‹ Voyage dans la MacédoineChapitre 11 sur 19 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Reconn.'ii&sance du mont Cercine. Description des plaines que parcourt le Strymon. Conjectures sur les anciens haijitans de cette vallée. Séjour d'été des Turcs de Serrés.

On m’avait tant vante l’habitation d’ctc que les Turcs de Serrés ont établie dans la forêt du mont Cercine, que je fus très-curieux de me transporter au milieu de cette espèce de ville champêtre. Dans ces pays, les souvenirs du passé et le tableau des scènes vivantes sont égalemunt dignes de fixer l’attention. Dans l’Asie, ces réunions de maisons d’été sont très-communes: on les nomme partout des Yaibs. Avant de faire la description de celui de Serrés, je dois prouver que la montagne où il est établi est en effet le Cercine. Ce sera une occasion pour déterminer positivement la place qu’occupaient anciennement la nation des Sintes et celle des Mèdes dans la vallée du Strymon.

Tite-Live, que j’ai cité plus haut au sujet du campement des Romains auprès de Serrés, ne fuit aucune mention du mont Cercine; mais Thucydide supplée à ce silence par une de ces digressions qui enrichissent .si utilement son histoire. Ce judicieux écrivain , en faisant le récit de la grande expédition que Scitalcès , roi des Odrises, entreprit pour soumettre la Macédoine, où régnait Perdicas II, fils d’Alexandre I."', dit que l’armée du roi de Thrace prit sa route par les forêts du

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Cercine, montagne déserte et très-boisée, qui séparait, dit -il, les Sintes et les Mèdes d’avec les Péoniens, et qu’il traversa cette forêt par un chemin qu’il s’était déjà ouvert lui-même, en faisant abattre des bois , lorsqu’il avait porté la guerre chez les Péoniens (i).

Dans la même digression , l’historien fait une seconde fois mention des peuples qui habitaient vers ce passage, et qui se trouvaient à la droite et à la gauche de l’armée. Il cite d’un côté les Péoniens, de l’autre les Sintes et les Mèdes, sans s’expliquer sur la position des troupes, lorsqu’elles défilaient eutre ces deux peuples: et il laisse à desirer le signalement du lieu où commençait le chemin déjà tracé dans la forêt. Il m’a paru que cette partie de sa digression exigeait quelques éclaircissemens , soit relativement à la position topographique du Cercine, soit en ce qui concerne celle de la Sintique et de la Médie.

En partant du pays des Odrises, où habitait Sitalcès, pour aller franchir la forêt , ainsi que le dit Thucydide , l’armée de ce roi n’avait d’autre route à suivre que celle qui se dirigeait le long des plages. Ce chemin offrait des plaines commodes; il donnait au roi le moyen d’éviter des peuples ennemis qui auraient pu facilement l’arrêter , et il rapprochait son armée de la forêt dans l’étendue de laquelle se trouvait l’ancien chemin qu’il avait fait tracer lui-même : de sorte qu’en laissant à sa gauche les hauteurs impraticables de l’Hémus, Sitalcès dut suivre les bords de la mer jusqu’à l’embouchure du Mestus pour remonter ce ffeuve par sa rive gauche, et qu’il pénétra ainsi dans la forêt , après avoir franchi les bases occidentales du Rhodope. Le fleuve sépare cette montagne d’avec le Cercine,

( I ) Thucyd. lib. Il, cap. xcviil.

à plus de douze lieues de son embouchure ; arrivés sur ce point entre les deux montagnes , les Thraces avalent dépassé plus de la moitié du Cercine, et notamment le territoire parallèle à celui des Odomantes qu’il importait à Sitalcès d’éviter. Ils se trouvaient alors soutenus par les peuples libres du Rhodope qui , suivant le même historien , avaient pris parti dans leur armée.

Enfin , sur le même point, les Thraces étaient à plus de trente lieues de Serrés en diagonale. Cette distance est très-connue des négocians qui se rendent annuellemen à la foire de Négrecop, l’ancienne NicopoHs , située à près de cinq lieues en deçà du Mestus.

