vins, huile, blé, soie, draps, toiles, indigo, drogues, épices, savon, sucre, armes, gonelles ou robes de soie avec ramages et blasons s.
L'Arménie commerçait aussi avec les infidèles. Nous savons que les marchands de la Cilicie trafiquaient avec ceux d'Alexandrie d'Egypte, et tiraient de cette ville ce dont ils avaient besoin, sauf toutefois les armes et les munitions de guerre. De leur coté, les Égyptiens pouvaient acheter à Tarse des esclaves, des chevaux, des mulets, etc., etc.*.
Au moyen âge, le principal port de commerce de la Cilicie était Lajazzo (Aîas), ville située à l'est de Tarse, sur la grande voie de communication qui reliait la Perse et
4 Soruto, Secret, fid. crucis, liv. II, part. IV, ch. xxvi, p. 89. — Not. et extr. des mss. Cf. atlas Catal. de 4375. — Leake, Essay of map.
1 Raynaldi, Paoli et les Not. et extr. des mss., t. XI. — Arch. de Venise, Patti et Commém.
3 Pazmaveb, journal arm., 4847, p. 92.
« Quatremère, Uist. des Mamelouks, t. II, app., part. I, pièces diplom.
8 Pegolotti, Pratica délia mercatura. Cf. Pagnini, délia décima, t. III, ch. xi,
• Traité de Kelaoun avec le roi Léon III, dans VHist. des Mamelouks de Makrisy, trad. par Quatremère, t II. part. i. pièces dipl.. p. 466, 201.
l'Inde à l'Asie Mineure. Ainsi, dans l'antiquité, le commerce se concentrait à Tarse; au moyen âge, c'est Lajazzo qui en avait le monopole.
Le commerce actuel de la Cilicie, tant pour l'importation que pour l'exportation des produits de l'industrie européenne et des denrées coloniales, s'effectue dans les villes du pachalik d'Adana, aux frontières de la Karamanie et à Césarée.
Les négociants établis à Tarsous, la plupart indigènes, correspondent peu avec l'Europe. Les manufactures et les denrées coloniales leur viennent de Beyrouth en Syrie, et ce n'est qu'après avoir visité cette échelle que les navires français, chargés à Marseille, apportent sur la rade de Mersine ce qui leur reste de marchandises.
Les achats de coton, laine, cire, sésame, se font principalement pour le compte de maisons d'Alep, de Beyrouth et de Chypre, rarement de celles de Marseille , de Constantinople et de Smyrne.
Les négociants de Tarsous ayant peu de capitaux, ne font que des affaires assez restreintes. Des bombardes, venant des ports de la Syrie, ne leur apportent généralement que de petites cargaisons, ce qui cause cette grande variété dans les prix de vente sur la place de Tarsous, notamment en hiver.
Les principaux objets de consommation de Tarsous et d'Adana sont : le riz qui leur vient d'Égypte, le café et le savon provenant de Jaffa et de Tripoli.
Les ventes se font ordinairement à terme de deux ou trois mois; les engagements pris sont remplis avec assez d'exactitude. On ne fait d'affaires au comptant que lorsque les marchandises sont rares et recherchées.
34 VOYAGE EN C1LIC1E.
Les capitalistes font aux agriculteurs des avances d'argent à a5 o/o d'intérêt, taux exorbitant, niais calculé • sur les chances de porto ou de mauvaise récolte. Un accroissement de S et 4 o/o d'intérêt est stipulé dans le cas où les denrées seraient vendues à cinq ou six mois de terme. Ce mode d'opération offre peu de sécurité, ce qui peut à la rigueur expliquer cette gradation d'intérêts.
Les mois les plus favorables pour les transactions commerciales sont : janvier et février pour les marchands en gros, avril et mai pour les détaillants. Les affaires commencent généralement en septembre et cessent en m:ii.
En septembre, les Karamaniens, les Turkomans, les Iourouks 'descendent de leurs montagnes dans les plaines de Tarsous et d'Adana, où ils plantent leurs tentes, et après avoir confié la garde de leurs troupeaux à leurs femmes et à leurs enfants, ils se font chameliers.
Vers le mois de mai, ils tondent leurs moutons, en vendent la laine, achètent les objets qui leur sont nécessaires, puis ils rejoignent leurs femmes, reprennent leurs bagages et retournent à leurs montagnes, afin d'échapper aux chaleurs de Tarsous qui sont intolérables et accompagnées de dangereuses fièvres.
