‹ Voyage dans la Grèce, comprenant la description ancienne et moderne de l'Épire, de l'Illyrie grecque, de la Macédoine Cisaxienne ... avec des considérations sur l'archéologie, la numismatique, les moeurs, les arts, l'industrie et le commerce des habitants de ces provinces;Chapitre 86 sur 160 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

Canton de Desnitza, Défilé des monts Asnaûs et jErope ou Grûca. Situation de Cleïsoura, Ruines dun château appelé Chamoli. Débouché de Dracoti. Position de DamesL Confluent du Celydnus avec VAoûs. Arrivée à Tèbelen.

Je me trouvais après avoir passé la Desnitaa , visà-vis du pont de Melchiova qui établit les communications avec la rive gauche de la Yoïoussa et rentrée du défilé , spécialement appelé Sténum , nom que les Albanais ont traduit dans leur langue par celui de Grûca ou Col. J avais à gauche, la chaîne de montagnes que Tite-Live et Ptolémée appellent ^Crope (i) et Niger, Mérope (2), altération dont les modernes auront formé les noms de Méropa etMertchica; et parallèlement, le mont Asnaûs surnommé Trébéchina. La physionomie des lieux Qommençait à m expliquer les récits des historiens; je pouvais ressaisir un fil capable de me guider dans le labyrinthe où j*errais à la lueur des conjectures. J'allais enfin pénétrer dans ces retraites de l'Epire qui furent le théâtre des guerres des Romains , contre les derniers rois de Macédoine. Le savant qui retrouverait la partie duseptième livre de Stra-

(i) Lîvîus, lib. XXXII, c. 5.

(a) D. Nig., lib. XI, p. 174, éd. Basil., iSSj.

csAPiT&B XVIII. aai

bon, dont nom sommes privés, ou bien un fragment de Polybe , n éprouverait peut-être pas une plus grande satis&ction , que je n'en ressentais en voyant s éclaircir des faits géographiques obscurcis par le conflit des traditions mutilées , qui nous sont parvenues. Jecom* prenais pourquoi Florus (i) appelle TAoûs, fleuve Pindus , depuis que j avais reconnu $es sources dans le Pinde , ainsi que les gorges et les lieux abruptes qu'il traverse dans son cours. Cependant, ce n était là qu'une indication indéterminée ; et en comparant toutes les citations rapportées par Paulmier, avec ce que j*avais vu , je demeurais de plus en plus persuadé que les historiens et les géographes anciens ne connais* saient pas sa potamographie. Je réunissais donc ici des signalements sur lesquels je pouvais diriger mes observations à de grands intervalles, tels que le Pinde, l'entrée du Grûca et ApoUonie , et je voyais le moyen de remplir une lacune considérable. Can* tacuzène et Anne Gomnène m'avaient donné le nom et la position de Cléîsoura ( a ). Ainsi en procé* dant encore cette fois d'après les renseignements des Byzantins, qu'on trouve comme un pont jeté entre l'antiquité et la baibarie moderne, j'obtenais le moyen de rallier dans le système vague des vallées que je parcourais, la projection de TAoûs.

Le canton de Oesnitza, dont Gieïsoura est le chef-

Ci) Enim vero Flaminio duce iiiTÎos antea Chaonum montes , Pindamque amnem, per abrupta yadenteni et claustra MacedonÛB perveniraos. Flor., lib. II» c. 7.

(1) KXtiffcveMi. yidê Cantacuz.y lib. II, c* 3).