Si Sitalcès fût entré dans la forêt par le parallèle de Serrés, il aurait eu les Odomantes à sa gauche et le mont Rhodope à sa droite ; et Thucydide n’aurait pas manqué de le dire ; mais puisque cet historien ne parle des Sintes et des Mèdes que comme des peuples les plus voisins de l’armée, lorsqu’elle traversait le Cercine, il faut nécessairement tirer de ce fait trois consétjuences :

La première , que l’armée de Sitalcès n’entra dans la forêt qu’après avoir dépassé la ligne courbe qui séparait Serrés d’avec le Rhodope ;

La seconde, que le pays des Sintes suivait immédiatement celui des Odomantes, dont Serrés était le chef-lieu, comme Héraclée celui des Sintes ;

La troisième , que le Cercine est d’une grande étendue ; qu’il bordait le lac , auquel il donnait son nom , dans la partie méridionale; qu’il était habité parles Odomantes, les Sintes et les Mèdes , et que les forêts presque désertes de cette montagne , s’étendaient , comme elles font encore aujourd’hui , à plus de trente lieues vers les sources du Strymon , à commencer

par la plaine de Philippi , ainsi que je l’avais présumé en les découvrant des hauteurs de la Crestonie.

Suivant Hérodote, les Odomantes avaient leur part aux mines du Pangée. De là on peut conclure que leur territoire se prolongeait bien plus vers cette montagne que vers le pays des Sintes. Ce fait paraît confirmé par Thucydide lui -même, qui ne nomme pas les Odomantes dans la narration qu’il fait de la marche de Sitaiccs à travers le Cercine, et qui ne parle ensuite de ce roi que pour le désigner comme ennemi du roi de Thrace, dont l’expédition devait alarmer tous les peuples établis aux environs du Pangée.

Ces diverses considérations me portent à croire que le pays des Sintes était très-voisin de Serrés , et j’ose présumer qu’une petite ville, nommée Démir-Issar, Château de fer, qui est à quatre heures de distance de Serrés, occupe la position d’Hérade'e, ancienne capitale de ce pays, à laquelle les géographes donnent le nom d' Heracle'e-Sint'ujue , pour la distinguer des autres villes qui portent le nom d'Héradée.

Je reviendrai sur la ville d’Héraclée-Sintique , lorsque je ferai mention des médailles d’Eione que l'on avait attribuées jusqu'à présent à cette Héraclée.

De toutes ces remarques, il doit suivre que Serrés est au pied méridional du Cercine, pays des Odomantes; que la contrée de Démir-Issar est le pays des Sintes , et celle de Mélénic l’ancienne habitation des Mèdes. Le Yaïla, situé sur la montagne, au nord de Serrés, se trouve par conséquent sur le Cercine , où j’allais me transporter.

Nous parcourûmes , en sortant de Serrés , une vallée qui borde la citadelle au nord-ouest. Cette vallée donne cours à un ruisseau qui coule dans l’ancienne ville, et y occasionne sou-

vent des dommages considérables , pendant les grandes pluies. A notre gauche , nous vîmes un aqueduc de deux arches , qui porte des eaux dans la ville neuve ou ville turque, et peu après , nous passâmes sous un autre aqueduc plus étendu , qui a la même direction. Ces monumens, bien entretenus, me parurent des constructions bulgares.

En sortant de cette ville, nous nous élevâmes Insensiblement sur des coteaux plantés de vignobles et semés de coton , qui entretiennent une verdure agréable. La nature du terrain, coupé par des ruisseaux et des torrens , nous obligeait à des détours fréquens sur des sentiers où nous étions souvent entre deux précipices. A notre droite nord et nord-est, nous avions un grand prolongement de montagnes qui se détachent du Cercine du côté du midi, et semblent lui servir de soutien.