A la fin de septembre, les ouvriers occupés à égrener le coton, cessent ce travail pour faire les moissons et bêcher la terre autour des plants de cotonniers. Les Césariotes et autres marchands de l'intérieur de la Cilicie et de la Cappadoce,qui font le commerce du coton, ne trouvant plusàen acheter dans le pachalik, se retirent dans leur pays jusqu'à une nouvelle récolte, emportant les objets qui peuvent y être vendus avec avantage.
On a vu par ce qui précède que le pachalik d'Adana avait
d'activés relations avecCésarée deCappadoce (Kaïsarié). Le coton, qui en fait le principal objet, est expédié deux fois par mois sur la Cappadoce, par des caravanes.
Les manufactures et les denrées coloniales s'exportent peu hors du pachalik, les marchands ne les recevant de Chypre et de Beyrouth qu'en petites quantités et par divers intermédiaires.
Une maison de commerce bien accréditée, qui se fixerait à Tarsousou à Mersine, pourrait, en recevant directement ses marchandises, les vendre aux prix de Beyrouth, Chypre et Smyrne ; Tarsous deviendrait alors le marché d'approvisionnement de l'intérieur, et des bénéfices considérables s'y réaliseraient.
Les principaux produits industriels du pachalik d'Adana consistent en abas et en machlaks en poil de chèvre ou de chameau, qui sont des espèces de manteaux d'un usage général chez tous les habitants des campagnes et du Taurus. La fabrication des tapis, qui suffit à peine à la consommation du pachalik, la confection des toiles, des lainages et des feutres des tentes, tiennent aussi une large place dans le travail industriel de la province. Enfin la fabrication d'ustensiles en bois constitue une autre branche d'industrie, très-développée chez les Turkomans sédentaires du district de Tarsous.
Il existe dans les villes de la province d'Adana quarante fabriques d'huile de sésame, cinquante de tissus de coton, vingt-deux d'imprimeries de toiles, quarante teintureries, deux corroieries et dix fabriques de feutres. Ces établissements forment une espèce d'association dirigée par uu président ou nazir, dont l'action est indépendante de l'autorité civile. Il juge les différends qui surviennent entre ses admi-
36 VOYAGE EN C1LICIK.
nistrés, les condamne à l'emprisonnement et ferme leurs fabriques pour un temps déterminé, lorsque quelque délit y est commis. Le pouvoir administratif du nazir s'étend sur tous les autres corps de métiers, sans exception.
En iS'iy, la province d'Adana a vu se former une branche de commerce qui a pris d'assez grands développements dans le cours de ces dernières années ; elle consiste dans la pèche et dans l'exportation des sangsues. Cette pèche, libre de tous droits à son début, fut affermée en 1842 par la Porte, à la maison française des frères Artus de Marseille.
Les endroits du pachalik où se pèchent les sangsues sont Tarsous et Adana , et dans celui de Marach , Azophi et Alasson.
Le commerce du pachalik de Marach donne lieu à de continuelles relations avec celui de la province d'Adana.
La principale industrie des habitants de Marach consiste en harnais, selles, brides, gibernes, cartouchières en cuir brodées d'or, que les commerçants exportent en Asie Mineure, à Constantinople, en Syrie et en Egypte. Les habitants des campagnes se livrent plus particulièrement à l'agriculture ; et on estime que le pachalik de Marach produit 1 5 à 20,000 kilés de graine jaune, 1 5o à 200,000 kilés de laine, '3 à 4?ooo k. de cire, et 1 5o à 200,000 k. de riz. Le produit de l'orge et du blé dépasse de beaucoup la consommation du district.
Il n'y a à Marach que quelques marchands alépins qui se livrent au commerce des manufactures de leur pays; ils font les retours en espèces, les distances qu'ils ont à parcourir ne leur permettant pas de les faire en marchandises. La plus grande partie des productions de ce pays s'exportait dans l'intérieur, où on les échangeait contre des denrées coloniales et différents objets ; mais depuis (pie la province
PROLÉGOMÈNES. 37 deMurach fait partie du pachalikd'Adana, les habitants en ont fréquenté les marchés et y ont apporté leurs produits.
