‹ Voyage dans la MacédoineChapitre 7 sur 19 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Premier voyage à Amphipolis. Destrîption de l’Anthémontide et du lac de Bolbe. Retour par le lac Certine. Première visite il Ismaïl Bey, gouverneur de Serrés.

Pend.\nt le séjour que j’ai fait à Salonique, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de visiter les ruines d’Amphipolis. Cette ville, long-temps restée dans un état de médiocrité au pouvoir des Edoniens, sous le nom (ÏEnéodos {tes neuf voies), acquit enfin une grande importance politique et commerciale. Avant de parler <le la route par laquelle on y va le plus directement, et des différens objets qui sont à remarquer sur l’emplacement qu’elle occupait, je crois nécessaire de rappeler quelques faits importans, relatifs à son histoire.

L'antiquité présente peu de villes qui , par leur position, aient plus tenté l’esprit de domination que celle-là; d’un coté, le voisinage des mines du Rangée, celui d’un grand fleuve navigable qui en baignait les remparts, et de l'autre, celui de la mer, qui n’en est qu’à une lieue : tous ces avantages ne pouvaient manquer d’en faire un objet de convoitise pour quelque voisin puissant. La Macédoine, long-temps renfermée dans d’étroites limites, souvent troublée par des agitations domestiques, ne fut pas de sitôt en mesure de pousser ses conquêtes au-delà du Strymon.

Pour arriver à l’époque où la position avantageuse d’Enéodos

DANS LA MACÉDOINE. loi

excita le désir de divers peuples d’en déposséder les Edoniens, il faut remonter aux' premiers établissemens qui se formèrent sur les territoires environnans , et se placer ensuite à l’origine de la domination athénienne, qui commença après la guerre des Mèdes.

Il paraît que le nom d’Enéodos, qu’elle portait au temps d’Hérodote , appartient à une époque très-reculée. Divers auteurs s’accordent à le faire dater du règne de Thésée, et même d’un temps plus ancien, c’est-à-dire de plus de 1300 ans avant l’ère vulgaire. Si l’on s’en rapporte à Hygin , ce nom d'Eneodos provenait d’une tradition locale, qu’il n’est pas hors de propos de rapporter.

Suivant cet auteur, «• Demophon, fils de Thésée, voyageant » dans la Thrace,fut aimé de Phillis, chez qui il reçut l’hospi- •• talité. Désirant retourner dans sa patrie, il jura à sa maîtresse »■ qu’il reviendrait auprès d’elle. Le Jour fixé pour son retour » étant arrivé, elle fit neuf fois dans la même journée le chemin » du rivage en attendant son amant, et c’est de là que la ville •> prit le nom d’Eneodos, neuf voies. Démophon n’étant pas re- » venu, Phillis en mourut de chagrin; ses parens lui élevèrent •• un tombeau, auprès duquel des arijres naquirent d’eux-mêmes, »• et on voyait ces arbres verser des larmes lorsqu’ils perdaient » leurs feuilles ; enfin , à cause de cet événement , les Grecs •> donnèrent aux feuilles en général le nom de Phillis (i). «

Pour justifier les prétentions d’Athènes sur cette ville, l’orateur Eschine rappelle à-peu-près les mêmes faits ; il dit qu’Athamas, fils de Thésée, ayant épousé une fille du roi de Thrace , en avait reçu en dot la ville d’Enéodos (2).

(') Hygin, cap. Lix (2) Eschin.

lOI

Quoique ces deux récifs soient différens, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître une identité de faits, et en même temps un fond historique qui auraient donné lieu aux detix dénominations, savoir, celle de Phillb à toute la partie nord des environs du Rangée, et celle d’EnèoJos au lieu même qui prit ensuite le nom d’Amphipolis.