C’est dans cette chaîne adjacente au Cercine que se trouve placé un monastère de saint Jean-Prodromos (i), dont il sera bientôt fait mention.

Nous étions entourés de villages qui vivifient toutes ces contrées; plusieurs d’entre eux sont peu fréquentés; aussi les appelle-t-on Kutchuch-Ydilas , Petits Ydilas.

Chacun de ces villages possède de belles eaux , des jardins , des vergers : les principaux , à droite , sont Doutli , nom qui signifie lieu propre à la culture du gros mûrier noir. On a donné aux eaux des environs le nom de Doutli - tchdi , qui signifie rivière du village où ton re'colte la mûre noire. Cette rivière , après avoir coulé parallèlement avec celle de Serrés entre des coteaux qui l’en séparent, se confond avec elle, près de Serrés.

Les villages de Yocaré-Vrondou et de Akchaa-Vrondou , c’est-

(1) Le Précurseur, c’est-à-dire, saint Jean-Baptiiie.

à-dire Vrondou supérieur et Vrondou inférieur, ornent cette partie de la côte , ainsi qu’un autre nommé Kourchouva. Toute cette vallée fournit les eaux de la rivière qui passe près de Serrés.

A la gauche, on voit principalement Kouch-Tchdi, la rivière de l'Oiseau; au-dessus t&t Mertad, qui a ses sources particulières, d’où prend naissance une autre rivière à laquelle on donne le nom de Kirès-Tcha'i, rivière des Cerises. Ces diverses eaux se réunissent à la tète nord-ouest de la ville de Serrés, et se mêlent pendant l’hiver aux inondations annuelles ; pendant l’été elles arrosent les rivières avant de se perdre dans le Strymon.

A mesure que nous approchions des moyennes sommités du Cercine, nous avions de plus en plus la jouissance d’admirables points de vue. Le tortueux Strymon , qui se dessine au centre de la plaine, et le vaste lac Cercine, formaient les principales parties de ce beau paysage. Les coteaux que nous venions de parcourir, se rabaissaient peu à peu sous nos yeux , et prenaient la forme d’une terrasse mamelonée. La ville nous montrait son antique château. Les coupoles de ses mosquées, ses bains, ses minarets, et depuis le pied de ses murs jusqu’au bord du Strymon et même au-delà, la verdure d’une immense prairie , que les eaux couvrent en partie tous les hivers, et sur laquelle étaient répandus des troupeaux de bétail de toute espèce , cet ensemble nous offrait un des plus magnifiques tableaux qu’on puisse voir. Au-delà du Strymon, s’élevaient au midi les montagnes en partie cultivées de la Bizaltique , qui nous laissaient voir plus loin au sud-ouest les deux pics du mont Disoron.

Enfin au sud-est nous découvrions presque toute l’étendue du Pangée , appuyant ses bases en - deçà du Strymon , et laissant à découvert à son midi le golfe Strymonique, comme un vaste bassin au-delà duquel s’élève toute la presqu’île du mont Athos.

Les pâturages naturels dont il vient d’être question , et qui

sont aussi anciens que le monde , outre leur beauté pittoresque , ont une célébrité historique propre à inspirer un grand intérêt. Ils appartenaient, lors de l’invasion de Xerxès, auxSiropéoniens , mêmes peuples que les Odomantes , et dont 'j’ai dit, d’après Tite-Tive , qne Serrés était la capitale. Ces peuples furent alors témoins d’nn fait dont le seul Hérodote rappelle le souvenir, et qu’il n’est pas inutile de raconter.

C’est dans ces grandes prairies naturelles que furent déposées les cavales qui traînaient le char du soleil , lorsque Xerxès , allant attaquer la Grèce, le faisait marcher devant lui.

Ce fait , dont aucun historien moderne n’a parlé , exige une explication d’autant plus importante qu'elle fournit le moyen d’éclaircir divers points de géographie , et particulièrement de donner une idée juste de ce qu’était |le peuple des Péoniens peu connus des géographes modernes.

