VOYAGE DANS LA GREGE
frapper la base du mont Omitchioto , sur laquelle on ne marche qu'avec danger pendant une demi«lieue pour arriver à Dracoti , bourg qui ferme l'extrémité occidentale du défilé des monts Asnaûs et £rope. Chaque maison bâtie en pierre est crénelée, ou garnie de meurtrières, et environnée de beaux arbres. Les habitants , qui s^étaient mis aux portes pour nous voir passer, me parurent les plus beaux et les plus robustes des tribus des schypetars toxides, auxquels ils se font gloire d'appartenir. Leur port^ leur audace, leur tenue , me semblaient justifierla réputation particulière de courage, dont ils jouissent à l'étranger et parmi, leurs compatriotes. Plusieurs de ces braves, ( boûre ) nom qui répond anpalicari des grecs, portaient sur leurs fronts hâlés des balafres, signe certain qu'ils avaient vu Tennemi de près. Au sortir de Dracoti, nous traversâmes un vaste cimetière, ayant en vue , une demi-lieue au midi de l'autre côté du fleuve, le village de Godras ou Codrion dont tes habitants chrétiens se dirent issus du canton de Caulonias.
Le Mertchica, que nous avions prolongé jusqu'à cette distance, sous la dénomination de Melchiovo , prend en arrière de Godras, le nom de Palésia, et rOmitchioto , qui tourne au nord, celui de Maile- Dam ou montagne de Damesi. Aux environs de Godras, l'Aoûs reçoit une petite rivière, et un peu plus loin, le Celydnus, qui lui apporte le tribut des eaux de la vallée entière de Drynopolis.
Nous mîmes trois quarts d'heure à traverser la vallée depuis Dracoti^ en laissant à mi-chemin Slouzati, pour
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arriver en face de Tebelen. Comme le pont de rAoûs, 4ui se redresse au nord après s'être grossi du Celydnus, était ruiné par la chute de deux de ses arches , on dessella et on déchargea nos chevaux , après avoir hélé le bac qui se trouvait échoué sur la rive opposée. Il Mlut attendre long - temps pour réunir les bateliers; et lorsquils accostèrent, je fus effrayé de voir au lieu d'une nacelle, un caisson de forme quarrée et sans avirons, sur lequel il fallait traverser un courant profond et rapide. Cependant comme il n'y avait pas de choix à faire pour passer, je m'embarquai avec les hommes et les bagages, et on se mit à flot tandis que les chevaux perdant terre nageaient gnidés par les postillons qui leur soutenaient la tête hors de leau , au moyen d'une corde à laquelle ils avaient amarré leurs licols. Parvenus au courant, on s'abandonna à la dérive, et cet étrange convoi d'hommes entraînés sur im radeau , et de chevaux nageants, vint s'échouer au - dessous de Tebelen. Les conducteurs et nos montures prirent terre dans cet endroit, d'où ils se rendirent à la ville, pendant qu'on remorquait notre bac au moyen d'une corde qui se rompit plus d'une fois , avant de nous avoir traînés au lieu où nous nous arrêtâmes. Je me rendis aussitôt au palais du visir Ali pacha, où je fus logé et traité par son intendant, avec autant de cordialité qu'un mahométan peut en avoir pour un chrétien.
Tebelen, qu'on dit avoir remplacé Titopolis ou Titei^ la ^ Basse ^ me paraît une ville tout-à-fait moderne, et qui serait restée ignorée^ si elle n'avait le fatal avantage d'avoir vu naître Ali pacha , auquel
a3d VOTAGE DANS I.À GHECS,
elle doit sa célébrité. Ses maisons habitées par des Turcs, que le satrape ne cesse de combler de ses dons, le sérail du roaîire, placé dans un point de Tue superbe, annoncent la résidence du vice -roi moderne de TEpire , et celle des sicaires , qui sont les instruments et les complices de sa grandeur. Le palais 'OÙ je me trouvais, construit sur un vaste plan, offrait entre des corridors latéraux, une salle d'une •proportion démesurée, entourée de sophas couverts de brocards de Lyon , et soutenue par des colonnes pla* cées autour d'un bassin quarré revêtu en marbre blanc, du milieu duquel jaillissent plusieurs jets d*eau. C était avec une pièce quon me donna pour loger, la seule partie habitable, caron remettait alors à neuf les autres salons. Le pacha faisait aussi voûter des souterrains, dans lesquels il entasse son argent, en disant quil amasse pour sa vieillesse , sans penser qu'il se courbe sous le poids de l'âge , qui a blanchi sa barbe. Mais comme il tremble à la seule idée du terme qui rapproche 1 homme du tombeau , il jette un voile sur le cours passé des années. Il ne cherche qu'à s'étourdir. Il thésaurisa par avidité, et il continuera à accumuler trésors sur trésors pour jouir, quand le temps de toute jouissance aura cessé pour lui. Tebelen est l'objet de son affec^tion, l'asile inexpugnable dans lequel il ne peut être atteint que par la mort, qu'il n'ose en* visager dans l'avenir ! Il parle avec plaisir de ce lieu qu'il nomme ses délices^ il m'en avait fait un tableau séduisant , mais c'était celui de son imagination ! Pour moi, je n'y vis qu'un vallon d'un aspect sinistre, environné de montagnes nues et affreuses , et le séjour
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des ouragans, qui se succèdent avec une telle violence , «pi*on n a jamais pu réussir à élever un arbre dans la ville , ni aux environs.