L’opinion d’Eschine qui nomme Athamas, fils de Thésée, au lieu de Démophon , son frère , se rapproche plus de la fable d’Hygin. Le premier parlait aux Athéniens d’une tradition qui se conservait parmi eux; le second, au contraire, ne raconte qu’une fable, sous un nom historique. Suivant celui-ci , Démophon aurait été aimé d’une fille de Thrace ; mais il est plus naturel de penser, avec Eschine, qu’un roi qui régnait dans la contrée la plus voisine du lac Cercine accorda l’hospitalité à un fils de Thésée. Thucydide dit en effet que les Edoniens, peuple libre, avaient été quelquefois gouvernés par des rois (i). Nous ne pouvons former aucun doute sur la bonne foi de cet historien; nous devons donc conclure de l’existence de ces rois et du récit d’Hygin, que les rois des Edoniens habitaient le lieu qui portait le nom d’Enéodos, vers le temps de Thésée, et que la fondation de cette ville, quel qu’eût été son premier nom, était due aux EJoniens. Thucydide nous apprend que ces peuples, qui combattirent vaillamment pour défendre leurs mines , occupaient la ville d’Enéodos lorsque les Athéniens s’en emparèrent, et qu’ils possédaient la plus grande partie nord du Rangée, depuis Drabesque jusqu’à Eione, ville située sur l’embouchure du Strymon , et dont je ferai bientôt mention.

Quoi qu’il en soit , on ne peut révoquer en doute qu’un pays

(i) Thucydid., lib. iv, cap. cvii.

situé à l’entrée d’une vaste et riche contrée n’ait été habité dans les temps les plus reculés. Les Pélasges, les Satres, les Edoniens, les Odomantes, les Pières, les Pæoniens, et ensuite les rois de Macédoine, figurent tour-à-tour dans son histoire; mais, parmi les peuples qui disputèrent une si riche possession, on doit surtout remarquer les Athéniens. Leurs propres histo • riens leur ont reproché la meurtrière obstination qu’ils mirent à s’en rendre maîtres.

Cimon, fils deMiltiades, leur général, après un siège de trois ans, ayant soumis les Thassiens, leur enleva leurs mines, fit démolir leurs fortifications, détruisit leur marine, les rendit tributaires d’Athènes (i), et vint ensuite attaquer Eione qui était alors occupée par les Mèdes ; mais il ne poussa pas plus loin ses excursions dans la Thrace. La prise d’Eione eut lieu pendant la troisième année de la lxxvi' Olympiade, 4 y 4 3 ”* avant J. C. Depuis lors , trois expéditions militaires furent successivement entreprises par les Athéniens pour soumettre entièrement le Pangée. Huit ans après, c’est-à-dire vers la troisième année de la lxxviii' Olympiade, dit encore Thucydide, les Athéniens « envoyèrent sur les bords du Strymon dix mille •• hommes , tant des leurs que de leurs alliés , pour fonder dans n les cantons qu’on appelait alors les neuf voies, une colonie ■> qui se nomme maintenant Amphipolis. Ils s’en emparèrent •• sur les Edoniens qui l’occupaient; mais , s'étant enfoncés dans >» l'intérieur de la Thrace (2), ils furent défaits à Drabesque, ville

(1) Thucydid., lib. i,c. ci.

(2) Ce passage de Thucydide, ei un autre sur le meme sujet, que je trouve dans Hiistorre des Coloniesgrecques, m*ont paru avoir besoin d*un éclaircissement géographique. On pourrait croire en les lisant que les généraux athéniens s’avancèrent beaucoup dans l’intérieur de la Thrace j c’est ce que les deux écrivains font entendre l’un et Fautre;

» de l’Edonie, par les Thraces, qui les attaquèrent en commun , >> regardant l’établissement qu’on faisait aux neuf voies comme >> un fort qui s’élevait contre eux (i).

Dix ans se passèrent sans qu’Athènes songeât à de nouvelles tentatives ; au bout de ce temps , Léagrus entreprit la seconde invasion, et ne réussit pas mieux que ses prédécesseurs : les Athéniens furent mis en déroute à Datos, où les habitans du Rangée, déjà préparés à les recevoir, s’éiaient réunis pour empêcher leur établissement. 11 ne paraît pas possible que dans cet état de guerre les Athéniens eussent établi une colonie à Datos, comme a paru le croire l’auteur de l’histoire des colonies de la Grèce (2). Hérodote , en parlant de Sophanès , comme d’un des guerriers qui se trouvaient à cette expédition , ne parle nullement d’une colonie formée à Datos; il dit seulement que les Athéniens combattirent vaillamment pour s’emparer des mines d’or, et que Sophanès y perdit la vie (3).