C’est , dit Hérodote , dans le pays des Siropéoniens que Xerxès, en marchant sur la Grèce, avait déposé le char sacré du soleil ; mais il ne put le reprendre à son retour ; les Péoniens, qui l’avaient livré aux Thraces , lui répondirent, lorsqu’il le leur demanda , que les Jumens qui le traînaient avaient été enlevées par les habitans de la Thrace, qui vivoient aux environs des sources du Strymon (1). ••

On voit , par cette réponse , que l'historien ne doute pas que les Siropéoniens n’habitassent le bas de la vallée , et que la ville de Serrés ne fût leur capitale ; mais il ne dit pas, dans ce pasage , quelles étaient les différentes tribus que formaient ces Péoniens , et particulièrement quelle était la race qu’il désigne comme habitant la haute Thrace. Thucydide répond à cette dernière question.

(i) Herodot. lib. VllI, cap. cxv.

Cet historien donne pour certain que les peuples qui habitaient près des sources du Strymon, c’est-à-dire la haute Thrace, étaient aussi des Péoniens, qu’ils étaient adossés au mont Scomius , et qu’une ville, portant lé nom d Dobère , était leur capitale; il ajoute que de son temps Sitalcès, roi des Odrises, en avait fait la conquête.

Quant aux peuplades de Péoniens qui habitaient la vallée du Strymon , Hérodote nous les fait connaître indirectement par le récit d’une aventure qui amena dans ce pays une grande révolution.

Darius, père de Xerxès, après avoir conquis une partie de la Thrace, avait laissé à son général , nommé Mégabase, le soin de continuer cette conquête. Pendant que le roi se trouvait à Sardes pour suivre de plus près les opérations de la campagne , il fut témoin de la diligence au travail et de l’adresse avec laquelle une jeune Péonienne, qui se trouvait alors à Sardes, conduisait un cheval , portait une cruche sur sa tête, et filait en même temps sa quenouille : Darius, dit Hérodote, fut si charmé de l’adresse de cette fille , qu'il voulut la questionner et savoir de quel pays elle était. Tandis que les gardes invitaient la jeune fille à se rendre devant le roi, Pigrès et Mantyès, ses frères , qui la suivaient , s’avancèrent et répondirent pour elle qu’ils étaient Péoniens, et que la jeune fille était leur soeur. « Qui sont les Péoniens , leur dit le roi î quelle partie du monde » habitent -ils! et pour quelle raison vous -mêmes êtes -vous » venus à Sardes î » Ces jeunes gens satisfirent à ces questions en ces termes :

« Nous sommes venus pour nous donner au roi. La Péonie est un pays situé sur les bords du Strymon et qui renferme » plusieurs villes. Le Strymon est un fleuve peu éloigné de l’Hel- » lespont ; enfin les Péoniens, ajoutèrent - ils , se regardent

>• comme des descendans des Teucriens et une colonie de »> Troie. »

Après avoir écouté ces détails , Darius leur demanda encore si dans leur pays toutes les femmes étaient aussi industrieuses que leur sœur. Les jeunes gens répondirent affirmativement, car c’était pour arriver à cette réponse qu’ils avaient tout combiné (i).

Darius conçut alors l’idée de faire passer dans l’Asie mineure la race entière de cette nation laborieuse : il donna ordre en conséquence à Mégabase de faire sortir de leur pays tous les Péoniens avec leurs femmes et leurs eiffians.

Parmi les peuples de cette nation que Mégabase attaqua , continue Hérodote, les Siropéoniens (2) , les Péoples et ceux qui habitent la contrée la plus voisine du lac Prasias, furent arrachés de leurs demeures et cond uits dans l’Asie.

Quant aux Péoniens du mont Pangée, aux Dobères (3), aux Agrianes, aux Odomantes et à ceux du lac Prasias, ils ne furent point soumis. Ce fut même inutilement que Mégabase tenta de réduire ces derniers (4).

Il faut beaucoup rabattre du récit d’Hérodote, si nous com-

( t ) Herod. lib. V. cap. exil.