U2^ TOTÂbB OÀltS tk G&iGE,

lieu, confine au nord et au nord-est arec ceux da Scrapari et de Tomoritza (i); à Toripit et au midi^ avec Pïemiti, et à locddent, a^ec Drynopolis et l'Ia* pygie ou Acrocéraune. Comme le temps nous près» sait, je remis à une autre fois Texploration de la Tallëe de la rivière que nous Tenions de passer, et celle de Cleïsoura; et en m'avançant à l'occident^ j'entrai dans le Grûca ou défilé qui conduit à Tebelen. Tob* serrai que le mont Mertchica, qui prend de ce côté le nom de Melchiova, et la chaîne du Trébechina^ paraissent avoir été déchirés, pour livrer passage à la Voîoussa , comme l'Olympe et TOssa de la Théssalie, dont le Penée a forcé les barrières pour se frayer une route dans le golfe Thermaîque. Mais la gorge de l'Aoûs n'offre pas, comme le Tempe, des sources murmurantes, des asiles frais, des bocages chers aux nymphes. Terrible et sombre , elle est enveloppée par les flancs âpres de deux montagnes parallèles, qui ne laissent entre leurs bases qu'un espace large au plus de soixante toises, que le fleuve occupe presque en entier. Nous marchâmes donc sur sa rive droite, par un sentier étroit, encombré de quartiers de roches qui s'éboulent du mont Trébechina, et à peu de distance, je remarquai le cours d'une rivière souterraine qui débouche dans le lit du fleuve. Cinquante toises au-delà, j'en vis une seconde, qui me parut sortir d'une caverne profonde. Ses eaux bleuâtres, que les Grecs appellent cutachthonia matia^

(i) Vidé Cantacnz. 4>po6piov oxpciroftov ùvcfioafAtvov «al éUXcv TiiAttpov. Lib. II, c. 3».

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OU sources souterraines ^ refoulaient le cours du fleuve » en 7 traçant un sillon y j usqu'au fil du Thalweg. Enfin ^ après nous être ayancés à la distance de quatre cents toises, en levant les yeux, je vis un des bastions du château de Qeîsoura, forteresse qui^ même sans canons, rendrait la gorge quelle domine inaccessible, en Élisant rouler des pierres sur un ennemi assez téméraire pour oser sj engager, avant de s être rendu maître des hauteurs. La Voïoussa, sur laquelle nous plongiops à la hauteur de dix-huit pieds , ne tarde pas à s'enfoncer dans son lit, à tel point que la cime des platanes qui lui forment une bordure magique , arrivait à peine au niveau du trottoir resserré, sur lequel nous marchions. Cependant le défilé s'élargit un peu en approchant du pont de Mitchioïou, situé à trois quarts de lieue de celui de Melchiova, et qui, comme celui-ci , est de construction romaine. Tout auprès coule, en formant quatre cascades écumantes, des flancs du mont Melchiova, une rivière froide, et un peu au-dessous, on voit encore soudre dans le lit de l'Aoûs une de ces sources souterraines, qui sont particulières aux pays coupés de grandes montagnes. A trente toises du pont, nous arrivâmes au tchiftiik de Grùca-, où nous nous arrêtâmes pour dîner avec les provisions que nous tenions en réserve (i).

(i) Le mot de la langae schype, grdea, corresponflL au tracItU (trachée, col, on gorge) des Grecs, et s'applicpie en géographie chez les Albanais, pour désigner un défilé. Quant au nom de Çleîsoura, il est donné, dès le temps du Bas-Ëmpire, k tous les

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Noos nous étions établis à lombre d'un grand noyer pour prendre notre repas, lorsque nous vîmes paraître les habitants du tchiftlik, restes malheureux de la population de Gladîsta, village du canton de Souli, que le visir Ali avait transplantés dans cette affreuse solitude. Ce n'étaient plus ces hommes intrépides et dignes d*un meilleur sort, qui avaient si long-temps balancé les destinées de leur oppresseur. Hâves, défaits, languissants, il ne leur resuit que la voix pour se plaindre. Quoique j'eusse un Turc dans ma compagnie, la crainte ne put les retenir. Ils édatarent en imprécations contre Ali pacha, en invo* quant sur sa tête et sur celle de ses enfants^ le couiw roux des puissances chrétiennes. Le désespoir qui les transportait se modéra pourtant à la vue d'un papas, qui avait soixante ans d'Age, et deux siècles de douleurs empreints sur la tête. Les rides de son front bronzé par le soleil se haussèrent avec ses sourcils blancs, et laissèrent voir des yeux étincelants , qu'il fixa sur moi , en prononçant avec dignité ces paroles que je crois encore entendre :

« Pourquoi gémir, pourquoi nous plaindre? Exilés d de Souli , souffrons ce que Dieu a voulu ! » Et après s^être assis à côté de moi^ il continua en ces termes : « Nous n'avons pu trouver la mort dans nos rochers, « et l'air de ce vallon nous moissonne en détail. In* « fortuné, je survis à trois fils, qui sont morts pour

postes et aux villages mêmes qui sont situés à l'endroit le plus resserré des gorges. On le tronrert souyent répété dans cette relation.

