‹ Voyage dans la MacédoineChapitre 10 sur 19 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Second voyage ii Serrés. Description de cette ville et de ses environs. Passage par la Crestonie. Première visite à Jussuf-Bey, aujourd’hui Jussuf-Pacha, fils (flsmail-Bey. Gouvernement et commerce de Serrés.

Je partis de Salonique pour me rendre à Serrés, ville trèsancienne de rOdomantique : ces deux villes sont éloignées l’une de l’autre d’environ seize lieues. Une compagnie de quelques marchands allait partir pour Serrés; je me joignis à elle.

Nous sortîmes par la porte du Vardar, où se trouve placé l’arc de triomphe dont j’ai parlé au chapitre précédent. Dès les premiers pas nous laissâmes à notre gauche la voie /gnatienne, qui aboutit à cette porte. Nous côtoyâmes ensuite les murs d’un grand jardin contigu à une mosquée desservie par des derviche» tourneurs, et qui leur appartient. A gauche est un tumulus, de moyenne grandeur, au sommet duquel on établit, pendant l’été, une cabane pour le garde qui veille sur les fruits.

Prenant ensuite notre route à l’est, nous tournâmes la ville du côté du nord, sans perdre de vue le château des Sept-Tours. Les hauteurs qui entourent Salonique de ce côté sont arides; il n’y croît en abondance que des câpriers, arbustes dont les Turcs ne font aucun cas. Mais comme ces terrains portent encore des traces de divisions de propriété, on doit en conclure qu’ils ont été autrefois cultivés.

DANS LA MACÉDOINE. i4i

Nous avions au-devant de nous le petit village de Lcmbet, situé stir les bases nord du mont Disoron , qui s’élevait à notre droite, à deux lieues de nous. A notre gauche, une plaine trèsfertile , bordée à l’est de villages bulgares , se perdait dans le lointain, avec le prolongement nord du Disoron; après qu’on a dépassé Lembet, commence un défilé ou un dervent (nom que donnent les Turcs à toutes les gorges situées entre des montagnes), d’environ trois quarts de lieue seulement de longueur. Au revers de ce passage, et peu avant de le franchir, je traversai des restes d’anciennes maçonneries très-solides, qui embrassent le chemin des deux côtés , et dont l’épaisseur fait juger qu’elles ont appartenu à un château. La position de ces ruines sur une grande route me parut annoncer que la ville d’Anthémonte avait occupé cet emplacement. Plusieurs auteurs , parmi lesquels on peut compter Hérodote, ont fait mention de cette ville macédonienne. Cet historien nous a conservé son nom , au sujet d’un asile qu’Amyntas voulut accorder à Hippias , fils de Pisistrate, que les Lacédémoniens, partisans de cet illustre exilé, avaient abandonné à sa mauvaise étoile. Ce fut, dit l’historien, la ville d’Anthémonte que le roi lui offi-it pour retraite. Mais , ajoute -t- il, le prince athénien préféra retourner à Sigée, que son père avait autrefois enlevée aux Mitylénéens (i).

Près des ruines d’Anthémonte, on découvre beaucoup de médailles, non-seulement des rois de Macédoine, mais encore des temps postérieurs, jusqu’aux x.* et XI.* siècles.

J’avais déjà reconnu Anthémomte, ainsi que je Fai dit, pour la capitale d’une province adjacente à la Mygdonie : je voulus cette fois parcourir l’Anthémontide par la route qui conduit à Serrés.

(t) Herodot. lib. v,cjp. xcvil.

i4i VOYAGE

En quittant les ruines d’Anthémonte, nous laissâmes le chemin de la poste qui se divise à Clisséii , pour conduire d’un côté à Serrés, et de l’autre dans la Thrace maritime, et nous prîmes celui de la Crestonie, qui est le plus fréquenté par les commerçans. Comme nous étions partis avec l’intention d’éviter les gîtes incommodes des Khans (mot qu’on prononce Hans), nous cam< pâmes dans une prairie, distante de quatre lieues de Salonique. Nous avions à notre droite le village de Langasa, qui donne son nom à un bain d'eau minérale très-fréquenté , ainsi qu’à un grand bois de hautes futaies situé près de là. Ce bois appartient au grandseigneur, qui en donne la garde à un bas-offîcier du corps des Bostandgis : il a deux lieues de circonférence ; et l’on y fait souvent des coupes d’ormeaux pour le charronage, et particulièrement pour les aSuts.

Le lendemain , nous quittâmes de bonne heure une prairie où nous craignions les maringoins , mais la sécheresse nous avait épargné leur visite ; et en nous dirigeant ensuite toujours sur la gauche , nous arrivâmes au pied de la montagne dans le village de Cumendgé, situé auprès d’un large torrent , où les caravanes s’arrêtent pendant l’hiver. On y a établi plusieurs khans pour les loger. De là , pendant près de deux heures , nous parcourûmes des coteaux tantôt arides, tantôt boisés; mais à mesure que nous avancions, la nature changeait de face; notre ceil parcourait des champs bien cultivés et entourés de bois , des habitations éloignées les unes des autres, mais qui annoncent la richesse du pays. Cette route conduit au village de Lahana , désigné comme point intermédiaire entre Salonique et Serrés.

En abordant ce village, j’avais déjà aperçu plusieurs fois un monticule à main gauche , que j’avais toujours pris pour un ancien tombeau ; j’eus la curiosité de m’en approcher. Je fus agréablement surpris d’y reconnaître les ruines d’un petit château, et à

i’entour tous les signes d'une ancienne habitation. Cette découverte me fit présumer que le chemin suivi actuellement par les commerçons, dans des vallées aussi riches en pâturages qu'en terres labourées, avait dû être celui des anciennes communications entre l’Anthémontide et les plaines que parcoiu’tle Strymon. J’ajouterai que la ville de Crestone, anciennement habitée par des Pélasges , au rapport d’Hérodote ( i ) , pourrait avoir occupé cet emplacement. Je suis d’autant plus porté à le croire , que le même historien paraît indiquer cette position , en disant que les Pélasges de la Crestonie habitaient au-dessus des Tyrcennes ( 2 ), autres Pélasges qui paraissaient avoir occupé en eflêt une ville située au bas de la montagne, et dont je parcourus peu de temps après les ruines.

