CHAPITRE IX
Visite au monastère de Saint-Jean-Prodromos.
Nous partîmes de très-bonne heure de Serrés, pour aller passer la journée au monastère de Saint-Jean-ProJromos , belle solitude, aussi fréquentée à cause de l’attrait de ses belles eaux et de l’air pur qu’on y respire, que par esprit de dévotion. Cet empressement paraît même remonter à des temps très-reculés, si l’on en juge par l’ancien nom de la montagne, que la tradition a conservé : on l’appelle encore Murnuav, Montagne munichienne. De semblables déterminations, en rappelant la Grèce attique , répandent en mille endroits , sur la Grèce moderne , le plus vif intérêt. Cette montagne touche au Cercine et ne s’en sépare qu’à ses plus hautes sommités; on pourrait dire qu’elle en fait partie.
A quelque distance de la rivière de Serrés, nous trouvâmes le grand ruisseau dont j’ai déjà parlé , qui fait tourner plusieurs moulins dans la petite vallée dont il suit la pente parallèlement à la rivière , avant de se confondre avec elle. Ce ruisseau, dont la source est dans le Cercine, présente tous les caractères d’un torrent , et contribue beaucoup , ainsi que je l’ai dit , aux inondations de l’hiver. Après l’avoir traversé , nous parvînmes à des sentiers étroits qui intimident quelquefois le voyageur, lorsqu’il n’a pas mis pied à terre. En tournant ensuite vers le nord , nous découvrîmes des signes certains de la présence d’une carrière de
marbre blanc statuaire, production très -commune sur toute cette côte.
Une forêt qui s’étend jusqu’au sommet de la montagne , des eaux limpides et abondantes qui en découlent , des vergers d’oliviers , de beaux vignobles , nous annoncèrent bientôt le monastère antique qui forme le centre de cet agreste paysage. Jamais retraite ne put mieux convenir à une communauté d’ermites; mais le voisinage de Serrés en fait plutôt un séjour de divertissement qu’un lieu de pénitence. Le grand ruisseau qui serpente dans ses environs et la fraîcheur des bois y attirent , dans la belle saison, un grand nombre d’habitans de la ville. Nous nous trouvâmes bientôt au milieu d'une réunion de riches marchands et de leurs familles. La plupart ont fait bâtir sur les coteaux voisins du monastère de petits logemens qui leur servent non-seulement pour jouir du bon air et du repos , mais encore de sauve-garde dans les temps de peste.
Cette maladie avait commencé à se manifester à Serrés, et notamment chez un des primats nommé Manoli-Papas-Oglou (i). Sa famille occupait trois maisons, dont deux se trouvaient déjà contaminées. Les sujets du Grand- Seigneur , de toute religion, sont tellement familiarisés avec la peste , qu’à chaque nouvel accident qu’éprouvait ce primat , il se contentait de séparer les uns des autres les membres de sa nombreuse famille, et d’emprunter les habits de ses voisins pour faire purifier les siens et ceux de ses enfans. Il était sur sa porte, lorsque nous approchâmes de son habitation. Nous nous entretînmes quelques momens avec lui, à la distance convenable.
Le mal n’était pas assez répandu pour que les communications
( I ) Ce qui lignifie Manuel, fils de prêtre.
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fussent entièrement interrompues, et nous empêchassent d’aborder au monastère. Nous y fûmes accueillis dans une belle salle que le Bey Ismaïl défunt avait fait arranger à ses frais pour y venir passer des journées entières. Ce fut dans cette salle que l’on nous servit à dîner; et ensuite un des caloyers nous fit parcourir l’intérieur du monastère.
Je fus d’abord surpris de la richesse du cellier; les foudres sont d’une grandeur énorme , et très-artistement cerclés ; des plats de cuivre étamés se trouvaient entassés en grande quantité dans un appartement de plain-pied Le conducteur nous expliqua la cause de ces préparatifs.