(2) Hérodote parait confondre ici les Siropéoniens des champs avec ceux de lü ville.

{3) Hérodote dit ailleurs que les Péoniens, établis près du Pangée, étaient en état de résister à ce général , mais qu*il les trompa et qu'ils m dispersèrent.

( 4 ) Nous venons de voir que Dobére était la capitale de la Péonie supé> Heure. En parlant ici des Dobères établis aux environs du Pangée, Hérodote paraît vouloir faire entendre que le travail des mines, le commerce et ragriculitire avaient attiré chez les Edoniens des montagnards de la Péonie qui, ayant formé des établissemens dans le meme lieu , avient retenu le nom du pays dont Us étaient originaires:

i7<J VOYAGE

parons la masse de (a nation péonienne avec la petite colonie enlevée par l’ordre de Darius. Celle - ci se réduisit à fort peu de monde, si, comme l’historien le dit lui-même, Aristagoras de Milet eut l’art de la faire rentrer dans ses foyers , du moins en grande partie. Voici ce qu'il faisait dire à ces exilés par un émissaire qu’il leur envoya dans la Phrygie , où ils s’étaient bâti un village : « Péoniens , Aristagoras , tyran de Milet , m’envoie >• vers vous pour vous indiquer une voie de salut , si vous vou- •• lez suivre ses avis. En ce moment toute l'Ionie a secoué •• le joug du roi , et il ne tient plus qu’à vt>us de retourner •• en sûreté dans votre patrie. Il suffit que vous trouviez par •• vous-mêmes le moyen de vous rendre jusqu’à la mer ; ce •> sera à nous à prendre soin du reste».

La plupart des Péoniens accueillirent avec joie cette proposition : lorsqu’ils furent arrivés à Scio , les Sciotes les firent passer à Lemnos , d’où les Lemniens les débarquèrent à Dorisque , et de là ils se rendirent par terre dans la Péonle.

Pour rendre plus intelligible le rapport que les deux frères péoniens firent à Darius sur l’origine de leur nation et sur le pays qu’elle occupait , je dois ajouter un autre passage d’Hérodote qui, sans avoir le degré de vérité que la nature des lieux exige, n’éclaircit pas moins ce qu’il faut savoir sur l’étendue des pays occupés par les Péoniens du temps de Xerxès.

Hérodote fait mention d’un canton auquel il donne le nom de Péonique, situé entre la Crestonie et le fleuve. Voici comment il s’exprime à ce sujet : « Parti d’Acanthe , le corps que » commandait Xerxès coupa dans l’intérieur des terres pour se >» rendre à Thermès , en traversant la Péonique et la Cres- >• tonie , pays où coule l’Echéodorus , qui prend sa source chez » les Crestoniens. > Par ce passage, Hérodote confirme ce qu’il

avait fait dire à Darius par Pigrès et Mantyès , que la nation des Péoniens occupait les bords du Strymon, depuis le mont Pangée jusqu’aux sources du fleuve.

Par ce dernier rapprochement , on peut de plus en plus se convaincre que la population des environs du Strymon était toute péonienne , et quelle s’étendait des deux côtés du fleuve, depuis ses sources jusqu’à son embouchure.

Ce peuple tirait incontestablement son origine de la colonie conduite par Péon : j’ai tracé la marche de ce héros à travers la Macédoine et la Thrace , telle qu’on en reconnaissait encore les vestiges en divers lieux de ces deux royaumes , sous les rois de Macédoine et même sous les Romains , c’est-à-dire plus de treize cents ans après l’établissement de ce prince. 11 est donc certain que la colonie de Péon n’a jamais eu rien de commun ni avec celle de Dardanus, ni avec celle de Teucer. l'out ce que pouvaient prétendre les Péoniens qui voulaient se donner à Darius , c’est qu’ils avaient , ainsi que les Teucriens , une origine peloponésienne et pélasgique, et que cette affiliation avait attiré leurs pères au siège de Troie, où Homère les place avec les Pélasges ( i ).