Depuis quelques années, la population des provinces d'Adana et de Marach fait usage de verres à boire, de faïences, de chaises et de chaussures européennes qui ont nécessité une importation assez considérable de cuirs des fabriques de l'Europe. On évalue à 4oo environ le nombre des balles de cuir arrivées dans le pays pendant les années i85o et i85i.
"Le pachalik d'Adana pourrait trouver dans Pagriculture d'abondantes ressources, si le mode de culture en usage était en rapport avec la fertilité de son sol , et si ses parties cultivables étaient défrichées et mises en valeur; toutefois malgré l'indolence caractéristique des populations du pachalik, notamment des Ottomans qui en forment l'élément principal, l'insouciance et l'incapacité des autorités turques et les droits énormes qui pèsent sur la production, de manière à la rendre parfois plus onéreuse que profitable, les denrées qu'on y recueille sont variées et assez considérables; à ce point de vue, c'est une des contrées de l'Asie Mineure les plus favorisées.
L'immense et féconde plaine qui s'étend de Lamas au mont Amanus, et duTaurus à la mer, est traversée par trois grandes rivières et plusieurs ruisseaux qui descendent des montagnes dont la chaîne s'étend de l'est a l'ouest, et ferti-
lisent dans leur cours cette vaste étendue de territoire qui, exploitée par une population laborieuse, intelligente, suffisamment protégée et encouragée, se couvrirait chaque année des plus riches moissons. Les principaux produits agricoles, dont uni1 partie est exportée, sont :1e coton, le blé, l'orge, le sésame, le tabac et la cire.
Le pachalik produit aussi des lentisques, du miel, des olives, des légumes, du beurre et du fromage qui servent à la consommation, et dont l'excédant est exporté.
En réunissant par espèces les quantités produites pendant une période de cinq années, on trouve les résultats ciaprès en chiffres ronds :
Blé, 900,000 kilés.
Orge, 200,000 id.
Coton, 100,000 quintaux.
Laine, 2,000 id.
Tabac, 2,000 id.
Sésame, 110,000 kilés.
Cire, 30,000 oques.
Voici maintenant les prix moyens de ces diverses pro- , ductions durant la même période :
Blé, à 70 piastr.lekilé, 63,000,000 piastr. == 15,750,000 fr. Orge, à 30 » . 6,000,000 » = 1,500,000 Coton, à 600 » le quintal, 60,000,000 » = 15,000,000 Laine, à 700 » » 1,600,000 » = 350,000
Tabac, à /t00 » » 800,000 » = 200,000
Sésame, à 50 « le kilé, 1,500,000 » = 1,375,000
Lorsque les récoltes manquent, les habitants du pachalik tirent de l'étranger les céréales nécessaires à leur consommation ; dans ce cas, la rareté et l'élévation des! prix des
denrées alimentaires font peser la gène et la misère sur les pauvres du pachalik qui, assez généralement, se bornent à demandera la terre leur nourriture de l'année, sans prévoir qu elle puisse leur faire défaut. Lorsqu'au contraire, les moissons de ce sol privilégié sont abondantes et dépassent les prévisions, des quantités de grains assez considérables sont exportées en Syrie, à Constantinople, en France, en Italie et dans l'Archipel.
Avant d'arriver aux principales productions du territoire de Tarsous, j'indiquerai les moyens employés pour rendre la culture fructueuse.
Les engrais ne sont pas utilisés dans la grande culture; la cause en est dans l'indolence proverbiale des Ottomans dont les besoins sont restreints, et qui préfèrent leur quiétude habituelleà l'aisance qui serait le fruit de travaux pénibles, comptant d'ailleurs sur la Providence pour pourvoir à leur existence.
Pour amender leurs terres laissées en jachères, les cultivateurs y font paître des bestiaux. En automne, lorsque le soleil a desséché les hautes herbes qui y croissent, ils y mettent le feu; de cette incinération résulte le seul fumage usité. Les engrais ordinaires sont employés seulement par les jardiniers des villes.
Les irrigations se font, sans beaucoup de frais, par des canaux qui amènent les eaux des sources ou ruisseaux dans les terres en culture. Les jardins d'Adana, situés sur les bords du Seïhoun (Sarus), et ceux de Selefké, sur le Goksou (Calycadnus) , sont arrosés au moyen d'une machine hydraulique qui fait monter l'eau au-dessus du niveau du sol , d'où elle s'épanche dans des conduits en bois.
Les jardins des bords de l'Oronte , notamment ceux de Hama, sont arrosés par les mêmes procédés.
