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d'eau, qui formait alors cinq cascades magnifiques, en tombant des ressauts d*une montagne boisée de pins, dont les vastes rideaux ferment Thorizon au nord-est.
Après avoir doublé le contre*fort dePikemi,nous débouchâmes dans une vallée qui fait face au port de Cassopo de Tîle de Corfou. Nous découvrîmes presque aussitôt Loucovo, vers lequel nous nous dirigeâmes, en suivant une rampe élevée, qui décrit les deux côtés nord et est de son cirque demi*elliptique. Nous passâmes , en montant y sous la chute dune cascade, qui coule d'une montagne argileuse taillée à pic. Depuis une demi-heure environ la pluie avait cessé, et la joie s'était ranimée dans notre caravane. Les Albanais chantaient à tue -tête les hauts faits du visir Ali pacha. Le gouverneur de Porto-Palermo , qui nous avait suivis , mêlait à ces souvenirs militaires, dont il avait partagé les chances, les détails de ses services , de sa solde actuelle , du pain de maïs qu*il recevait journellement^ et aussi fier qu'un soldat de Pyrrhus, il célébrait, en chantant la gloire, SQs travaux et sa misère. On faisait chorus ; mais les voix commencèrent à s affaiblir à mesure qu on approchait deLoucovo, dont les habitants, ennemis secrets du héros que préconisaient nos rapsodes, auraient pu répondre à leurs chansons de toute autre façon , qiie par des applaudissements.
Le bourg de Loucovo, que nous traversâmes, est bâti sur le sommet arrondi et fertile d'une montagne cultivée. Ses flancs, dans la partie qui regarde la mer, sont divisés en terrasses décorées d arbres
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fruitiers, ornées de plantations précieuses et des plus riches productions, Cest l'image de la terre promise, au sortir des sites agrestes de TAcrocéraune* Là, à côté d oliviers séculaires , se déroulaient de longues bordures de mûriers , des groupes d'orangers, des vignobles entremêlés de pêchers, d amandiers et de touffes de grenadiers. Quatre cents familles chrétiennes habitaient cet Elysée, lorsque j y passai^ en 1806, et elles conservaient, malgré leur asser* vissement, encore récent à la vérité, un air de prospérité qui n*est pas ordinaire aux paysans de l'Epire. A la vue des gens du visir, qu'ils avaient re ■> connus de loin , ces montagnards avaient fermé leurs portes, comme à Tapproche de TennemL Les Gorfiotes qui travaillaient aux champs , qu'ils viennent labourer chaque année, se retirèrent de notr# chemin, tant le nom même de ceux qui appartiennent au pacha de Janina est justement abhorré. Malgré cette crainte générale, nous entendîmes en passant lancer contre nous des malédictions, auxquelles nos gens jugèrent (on prudemment j ne pas devoir faire attention.
On évalue à sept milles la distance entre Borchi , d'où nous étions partis le matin, et Loucovo, au sortir duquel nous traversâmes un ruisseau, qui alimente plusieurs moulins. Nous entrâmes presque aussitôt dans une région qui contraste d'une manière affligeante avec les sites que nous venions d'admirer. La vue est frappée de la nudité d'une plaine couverte de pierres et de schistes , entremêlés de loin en loin de buisson^ rabougris, d'ilex cocci- /. 5
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fera et de rhamnus paliurus, dont les épines meurtrières repoussent les animaux les mieux fourrés et les plus courageux. Notre horizon, au nord et à l'est, était borné par de hautes lignes de montagnes chargées de neiges. Nous marchions au sud* sud -est, et nous continuâmes dans cette direction pendant une lieue, en suivant la trace du sang de plusieurs bestiaux récemment dévorés par les loups. Nous descendîmes de - là , en contournant un torrent très - profond , à la riye droite duquel je relevai, à un mille de distance, une maison du visir Ali, bâtie au milieu des ruines du village d'OudessoTO) dont il fit exterminer presque tous les habitants en 1798. Le souvenir en paraissait encore récent, car un papas, qui nous raconta cette catastrophe épouvantable, nous toucha sensiblement par les circonstances quil nous en rapporta.
Du fond de la gorge d'Oudessovo, nous eûmes une montée de quatre milles , dans le point de compas sud -quart sud -est, pour arriver au sommet des contre - forts qui bordent le canal de Gorfou. A cette hauteur, nous trouvâmes une fontaine, et un bout de chaussée pavée, que les habitants regardent comme un ouvrage de Bajazet Ildèrim, mais qu# je crois être plutôt un reste de la voie romaine, qui passait à travers FAcrocéraune, par Phanote et la Cassiopie, pour aboutir à Nicopolis. A quatre cents pas de -là, nous arrivâmes à la palanque ^ de Saint - Basile. Le bourg de ce nom ( d*Agios- 'Yasili), ruiné dans le même temps que celui d'Oùdessovo, nous présentait encore les débris de $e&
habitations incendiées et à demi-ëcroulées^ qu'on aperçoit au penchant oriental d une haute montagne , dont l'origine dépend du contre -fort de Loucovo. Cette chaîne accompagne le ravin que nous n'avions pas cessé de prolonger depuis Oudessovo, qui, fléchissant ensuite au sud-oueist, aboutit à la mer, on il forme ^ par son angle d ouverture, la baie de Cacdma, près de laquelle on trouve un petit couvent habité par quelques pauvres religieux. On m'assura qu'il existait des ruines sur le mont Saint- Yasili, qu'on signale dans le lointain , par une chapelle dédiée à la vierge de Kronia (i).