11 nous dit que la fête de la Saint-Jean attire annuellement, non-seulement de la ville, mais encore des villages voisins, une très-grande réunion de chrétiens , et que le monastère est dans l’habitude de leur fournir du vin et des alimens. Nous vîmes en même temps les grands chaudrons employés ce jour-là à préparer les mets qu’on distribue aux personnes qui se réunissent pour manger ensemble, à l’ombre des bois. Ce même caloyer m’avoua que ce concours annuel était très-lucratif pour le couvent , par la quantité de donations que chaque fidèle y laissait, quoiqu’il n’existe là-dessus aucune obligation formelle. Les religieux de tout l’empire ottoman sont dans l’usage de célébrer la fête de leurs patrons de la même manière. Ils exercent aussi habituellement l’hospitalité envers tous les passans , et les hébergent pendant trois jours; cet usage, très - pratiqué en Europe dans le moyen âge, existe encore, comme on sait, dans differentes provinces de l’Espagne et de l’Allemagne,
Nous étions arrivés trop tard à Serrés pour assister à la fête du Saint , et je ne puis par cette raison en donner la description ; mais comme il se mêle toujours aux fêtes des Grecs quelques restes des usages de l’antiquité, et que, sous ce rapport.
DANS LA MACÉDOINE. iij
elles peuvent offrir un «fgal intérêt, je vais y suppléer par le tableau d’une fête du même genre dont j’ai été témoin.
Je me trouvai , il y a quelques années, sur les côtes nord de Scio , la veille de la fête de saint Dimitri , l’une des plus célèbres de la Grèce, dans un village nommé Volisso. Ce pays, qui ne contient qu’environ six cents âmes, est très-peu connu des voyageurs et de nos géographes, quoiqu’il paraisse avoir été, sous le bas-empire, une petite ville, à en juger par les restes d’un ancien château , où se trouve une église en ruine , ornée de peintures. On allait célébrer la fête du Saint , dans une église dépendante d’un monastère peu éloigné. Un grand nombre d’habitans du voisinage y étaient rassemblés ; la curiosité m’y conduisit. Le matin, dès que la messe fut terminée, on amena un bœuf qui y fut immolé en présence d’un grand nombre d’assistans. Pendant qu’on en dépeçait les membres, on préparait le feu et les chaudrons où les viandes devaient être aprêtées, soit pour la soupe, soit pour les ragoûts, qui furent assaisonnés avec beaucoup d’oignons et d’épiceries. Quand tout fut prêt, les chefs des familles campées aux environs vinrent, ainsi que d’autres assistans , prendre la portion qui leur était destinée, suivant le nombre des personnes réunies à chaque table. La quantité de vin variait en raison de la faveur dont jouissaient auprès des frères distributeurs, soit par le rang, soit par des liaisons d’amitié ou de parenté, les personnes à qui se faisait la distribution; les plus accréditées recevaient, au lieu de verres , un cratère d’argent.
Chacun ayant pris place à son gré sous les arbres des environs , la joie commença bientôt à s’établir. Elle se manifesta par des chants et par des décharges réitérées des armes. La danse ne tarda pas à se mêler à l’allégresse ; mais on n’y voyait figurer que des hommes : les fêtes de ce genre sont censées
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religieuses, et, d’après ce principe, les femmes ne peuvent que les regarder.
Le primat chez qui j’étais descendu me fit l’honneur de m'admettre à sa table , où se trouvaient quelques personnes invitées. Sa femme et ses enfans étaient demeurés au logis , pour y recevoir les étrangers qui avaient , comme dans les temps antiques , droit d’hospitalité chez eux. On fit aux convives les honneurs d’un cratère d'argent ; il circulaii à la ronde , et servait successivement à chacun. Je ne fus pas peu surpris d’y apercevoir des ciselures qui retraçaient des compositions antiques. Le fond de la coupe représentait un lièvre poursuivi par deux lévriers; d’autres cratères étaient semblables à celui-là; ils me firent penser au culte de Diane. Le local se prêtait à l’idée de l’existence d’un ancien temple de cette déesse , dans l’endroit où se trouve actuellement l’église. Deux petites colonnes en marbre blanc , d’ordre ionique , que j’avais remarquées dans l’intérieur du monument, confirmaient cette opinion, qu’appuyaient encore de hautes montagnes et une forêt voisine.
Sous quelle dénomination la Diane de Volisso avait-elle été honorée î c’est ce que je ne saurais dire avec certitude : on peut toutefois présumer , par les médailles d’Ionie en général , que c’était une Diane chasseresse.
