CHAPITRE XYII. 2Qg
Le consul romain , qui partait du défilé de Cleîsoura afin de poursuivre Philippe, laissait derrière lui la Dassaretie, et prenait le défilé de Sésaretos ou Carainouratadez, pour gagner la ps^rtie du Pinde^ où se croisent les routes qui conduisent dans la Thessalie et sur l'Axius, au carrefour desquelles le roi fugitif avait campé avant de rentrer dans ses états. C'est ainsi que la connaissance des localités me permet d'expliquer une particularité {^graphique à peine indiquée par les auteurs anciens, qui a échappé heureusement aux corrections des commentateurs, et à la confusion des nouvelles nomenclatures, puisque le Sésaretos forme encore de nos jours un des cantons de TEpire.
Strabon, qui nomme les Sésarasiens(2ccrapaaiOYK) (x) , n'indique ni la position, ni l'étendue de leur territoire, qui finit dans les divisions modernes, au yillage de Pe« ti*ani, et à lembouchure de la Levkaritza. TAoûs entre aussitôt dans le canton aU)anaîs.4ePrémiti, divisé en Valtos ou partie baignée par les eaux, contrée qui renferme actuellement soixante -trois villages, et en Dagli ou région des montagnes^ dans laquelle on compte cinquante^neuf hameaux, qui s'étendent jusqu'aux frontières du territoire de Gaulonias.
Nous avions fait halte à la tête du pont de Petrani près du tombeau d'un santon , dans un kiosque bftti pour la commodité des voyageurs. A peu de distance nous
(i) Stephaniu prétend qu'Q faut lire 2t<r«pTj*îouç , et qu*'û y avait une ville appelée Sesareth, qui faisait partie de la Tbulantie ; mais jusqu'oà s'étendait cette provinoe? Voilà ce qu'il m dit pas. Gasavb., /4/m, adStr., lib. VU* p. 3a6.
210 TOTÂGB OAtrS LA GàÈCE|
voyions un tekè ou couvent de derviches, et sur la dmte le lit blanchâtre de la Lerkaritza qui prend ses sources sept lieues au nord dans les monts Zayagliani et Barmaki, chaînes secondaires du Barcetesios. Le pays agreste, partout inculte et déjà desséché par le soleil , ne présentait quun paysage Cerne entremêlé de broussailles^ de touffes d'asphodèles et de caieux énormes de scilles , au milieu desquels se traînaient péniblement une multitude de tortues. Le calme de cette solitude privée dWbres, de verdure» et par conséquent d'oiseaux , n'était interrompu que par le frémissement des eaux de l'Aoûs. Depuis deux jours, nous n'avions rencontré presque aucun voyageur dans les goi^es que nous parcourions ; et plus nous avancions , plus le pays semblait devenir désert et sauvage. La mélancolie se mêlant à la tristesse des réflexions que m'inspirait la vue d'une contrée aussi désolée, m'oppressait; tout me paraissait effrayast; et sans éprouver de crainte ^ j'étais malheureux. Les grands noms d'Alexandre et de Pyrrhus, de Paul-Emile, de Bajazet, ne se présentaient à mon souvenir , que pour me rappeler la dévastation de ces gorges autrefois encombrées d'une population nombreuse, et maintenant à-peu-près désolées. Je maùdissab la gloire des conquérants, je déplorais l'aveuglement des peuples assez insensés pour seconder leurs fureurs, lorsque la voix de mes guides fit trêve à ces pensées, en m'avertissant qu'il fallait nous remettre en route.
La chaleur était diminuée, et nous partîmes au pas de caravane, en marchant à l'ouest pendant une demi- Ueue jusqu'au-dessous de Badiglioni, bourg de cent
CHÂPITAB XTII* an
lamilles albanaises mahométanes» Sur notre sentier nous giiéàmes une rivière qui roule des eaux toujours troubles et savonneuses à cause d un lit de terre à foulon, dans lequel elles ont creusé leur, canal. Je remarquai qu elles restaient long-temps sans se confondre dans le canal de l'Aous^ où elles tombent» auprès d'un pont en pierre de trois arches, dans les piles duquel on voit des croix grecques sculptées en relief. Nous avions en vue le long de la vallée de la Levkaritza , les villages de Potmeli, Goritza ^ et le chemin fréquenté par les voyageurs qui veulent passer en Macédoine, en prenant la route et les défilés de San-Marina.
A une demi-lieue de Badiglioni^ après avoir tourné au nord*ouest, je vis à une grande élévation dans le Mertchica, le village de Lechista que les Grecs surnomment LUtrio , ou hameau des voleurs. Nous passâmes immédiatement une rivière qui se rend au fleuve, et un mille et demi au«delà j'aperçus Léousa. On m'indiqua sur la rive opposée du fleuve , à la dis* tance d'une et de trois lieues et demie, les villages de Ghilia*Resti , Bodovsi et Trémisti, habités par des Albanais chrétiens. Enfin à une demi-lieue dune rivière qui descend de Léousa, nous entrâmes à Preroiti , où mes guides nous avaient fait préparer un logement chez le codja bachi. Je me félicitais de me retrouver parmi les hommes^ lorsqu'un vieillard vénérable qui parut ^ me salua en français, et avec des manières si prévenantes, que je fus un moment sans pouvoir lui répondre. Comme il était sourd , il tira un cornet acoustique , au moyen duquel je pus entrer en conversation avec lui. Il me raconta ses voyages en
3ia VOTAGB DANS hM GRBCB^
France et son séjour à Paris. Il avait fréquenté le café
Procope^ Diderot et les hommes de lettres du dernier
siècle! Il citait les vers de Racine, de Corneille, et
sans affecter un vain étalage de science, il me prouva
qu'il connaissait assez bien notre littérature. Il ne put
me parler de Versailles, et du ix>i de France sans at«
tendrissement ; et comme je m étonnais qu'il eût voulu
se fixer dans un pays barbare , après avoir connu la
France: « Prenûtî, repartic-il, m'a vu naître; et l'homme
« sage et prudent peut être heureux par^tout , j'en suis
« un exemple incontestable. J'ai va la plus brillante
« civilisation , j'ai vécu chez le peuple le plus poli du
« monde , et malgré cela j'ai désiré de rentrer dans
« ma patrie. Pendant quinze ans j'ai servi comme in-
« terprète le visir Ali pacha , sans éprouver de sa part
« ni ingratitude , ni de grandes £aiveuxs. Son gouver-
« nement que vous jugerez sans doute avec sévérité,
« est en rapport avec les hommes qu'il commande ;
« ses injustices , ses cruautés , tout est applicable et
« proportionné à la nature féroce des Albanais. |1 Billait
« un tjrran , pour soumettre un peuple de brigands.
« Mon langage vous étonne , je le conçois ; mais il y
« a dix ans, vous auriez été assassiné, ou vendu comme
« esclave par ceux qui vous accompagnent, et qui
« vous donnent aujoui^dhui l'hospitalité. Le désert
« que vous venez de parcourir, est l'ouvrage de l'anai^
« chie : quel despotisme aurait causé autant de maux ? »
J'aurais pu sans doute me permettre quelques Ob'*
servadons contre l'apologie que le vieillard me faisait
de son maître , car tout n'était pas exact dans ce qu'il
disait; mais le temps et le lieu ne convenaient pas