Celles de Crestone ne consistent que dans de grands amas de pierres qui ne laissent reconnaître aucun plan : tels sont, en général, les restes des nombreuses villes détruites dans la l'urquie.

Revenu de ces ruines, je me hâtai de gravir une hauteur qui domine le village; et je jouis d’un des plus beaux spectacles que la nature puisse ofinr.

De ce point élevé , la vue s’étend à plus de quarante lieues de l’est à l’ouest; elle embrasse dans cette grande circonférence la presque totalité de l’ancien royaume de Macédoine, tel qu’il était sous Amyntas, père de Philippe. A l’est j’apercevais la dernière chaîne du mont Hémus qni domine la plaine de Philippi , et à l’ouest le mont Bemius , au pied duquel se trouve l’ancienne Béret : à droite du Bermius , et sur son prolongement à l’est.

(1) Herodot. lib. I, cap. LVII.

(2) Ib'td. M. Miot ne les distingue pas par le nom de Thyrcennes que porte le

texte d’Hérodote. •

i44 VOYAGE

s’élèvent des collines habitées autrefois par les Erigés, qui, au rapport de Thucydide, en furent chassés par Caranus, fonda'' teur du royaume de Macédoine (i). C’est sur ces collines que se fait remarquer la petite ville de Gniausta.

On découvrirait l’emplacement de l’ancienne ville d’Édesse, et toute l’Ématie qui en est voisine, si de hautes montagnes situées au-delà de l’Axius ne formaient une barrière qui arrête la vue. Ces montagnes ont leur direction du sud au nord ; elles forment une des dernières chaînes du mont Bora , qui n’est qu’un renfort très-saillant et très-prolongé du mont Scomius.

A la gauche du moiit Bermius s’étendent les forêts de la Piérie, vers le majestueux Olympe, dont les sommités sont touf jours chargées de neige , et qui paraît appuyer ses vastes flancs entre le Péüon et la Piérje.

A l’est et au nord-est se présente une plaine de plus de vingt lieues de longueur sur quatre de large plus ou moins : elle forma le centre de ce tableau. Le spectateur étonné ne sait d’abord où il arrêtera ses regards ; mais il les attache enfin sur le Strymon qui serpente au milieu de la plaine. Un soleil éclatant en fait briller les eaux par intervalle comme autant de miroirs qui réfléchissent la lumière. Des i|es de toutes grandeurs, des coteaux rians, des métairies sans nombre , un grand lac qui baigne le pied du Pan-r gée , annoncent la richesse agricole de ce fertile territoire.

Le vaste Cerpine, qui présente distinctement sur sa profondeur trois grandes chaînes où habitaient autrefois les Odomantes, les Sintes et les Moedes , couronne au nord et à l’est le fond de ce magnifique tableau , depuis Mélénic , sur la gauche , jusqu’aux coteaux de la plaine de Philippi sur la droite.

(i) Thucyd. lib. XI, cap. XÇlIf,

DANS LA MACÉDOINE. i4s

Au sud-est s’élève le riche et haut Pangée, qui appuie ses bases d’un côté sur le Strymon et le golfe Piériquc; de l’autre, sur le lac Cercine et sur les marais de Philippi.

A gauche et au nord-ouest se développe la grande chaîne des montagnes de la Poéonie, depuis les frontières de la Macédoine jusqu’aux sources du Strymon. Tite-Live, qui dit, en parlant de Pella, que, des hauteurs de cette ville, la vue s’étendait de toutes parts, aurait pu avec bien plus de raison appliquer ce mot aux sommités qui dominent Lahana.

On descend vers la plaine par un chemin qui serpente au milieu d’une forêt , et dans trois heures on arrive à un petit village entièrement habité par des lurucs ( i ). Un des coteaux environnans est remarquable par de très -anciennes ruines qu’on aperçoit sur une plate - forme spacieuse et isolée. A la gauche du chemin ,' des murs construits de gros cailloux et d’un ciment très-dur, des briques et beaucoup de fragmens de poterie, annoncent une ville plus importante que celle de Lahana. On n’y voit cependant aucun tronçon de colonnes , ni aucun autre reste d’architecture; mais il ne faut pas en être surpris, car ces ruines sont entourées de villages , dont les habitans s’occupent depuis des siècles à enlever tout ce qu’ils trouvent d’antiquités à leur convenance.

Cette ville occupait un plus grand emplacement qne celle de Crestonne; elle doit avoir été habitée par les Tyrsennes d’Hérodote , qui place ce peuple au-dessous des Pélasges de la Crestonie (i). Par la position des deux villes dont je venais de parcourir les ruines, je pus me convaincre que j’étais sur une grande route ancienne; car c’est un fait dont j’ai fréquemment rencontré

(i) Herodot. /or. ri(.

t46 VOYAGE

des exemples, que, dans ces pays dépeuplés successivement, les grandes routes ont été rarement déplacées. Les villes antiques , tombées la plupart en ruines , en indiquent encore la direction par leurs débris.

En quittant la ville des Tyrsennes, on passe par un petit village nommé Skûftcha, auprès duquel les caravanes s’arrêtent communément les jours d’été, pendant la grande chaleur; ensuite on s’approche obliquement du Strymon , auprès duquel on arrive dans deux heures. Après en avoir suivi le cours pendant une heure, on parvient à un grand pont de bois très -solide, qu’Ismaïl-Bey, gouverneur de Serrés, fit construire peu avant sa mort , ainsi qu’un autre à peu de distance de là , dont j’ai déjà eu occasion de parler. Ces deux ponts sont d’une très-grande utilité pour faciliter aux voyageurs , et particulièrement aux commerçans, l’abord de Serrés, qui est le plus grand marché de toute la contrée.

Le premier est en face de la ville. Tous les voyageurs s’accordent sur la distance qui l’en sépare; elle est d’une heure et demie de marche. Quand on a passé le pont, on avance pendant plus d’une heure par une chaussée , sans laquelle on ne pourrait aborder à la ville pendant l’hiver, à cause des inondations qui en submergent annuellement le territoire. La crue des eaux est quelquefois si forte, quelles emportent les balles de coton déposées dans les rues de la basse-ville.