Le long séjour que firent les Péoniens dans le nord de la Macédoine et dans l’occident de la Thrace, quoiqu’ils y fussent souvent troublés par des tyrans, ne les empêcha pas de s’étendre beaucoup sur les bords du Strymon , ainsi que nous venons de nous en convaincre. Leurs tribus s’y étaient multipliées, lorsque Mégabase les trouva disposés à s’opposer à ses conquêtes, et éprouva l’effet de leur concorde avec les Pangéens , les Bisaltes, les Crestoniens et même les Triballes.

(1) Homère, Iliade, liv. XI, v. 85a.

Il paraît que Sitalcès, l’un de leurs tyrans, ne régna pas trèslong-temps dans la Pconie supérieure , dont nous avons vu qu’il s’était rendu maître. On pourrait croire que ce fut Odoléon qui en délivra le pays.

Les médailles nous font connaître que les Péoniens du Strymon , dans des temps plus rapprochés de nous , se soumirent à des rois qui furent assez puissans pour faire face aux Macédoniens; tels furent un Odoléon , unPatræus.un Addius{i) et à un Lyceus. Eckhel, et après lui M. Mionnet, ont fait mention de ce dernier roi. Les monnaies de ces quatre princes , à l’exception de celles d’Odoléon , sont incertaines ; on les trouve parfois à Amphipolis. (2).

C’est ici le moment d’expliquer le passage d’Hérodote qui a induit Danville en erreur et lui a fait prendre le lac de Bolbe pour celui de Prasias, où se terminèrent les campagnes de Mégabase dans la Thrace. Ce général parvenu au lac Prasias avait déjà reçu de Darius l’ordre d’envoyer à Amyntas des ambassadeurs pour lui demander la terre et l’eau. Par suite de cette mission, « Mégabase, dit Hérodote, après son expédition dans •> la Péonie , envoya en Macédoine une députation de sept •■Perses, choisie parmi ce qu’il y avait déplus distiugué dans l’ar- >• mée; ils étaient chargés de se rendre près d’Amyntas , et de lui >• demander, au nom de Darius, l’eau et la terre. Du lac Pra- » sias en Macédoine, la route est courte, et c’est près de ce » lac que se trouve une mine d’argent d’où Alexandre , fils

(1) Pellerin a faussement attribué cette médaille i rHéracléc de la Smtique, comme autonome.

(2) M. de Cadalvenne a cité ces monnaies, excepté celle (TA daïus , dans son recueil de médailles grecques, et il en donne le dessin et lexplication. Voy. pl. i , n.” 17, 18 et 19.

d’Amyntas , retira dans la suite le poids d’un talent par jour. » Après avoir dépasse' cette mine , il ne reste plus qu'à franchir •> le mont Disoron , et vous vous trouvez en Macédoine (i) ».

Quand on a lu ce passage, on n’est plus surpris que Danville se soit mépris dans l’interprétation qu’il en a faite. Il ne serait pas intelligible , si déjà on ne connaissait, par une carte exacte, la position de la mine, et si on ne supposait pas qu’Amyntas , voulant bien traiter ses hôtes , au lieu de les faire conduire parles chemins difficiles des montagnes, et surtout par le mont Bora , préféra de les diriger dans les plaines de la Macédoine qui , depuis Anthémonte , ne cessent d’être unies et commodes jusqu’à Egès , où Amyntas tenait sa cour. Pour venir prendre ce chemin , on laissait à la gauche , dans la Crestonie macédonienne , la mine dont parle Hérodote ; et après avoir traversé les premières bases du Disoron, on entrait dans les plaines dont j’ai déjà donné la description dans le chapitre concernant mon voyage à Vodina.