Enfin, Agnon , dix-neuf ans après cette dernière tentative, eut plus de succès; il chassa les Edoniens qui étaient alors les maîtres d’Enéodos, fortifia cette ville, l’agrandit, et lui donna le nom d’Amphipolis, Cette conquête eut lieu la 4 ' année de la Lxxxv' Olympiade, 437 ans avant l’cre chrétienne.

savoir, le traducteur de Thucydide, tn disant que Us généraux athéniens s’étaient trop avancés dans l'intérieur de ta Thrace, et ITiisiorien des Colonies, qu'ils s'étaient emparés de taule la Thrace Jutqu'à Orakesque. M.lis si l’on considère que cette dernière ville n’ètait qu’à quatre lieues d’Eione, d’où les Athéniens étaient partis, on reconnaîtra que Sostrate , Lycurgue et Craiinus, leurs généraux, sans s’écarter du mont Rangée, lurent détruits à Drabesque par les Edoniens, à qui les Thraces, les plus voisins de leun mines, avaient porté du secours.

(1) Thucydid., tom. l,liv. I , chap. c , trad. de M. Gail.

(i) Histoire des Colonies grecques, tome IV, page 12.

(j) Herodot. livre ix, page 183, traduction de M. Miot.

Les Athéniens peuplèrent cette dernière ville de Grecs de diflerens pays , et ils y laissèrent aussi les Edoniens ; mais la mésintelligence qui s’établit dans cette association leur en fit perdre la souveraineté.

Brasidas , à la tête des Lacédémoniens , s’empara de cette ville la 4 ' année de la Lxxxvn' Olympiade, et la i i' de la guerre du Péioponèse, c’est-à-dire huit ans après la fondation de la colonie et l'agrandissement de la ville.

Cléon fut inutilement chargé de reprendre la place , au moyen des intelligences qu'il y avait pratiquées , et de l’appui même d’Eione, que Thucydide , suivant son propre récit, avait su conserver à sa patrie. Cléon , plus heureux par ses forces physiques et par son audace que par ses talens , montra peu d’habileté pour commander les meilleurs soldats d'Athènes, et fut complètement battu, presque sous les murs de la ville, dans une action où Brasidas et lui, combattant corps à corps, perdirent la vie tous les deux(i).

Depuis lors, Amphipolis éprouva diverses vicissitudes, et soutint ses droits, tantôt comme colonie, tantôt comme ville libre, jusqu’à ce que Perdicas III s'en rendît maître. Phîlippe II, frère de ce prince, encore mal assuré sur le trône, lui rendît la liberté, la première année de la cv' Olympiade, qui était la première de son règne. L’orateur Aristide observe qu’à cette occasion Philippe fin honoré comme un dieu dans cette ville , et qu’il eut lieu d’être surpris, quelques années après, lorsqu’il s’en rendit maître de nouveau, de voir que les autels qu’on lui avait élevés se fussent conservés (1). En effet, la terreur, plutôt que la reconnaissance, les avait maintenus. Cettte ville fut, depuis

(1) Diod. Sic., lib. Xl, cap. il.

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lors, une des plus fortes barrières des états de ce prince, aussi grand politique qu’habile guerrier, et tous les efforts d’Athènes, pour obtenir la domination des riches contrées du mont Pangée, n’aboutirent qu’à en assurer la possession au roi de Macédoine, plus à portée d’ailleurs de s’y maintenir.

Après cette digression , nécessaire à l’intelligence de quelquesunes de mes observations géographiques, je reviens au récit de mon voyage.

Quelques affaires de service exigeant que je me rendisse auprès du bey de Serrés, je pris la grande route qui conduit dans la Thrace, avec l’intention de m’arrêter sur les ruines d’Amphipolis, avant de me détourner de cette route, pour arriver à Serrés.