Le guet, qui veillait sur les tourelles de la palanque de Saine -Basile, nous héla, pour savoir qui nous étions, où nous allions, et doit nous venions? L'officier du visir, qui nous précédait, répondit aux gens de la garnison avec la hauteur d'un favori du prince, en leur disant, de se taire , et de nous envoyer du pain ^ s ils en avaient. On ne se le fit pas répéter, et un soldat, couvert de haillons, nous apporta un gâteau de maïs. Quoique nous fussions les maîtres de réprimer toute espèce de curiosité, il fut pourtant convenu que, pour éviter des demandes indiscrètes, nous prendrions notre repas hors du château ; mais c'était plutôt un prétexte pour nous empêcher de connaître l'état d'un poste, regardé par les Albanais comme la clef des monts Cérauniens. L'idée de cette
(i)n«vayia Kpôvia. Y avait-il un temple, ou quelque autel consacré à Saturne, sur la c6te de la Cbaonie? la chose est présunable, sans^tre prouYéc par !• témoignafe das auteurs anciens»
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méfiance ne me vint pas à la pensée, et contents des raisons qu'on nous donna , nous nous accroupîmes au soleil. Son action nous était très-nécessaire pour sécher nos habits; ainsi adossés à un tombeau turc, nous prîmes notre frugal repas, tandis qu on promenait nos chevaux pour les rafraîchir.
Je ne pus jeter qu'un coup -d œil sur la pa« lanque de Saint -Basile, qui ressemble à ces châ-^ teaux à tourelles , créneaux et mâchicoulis , bons tout au plus pour les temps ^ où Ton faisait la guerre avec des frondes et des hallebardes. Il n en était pas moins considéré par Ali pacha lui-même comme une place de première ligne; mais ses idées se sont rectifiées depuis ce temps-là, d'après les connaissances quil a puisées auprès de quelques ingénieurs, dont il n*a pas su utiliser les talents. Un nouveau village , composé de cinquante familles chré* tiennes, formait un tchiftlik autour de cette forteresse, qui était destinée à le protéger, et tout annonçait sa prospérité future.
Nous quittâmes notre halte aussitôt que nous eûmes dîné; et au bout de deux milles de chemin, nous vîmes sur la droite^ à une demi-lieue de distance, le village de Nivitza-Bouba^ qui commençait à renaître de ses cendres (i)* La côte forme inférieurement un promontoire appelé Képhali, qui s*avance dans le canfil de Corfou. De ce point , nous entrâmes sur une chaussée antique, brisée de distance en dbtance par
(i) NiTÎtza-Bouba a été détruit, ainsi que les deux autros villages y au mois d'ayril 1798,
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les torrents, que nous suivîmes durant une lieue et demie. Je ne vis aux environs que des huttes pyramidales de bergers et un terrain entièrement inculte. A un demi - mille de ce chemin y réparé par les Turcs à diverses époques, nous descendîmes dans le vallon de Delvino, où nous ne tardâmes pas à guéer le cours souvent dangereux de la Pavla. Cette rivière , qui descend du mont Tchoraïdès, versant méridional de l'Acrocéraune, se rend au lac Pélode, en coulant du nord au sud. A la distance où nous nous trouvions, une butte nous cachait les ruines appelées Palœa avliy rancienne eour, que les habitants regardent comme une ville fondée par Pyrrhus, chose que je tâcherai d'éclaircir dans un autre, chapitre de ce voyage. A. un quait de Ueucide-là, en continuant notre route en plaine au sud-sudi»est, nous remarquâmes un aqueduc modeme| rompu par les inonidatîons, tout auprès une chapelle ruinée, et deux cents toises au-delà, nous fîmes halte sous un platane, qui est cité comme un des plus beaux arbres de TEpire.
L'officier du visir nous engagea à lattendre dans cet endroit, jusqu'à ce quil fût allé s'informer de ce qui se passait à Delvino. Il ignorait l'issue des événements de la guerre , et il voulait éviter de nous engager dans un mauvais pas. Nous nous rendîmes d'autsAt plus volontiers à ses raisons, que nous entendions une fusillade assez vive dans la partie des montagnes qui se prolongent au midi du c6té de la Pistritza, se?» conde rivière tributaire du lac Pélode.
liC soleil était au moment de se coucher, lorsque
yO TOYAGB DAHS tÀ &RÈCE,
notre explorateur revint de la découverte. 11 nous apprit que les troupes de son maître occupaient DeU viiio, et que nous pourrions y passer la nuit. Cependant il nous pria, par mesure de sûreté, de nous travestir avec des habits qu il avait empruntés chez un de ses amis. On nous enveloppa donc la tête aveo des schals; nous endossâmes la casaque albanaise, et grâces à la moustache que nous portions , nous espérâmes de ne pas être reconnus par ceux qui ne pouvaient nous apercevoir que de loin. Dans cet équipage, nous montâmes vers la ville, qui n^était pas éloignée de plus d un mille. Il restait heureusement assez de lumière pour jouir de la vue de Delvino, dont mes regards ne pouvaient se rassasier de contempler les sites, qui variaient et s embellissaient à chaque pas que nous faisions. J*étais dans une sorte de ravissement, lorsque» 'nous élevant sur la colline septentrionale, je plongeai soudainement dans le cratère d*un incendie qui dévorait le Bazard, ou marché public. Les soldats d'Ali pacha avaient embrasé ce quartier pour détruire les boutiques qu'ils Tenaient de piller. Les cris et le tumulte retentissaient au loin , tandis que les flammes éclairaient la partie restée intacte de la ville , oit nous nous trou« YÎons. On nous conduisit^ par des faûx-fuyants^ à la maison dun bey, partisan du visir, oii nous trouvâmes notre logement préparé ( au dire de nos conducteurs), dans une maison démeublée ouverte à tous les vents. On avait également pris, à les en croire, les précautions^ afin de nous défendre contre une attaque imprévue, dans laquelle nous aurions