P Notre premier soin , en arrivant à Serrés , fut de nous présenter chez le gouverneur Jussuf-Bey, fils d’Ismaïl-Bey, qui a légué à ses enfans un grand nom à soutenir, et de grandes richesses à conserver.

Ce dernier prince , que l’on regarde encore , en sa qualité de capitaine, comme le Philopémen de la Turquie, a été, dans la

réalité, le bienfaiteur de son canton, quoiqu’il en fût l’usurpateur, et que dans nos mœurs nous pussions l’^|>eler un tyran.

Avant de nous occuper du fils, il est bon Je connaître quelques circonstances de la conduite que le père avait tenue pendant toute sa vie, pour l’agrandissement de son autorité et de sa fortune.

Sa famille possédait anciennement de grands biens et plusieurs dignités militaires; mais le père d’ismaïl ayant dissipé une partie de la fortune de ses aïeuls , celui-ci eut à lutter contre divers beys du pays pour le maintien du rang dont ses ancêtres avaient Joui. En Turquie, une semblable position est généralement désastreuse. Cette rivalité entretenait des inimitiés d’autant plus irréconciliables, que tous les beys avaient l’ambition de dominer dans un pays où cette suprématie est possible, parce qu’il est exempt de la résidence d’un pacha.

Ismaj'l était né pour commander et pour être obéi. Héritier de la haine de son père contre les beys qui s’étaient élevés audessus d’eux par leurs richesses; impatient de se venger de quelques marques de mépris dont il avait été irrité, il osa attaquer en plein jour, dans les rues, un des plus grands seigneurs de la ville, et il le tua d'un coup de pistolet. 11 n’avait pas alors atteint sa vingtième année. Favorisé par son parti , il parvint à éviter les poursuites de ses ennemis, et se réfugia chez les Albanais, peuples guerriers, dévoués entre eux au chef qui leur convient le mieux, et toujours prêt à vendre leur service à l’étranger qui les paie.

Ismaïl se fit bientôt des amis parmi les principaux personnages de cette nation , et il eut plus d’une fois, au milieu d’eux, l’occasion de se faire remarquer par sa bravoure.

Après douze ans de séjour dans les montagnes, où il s’était réfugié, des lettres de sa famille lui apprirent que les deux beys

i48 voyage

ies plus puissans de Serres étaient morts, et que l’un des deux avait laissé une 01e'' unique, nubile; on l’invitait en même temps à reparaître avec quelques troupes , et on lui promettait qu’il serait reçu sans beaucoup de dilEcultés.

Ismaïl jugea que sa position exigeait de plus grands moyens, non-seulement pour éviter tous ies dangers qu’il pouvait courir au milieu des factions, mais encore pour fonder un pouvoir absolu , auquel il aspirait. II proposa à ses principaux amis de l’aider, par un coup de main hardi, à s’emparer de Serrés; et il leur promit des récompenses proportionnées à un si grand service. On sera peut-être étonné que des soldats albanais, qui ne marchent jamais sans avoir touché plusieurs mois de paie, aient consenti à tenter une entreprise si aventureuse, sur une simple promesse; cependant plus de six mille hommes se dévouèrent gratuitement , soit par la confiance que leur inspirait le Bey, soit par l’espoir de demeurer employés à son ser\'ice.

Cette petite armée ayant traversé rapidement la Macédoine, parut devant Serrés au moment où l’on s’y attendait le moins. Rien n’était préparé pour s’opposer à une invasion si menaçante. Des partis opposés les uns aux autres avaient répandu le trouble dans Serrés, et Ismaïl n’eut besoin que de son nom et de son attitude guerrière pour s’emparer de la ville et tout apaiser.

Avant même de pénétrer dans la ville, son premier soin fut d’ordonner qu’aucun janissaire ne parût armé. 11 entra ensuite en triomphateur et sans avoir répandu une goutte de sang. Bientôt il eut établi le despotisme absolu qui convenait à ses vues , et les Albanais furent employés à soutenir une administration qui, quelque illégale et vicieuse quelle fût, créa une sorte de prospérité publique et se maintint jusqu’à la mort du Bey. L’aîné de ses fils lui a même succédé, et a il régné long -temps

par ses agens, quoique le Grand- Seigneur, en l’obligeant d’accepter les trois queues, et de commander dans d’autres provinces, ait considérablement diminué sa puissance.

Pour asseoir plus solidement sa domination, Ismaïl demanda en mariage l’heritière du rival dont la mort l’avait délivré, et comme on ne refuse pas la main d’un héros et d’un conquérant, il obtint la Princesse , et s’appropria tous les droits et tous les biens dont elle pouvait disposer.

Bien loin d’étre désapprouvé par la Porte , Ismaïl eut l’art de se faire confirmer dans la possession des charges civiles et militaires qui formaient auparavant l’apanage de plusieurs familles. Sans doute le Divan ne sanctionna cette usurpation qu’à regret; mais Ismaïl , de son côté , par une conduite ferme et une sage administration, a su, en s’enrichissant de plus en plus, nonseulement contenir le pays dans l’obéissance , et dans le plus grand ordre, mais encore rttirer dans Serres des commerçans, principalement des Valaques qui avaient formé des établissemens à Vienne, les protéger et encourager leur industrie. La ville a éprouvé pendant plus de trente ans un accroissement considérable de population et de richesses , et Ismaïl en a été regardé comme un nouveau fondateur.

Quoique la Porte dût conserver le désir de se venger d’un sujet rebelle, elle ne fit aucune tentative sur un pays fortifié p;tr la nature et défendu par un homme audacieux et doué de talens; elle employa au contraire les forces que le Bey pouvait mettre sur pied , soit pour réduire les batidcs insurgées qui infestaient la Thrace méridionale, soit pour combattre les Russes sur les bords du Danube et les Servions dans leur pays. Ismaïl n'avait jamais moins de dix mille hommes sous son commandement, et il se tirait toujours avec habileté des positions les plus difficiles.