Pour mieux jouir de la vue que présente le mont Disoron, vers l’orient, sur la route que j’avais à prendre, je sortis de Salonique par le château des Sept-Tours, où se trouve la porte la plus élevée de la ville : cette porte prend le nom de la forteresse. Au sortir de la ville, je trouvai des bouquets d’arbres, à l'ombre desquels, pendant la belle saison, les janissaires vont jouir de la fraîcheur, et s’exercer au tir de la carabine et du pistolet.

J’avais à ma droite une petite chapelle turque, que l’on nomme chec souiou ou l'eau du chek ; c’était apparemment la qualité que prenait celui qui fonda cette chapelle, auprès de laquelle est une source d’eau très-pure et très- limpide.

Je dois observer que le grand canal qui, du mont Disoron, porte ses eaux dans la ville, s’y introduit par les Sept-Tours. Je suivis ce canal pendant près d’une heure sur la croupe de la montagne qui se lie au couchant avec l’amphithéâtre sur lequel la ville est placée. Ce fut à la plus grande hauteur de ce coteau que je découvris la belle position d’ürendgik., grande vallée du

Disoron, où les Européens allaient, dans le premier temps de mon séjour à Salonique, passer l’été. Cette riante vallée s’élargit vers le couchant d’été, et présente un coup d’oeil admirable sur la grande plaine qui s’étend depuis Salonique jusqu’à Edesse ou Vodïmi.

A mesure que le commerce attirait à Salonique un plus grand nombre de négocians étrangers, et qu’on fvit forcé d’habiter dans les quartiers les plus bas et les plus malsains, on voulut pendant l’été résider à la campagne : on jeta les yeux sur la vallée d’Urendgik, qui se couvrit bientôt de jolies maisons, et devint un séjour aussi agréable qu’il était utile pour la santé.

Chaque habitation , ou plusieurs ensemble , se groupent dans de grandes masses de verdure, où le chêne, la platane et le peuplier d’Italie forment un des principaux ornemens du tableau.

Des sources abondantes entretiennent cette verdure, et rendent ce séjour très-attrayant.

Mes lecteurs ne seront pas sans doute fâchés que je les entretienne un moment des moyens qu’employaient , avant la révolution, les Européens de Salonique, pour oublier les privations habituelles qu’ils supportaient ordinairement dans les échelles du Levant, et les dangers dont ils étaient souvent menacés. La peste, les incendies, les insolences de la .soldatesque turque sont des ennemis, pour ainsi dire, de tous les jours. Cette disposition des Turcs à insulter ceux qu’ils qualifient d’infidèles oblige les Francs qui s’éloignent de la ville à se tenir toujours armés, ou à se faire accompagner par des janissaires; néanmoins, soit par l’appât du gain, soit par habitude, nonseulement on subit les conditions d’un pareil séjour, mais encore on réussit à le rendre agréable, en y transportant les mœurs et les usages de l’Europe. Lfne liberté individuelle, qui s’étend

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sur les principales actions de la vie civile, la mollesse orientale, des franchises de tout genre, de nombreux domestiques, la chasse, l’équitation, les plaisirs de la campagne, étaient, pendant mon premier séjour à Salonique, de grands moyens de s’attacher à un pays qui diffère en tout de la chrétienté.

C’est à la campagne qu’on oublie le plus facilement les privations auxquelles on s’est condamné: là, plus qu’à la ville, se fait sentir le besoin de l’harmonie sociale; et ce sentiment paraît souvent ne faire qu’une seule et même famille, de divers membres de nations étrangères, réunis par le même intérêt.

Les Anglais, les Allemands, les Vénitiens, les Français étaient propriétaires de toutes ces maisons, embellies par des jardins, et qui, bien que séparées plus ou moins les unes des autres, formaient ensemble le tableau pittoresque le plus animé, au milieu d’une vaste solitude.

Tous les matins, les négocians partaient, le plus souvent par petites caravanes, pour se rendre à la ville, et ils en revenaient de même tous les soirs. Leurs familles, et tous ceux qui s’étaient dispensés du voyage , venaient les attendre sur des rochers entourés de pelouses, qui bordent l'avenue: c’était là qu’on recevait les arrivans, qu’on écoutait les nouvelles du jour, et qu’on distribuait les lettres.