On sème pendant les mois de novembre et de décembre, époque à laquelle les pluies ont suffisamment détrempé le sol. Les récoltes se font en juin ; alors viennent en assez grand nombre des étrangers au pachalik, pour être employés aux travaux de la moisson ; ils reçoivent 8 piastres par jour (i fr. 60 cent, environ), outre la nourriture, salaire considérable pour ces contrées.
Le battage des blés se fait, comme dans divers pays méridionaux de l'Europe, par des chevaux traînant de fortes planches garnies de pierres aiguës dans leur partie inférieure et qui, dans les cercles que leur fait décrire l'homme assis sur ces planches, broient la paille et vident l'épi. Le battage a lieu pendant les plus fortes chaleurs, afin que les pailles se divisent facilement. On obtient ensuite le grain par la méthode usitée en Occident.
On consomme dans le pachalik deux sortes de blés, le rouge et le blanc. Ce dernier, qui vient de l'intérieur de l'Anatolie, est plus estimé que le blé rouge, et se paie 20 piastres de plus parkilé. Les blés du pays sont petits, mais excellents. Pour les conserver, il est nécessaire de les enfermer dans des silos pendant deux mois de l'été, après quoi on peut sans crainte les transporter au loin. Il s'en exporte pour la Syrie plus de 20,000 kilés par an. lx> blé ne laisserait rien à désirer pour la pureté, si parfois on n'y trouvait mêlée une mauvaise graine qui enivre et qu'il est difficile de séparer du bon grain. Cette graine, connue des habitants du pays sous le nom de zivan, se produit par suite de la surabondance des pluies.
L'orge étant de peu de valeur en temps ordinaire, ne se
recueille qu'en petites quantités que l'intempérie des saisons rend parfois insuffisantes; il arrive alors que les prix de vente de cette denrée atteignent ceux du blé. Le blé, l'orge et la plupart des grains se vendent dans les marchés publics ; mais lorsqu'on a de forts achats à faire, on se rend dans les villages où l'on traite avec les producteurs.
La culture du sésame s'est multipliée dans ces derniers temps. Après avoir préparé le terrain par des irrigations et un double labour, on sème les graines de façon qu'une distance d'environ quinze centimètres sépare les plants, puis on nivelle le terrain à l'aide d'une pièce de bois que traîne un boeuf. Lorsque le sésame est en fleur, on l'arrose modérément, (lin que l'eau ne séjourne pas au piedde la plante. Dans les montagnes, le sésame se sème plus tôt que dans les plaines et ne s'arrose pas. Il est moins abondant que celui des environs de Tarsous, mais d'un prix plus élevé.
La tonte des laines commence en avril et se termine en mai. I>es laines de l'intérieur de la Karamanie , destinées au commerce, sont fines et blanches. On en trouve bien de noires, mais il est difficile de s'en procurer, vu que les gens du pays en fabriquent une espèce de drap, dit aba, qui sert à la confection des vêtements de tous les Turkomans de l'Asie Mineure.
La cire se vend dans les bazars vers le mois d'août. Plus tard elle devient rare, ce qui occasionne une augmentation dans le prix qui varie de 2 à 3 piastres par oque. La cire de Konieh et de ses environs est expédiée sur Smyrne ; elle est plus blanche que celle de Tarsous, qui doit être soumise à une épuration qui cause une perte d'environ 3 pour 0/0.
1^ coton se sème en mars et se recueille en septembre et octobre. Le pachalik en produit des quantités assez consi-
42 VOYAGE EN CILIC1E.
dérables qui constituent une des principales ressources de la contrée et la branche de commerce la plus fructueuse de l'Asie Mineure. Chaque année les Césariotes en expédient sur leur province des quantités qu'on évalue à 25,ooo balles de cent oques chacune.
L'exportation du coton à l'étranger ne s'effectue qu'autant que les récoltes s'élèvent à 35 ou 40,000 balles, et que les prix de vente offrent des avantages qu'on ne pourrait réaliser dans l'intérieur du pays. I>es cotons de Tarsous et d'Adana se classent en cotons supérieurs et inférieurs ; ce sont ces derniers qu'on exporte communément en Europe; ceux de qualité supérieure, qu'on désigne sous le nom de mawié, sont expédiés sur divers points de l'Asie Mineure. Le prix du batman (2 oques) de ce coton dépasse de a à 3 piastres celui de qualité inférieure. Enfin, viennent les cotons d'une moindre valeur ou de 3e qualité; ces derniers sont mêlés à ceux que je viens de désigner, et expédiés en Europe. C'est à ces fraudes commerciales que l'on doit attribuer le discrédit qui pèse, dans nos marchés, sur les cotons de Tarsous.
