CHAPITRE VIII
Environs de Serrés; éclaircissemens sur le Poiitus.
Ariuvé à Serrés, je me trouvais sur un local favorable à l’cclaircissement d’une question de géographie . qui m’avait toujours paru importante; savoir, si Danville et son savant successeur Barbié-Dubocage ont été fondés à donner au grand fleuve qui traverse la plaine de Serrés , le nom de Po//tus , au lieu de celui de Strymon , sous lequel des géographes plus anciens l’ont désigné.
Cette question en renfermait une autre; il s’agissait nonseulement de déterminer l’emplacement du Strymon, mais encore de reconnaitre celui du Pontus.
11 n’est pas nécessaire de s’éloigner de Serrés pour trouver la preuve que le Pontus a sa source dans les montagnes qui environnent cette ville ; tandis que le Strymon prend sa naissance à quarante lieues au-dessus, vers le nord ; Cellarius et d’autres géographes en ont fait la remarque. J’ai déjà rendu compte de mes observations sur les eaux qui découlent de ces montagnes ; il s’agit maintenant d’observer les lieux où elles se réunissent.
En sortant de Serrés du côté de l’est , le premier objet qui se présente est un pont de pierre en ruines, adhérant au Varouch.
Ce pont était autrefois composé de six arches ; il n’en subsiste <]ue trois ; on a suppléé à la destruction des autres par une charpente sur laquelle passent les chevaux chargés, et qui est interdite aux voitures.
Ce pont est établi sur le Doutli-Tcha'i , principale rivière produite par les eaux qui se réunissent aux environs de Serrés. Pendant l’été, le lit est habituellement à sec. A cette époque, toutes les eaux sont prises au dessus de la ville, d’un côté , pour fertiliser des jardins; de l'autre, pour être employées dans le varouch, à des tanneries, à des fabriques de teinture, et au service des moulins ; celles-ci forment un canal qui se jette dans des marais, au-dessous de la ville.
Au lieu de passer ce pont , nous côtoyâmes la rivière à notre gauche, le long des rochers escarpés sur lesquels se trouve l’ancien château. Bientôt après, et au-dessus de la ville, le terrain s’élargit , et va aboutir à une grande prairie ombragée par des platanes , qui en font le principal ornement. On y trouve aussi des K'tosch , que divers gouverneurs du pays ont fait construire à leurs frais, pour la jouissance du public, et qui deviennent utiles surtout aux écuyers turcs qui se livrent à l'exercice du girit(t).
A quelque distance de la prairie, on nous fit apercevoir un moulin à poudre, qui précède les deux prises d’eau dont je viens de parler.
Après cette promenade, nous passâmes de l’autre bord de la rivière , près du canal qui arrose les jardins , à côté de la vill^
Le plus vaste de ces jardins est une propriété d’un monas-
(1) Exercice gymnastique et militaire, semblable à notre jeu de barre, qui consiste à poursuivre l’adversaire sur qui on a barre, et à lui lancer un dard, qui n’est pas ferré, mais qui n'en est guère moins dangereux.
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tère situé sur les hauteurs du mont Pangée , à près de quinze lieues de distance , et auquel on donne le nom de Panaghia Cosfiniria, nom qui parait signifier la vierge au panier. Chaque année , la fête de la vierge attire à ce monastère un grand nombre de fidèles des lieux circonvoisins (i).
Au sortir de ce jardin , où l’on voit une petite église trèsornée , nous allâmes visiter une mosquée ancienne qui a conservé le nom de Sainte-Sophie , à qui elle était primitivement consacrée. Le terrain où elle est construite est vaste et ombragé. Le pérystile est orné de colonnes de marbre blanc du pays: l’architecture qui annonce la décadence de l’art, sous le Bas- Empire , ne manque pas cependant d’une sorte d’élégance. Nous n’eûmes pas la liberté d’entrer dans la mosquée ; mais comme la porte était ouverte , nous pûmes un moment en considérer l’intérieur , et nous vîmes que des colonnes la partagent en trois nefs.
A peu de distance de la mosquée , et dans la même enceinte , nous rencontrâmes le superbe mausolée que les enfans d’ismaïl- Bey ont élevé à la mémoire de leur père : il n’éclipse pas seulement , par sa magnificence orientale , les plus distingués de ceux qui l’environnent , mais il égale au moins les plus riches de Constantinople , et c’est là qu’il a été sculpté.