Chaque soirée, une seule réunion se formait chez un des consuls ou chez quelqu’un des particuliers les plus distingués : le plus souvent on y dansait, et quelquefois des pique-niques en étaient joyeusement la suite. C’est pendant le séjour de cette riante contrée que cessaient les jalousies commerciales, les inimitiés politiques entre les négocians de diverses nations;, un seul soin occupait les esprits, celui de l’amusement. L’époque dont je parle a été pour Salonique l’àge d’or des Européens et des habitans du pays.

L’argent qui circulait dans cette ville provenait non-seulement de la fécondité des terres, mais encore du crédit que les Européens accordaient aux marchands avec lesquels ils se liaient d’aflâires. Un pareil état de choses paraissait susceptible d’être amélioré, mais il ne pouvait tenir contre les circonstances inattendues qui ont renversé les institutions les mieux combinées et les plus favorables à l’intérêt commun; les malheurs de la nation française, la perte de son commerce du Levant, devaient influer nécessairement sur le sort de la colonie.

Tout était bien changé, lorsque après la restauration je vins reprendre mes anciennes fonctions de consul ; déjà toutes ces jolies maisons de campagne ne présentaient plus que des ruines, et maintenant elles sont les habitations des hiboux : les propriétaires du territoire, peu intéressés à les restaurer, n’y volent plus que des décombres qui déparent la nature, et les embarrassent

Trois grandes tours solidement construites leur restent; elles sont semblables à beaucoup d’autres qu’on voit encore dans la Macédoine; ces tours annoncent, par leur élévation et par leur solidité, que, pendant les temps des guerres entre les empereurs grecs et les Bulgares, les environs de Salonique furent rarement tranquilles; aujourd’hui elles paraissent encore braver les révolutions qui menacent un pays de jour en jour plus faible et plus mal gouverné. Je reviens à mon itinéraire et à mes observations géographiques.

Mes compagnons et moi nous perdîmes bientôt Urendgik de vue, et nous commençâmes à pénétrer dans la forêt. Comme nous n’étions pas très-éloignés du village de Corthiat, nom actuel de la montagne, nous voulûmes y passer la nuit. Avant d’entrer dans ce village, nous côtoyâmes les ruines d’un ancien monastère grec qui doit avoir été considérable; on nous

dit que c’est aux frais d’un empereur de Constantinople qu’il avait été construit , et que depuis long-temps il est abandonné. Arrivés de bonne heure à Corthiat, nous pûmes profiter de quelques heures de jour qui nous restaient encore, pour aller voir la glacière la moins éloignée de celles que les habitans entretiennent à leurs frais pour fournir pendant l’été de la glace à Salonique.

Ces glacières sont construites de la manière la plus simple : de grands bassins sans maçonnerie , creusés carrément dans une des vallées nord de la montagne, à la file les uns des autres, reçoivent les eaux d’un ruisseau qui y coule sans cesse.

Lorsque les bassins sont gelés, les villageois viennent en déposer la glace dans de grands fossés carrés sans murailles , d’une manière aussi simple que conset^'atrice. On établit d’abord un premier lit de feuilles de maronniers , et quand la première couche est arrangée, on fait une seconde couche de feuilles pour recevoir une même quantité de glace, puis une troisième, une quatrième, et d’autres encore, suivant la capacité du fossé; on couvre ensuite cet amas de glaces par de nouvelles feuilles , et on le couronne par des tas de broussailles.

Pendant la belle saison, les préposés pour le transport de la glace vont de nuit préparer les chargemens, et dès le point du jour ils viennent à la ville. Cette fourniture n’est gratuite que pour le gouvernement et les principaux dignitaires du pays ; la vente qu’on en fait suffit pour payer la manipulation des glacières, et pour satisfaire les muletiers chargés du transport, qui se fait dans de grands sacs de feutre que l’on nomme abas dans toute la Turquie.