Après ces principaux produits se présentent ceux de second ordre, qu'il est néanmoins utile de mentionner, tant à cause de l'importance qu'ils peuvent acquérir dans l'avenir, que pour tracer un tableau à peu près complet de l'agriculture des contrées voisines du Taurus.
La culture du lin a donné lieu, dans ces dernières années, à quelques essais qui ont procuré des résultats de nature à encourager les agriculteurs , qui trouveraient dans cette plante une nouvelle source de richesses, s'ils parvenaientà surmonter cette répugnance innée qu'ils éprouvent pour toute innovation.
Les vignes sont nombreuses dans la province d'Adana, mais cultivées suivant une méthode si peu en rapport avec la nature de cette plante que, malgré la fertilité du sol et la douceur du climat, elles ne produisent que de mauvais fruits qui n'arrivent à maturité que difficilement et tard. On estime à plus de 100,000 les ceps en rapport dans les seuls environs de Tarsous. Laissés libres dans leurs évolutions, ces ceps projettent leurs jets dans les branches de hauts mûriers à l'état sauvage, comme la vigne elle-même à laquelle ils servent de support, et qui, étant étiolée par cette force de végétation qui lui est propre, et cachée sous un dôme d'épaisse verdure, n'arrive à donner que des raisins imparfaits, sans saveur, à la forme allongée et à la peau épaisse et dure, et qui se corrompent dès le mois janvier.
On trouve dans la même contrée une autre espèce de vigne, non moins sauvage que celle que je viens de décrire, et qui produit des raisins dont les grains sont très-petits, noirs et d'un goût passable; on en fait un vin appelé berbou.
Une espèce de raisiné qui se fait à Tarsous avec les vins du pays, est très-apprécié de la population ; on le nomme en turk, boundourma, en arabe, ma/ban. Le voyageur Pierre Belon dont j'ai déjà invoqué le témoignage, en parle en ces termes : « Ce sont des saucisses de noix enfilées et trempées dans du vin cuit chaud ; on met de la farine par-dessus. »
Le pachalik produit de grandes quantités de tabacs, mais de médiocre qualité ; ceux de Raradowar et des montagnes
1 06». singul., liv. Il, ch. cix.
ii VOYAGE EN CIL1C1E.
sont les meilleurs de la kara manie. Les tabacs inférieurs sont expédiés sur l'Egypte en quantités assez considérables.
Il existe dans le pays de nombreux oliviers devenus sauvages par défaut de culture; ils proviennent des plantations faites au moyen âge par les Génois, et sont en si grande quantité dans les montagnes situées au nord de Sis, que le nom de Zeïthoun qui, en turc, signifie olivier, a été donné à cette région.
Le mûrier est cultivé sur les déclivités des montagnes.
La soie que produit le pays est évaluée à 4 ou 5ookilogr. Le fil des cocons est gros et inférieur à celui que donnent les vers à soie de Syrie. Cette infériorité est attribuée à la mauvaise qualité des feuilles de mûrier du Taurus.
AHmlnUlmtlon.
Le pachalik se compose des gouvernements de Marach et d'Adana. Le pacha gouverneur a sous ses ordres un kaya ou lieutenant, et des kaimakam ou sous-gouvemeurs, qui administrent les districts au nom du pacha. La province d'Adana se compose de cinq districts, celle de Marach de de deux seulement; ce sont, pour la première : Tarsous, Adana,Melemindji-oglou, Beylan et Payas ; pour la seconde : Marach et El-Bostan. Les kaimakam sont amovibles, moins toutefois celui de Payas , qui est un bey tnrkoman dont la charge est héréditaire. Ils ont sous leurs ordres des moussalein, des scheïks et des agas.
PKOLÉGOMfcNES. 43
Les medj lis sont des conseils municipaux ou administratifs qui siègent dans toutes les villes où réside un kaïmakam. Le muphti, ou interprète de la loi, en est le président-né.
Les fonctions judiciaires sont dévolues à des kadisqui siègent dans les principales villes. Un muphti réside là où est un kadi.