Je ne dois pas oublier que Volisso, dont le territoire est aussi borné que sa population , possède encore dix-sept églises, et que cependant la plupart des habitans demandent l’aumône. Une fille de ce pays ne peut se marier, si elle n’est allée quêter sa dot à Smyrne ou à Constantinople. Ce déplorable usage, unique dans la Grèce , me paraît appartenir à des temps antérieurs au christianisme , et n’être qu’une modification d’une coutume autorisée dans les temps anciens, et que la religion chrétienne n’a pu entièrement abolir, La misère la perpétue , et
l’af&eux massacre des habitans de l’ile de Scio , qui aura vraisemblablement suspendu pour long - temps le culte de Saint- Dimiiri sur les ruines d’un temple de Diane , n’aura fait que consolider et étendre une pratique honteuse pour la civilisation , et trop souvent contraire aux bonnes mœurs.
On peut supposer que la ville de Volisso, située au nord de Scio, possédait aussi un temple consacré à Vénus, et où cette déesse était honorée de la même manière que dans l’île de Chypre. Or, Justin prétend que les habitans de cette dernière ile souffraient que leurs hiles allassent sur les bords de la mer amasser leur dot par les moyens les plus vils (i).
Hérodote, sans doute plus exact , dit seulement que, dans quelques cantons de l’ile de Chypre , on laissait la liberté aux femmes d'aller gagner de l’argent par des complaisances que Vénus approuvait (2). Ce dernier témoignage est plus vraisemblable que celui de Justin , dont nous devons croire que l’affirmation est trop générale.
Quoique la prostitution des femmes et des hiles fût admise et consacrée, même par le culte, à Chypre, à Babylone, à Corinthe et dans d’autres lieux , il n’est pas présumable que tous les habitans d’une île ou d’une province voulussent rigoureusement adopter une licence qui devait répugner aux mœurs de la Grèce civilisée et savante ; mais le bas-peuple pouvait s’y livrer , parce qu’il était pauvre , ignorant et superstitieux ; et tels devaient être particulièrement les habitans de la ville de Volisso , dont la population n’était composée que de pêcheurs , de quelques agriculteurs et de bergers. 11 ne serait pas présumable
(1) Lib. XXIII, cip. V.
(2) Lib. I , pag. 95 , ed. Wesicling.
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(ju’un pareil usage se fût établi sous l’empire de la religion chrétienne ; mais les prêtres auront été forcés de le tolérer , parce qu’il était protégé par d’anciennes habitudes , et il l’a été même par le gouvernement turc.
L’idolâtrie n’a pu s’anéantir tout-à-coup ; et si l’on ne remarque pas toujours, comme à Volisso, des restes de l’ancien culte associés aux fêtes publiques et aux usages même du christianisme , on rencontre souvent dans toutes les provinces grecques une admiration qu’on pourrait dire naturelle, une sorte d’attachement involontaire pour les débris des temples et des images qui formaient anciennement l’objet de la vénération publique. Ce n’est pas l’amour de l’art qui inspire ce sentiment; il est mêlé d’ignorance et de superstition : mais il subsiste dans l’esprit de ce peuple un souvenir vague du respect que ses ancêtres avaient voué à ces monumens religieux; et, s’il ne considère plus un fragment d’une statue comme la représentation d’une divinité , il croit du moins y voir un talisman précieux pour le pays, et on peut dire l’image ou l’habitation d’un bon génie qui le protège.
La crédulité est telle dans certains pays de l’orient, qu’on attache une vertu protectrice à de simples fragmens de statues et de bas-reliefs, et même à des inscriptions Presque toutes les maisons d’Athènes présentent quelques morceaux de ce genre audessus des portes. Je citerai deux exemples récens de cette sorte d’attachement pour les monumens anciens.
J’ai été souvent témoin de la répugnance des habitans de la campagne à souffrir qu’on leur enlevât des fragmens le plus souvent très-dégradés.
Pendant que M. le comte de Choiseul - Gouffier résidait à Constantinople, en qualité d’ambassadeur , Husseim Pacha, célèbre amiral de ce temps, et beau-frère du Sultan, permit à
ce ministre d’enlever la fameuse inscription de Sigée, illustrée par Chishull ; mais la pierre où était gravée cette inscription, servant de siège à la porte de l’église du village, était devenue un objet d’attachement pour les habitans du pays ; et les personnes envoyées sur les lieux de la part de l’ambassadeur éprouvèrent une telle opposition, quelles furent obligées d’abandonner leur entreprise.
Peu de temps après , lorsque le même amiral se trouvait aux Dardanelles avec son escadre , lord Elgin , ambassadeur d'Angleterre , n’obtint que par la présence de ce commandant le monument auquel M. le comte de Choiseul avait renoncé par égard pour les préjugés des habitans, et pour leur éviter des vexations, en cas de plainte de sa part au Pacha.