C’est avec un semblable corps de troupes qu’il se trouvait campé près des murs de Constantinople, à Daoud-Pacha (i), lorsque la maladresse du fameux Baïractar fut la cause de la mort du sultan Sélim, qu’il avait eu le projet de remettre sur le trône.

Tandis qu’Ismaïl soutenait sa haute réputation militaire, le Baïractar, devenu visir, manifestait autant de présomption que d’incapacité ; et il paraît que le Bey lui inspirait des sentimens de jalousie. Le visirat ne lui faisait pas oublier la défaite qu'il avait essuyée auprès de Bucharest, où il avait attaqué, à la tête de quarante mille hommes, cinq à six mille Russes, commandés par le général Miloradowich , et avait été complètement défait. En se comparant à Isma'ïl , il était naturel qu’il se trouvât inferieur. Quoi qu’il en soit, le nouveau visir invita plusieurs fois le Bey à entrer dans la ville de Constantinople , où il voulait , disait-il , le traiter avec toutes les distinctions dues à son rang et à ses talens; mais le Bey, trop bien instruit de l’esprit du gouvernement, ainsi que des mauvaises intentions du visir, et n’oubliant pas les anciens griefs qu’on avait contre lui , ne voulut point accepter des honneurs dont il avait lieu de redouter les suites. Il prétexta un vœu fait dans sa jeunesse, de ne jamais mettre le pied dans la capitale , et il se contenta d’envoyer son fils assister à un repas splendide , qui fut donné à l'arsenal à plusieurs grands officiers, par le visir et le capitan- pacha. Un Turc peut bien risquer de déplaire à un visir, quand il est à la tête de dix mille soldats dévoués, et quand il a acquis une grande réputation militaire; mais il ne doit pas se séparer de son armée.

Je me trouvais à Constantinople , à l’époque mémorable dont

(■} Première tuiion où campent les troupes lorsqu’elles sortent de Constantinople.

il s’agit , et j’ai eu de bonne source les details que je viens de raconter. Je les aurais appris sous la tente môme du Bey, si des empêchemens politiques ne m’eussent interdit la visite que je m’étais proposé de lui faire.

11 m'avait témoigné beaucoup d’intérét lorsque j’étais consul à Salonique , et je ne doutais pas qu’il ne fût encore dans les mêmes dispositions.

Dès mon arrivée à ce consulat , il m’avait été facile de reconnaître l’importance de nos relations avec le marché de Serrés , et la nécessité d’établir avec Ismaïi-Bey des rapports d’amitié qui pussent faciliter les opérations journalières du commerce de la France. Je saisis la première occasion qui se présenta pour faire connaissance avec ce puissant personnage, Dès la première visite, j’eus lieu d’être satisfait de l’accueil que je reçus de lui et de ses principaux officiers. Il m’engagea même à venir le voir tous les jours; il aimait à m’interroger sur la politique de l’Europe, sur les formes de chaque empire, et particulièrement, ce qui peut paraître singulier, sur l’art de la médecine. 11 parut surtout faire grand cas de mes conseils sur le régime sanitaire que je l’engageai d’observer, après la vie continuellement agitée qu’il avait menée jusqu’alors, soit au physique, soit au moral. De sorte que cette première visite , suivie de présens réciproques , fut aussi agréable pour moi qu’utile pour diriger ma conduite auprès d’un Gouverneur qu’il importait au commerce de Salonique d’avoir pour ami.

Dans la suite , rien ne contribua davantage à resserrer mes liaisons avec le Bey, qu’un accident qu’il provoqua lui-même par un effet de ce caractère porté au despotisme , auquel il ne résistait pas toujours.

Le prix du coton venait de baisser dans le marché de Serrés , au moment où le Bey conservait encore en magasin toute sa

rccolte. Il ne put endurer cette contrariété, et voulant faire supporter à la masse des commerçans qui spéculaient sur cette marchandise, la perte dont il était menacé, il ordonna que le produit de sa récolte fût réparti à chacune de ces maisons sur le taux du précédent marché. Personne n’osa réclamer contre un acte d’autorité si injuste, à l’exception des agens de nos établissemens français de Salonique, résidans à Serres, quoiqu’ils fussent rayas.

Ismaïl-Bcy espérait que, par égard pour la protection spéciale qu'il leur accordait, ils n’oseraient pas se refuser à exécuter son ordonnance ; mais il se trompa ; tous refusèrent. Le Bey irrité leur enjoignit de se retirer, non-seulement de la ville, mais encore de son département.

A cette nouvelle, les réclamations de tous les régisseurs de Salonique me furent adressées avec des prières instantes de les faire parvenir à Constantinople. Si J’eusse acquiescé à ces demandes , le Bey serait devenu inabordable à l’avenir. Je pris le parti de me transporter auprès de lui , très-persuadé qu’il devait déjà regretter d’avoir violé nos capitulations , et même d’avoir commis une haute injustice.

Notre première entrevue en effet fut très-cordiale. II témoigna qu’il agréait beaucoup ma visite , et comme il s’aperçut que je remettais au lendemain l’affaire des agens , il m’en parla le premier. •« Je sais, me dit-il , ce qui t’amène, et je te sais bon >» gré de l’opinion que tu as de mon amitié. J’ai eu souvent à me » plaindre des rayas envoyés ici par tes négocians , cependant Je » les ai toujours bien accueillis. Que tout soit fini : ils peuvent » revenir et reprendre le cours de leurs affaires. » Je vis avec satisfaction que Je l’avais bien Jugé. Il m’évita par ce moyen les désagrémens d’une plainte, et il s’épargna à lui -même celui d'une Justification.

Depuis cette époque , il faisait souvent mon éloge, et ses fils ont entendu plus d’une fois ses regrets sur ma destitution , au commencement de la révolution , et ses vœux pour mon retour. M. le comte de Tromelin , de qui j’avais l’honneur d’être connu, lorsqu’il eut l’occasion de passer par Serrés, en i8oj>, fut beaucoup interrogé sur mon sort , et il a bien voulu attester , en temps et lieu, combien le Bey lui avait paru s’intéresser à moi. Je ne rapporte pas ce fait uniquement , parce qu’il me concerne , mais plus encore pour montrer combien le Bey avait sainement apprécié mes prévenances envers lui , et Jusqu’à quel point les Consuls peuvent se rendre utiles , en se fiant encore plus sur leurs liaisons avec les Princes du pays , que sur leur bon droit.