Jusqu’à ce moment , nous n avions vu que la partie de la
({} La propriété dont il s’agit ici est un de ces éiablitsemens que les grands rao. nasières grecs ont presque dans toute 1a Turquie, et qui proviennent de donations pieuses faites par des fidèles à leur mort. On leur donne le nom général de Atitochi. Il ne s’y trouve quelquefois, surtout dans les campagnes, que des laïques en habit de religieux. Dans les villes les Afètochi sont habités par un seul ou deux prêtres, dont le soin est de recevoir les legs et les aumônes, et de se faire rendre compte des revenus des métairies qui appartiennent au monastère. Le Métochi de Serrés est mixte; il tient du caractère de l’un et de l’autre de ces deux genres irétablisseiiiens.
rivière resserrée entre des coteaux où elle ne verse que des bienfaits : nous la repassâmes beaucoup au-dessous du pont , à l’endroit où elle s’élargit le plus ; c’est là quelle commence à montrer l’aspect de ses ravages.
Nous marchions à pied sec , à peu de distance du confluent où un des grands ruisseaux qui descendent du Cercine se jette dans la rivière de Serrés. A la place des blocs de granit que cette dernière roule dans les terrains supérieurs , nous ne voyions plus ici que des cailloux qui se confondaient insensiblement avec la vase accumulée dans des débordemens annuels. Cetie accumulation de pierres et de vase est le produit des inondations qui ont lieu, chaque année, aux environs de Serrés. Indépendamment de ces inondations annuelles, le gonflement du Strymon en occasionne quelquefois de plus grandes encore, en faisant refluer la rivière; mais ces crues extraordinaires n’arrivent que lorsque les eaux du lac Ccrcine , élevées au niveau de celles de la mer, font déborder le Strymon. Ce n’est qu’accidentellement que ce fleuve vient alors se mêler avec les eaux débordées du Doutli-Tchdi. Je tire de ce fait la conséquence que les anciens n’ont pu donner le nom de Pontus qu’aux eaux réunies du Doutli - Tchai , et des ruisseaux qui l’environnent , considérés dans l’état de gonflement et de submersion qui a lieu fous les hivers : ce nom ne convenait nullement à une rivière quelle quelle fût , qui coulait dans son état naturel.
Le mot de Pontus me paraît exprimer l’aspect que présentent les environs de la basse ville , lors de l'inondation de son territoire. 11 rend sensible l’image du bouleversement d’un vaste marais. Homère et d’autres poètes grecs et latins emploient le mot de Pontus pour exprimer la mer en général ; mais si on cherche la signification propre de ce mot, il semble rappeler des idées de crainte et d’inquiétude. Suivant plusieurs lexico*
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graphes anciens et modernes (i), il dt-rive d’une racine qui signihe f éprouvé Ae la peine ou de la douleur ; le mot qui en est l’adjectif peut avoir forme , par syncope , le substantif Tra'ïTo^ ; lequel , par une me'taphore usitée dans la langue grecque, désigne une quantité d’eau propre à faire éprouver des dommages. Les dérivés de ce mot confirment le sens qu’on lui a donné ; tels sont ceux de >üu<i,7ra»T/{«, je submerge, de tisuct-mt- Turpioi, submersion, ravage occasionné par les eaux, de ?re»»)gy« , méchant, mordant, dangereux , et beaucoup d’autres.
C’est par le même esprit de la langue des Grecs que divers fleuves ou rivières avaient reçu le nom de Avxeç, loup, à cause du bouleversement qu’éprouvaient les terres situées près de leurs eaux. Les Turcs ont imité les Grecs , en donnant à ces rivières le nom de Cara-sou , noires eaux, nom que portent aujourd’hui le Strymon, l’f.rigon et le Mestus.
C’est aussi par un effet du génie de la langue grecque , que des Pélasges lydiens donnèrent, au pays qui les reçut en Italie, le nom d'Ombrie, du mot qui signifiep/u/r , et qui fai-
sait allusion à la fécondité que l’Appennin procure à cette province , au moyen du Tibre et de la Nase. Les Romains firent de ce mot celui de imber, pluie. Cet exemple et une infinité d’autres forment la preuve de l’admission de la langue pélasgique dans le pays des latins.