Au commencement de ce siècle, des Anglais qui voyageaient dans i’Attique , s’emparèrent du beau fragment de la statue de Cérès , que les étrangers aimaient à retrouver audevant du temple d’Eleusis. La propriété de ce fragment ne coûta aux acquéreurs qu’une paire de pistolets donnés à l’aga d’Athènes, rapace asiatique que les Athéniens flétrissaient du nom de tyran , et auquel ils parvinrent, par l’effet de l’argent qu’ils semèrent auprès de queli]ues grands de Constantinople , à faire trancher la tête. La terreur qu’inspirait cet aga arrêta toute espèce de résistance. Qiielques années auparavant , un amiral vénitien, dont le vaisseau était mouillé à la rade d’Eleusis, ayant voulu tenter l’enlèvement de cette figure , les Grecs s’étaient armés ; ils avaient fait front contre les ravisseurs , et la statue était restée sur le parvis du temple qu’elle semblait protéger par sa présence. Ce lieu sert en effet à établir en meules les gerbes récoltt^s dans les environs , et le monument colossal, représentant la déesse posée debout, semblait . encore présider à la culture de la plaine d’Eleusis. L’attachement
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des habitans pour cette statue mutilée était si profond , qu’ils ne cessent aujourd’hui de la regretter.
Je reviens au monastère de saint Jean-Prodromos , dont j’ai voulu faire connaître indirectement la fête, en retraçant celle de Volisso.
Dans une des salles qui précèdent l’église, se trouvait le portrait , de grandeur naturelle , du roi de Bulgarie , regardé comme le fondateur du monastère. Ce portrait, peint sur le mur, et réuni avec deux autres dans un même cadre , me parut trop fraîchement exécuté pour dater de la fondation du couvent.
Sur cette objection, notre conducteur me répondit que depuis peu d’années un peintre grec avait rafraîchi toutes les peintures de cette salle, mais sans rien changer ni aux couleurs nî aux airs de tête, et qu’il pouvait le certifier comme témoin. Il ajouta , d’après les traditions conservées dans le monastère, que ce roi se nommait Estiennc, qu’il tenait sa cour à Serrés , qu’il avait épousé Hélène, fille d’Andronic III ( Paléologue) , et sœur de Jean V , lequel eut pour collègue Jean Cantacusène. II nous dit aussi qu’Estienne était un prince très-pieux, ainsi que Jean V, qu’ils resserrèrent les liens de leur parenté , et se réunirent pour la fondation de ce monastère , lequel fut dédié à saint Jean- Prodromos, c’est-à-dire, le Précurseur , ou saint Jean -Baptiste.
Quoique l’histoire ne nomme point le fils du roi de Bulgarie qui épousa Hélène , fille d’Andronic III , il est facile de reconnaître, dans le récit de notre caloyer , le prince Estienne, contemporain en effet et beau-frère de Jean V.
On peut bien se persuader que ce dernier prince, collègue de son beau-frère Cantacusène, et mécontent de lui, se trouvant obligé de se retirer à Thessalonique , se lia étroitement avec Estienne pour trouver en celui-ci un soutien , lorsqu’il voudrait reprendre ses droits à la totalité de l’empire. On sait qu’il
DANS LA MACÉDOINE, parvint à rentrer à Constantinople, et qu’il obligea Cantacusène de renoncer à un partage auquel il n’avait lui - même consenti que forcément.
La peinture dont il s’agit contient trois portraits, savoir, ceux du roi et de la reine en habits royaux , et au milieu d’eux celui de leur fils, âgé de huit à dix ans. On pense bien quelle n’offre rien de curieux sous le rapport de l’art , si ce n’est toutefois le costume des trois personnages ; mais elle éclaircit divers passages de l’histoire des Paléologues et de celle des rois bulgares , qui ont été négligés par les historiens contemporains. On peut reconnaître, par l’âge de l’enfant, que le mariage d’Hélène avec Estienne dut avoir lieu avant la mort d’Andronic, et qu’il fut un effet de la prévoyance de ce prince , lequel voulait , en mourant , faire à son jeune fils un allié puissant d’un prince qu’il aurait eu vraisemblablement à combattre sans cette alliance.