Réintégré dans mon poste en 1 8 1 4 . je fus très-fâché de ne plus retrouver ce prince vivant. Le Grand-Seigneur l’ayant choisi pour le faire marcher de nouveau contre les Servîens , il se mit à la tête de ses troupes, étant déjà malade, et lorsqu’il n’aurait dû songer qu’à soigner sa santé. Il partit malgré sa famille, et il mourut à peu de distance de Serrés.

D’après ce que je viens d’exposer , on ne sera pas surpris que Jussuf-Bey, fils d’Ismaïl , m’ait fait un accueil amical à mon arrivée à Serrés, au point que nos lettres de félicitation se croisèrent.

Ce nouveau gouverneur n’a pas été aussi heureux que son père. Ismaïl avait réglé sa maison avec l’éclat qu’exige un rang aussi distingué que celui dont il jouissait ; mais il en avait banni tout luxe intérieur, regardant cet appareil comme inutile et ruineux. Le fils était tombé dans l’excès contraire : les richesses de son père et celles qu’il avait acquises lui-même à Salonique , en y remplissant les fonctions de vice-gouverneur, disparaissaient par l’effet des prodigalités auxquelles il se laissait entraîner. Il était facile de prévoir que la Porte profiterait de l’affaiblissement de

ce prince pour rabaisser une autorité qui iui faisait ombrage. Si elle l'avait supporté jusqu’alors, c’était par la crainte d’une force et d’une résistance dont elle n’aurait pu triompher que dans une lutte dangereuse.

Le Grand-Seigneur ordonna d’abord que Jussuf n’entretiendrait plus un aussi grand nombre de troupes que son père; et sous pretexte de faire tenir la main à cet ordre, il nomma un vieillard respectable de Salonique , qui s’établit auprès du Bey pour surveiller sa conduite. Le premier pas une fois fait , le commissaire déploya plus d’autorité, et devint, pour ainsi dire, le tuteur du Bey. Pour achever l’ouvrage de la dépendance de ce Seigneur, il ne manquait plus que de lui donner un gouvernement extérieur. Cet honneur, que le père avait constamment repoussé, le fils s’est trouvé trop faible pour ne pas l’accepter, et c’est à titre de Pacha à trois queues , qu’il a défendu longtemps avec des Albanais la forteresse de Patras.

Jussuf-Bey, qui jouissait malgré lui du titre de Pacha à trois queues, n’obtint que difficilement de la Porte un autre gouverment que celui de la forteresse de Patras, où il était demeuré pour ainsi dire captif pendant près de trois ans. En partant de Patras, il fut assez heureux pour se voir transférer dans l’Asie avec ses fidèles Albanais, et pour être ensuite employé à la défense de V’arna. Tout le monde connaît les événemens qui ont suivi. Jussuf-Bey, devenu pacha, a été moins heureux qu’Ismaïl, simple bey, et demeuré indépendant.

Il est aisé de comprendre combien l’absence de Jussuf-Bey et l’insurrection des Grecs nuisent en ce moment à la prospérité d’un département autrefois florissant par son commerce , par ses productions et par l’industrie de ses habilans. Serrés est aujourd hui dans un état visible de détresse : les Grecs , les Bulgares et les Valaques qui en vivifiaient le commerce , ont

voles et massacres, en voulant fuir vers l’Allemagne, ou bien ils languissent par la cessation de leurs spéculations. On sait néanmoins que les frères de Jussuf-Bey ne molestent pas ceux qui restent. Mais dans quelque situation que la ville de Serres puisse se trouver , quel que soit le sort que lui prépare la guerre actuelle, on ne peut douter que la fécondité de son territoire, son voisinage de la mer et du Strymon, ne soient bientôt la source d’une nouvelle richesse, et n’y ramènent une grande population.

Jussuf-Bey n’était point Pacha et son pays était encore florissant , lorsque je lui fis une visite : son palais , qu’il avait fait construire lui- même, attira d’abord mon attention.

Quoique les grands feudataires de la Turquie n'habitent pas des châteaux fortifiés par des donjons et flanqués de tours, ils ont la plupart des palais qui leur tiennent lieu de forteresses. Ismail n’avait pas eu besoin d’en faire bâtir un pour lui ; ses prédécesseurs y avaient pourvu. Tout respirait , dans celui qu’il s’était choisi, la puissance militaire : plus de cinq cents hommes logeaient dans les casernes qui en dépendaient , ainsi qu’un grand nombre de chevaux ; les environs étaient pareillement garnis de soldats, de sorte qu'à la moindre alarme plus de quinze cents hommes étaient immédiatement aux ordres du Bey, sans compter les habitans qui étaient dans son parti, et les troupes albanaises cju’il entretenait dans divers cantons.

Je trouvai l’intérieur du palais de Jussuf beaucoup plus spacieux et plus élégant dans sa construction et dans son ameublement, que l’habitation de son père. Deux bâtimens parallèles flanquent une galerie de cinq cents pieds de longueur et d’une largeur proportionnée; un grand nombre de pièces sont adhérentes à cette galerie; elle est soutenue par des pilastres de sapin de deux pieds en carré, ornés de peintures qui imitent le marbre;

ceux qui régnent dans la galerie, et qui supportent la toiture sont un peu moins épais. La première aile de ce palais contient l’appartement destiné aux réceptions extraordinaires , et celle qui lui est opposée sert tantôt au Bey lui -même, tantôt à son lieutenant, qui vient y traiter des affaires courantes. Le Bey se réserve de petits appartemens très- commodes et irèsornés à la turque. Tous les officiers principaux habitent dans le palais. La plupart de ceux d'un ordre inférieur sont logés au rez-de-chaussée. La cour est très-spacieuse ; elle peut contenir cinq cents cavaliers; les murs en sont très-élevés et les écuries y sont adossées. L'appartement des femmes ou le harem , ainsi qu’on le nomme , forme un corps de logis séparé , adhérent à l’aile où se trouve la salle de réception. De hautes nnu- •ailles dont H est environné le dérobent aux yeux de toutes parts : il est impossible , comme tout le monde sait , de pénétrer dans cette partie des habitations turques ; mais il me fut permis le lendemain de satisfaire ma curiosité sur ce genre d’édihces, dans la maison de campagne favorite, dont le Bey voulut me faire connaître la magnificence.