En temps ordinaire, les troupes du pachalik se composent d'un bataillon d'infanterie régulière formant un effectif de 600 hommes, et d'un ourdou de zaptiés chargés de la police, et qui se compose de cavalerie et d'infanterie. Cet ourdou fait partie des milices irrégulières connues sous Je nom de bachi-bouzouks , et dont l'effectif est de mille hommes, dont 3oo cavaliers, répartis dans tout le pachalik. Trois pièces de canon sont à demeure au palais du pacha.
Les finances de la province sont concentrées dans les mains d'un malmoudir qui a dans son administration les douanes, les badj ou péages, les fermes et les amendes. Il est en outre chargé de toutes les dépenses publiques.
Les revenus de la Porte perçus dans le pachalik s'élèvent, année commune, à la somme de 10,000,000 de piastres, soit 2,5oo,ooo francs environ.
Les revenus ne sont pas perçus uniformément dans toutes les parties de l'empire. Les impôts et les taxes varient d'une province à l'autre ; les seuls qui aient quelque fixité sont le kharadj, qui pèse sur les rayas, et la dîme sur les terres. Le pachalik d'Adana est un de ceux où les impots sont le plus nombreux.
Voici le tableau des revenus, fermes et contributions de Tannée 18.^2:
Ferme de la douane,
1,200,000 piastr.=
4 AA Afin f*
300,uuo ir.
r ei me du taDac a iumer,
Ferme du tabac à priser,
Droit de fabriquer la bougie,
l>UU
Péage du Kulek-boghaz,
Sel,
Droit sur les bestiaux,
Droit sur les teskérés (passe-ports), 12,500
Droit sur les esprits,
Droit sur les chameaux,
La dime,
Droit sur les tentes des lourouks, 3,000
Le salian,
Le kbaradj,
Le spentz,
Le miri sur les Noussariés,
Totaux :
10,606,500 piastr.
2,651,125 fr.
Le salian est perçu deux fois par an ; les autres taxes, une fois seulement. Le salian pèse sur toute la population, quelle que soit la religion professée. Les hommes mariés seuls paient cette taxe imposée d'après la fortune des habitants, qui à cet effet sont divisés en trois classes. La première paie Go piastres ou i5fr.; la seconde, 3o p. ou 7 fr. 5o cent.; la troisième, i5 p. ou 3 fr. 75 cent. L'appréciation de la fortune des habitants et leur classification sont faites très-arbitrairement.
Le kli.tr. id j forme deux catégories. Les habitants classés dans la première, paient 5o piastres ou 1 2 fr. 5o cent., ceux de la deuxième, i5 p. ou 3 fr. 75 cent. Tout raya, dès qu'il a atteint 1 âge de i5 ans, doit acquitter la taxe. Les Musulmans seuls en sont exempts, aussi bien que de toule autre taxe personnelle.
Le spentz est de 3 piastres par personne. Cette contribution est affermée.
I,es Noussariés, outre les contributions auxquelles ils sont soumis, paient un droit appelé miri, qui est de a ou 3 piastres.
Chaque tribu turkomane paie au gouvernement la dîme (uschur), qui est affermée pour 2,000,000 de piastres.
Les lourouks qui descendent dans la plaine paient par tente, outre les autres impôts, un droit de 5 piastres ou 1 fr. 2 j cent.
Chaque tribu dépendant du pachalik a un chef reconnu par le gouvernement, et qui est chargé de percevoir l'impôt et de maintenir la justice.
Tout habitant du pays qui possède des chameaux doit payer, par mois et par tète de chameau, 7 paras ou 3 centimes. Cet impôt est porté à 60 paras, environ a5 cent., pour tout étranger possesseur de chameaux.
Le gouvernement perçoit sur la vente de chaque chameau un droit d'une piastre, outre ce qui est dû au crieur public, appelé dèlalil. La vente des bœufs donne lieu à un droit de 2 p. 1/2. Ce droit est de 5 paras lorsqu'il s'agit de moutons ou de chèvres.
Il n'y a point de taxe sur le bois à brûler; toutefois, ceux qui en font le commerce doivent en fournir au gouvernement pour moitié de son prix.
Parmi les revenus principaux de la province, nous citerons les péages ou badj, qui se trouvent sur toutes les routes de communication, entre la Syrie et l'Asie Mineure. Ces péages sont au nombre de six. En voici les tarifs :
48 VUYAGE EN CILICIE.