On ne connaissait pas le nom du prince bulgare auquel Hélène avait été mariée ; on ignorait aussi le nom de la ville où habitait le roi son mari. Le monument dont je parle éclaircit ces deux points ; il fait connaître la ville de Serrés pour une de celles où résidèrent les rois de Bulgarie , et atteste par conséquent son importance territoriale , politique et commerciale. Cette ville se trouvait en effet placée au centre des conquêtes des Bulgares , qui s’étaient établis jusqu’aux environs de Salonique. On pourrait inférer du choix que fit Jean V de cette résidence, lorsqu’il fut obligé d’abandonner Constantinople à son collègue Cantacusène , qu’il comptait sur l’appui de son beaufrère , pour se jïréparer les moyens de faire valoir ses droits à la couronne ; ce qu’il effectua à l’âge de vingt-deux ans.
Quoique les historiens ne fassent aucune mention des troupes que Jean V employa pour renverser du trône un guerrier tel
que Cantacuscne , on ne peut douter que ce ne fût avec le secours d’Esticnne, et que ce dernier ne se mît lui-mfme à la tête de ses troupes.
Par la tradition conservée chez des religieux de Saint-Jean, au sujet de ces deux princes , nous pouvons trouver aussi l’époque de la fondation de leur monastère. Estienne n’était pas encore roi . lorsqu’il épousa Hélène , et Jean V, qui n’avait que neuf ans quand son père mourut , en avait quinze lorsque Jean Caniacusène , régent, fut proclamé empereur conjointement avec lui ; il pouvait en avoir dix-sept , quand il épousa Hélène, fille de son collègue; il était âgé de vingt- deux ans , quand il partit de Saloniquc avec l’armée qui le rétablit dans sa capitale, et de vingt-trois, lorsqu’il força son beaupère à descendre du trône. L’année suivante , qui est l’an 1356, ce prince, ayant vaincu Mathieu Cantacusène, son beau-frère, demeura seul possesseur de l’empire ; il était alors âgé de vingtquatre ans. Il résulte de ce calcul que le séjour de JeanV à Thessalonique dura environ cinq ans. Peut-être ce prince exécuia-t-il le projet de la fondation du monastère, de concert avec Jean V, dans le même temps. Il est cependant plus vraisemblable que cette fondation fut l’accomplissement d’un vœu que le roi Estienne et l’empereur Jean firent ensemble pour le succès de leurs armes , lorsque la guerre eut été déclarée aux deux CantaCTtsène. Cette dernière opinion , plus conforme à l’esprit du temps et à la situation de ces deux princes , me paraît la seule admissible: elle fait dater l’établissement du monastère de Saint-Jean-Prodromos et .sa dotation de l’an 1357. '
Après avoir parcouru ce couvent, nous visitâmes quelques personnes du pays. A peine paraissaient-elles se douter qu’il y eût auprès u’elles une famille chez qui la peste s’était manifestée.
La maison où nous fûmes accueillis avec le plus d’empres-
sement fut celle du pretnier médecin de JusSuf-Bey. Né dans les lies ioniennes, il avait fait d’excellentes études en Italie et était devenu l'ami et le confident du prince ; il était auprès de lui le canal des grâces.
Je ne saurais terminer la description du monastère de Saint- Jean-Prodromos et celle de ses environs, sans entretenir mes lecteurs d’un phénomène qui , ainsi qu’on l’a déjà vu(i), n’est pas rare dans la Macédoine , et dont on reconnaîtra bientôt un autre exemple , lorsque je parlerai des sources de l’Angitas (2).
Le ruisseau que nous avions vu descendre des hauteurs voisines du monastère, au lieu de se précipiter dans la plaine de Serrés , de la manière ordinaire , se perd tout d’un coup dans le gravier, et va reparaître, à une demi-lieue de distance, parmi des rochers qui forment la partie la plus basse de la montagne. Les eaux s’échappent par petites cascades en quantité àpeu-près égale à celles qui coulent aux environs du monastère. Les chrétiens, et quelquefois les Turcs, viennent passer des journées avec leurs familles auprès de ces sources , pour jouir de l’ombrage et de la fraîcheur de ce beau site. Dans l’été , le tableau s’anime par l’action d’un grand nombre de teinturiers qui battent , sur des pierres plates , leurs écheveaux de soie ou de coton , pour les nettoyer.
Les eaux de Saint-Jean vont féconder des risières qui appartiennent toutes à Jussuf-Bey.