Un des officiers , commandé pour cet objet , vint dès le matin nous engager à monter à cheval et nous servir de conducteur. La distance de la ville à cette maison n’est que de trois quarts d’heure. Aucune avenue n’annonce le beau palais qu’on est empressé de voir , mais il est remarquable par un mélange du faste oriental et du goût européen, qui présente quelque chose de bisarre et d’extraordinaire. Le môme caractère règne dans les jardins et dans les kiosks. La magnificence est principalement réservée pour l'ameublement. L’élégance des Divans , les riches boiseries des portes et des fenêtres , les vitrages tous formés de grands cristaux de Bohême , les serrures mêmes , du travail anglais le plus fini , présentent les usages de l’Europe réunis à ceux de l’Asie.

Notre conducteur avait ordre de nous ouvrir les portes du harem, et c’était une bien grande faveur, quoique les femmes fussent absentes. Des galeries, des salles, des chambres, dont les murs sont ornes de peintures et enrichies de glaces , de dorures , de tapis anglais et de magnifiques sophas, composaient l’ensemble de cette prison , où gémissent tant de beautés esclaves , que la richesse de leur habitation flatte peut-être par fois, mais qu’elle ne console sans doute jamais.

Nous sortîmes étonnés de la dépense extraordinaire que ce palais avait occasionnée , autant que satisfaits de la politesse et de la complaisance du propriétaire ; mais ce ne sont plus là les anciennes mœurs des Turcs, c’est le luxe européen qui s'introduit chez eux avant l’industrie propre à le soutenir.

L’intérieur de la ville, malgré la richesse de quelques édifices, n’oflre rien de comparable à ces deux palais de la famille d’Ismaïl.

La ville de Serrés , qu’on peut admettre au nombre des plus anciennes de la Macédoine , est située presque au centre de la grande vallée que parcourt le Strymon ; elle est adossée à une des bases du mont Gercine, à une lieue et demie au nord-ouest du lac qui portait autrefois le nom de cette montagne.

Tite-Live en désigne l’emplacement au sujet du campement des troupes romaines commandées par Paul-Emile, lorsque ce consul poursuivait Persée, dernier roi de Macédoine, dont il avait mis l’armée en déroute à Pydna.

Cet historien dit que ce fut aux environs de Serrés , appelée alors Sirris, que campèrent les légions romaines, et il ajoute que cette ville était la capitale des Odomantes, anciens peuples de la Thrace, indépendans avant que Philippe, père d’Alexandre , les eût réunis à la Macédoine ; mais l’historien parait se tromper en la qualifiant de ville obscure. La beauté et la fécondité de son territoire , sa position centrale entre des pays riches , et

ijS VOYAGE

son rang de capitale , en faisaient une des villes les plus distinguées de la vaste plaine du Strj'mon , à l’époque même où Tite-Live écrivait. Cet auteur est d’autant moins fondé à lui donner la qualification de ville obscure, que de son temps meme , ou peu après lui , on y célébrait des jeux en l’honneur des Empereurs romains , et que, suivant toute apparence, on y tenait quelquefois les états de Macédoine. C’est du moins ce que paraissent indiquer deux belles inscriptions , parfaitement conservées, que j’ai copiées dans l’archevêché de cette ville, et dont on peut voir un fac simile de petite proportion, à la tête d’une dissertation sur ces deux monumens, n.'" i et 2 , placés à la fin du second volume.

Thucydide nous dit que cette ville , avant de tomber sous la domination de Philippe, était la demeure des anciens rois des Odomantes , et il nous fait connaître un de ces rois , nommé Polies. Malgré son titre de capitale, malgré l’étendue , la fertilité de son territoire, et le droit que lui attribue Hérodote à l’exploitation des mines du Pangée , il paraît que, lors de la prise de possession d’Amphipolis par les Athéniens et surtout après son propre assujettissement aux rois de Macédoine , Serrés perdit une partie de la prospérité dont elle avait joui avant ces révolutions. Son voisinage d’Amphipolis la fit comprendre dans la première des quatre divisions que Paul- Emile établit, lorsqu’il eut fait de la Macédoine une province romaine. Cette divison fut désignée sur la monnaie d’argent par le titre de MAKEAONfiN IIPOTHS, qu’on peut interpréter par première division de la Macédoine.

Quoique Amphipolis dominât dans la vallée strymonique, on doit penser que Serrés conserva un rang distingué parmi es villes de cette contrée , à en juger par les deux inscriptions dont je viens de parler.

Le sort Je cette ville, dans le moyen âge, nous est peu connu. Nous savons cependant que i’evêque de Serrés ne cessa pas de jouir du titre de Métropolitain , dont il est encore revêtu aujourd’hui , et cela doit nous faire croire que cette ville conservait par son importance quelque droit à cette distinction.

Sous les Palcologues , elle tomba au pouvoir des rois de Bulgarie dont les possessions s’étendaient jusque dans l’intérieur de la Macédoine. Nous verrons une preuve de cette domination dans la description d’un tableau peint sur les murs d’un monastère dont j’aurai bientôt occasion de parler.

La ville de Serrés est d’une longueur considérable , sur peu de largeur; elle est divisée en ville vieille et ville neuve.

La ville vieille porte le nom de Varouch , qui s\gn\fit faubourg dans la langue illyrique. Les Turcs se servent de ce mot de Varouch dans divers cantons européens, pour désigner un quartier habité par des chrétiens : à Serrés , ce sont des Grecs, des Bulgares et quelques familles juives qui occupent ce quartier. Il est dominé par un château aujourd’hui abandonné , dans lequel on voit des ruines d’un temple antique, et des citernes situées auprès d’une tour du moyen âge. Presque au centre de ce château est une petite église dédiée à saint Athanase , dont les peintures encore conservées paraissent appartenir au onzième ou au douzième siècle.