La fabrication de ces abas , plus ou moins fins , parait fort ancienne dans la Turquie d’Europe. Avant l’usage de nos draps, les Turcs s’habillaient pendant l’hiver de ces sortes d’étoffes;

DANS LA MACÉDOINE. m

aujourd’hui elles ne servent qu’aux paysans, aux gens du peuple et à des voyageurs peu aisés. Je dis que cette fabrication est particulière à la Turquie d’Europe, parce que je n’en connais point de manufactures dans les pays qui avoisinent Smyme; je sais seulement que chaque année des marchands grecs partent de Salonique et se répandent dans l’intérieur de l’Asie, soit pour vendre en gros leurs abas , soit pour exercer l’état de tailleur de ces sortes d’habillemens.

Pendant assez long-temps, nos maisons de Salonique ont fourni à Marseille des abas que l’on réexportait dans nos îles , où ils servaient à conserver la santé des nègres , en les garantissant des mauvais effets de la rosée : aujourd’hui cette branche de commerce est entièrement tombée; on y a suppléé, sans doute, par quelque nouvelle étoffe de nos propres fabriques.

Fort satisfaits de nos hôtes , nous fûmes toutefois de trèsbonne heure en route par un chemin peu fréquenté, mais qui l’est cependant par des gens du pays qui veulent abréger leur chemin pour arriver plus tôt à la poste.

La situation du village de Corthiat occupe le centre nord de la montagne , et les habitans cultivent les côteaux qui en forment les avenues. Dans moins d’une heure, nous eûmes dépassé ces côteaux; en les parcourant, nous avions à notre gauche le village de Jenikleui, dénomination fort souvent répétée dans tout l’empire Ottoman , et que prennent aussi deux villages du mont Pangée. Celui dont il s’agit est le seul de tout le canton qui soit habité par les Bulgares. Cette peuplade qui parle son ancienne langue, ainsi que le grec et le turc, n’ayant pas beaucoup de terres à cultiver, a choisi le métier qui lui convient le plus par la nature de son domicile ; elle s’occupe à faire de la chaux, et à cet égard, elle s’est rendue fort utile. Une troupe de ces villageois ne manque jamais de fréquenter la

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basse Asie, et lorsqu’elle y a séjourné pendant quelque temps, elle y est relevée par une autre. Ces Bulgares voyagent sur des mules qui leur servent au transport de la chaux; ils prennent leur route par la Thrace maritime; et lorsqu’ils sont arrivés sur les bords de la Marizza, anciennement l’Hèbre, ils vont côtoyer le golfe de Mêlas, et passent en Asie par Gallipoli; là, ils trouvent de grands bateaux qui les transportent des bords d’un rivage à l’autre ; arrivés en Asie iis parcourent plusieurs provinces. Je reviens au mont Disoron.

Dès que nous eûmes atteint la descente , nous mîmes pied à terre, et nous pûmes, à une très-grande hauteur, prolonger nos regards sur la belle vallée de l’Anthémontide, qui prenait son nom de la ville d’Anthémonte dont nous étions très-voisins, comme on le verra dans le chapitre suivant. J’appellerai dorénavant cette contrée [’ Anthémontide , pour ne pas confondre, par la ressemblance du mot, la province avec la ville.

La fertile plaine que nous avions sous les yeux présente d’autant plus d’intérét, que les savans de nos jours qui ont traité de la géographie ancienne ne l’ont pas spécialement caractérisée , et ne l’ont pas même signalée. Elle séparait la Mygdonie de l’Anthémontide; elle s’étendait du nord au midi, depuis l’Echédorus jusqu’à la Chalcidique : à l’orient étaient la Bizaltique et la Cresionie; à l’occident, le mont Cissus. Quant à sa largeur , on ne saurait l’établir qu’en déterminant à-peu-près les territoires que les rois de Macédoine possédaient sur les deux contrées libres que je viens de nommer , dont le mont Bertiscus formait tout le couronnement.