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«la patrie! Maintenant vous nous voyez faibles et « avilis , nous qui étions étrangers aux maladies et à « la crainte. Mais je me soutiens par lespérance que «cette famille 9 dont je suis le dernier consolateur , « finira avant moi. La jeunesse passe ici rapidement; « les enfants ont à peine quelques années d existence, «et je prévob, avec Taide de Dieu, que je ne lais- « serai pas de Souliotes esclaves dans cette partie du « monde, lorsque je descendrai dans le tombeau. » A ces mots il poussa un profond soupir, et sa figure se couvrit de nouveau du voile de la douleur.

Laga turc, qui était présent, entendit ce discours avec indifférence , et le papas, ayant accepté sa part de notre diner, devint calme et communicatif. Les deux ennemis, car le Mahométan avait combattu contre les Souliotes, discutèrent leurs droits et leurs torts avec un calme que j étais loin d'attendre d^eux. Ils parlèrent de leurs guerres* de leurs cbefs, et se quittèrent, en répétant que Dieu était tout puissant, et que rien nWrivait dans ce inonde sans sa volonté. Pour moi, je voulus accompagner le papas au tchiftlik. Il me raconta, chemin faisant, que le soleil ne pénétrait pas au fond de la vallée , depuis la Saint- , Dimitri jusqu'à la fête de Saint-Âthanase, c'est-àdire pendant près de trois mois. Cette observation réveilla les souvenirs des beaux aspects de Souli, doii Ton découvre la Thesprotie entière , Paxos, Antipaxos et la vaste étendue des mers. Les habitants qui nous entouraient se plaignirent à leur tour de l'ingratitude du sol qu'ils étaient obligés de cultiver ; et comme je leur observai que les rochers de Gladista étaient bien /. i5

226 YOYAGE DANS LA GHKCS,

plus Stériles^ ils me répondirent que c'était leurpofs, quils y étaient heureux; tandis qu*ici, toujours accablés de travaux, harcelés par les bétes féroces, ils avaient à combattre la nature, les animaux, et jus* qu'aux éléments, au point qu'ils ne pouvaient souvent sortir de leurs cabanes, dans la crainte d'être précipités dans le fleuve (i) par les tourbillons de vent.

Après avoir secrètement distribué quelques aumônes aux pauvres Souliotes de GrAca^ je rejoignis mon escorte. On chargea aussitôt les bagages, et nous partîmes, lorsque les Turcs eurent fait leurs ablutions à une source qui sort à gros bouillons du pied de la montagne. Nous laissâmes presque immédiatement à droite une chapelle dédiée à saint Georges, et à peu de distance , je trouvai des ruines en maçonnerie solide ; qu'on me dit être celles d un monastère bâti par les Français, et non pas par les Francs , chose sur laquelle les Albanais insistèrent , en répétant Francis^ et non pas Freng, Vis-à-vis, la Voïoussa forme un coude au midi, et je vis sur ses deux rives quelques champs mis en culture par les Souliotes de Grûca. Je calculai que la distance entre les montagnes pouvait être d'un demi-mille.

A un quart de lieue de Grûca , nous passâmes le lit d un torrent du mont Trébéchina , qui descend

(i) A mon retour à Janina, comme je parlai au yisîr Ali de^ Tétat déplorable des Souliotes de Grûca, en le priant d*adoucir leur sort, il me dit pour toute réponse, dé; {«uftaouvi , eXc^quih f rêvent! Cm n'est pas pour viçre que Je les ai mit ià, *

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