Cette citadelle était défendue par la nature autant que par ses murailles, qui s’unissaient avec celles de la ville sans aucune interruption. Les fragmens qui subsistent m’ont paru antiques et d’un âge très-reculé; ils sont si solides qu’on n’a pu les détruire, .même dans l’intérieur de Serres, où ils gênent beaucoup les habitans, attendu qu’ils traversent les maisons dans plusieurs quartiers. Leur construction se compose entièrement de gros cailloux de granit gris , pris dans la rivière qui baigne la partie delà ville située

i6o VOYAGE

du côté de l’est. Ces cailloux sont tous d’une forme arrondie et par là peu propres à la bâtisse; mais ils sont liés par un ciment si dur qu’il résiste à la force du marteau. Tout le pavé de l’ancienne et de la nouvelle ville provient de la même rivière , qui ne cesse d'entraîner dans ses eaux des débris de roches du mont Cercine. Cette montagne est entièrement graniteuse ; sa superficie est couverte d’une terre végétale qui conserve une grande fraîcheur jusque sur les sommités.

L’irrégularité qui règne dans la disposition des quartiers de la vieille ville, et surtout la bâtisse des maisons sur les murs antiques, manifestent les grandes révolutions que Serrés a subies à diverses époques. On croit voir que ses anciens habitans l’ont abandonnée, que d’autres sont venus ensuite s’y établir, et qu’ils ont bâti çà et là des cabanes adossées aux murs desquels ils ont fait leur propriété , après la destruction et l’oubli des anciens alignemens. Tel est le spectacle que présentent fréquemment d’anciennes villes de la Grèce et de l’Asie mineure, où l’on voit avec douleur des édifices antiques du plus beau travail appartenir en propre à quelques barbares qui en augmentent chaque jour la dégradation. Je puis assurer n’avoir vu nulle part en Turquie de plus fortes preuves d'anciennes dévastations que dans l’établissement des nouvelles bâtisses sur les ruines de l’antique Serrés.

Je dois observer que la nouvelle et l’ancienne ville sont entourées d’un second mur dont les portes se ferment tous les soirs. Il n’y a pas encore vingt ans que ces murs ont été construits, moitié par corvée et moitié aux dépens d’Ismaïl-Bey , dans la crainte d’une surprise de la part d’Ali, pacha de Janina, son ennemi , qui à cette époque avait fait une invasion dans la Macédoine. Quoique ces fortifications paraissent peu solides , elles donnaient le temps aux soldats, établis pour y veiller plutôt

que pour les défendre, de sonner l’alarme, et d’appeler les habitans à la défense du pays.

Il est vraisemblable cpie ces murs mal construits ne seront pas long-temps entretenus , et qu’ils n’offriront bientôt plus que des ruines très-modernes , sur des ruines très-antiques.

L’église métropolitaine enclavée dans l’archevêché est au centre du Viirouch. On s’aperçoit aisément qu’elle est bâtie sur d’anciennes constructions. Le terrain s’est élévé tout autour par l’amoncellement des décombres , et on y descend aujourd’hui par neuf ou dix marches. C’est auprès de cet édifice qu’ont été trouvées les deux inscriptions dont il a été déjà question : l’une sert à orner l’escalier qui descend à l’église; l’autre, découverte depuis peu d’années , a été placée dans une des salles de l’archevêché. La première a été publiée par M. de Choiseul- Gouffier; la seconde n’est pas encore connue.

La tradition du pays porte que l’église a été bâtie sur les ruines d’un temple consacré à une divinité du paganisme, et que les colonnes de vert antique qui en décorent l’intérieur appartenaient à ce monument.

L’archevêché n’offre rien d’intéressant , si ce n’est une grande salle entourée d’un divan , dans laquelle le prélat reçoit les Archontes ou primats de la ville , lorsqu’il s’agit de délibérer sur les intérêts de la communauté, à laquelle on donne , comme dans toutes les autres villes de la Grèce , le nom de Politia.

Cet archevêque , outre sa qualité de président de l’administration municipale , remplit encore les fonctions de juge dans les contestations élevées entre les fidèles de son diocèse, duquel il est le protecteur né. Tous les archevêques et évêques dépendans de la Porte ont le même droit; mais ils ne sont proprement que ce que nous appelons des juges de paix.

Cette prérogative , qui oftre une consolation aux malheureux Grecs , n’est pas soutenue par la sanction des lois ; l’esprit de religion et le sentiment des convenances la font respecter de la part des chrétiens ; mais elle est souvent contestée par le Cadi , à qui elle fait perdre des épices.

L’archevêque est par sa place le conseiller de ses ouailles; et dans les cas d'avanie, c’est lui qui remplit le beau rôle de médiateur entre les agas et le peuple, surtout lorsque, comme l’évêque actuel, il sait obtenir une grande considération personnelle.

Les causes de vexations se renouvellent sans cesse. Les récoltes , les impôts , les différends et les rixes entre les particuliers , les écarts où peut tomber un Grec dans sa conduhe privée, offrent des moyens toujours renaissans d’imposer des taxes arbitraires, et souvent humiliantes. Lorsqu’un raya par son industrie s’élève au-dessus de ses concitoyens, il est rare qu’on le laisse jouir tranquillement de cette fortune. Le meilleur parti qu’il ait alors à prendre , est de quitter le pays , et cette fuite n’est pas toujours praticable.

Parmi les extorsions habituelles, une des plus remarquables et dont j’ai été témoin , est celle qui oblige l’habitant d’un village , envers l’aga , de purger le coton provenant des dîmes , en le débarrassant de la graine contre laquelle il est adhérent. La dîme est perçue sur la plus belle partie de ta récolte. L’agent de l’aga distribue les coques dans chaque maison à prorata de la contribution , et s’il donne à nettoyer dix quintaux de coton brut, il exige que le même poids lui soit rentlu net ; de sorte qu’après un travail long et pénible, il faut que l’habitant donne encore une partie de coton égale au poids de la graine et de la coque, qui lui restent.

Le dépouillement général d’une récolte occupe tous les in-

DANS LA MACÉDOINE. i6j

dîvîdus de chaque famille , depuis les enfans de sept à huit ans jusqu’aux vieillards , et il dure presque tout l’hiver.