Dans la route que les ambassadeurs durent prendre, ils laissaient derrière eux le lac Prasias et le mont Orbélus. Danville , ne supposant point d’autre montagne que le Disoron et d’autre lac que celui de Bolbe, ne connaissant pas d’ailleurs les distances qu’avaient à parcourir les ambassadeurs , a placé le lac Prasias là où se trouve réellement celui de Bolbe, et le Disoron à côté de ce lac , tout auprès de la Chalcidique.

Par l’itinéraire que suivirent les ambassadeurs, on peut être certain qu’après avoir dépassé les mines, ils avaient déjà sous les yeux les deux sommités du mont Disoron , comme je les avais vues des hauteurs du mont Cercine; que , laissant à leur gauche cette montagne , ils descendirent dans la plaine , a quelques

(1) Hérodol, lib. v, cap. XX.

i8o VOYAGE

lieues au nord de Thessalonique, pour traverser l’Anius, d’où ils se rendirent à Edesse ou Egès, sans jamais quitter la plaine.

Après cette explication , on conviendra qu’il fallait avoir été sur les lieux pour pouvoir comprendre le passage d’Hérodote que je viens de citer, et pour justifier son commentateur.

Je ne saurais quitter le lac Prasias sans m’arrêter un moment sur ce que nous dit l’historien chapitre XV du même livre cinquième, de vraisemblable ou de très -ridicule. •< Et un peu plus loin les Péoniens du lac Prasias, dit - il, se sont » construit au milieu de ce lac un sol artificiel composé de •> planchers en bois, soutenus par de longs pilotis, et cet em- » placement ne communique à la terre que par une chaussée » très -étroite et un seul pont. Anciennement tous les habitans » contribuèrent en commun à la fondation des pilotis qui sou- ” tiennent les planchers ; mais ils ont pourvu depuis A leur •» entretien par une loi particulière, qui oblige tout homme, ’> quand il prend femme , et il peut en épouser plusieurs , de •> fournir trois de ces pilotis pris dans une montagne nommée •» Orbélus. Voici en quoi consistent leurs habitations : chacun >• d’eux possède sur ce sol artificiel une cabane dans laquelle » il vit. A l’intérieur une sorte de porte ou de trappe qui

» se replie sur elle-même, donne accès dans le lac, à tra-

» vers les pilotis ; et quand elle est ouverte , pour empêcher » les enfans de tomber dans l’eau, ils ont soin de leur atta- » cher un pied avec une corde. Ils nourrissent leurs chevaux '• et les autres bêtes de somme avec du poisson qui abonde

•• tellement qu il suffit pour le pêcher d’ouvrir la trape sur le

« lac et de descendre dans l’eau une corbeille de jonc vide >> que l’on retire un moment après entièrement pleine (i). •»

(i) Herodoi. lib. V, cap. xvi, Trad. de Miot.

DANS LA MACÉDOINE. i8i

On peut bien croire que le poisson du lac Prasias était trèsabondant et très-facile à pécher avec une corbeille , mais il est difficile de croire qu’il pût servir de pâture aux bêtes de somme ( i ).

L’examen de ces questions historiques et géographiques ne me détourna pas du but que je m'étais proposé , celui de visiter le yaïla de Serrés.

En nous dirigeant vers l’est , nous parvînmes à côtoyer une crête couronnée de sapins. Arrivés à l’entrée de la forêt , nous fîmes une pause, pour considérer la vallée de Douili-Echdi dont nous avions atteint le travers. Elle nous récréait par son étendue et sa verdure, et en même temps elle nous effrayait par la rapidité de sa pente et par sa profondeur.

Dans cet emplacement , auquel les Turcs donnent le nom de Bakadpak Tchdi, qui signifie vue du fleuve, équivalent de belle vue du fleuve, il nous restait à gravir la hauteur qui domine le monastère de Saint-Jean. Nous laissâmes à notre droite celte hauteur isolée, et, tournant \e dos k Belle-vue , bientôt nous nous trouvâmes dans la forêt sur une pente douce , parmi des fraisiers, des framboisiers, des fougères , et toujours à l’ombre de chênes, de hêtres, de platanes et de plusieurs autres arbres de haute futaie.