Le sérail était une prison non moins affreuse. Dès que le jour finissait , ses portes étaient soigneusement barricadées, des gardes armés se rendaient aux postes qui leur sont assignés ; et des chiens molosses qu'on lâchait dans les cours ^ faisaient retentir au loin les échos, de leurs aboiements. J'étais moi-même claquemuré dans une chambi*e sans fenêtres, avec mes domestiques; et un albanais couchait en dehors de ma porte, avec la consigne de nous accompagner, si quelqu*un demandait à sortir. Tout était motif de suspicion et de surveillance dans ce repaire de la tyrannie. Plusieurs fois pendant les longues nuits que j y passai , j*entendis le bruit des chaînes des malheureux qui gémissaient au fond des souterrains creusés ainsi que les caves, dans lesquelles sont déposés les trésors du satrape , au-dessous des salons somptueusement meublés. Ainsi le luxe, la richesse, la misère et le malheur , se touchent dans ce tartare^ image de la stérile opulence et du désespoir des enfers.
On croira sans peine , que je ne tournai pas mes regards, vers le harem dans lequel vivent abandonnées à la misère , un grand nombre de femmes esclaves. On m*apprit , qu'une française y était morte ^après une douloureuse captivité de dix années. Quelle était cette femme, comment était-elle tombée au pou* voir du satrape? Son nom était Marie, voilà tout ce que je pus savoir !
Dans mes promenades aux environs de la ville, que
je fis sous bonne escorte, à cause du Toisinage dan« gereux des lapyges, quAli pacha n avait pas alors subjugués^ je vis le château de Jarre, qui est un ouvrage des Latins. De là je remontai pendant quelques lieues, lé cours de la Bentcha, qui roule des pyrites cuivreuses parmi ses sables. Je parcourus successivement , les environs de Tourani et de Liopud. Les Albanais me dirent, que cette dernière boui^ade était dans le temps des Normands, le chef- lieu d!un arrondissement de douze villages desquels relevaient vingt - cinq églises ayant dotation. Ce furent là toutes les particularités que je pus recueillir , et je pense que de long -temps, on n'en saura pas davantage sur cette partie du Villaïeti de Desnitza , qui se compose de dix -huit villages, dont la population avec celle de Tebelen selève au plus à sept mille indivi« dus , qui sont presque tous mahométans.
L'horizon du bassin de Tebelen est terminé au midi par le mont Mertchica, au couchant par le mont Argenik , que dominent les mali scrueles , ou montagnes des têtes nues, chaîne orientale de TAcrocéraune. A. lest le Maile-Dam , présente une lisière grisâtre , qui est plongée à une grande distance, par les faîtes majestueux du Tomoros. Cette arrière-digue qui se dégage dans les hautes régions du ciel , me servit à reconnaître , que la ville où je me trouvais , est placée sur un triangle, dont Berat, et Avlone éloignées de douze lieues l'une de Fautre, seraient les sommets isolés.
En face de Tebelen , je déterminai avec soin un téké de derviches , placé à l'ouverture du défilé
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qui conduit par Damesi, forteresse connue dans le temps du bas empire (i)^ à Berat^ et à Cleîsoura par les montagnes, sans être obligé de prendre le dé* filé de Grûca (a). Après avoir terminé ces reconnaissances, je ne pensai plus quà quitter une ville qui ne plaira jamais qu a Ali pacha , et où lés Radglifle et les Lovis seuls, pourraient trouver des tableaux dignes de leurs élucubrations.