Dès les quatre heures du matin , toute la famille est sur pied. Les hommes roulent les coques dans un grand tambour d’osier, pour en faire disparaître les parcelles de feuilles sèches que le vent y attache, lorsqu’elles sont encore sur la plante; ensuite les enfans font sortir le coton de la coque, et les femmes en retirent la graine par le moyen d’un petit cylindre quelles tiennent et font tourner sur leurs genoux.

La nouvelle ville de Serrés forme un point central pour la vente de ce genre de production. Elle contient les bazars où se passent toutes les transactions commerciales. On y voit arriver, les jours de marché, les cultivateurs de toute la vallée que parcourt le Strymon, depuis Mélénic jusqu’au canton de Zigna. L’habitant éloigné du marché y apporte des échantillons de ses cotons ; sur cette montre on traite du prix , et l’on convient du jour où l’on pourra recevoir livraison dans chaque village. L’acheteur porte ensuite au rendez-vous des sacs de crin; là se font les ballots , qu’on charge sur des chevaux pour les diverses destinations.

Plusieurs nations fréquentent le marché de Serrés ; il y en a qui y forment des établissemens fixes. Des Turcs habitans des environs du Danube viennent chaque année y faire de grands achats de coton, qu’ils font filer en grande partie dans leurs pays, et qu’ils réexportent dans la Pologne, ou jusque sur les bords de la mer Noire. On remarque que ces Turcs sont tous des émirs ; on ne sait trop la raison de cette affiliation générale avec la race de Mahomet , ni pourquoi on applique à ces commerçans le nom de Kerg'uiUs ou Kerg'uiUs.

Les Grecs de Serrés , ainsi que les Valaques , font leur principal commerce avec l’Allemagne ; on évalue le nombre des

i6i VOYAGE

ballots de coton qu’ils y expédient à plus de trente mille. Ils y envoient aussi des marroquins , marchandise dont la fabrication est très-belle en Turquie. Ces commerçans exportent de l’Allemagne beaucoup de merceries, de bijoux, d’étoffes et surtout de draps. Ce dernier moyen d’échange est devenu d’une grande importance pour l’Allemagne, depuis que notre draperie n’est plus appréciée à Salonique , où nous avions autrefois un débouché très -considérable. Les Grecs et les Valaques se sont emparés de ce débit. Ce sont les fabriques du Brabant et de la Belgique qui nous ont supplantés dans ce genre de fabrication.

Ces draps s’introduisent dans la Macédoine par Serrés ; on évalue le nombre des ballots importés chaque année à plus de douze cents. Les Européens établis à Salonique achètent annuellement dans ce marché de sept à huit mille charges de coton de la vallée du Strymon, qui passent par la route de Lahana, et par la grande route , lorsqu’elles sont chargées à Drame ou à Orphano.

Les terres fiscales du département de Serrés, comme celles des lieux circonvoisins , sont partagées , quant au produit, entre les mosquées, les corps de cavalerie appelés les Timars, les chefs militaires nommés les Ztjïnies, et d’autres corporations. Il faudrait faire une histoire détaillée des abus et de l’imprévoyance du gouvernement turc , pour en décrire l’état présent. On peut consulter à cet égard l’intéressant ouvrage de M. Mouradgia d’Ossone , qui n’a rien laissé à desirer. Le Bey de Serrés maintient ce système compliqué de contributions ; il use à cet égard du pouvoir des Pachas, et usurpe à son profit, autant qu’il le peut , les droits du gouvernement , ainsi que l’ont fait ses prédécesseurs. Le principal avantage de sa position consiste en ce qu’il n’est sous la dépendance d’aucun Pacha.

Après avoir lu l’ouvrage de M. Mouradgia d’Ossone, on

pourra se former une idée des empiétemens que les grands propriétaires ont faits sur i’ancien établissement des fiefs militaires , devenus pour la plupart des propriétés de famille , à charge d’un service qui n’est jamais exactement rempli.

Un officier auquel on donne le nom de Vaivode maintient la police sur les rayas, et juge despotiqviement tout ce qui se trouve dans son ressort. Il a des militaires à son service, et une prison dans sa propre habitation ; il inflige aussi des peines corporelles ; mais comme sa nomination dépend du Bey, qui est le gouverneur, il ne se permet des excès qu’autant que son supérieur les tolère, ou qu’il ne craint pas les effets de l’indignation des primats et de l’archevêque.

Un Cadi ou juge civil de la ville de Serrés , qui est nommé chaque année à prix d’argent , à Constantinople , par le Caziaskier de Romélie , ne peut pareillement tirer parti de sa place qu’autant qu’il sait vivre en bonne intelligence avec le gouverneur; autrement son tribunal est désert, et celui du despote y supplée. Il serait difficile de savoir si les plaideurs sont plus à plaindre d’un côté que de l’autre.

Il n’y a point de janissaire aga à Serrés. Un serdar, qui est une espèce de chef de gendarmerie, en fait les fonctions , et le gouverneur, qui par ses charges militaires accumulées a le droit de le nommer, en fait un des instrumens de son autorité. Ce chef ne s’oublie pas lui-même, lorsqu’il s’agit d’opprimer les villages de son département.

Les janissaires ont peu d’influence à Serrés. On a déjà vu qu’Ismaïl Bey avait soumis son département à l’aide des milices albanaises. Le fils d’Ismaïl continuait à s’en servir avant que le Grand-Seigneur l’eût élevé au rang de visir. Aujourd’hui le plus grand désordre règne dans ce gouvernement.

C’est ainsi que toutes les institutions militaires et civiles ,

t66 VOYAGE

imparfaites et compliquées dès leur origine , n’ont cessé de faire naître des abus dans l’universalité de l’empire, en donnant à des particuliers trop de richesses et trop de pouvoir. Une telle administration , telle qu’elle subsiste aujourd’hui , malgré des actes d’une sévérité souvent excessive, nous présente le gouvernement féodal dans toute sa difformité; mais des malheurs récens montrent assez où conduisent enfin tant de désordres , tant d’ignorance et de relâchement.

Page 1