La mer major , autrefois connue sous le nom de Pontus, n’avait reçu ce nom des Grecs qu’à cause de la terreur que sa navigation leur Inspirait ; aussi n’y entraient-ils jamais sans avoir préalablement abordé à l’île de Samothrace, pour y subir des
( I ) Pantus parait venir de imit, , Je me fuiigut, je me peine, Je swffre ; l’adjectii rntnnuf a pn former le mot Pontus.
DANS LA MACÉDOINE. aop
expiations , y sacrifier aux dieux Cabires , et se faire initier à leurs célèbres mystères. Les modernes ont qualifié le Pont-Euxin de Mer noire , par les mêmes causes qui portèrent les Grecs à l’appeler Pont-Euxin, ou Axin , en le considérant comme un monstre qui dévore une multitude d’ambitieux appelés par 1 amour du gain sur ses ondes orageuses.
C'est dans le même sens que les habitans de Serrés ont dû donner aux eaux débordées dont ils éprouvaient les ravages le nom de Pontus. Pour que ce nom pût avoir été donné à un trèsbeau fleuve, tel que le Strymon, dont le cours est de plus de quarante-cinq lieues , il faudrait trouver les causes de cette dénomination vers sa source, ou du moins sur un des points principaux de son cours : or, ces causes ne se trouvant nulle part dans l’intérieur du pays qu’il parcourt , on ne peut , en aucune manière, être autorisé à supposer que c’est le Pontus, et non le Strymon, qui circule dans la grande plaine de Serrés. D’ailleurs les Bulgares qui habitent sur ses bords ont conservé son ancien nom, altéré seulement suivant les désinences de leur langue: ce nom est rendu aujourd’hui par celui de Strouma , dont la ressemblance avec le mot Strymon ne peut laisser aucun doute.
Si le Strymon , considéré dans tout son cours , était le Pontus , tous les auteurs anciens qui ont écrit sur la Macédoine n’auraient pas dit que le fleuve qui sépare la Macédoine d’avec la Thrace est le Strymon. La limite naturelle étant demeurée la même , et le fleuve n’ayant pas changé de place , il s’ensuit que ce fleuve, nommé aujourd’hui Strouma, a toujours été le Strymon,
Antigonus Carystius, auteur d’un ouvrage sur quelques phénomènes de la nature, parle d’une rivière nommée Pontus, qu’on lui a dit se trouver dans la Thrace, au voisinage des Agrianes (i).
(l) riiei /i rni ^ Il^Vivr :
Quoique cet auteur n’indique pas d’une manière expresse où est situé le pays des Agrianes, il est vraisemblable qu’il a voulu parler des Agrianes de la Haute-Thrace.
11 existait en effet, dans ce pays, un peuple qui portait le nom d’ Agrianes, Thucydide ne permet pas d’en douter, puisqu’il nous apprend que Sitalcès, roi des Odryses , incorpora dans ses troupes des Agrianes de la Haute-Péonie , lorsqu’il attaqua Perdiccas II, fils d’Alexandre I, roi de Macédoine ( i ).
Mais le témoignage d’Antigonus n’est pas suffisant pour faire croire à la réalité d’une rivière nommée Pontus dans la Haute- Thrace, où il ne se trouve que des torrens, et où le Strymon lui -même n’est encore qu’une rivière peu considérable, divisée en plusieurs branches, qui ont toutes une pente rapide, et qui, par conséquent, ne forment pas des inondations habituelles.
Hérodote, d’ailleurs, fait mention d’un peuple nommé aussi les Agrianes, qui habitait les environs du mont Pangée (a); il est vraisemblable que ces Agrianes étaient une colonie descendue des montagnes voisines, comme les Dobères, établis aussi auprès du mont Pangée, paraissent avoir été une colonie de ceux de la Haute-Péonie, dont parle Thucydide (3). Mais, quoi qu’il en soit, Antigonus, qui ne fonde son opinion que sur des ouï-dire, peut facilement avoir confondu les Agrianes voisins du Pangée avec ceux de la Haute-Thrace, et le Pontus des plaines de Serrés avec quelque ruisseau des montagnes supérieures; ce serait en un mot se décider d’après un témoi-
Antig. Caryst. Hhtoriarum mÎTabitium colltctanea. cap. CLl, pag. iii, Lugd. Baiav. 1619.
(i) Thucyd., lib. II, cap. xcvi.
(i) Herodot., iib. v, cap. xvi.
(3) Thucyd., lib. 11, cap. xcix.