Deux lacs, un grand bois et des prairies intermédiaires conservaient, et conservent encore, dans une grande partie de cette plaine, pendant tout l’été, une fraîcheur propre à renouveler la floraison des plantes; c’est apparemment cette cause qui donna

lieu à l’ancienne dénomination d‘ Anthémontide que prenait la province. Cette étymologie doit provenir du mot anthos, fleur ; l’Anthémontide était par conséquent la Fleurie.

L"histoire n’a pas conservé le nom qu’avait autrefois le petit lac : il prend aujourd’hui celui de Langasa, d’un village situé vers ses bords. Un lac plus grand, dont la circonférence est de dix à douze lieues, et qu’on nomme Bechik, se nommait, dans l’antiquité, le lac de BoHe. Thucydide, qui m’a dirigé pour la connaissance de son gisement, a été mal interprété, lorsque ses traducteurs ont voulu faire entendre que la Mygdonie contournait ce dernier lac ; il fallait des connaissances locales, recueillies avec soin , pour se convaincre que cette interprétation est fausse ; jamais il n’exista d’empiétement de la Mygdonie sur le territoire du lac de Bolbe, dont le mont Disoron faisait partie. Nous devons en croire Thucydide lui même; cet auteur nous le dit, en rapportant le motif qu’eut Perdiccas second , de céder momentanément quelques-unes de ses provinces à diverses villes de la Chalcidique , pour les engager à se révolter contre Athènes. Thucydide voulant, à cette occasion, désigner le pays où aboutissait la Mygdonie, s’est servi de l’expression de Trtgj ,

que l’on a cru devoir traduire en latin par circum lacum, et en français, par h l’entour du lac.

En expliquant ainsi cette expression , il paraîtrait que le lac avait fait partie de la Mygdonie : j’ai lieu de croire, au contraire, qu’il faut traduire le mot -mç) par près ou au voisinage; au moyen de cette interprétation , la Mygdonie ne contournerait pas le mont Disoron , et cette montagne , séparée du lac par les coteaux de la Chalcidique , ne paraîtrait plus devoir se rencontrer isolément dans une vallée étroite qui formait une province particulière , ce qui est conforme à la vérité.

Parvenus au pied de la montagne par un chemin pierreux et

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pénible, on traverse les belles prairies de Clisseli , et dès qu’on a atteint la partie gauche du grand lac , la route se resserre tout d'un coup, entre la Bisaltique et le lac, et devient par fois impraticable, à cause des torrens que l'on rencontre à chaque pas. Sur ce passage, on trouve deux villages, l’un nommé Kutchuk Bechik, petit berceau, et l'autre Buiuk Bechik, ou grand berceau. Les habitans de ces deux villages, presque tous Turcs, s’adonnent principalement à la pèche , et n’ont que très-peu de terres à cultiver dans l’intérieur de la forêt. Si on doit les en croire, les poissons de ce lac varient, quant aux espèces, à chaque saison. 11$ prétendent que les poissons qui paraissent au printemps se sont tenus cachés pendant l’hiver dans des souterrains, et que pendant les grandes chaleurs il en paraît d’autres, d’espèces différentes. Parmi ces derniers , on remarque les muges ou mulets, que les Grecs appellent xtcpmXr, grosse tête, et qui , au moment des grandes inondations , s’introduisent dans le lac, étant encore jeunes , y grossissent et y multiplient. Cette introduction se fait par un petit ruisseau qui forme l’écoulement des eaux du lac. Il serait très-curieux de pouvoir vérifier le phénomène de la disparition périodique d’une même sorte de poissons à des saisons différentes, de connaître les rapports qu’il y a entre les poissons du lac de Bolbe et ceux du lac Cercine qui en est très-voisin, comme nous allons bientôt le voir. On doit desirer que quelque naturaliste approfondisse l’observation que le voyageur, occupé de tant d’objets différens, n’est pas généralement en état de vérifier. 11 faudrait aussi qu’après avoir visité les deux lacs dont je viens de parler, il s’élevât jusqu’à celui qu’Hérodote nomme Practias, sur les confins de la Pæonie et de la Macédoine, et dont j’ai déjà fait mention, au sujet des moissonneuses de Salonique. Je dois faire observer , en passant, que Danville a pris le grand lac de Bechik pour le lac de

Pract'uis qui, suivant Ht'rodote, est au-dessus des Crestoniens. On a déjà vu que cette erreur l’a égaré dans sa recherche du gisement du mont Disoron, dont j’ai fixé la position entre la Mygdonie et l’Anthémontide. Revenons au lac de Bolbe.