Une humble fontaine nous présenta ses eaux , au moyen d’un petit canal creusé dans une branche d’arbre. On dirait que les Turcs, personnifiant cette source, en ont fait une nymphe qui s’appelle Sepba Gueldi , sois le bien venu, compli-

{ I ) Dans I« îles Philippines, il existe un lac si poissonneux qu'il suffit d’y plonger un pareil panier pendant quelques instant pour qu’on le retire plein de poisson.

i«2 VOYAGE

ment que les Turcs adressent toujours à la personne qui arrive chez eux, même pour une simple visite.

A peu de distance de la fontaine , on aperçoit plusieurs tombeaux turcs, et on arrive, après un grand quart d’heure tle marche , au grand Yaïla.

Malgré la multiplicité des habitations dont il se compose, le site ne perd rien de l’aspect d’une forêt. Des arbres de haute futaie , que jamais la hache n’attaque , ombragent et masquent les maisons ; on ne cesse de marcher sur la fougère et sur mille sortes de plantes ; c’est toujours la nature qui attire l’attention. Les maisons sont la plupart très-petites et à un seul étage. Ce séjour de plaisir n’est réservé qu’aux Turcs; si quelque Grec en approche, c’est seulement en qualité d’ouvrier.

Nous mîmes pied à terre à l’entrée de cette espèce de ville , et les préposés qui la gardaient nous permirent de loger dans la maison qui nous plairait le plus. Elles étaient petites , presque toutes ouvertes, mais l’intérieur fut loin encore de répondre à l’idée que nous nous en étions faite. On ne saurait concevoir le délabrement où nous trouvâmes ces habitations en général , et la triste nuit que nous passâmes dans celle qui nous était échue en partage. Du reste, nos guides nous fournirent du bois; c’est tout ce qui dépendait d'eux.

Le ramadan (r) avait ramené à la ville les familles qui s’étaient réunies au Yaïla , au commencement de la belle saison : un seul aga était resté pour veiller à la bâtisse de son

( I ) On sait que le ramadan est le carême des Turcs, et on peut croire qu*Ü est souvent très pénible, surtout dans les grands jours dVté. Les Turcs ne peuvent ni boire, ni manger, ni fumer, pendant ces longues journées. Du reste ils se consolent la nuit de cette rude abstinence, par des visites qu’ils se font réciproquement , par la bonne chère , et par des spectacles à leur manière qui est très - obscène.

nouveau château. Ce flit lui qui , le lendemain de notre arrivée, nous fit les honneurs du pays. Nous jugeâmes de l’ennui que lui causait son isolement par ses instances pour nous retenir dans son logement la nuit suivante. Il se proposait de nous fêter de son mieux ; le ramadan lui en fournissait l’occasion ; mais notre parti était pris ; il en fut quitte pour le café et la pipe.

Nous allâmes visiter ses nouvelles constructions qui étaient d’une grande étendue et qui annonçaient son opulence.

Les gardes nous conduisirent ensuite dans le marché; nous y trouvâmes les boutiques fermées et en très-mauvais état. A peu de distance de cette place, se trouve une grande mosquée assez solidement bâtie sur une terrasse remarquable par son étendue ; elle était fermée comme les grandes maisons. Le pays en général avait plutôt l’aspect d’une ville dévastée que d’un séjour de plaisir où l’on se rassemble tous les ans.

Nous ne dépassâmes pas le centre du Yaïla. Une monotonie sombre nous en ôtait le désir. C’est un spectacle bien singulier qu’un grand village au milieu d’une forêt, entièrement désert et comme oublié pendant huit mois de l’année. Plus nous avancions dans cette solitude , plus une sorte de mélancolie s’emparait de nous. Bientôt nous fûmes à cheval et nous dîmes adieu pour toujours à la fontaine bienfaisante et à l’aga hospitalier qui nous avait bien accueillis, seuls objets que nous pussions regretter dans cette retraite abandonnée.

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