Il y a environ quarante ans que M. Sibthorp , savant naturaliste anglais, qui avait fait dans la Turquie une grande collection de serpens, voulut aussi connaitre l’espèce de poissons qu’on pèche pendant l’été dans le lac de Bolbe; mais, après s’être donné beaucoup de peines sur les lieux, il ne rapporta de sa course que du poisson gâté par la chaleur excessive qu’il éprouva auprès du lac (i).

Après que nous eûmes dépassé les deux Béchiks, la grande croupe du mont Disoron s’éloignait de nous, mais ses bases s’étendaient encore vers les montagnes boisées de la Chalcidique, dont la partie nord ferme la vallée de l’Anthémontide.

En se rétrécissant ainsi, dans sa direction sud, le Disoron reste presque isolé, et ses coteaux, qui se joignent à ceux de la Chalcidique , présentent un paysage en forme de cercle qui est un des plus riches et des plus animés de toute la Macédoine.

Parmi le grand nombre de villages qui décorent ces coteaux, se distinguait celui de Ravana, dont le vin forme un des plus grands revenus, et qui est très-peuplé; celui de Baiaria , où chaque année on tient une foire très-fréquentée par les habitans de tous les pays voisins, et enfin celui qui prend le non de Polina, où nous retrouvons les restes de l’ancienne ville d’Apollonie, que

(i) M. Sibthorp voyageait avec M. Hanktngs, aussi habile naturaliste que savant géographe. Ce dernier a survécu à son compagnon de voyage qui, en passant des iles vénitiennes à Ancône, déjà malade, est mon dans cette dernière ville, où il a laissé à ses amis et aux savans autant de regrets sur sa personne que sur le fruit de ses pénibles et savantes recherches.

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traversait la voie Appienne. L’itint^raire de saint Paul, allant Je Pilippi à Thessalonique, nous indique cet emplacement dans le nord de la Chalcidique. 11 serait pourtant curieux de savoir si, après avoir dépasse Polina, la voie romaine s’étendait au sud du Disoron, ou bien si elle contournait l’orient de cette montagne où se tient la foire de Bazaria : je croirais plutôt que la voie Appienne traversait les limites nord de la Chalcidique qui domine l’Anthémontide ; je fonde mon opinion sur l'itinéraire même de saint Paul. Si la vole Appienne eût été construite sur la croupe orientale du mont Disoron, on n’aurait pas eu besoin de la faire passer sur la hauteur , par la ville d’Apollonle; il était plus simple de la tenir nu niveau du grand lac, mais il parait que, cette route étant souvent submergée, ou trop coupée par des torrens, cet inconvénient fit préférer la hauteur où se trouvait Apollonie , et qui conduisait du sud de la montagne à son couchant, sur la rade de Salonique.

Quand on a franchi tous les torrens, on se trouve bientôt auprès du grand ruisseau qui , en sortant du lac, va se jeter dans la mer par une vallée étroite. Ses riants ombrages font oublier l’âpreté de la route qu’on vient de parcourir. Ce ruisseau, qui n’a que deux lieues d’étendue, serpente entre la Chalcidique et la Bisaltique; ces deux provinces semblent se séparer au milieu d’une épaisse forêt, pour ouvrir aux voyageurs un chemin qui, de temps immémorial , a conduit de la Macédoine dans la Thrace, à travers des pelouses et des fleurs. Nous étions au mois de juin ; le chant du rossignol fut pour nous une invitation de nous arrêter; nous fîmes halte pour prendre un léger repas : ce site avait tous les charmes de la nature agreste ornée de ses propres dons; nous en jouîmes d’autant mieux que nos brillans musiciens semblaient animés par notre présence.

En sortant de cette charmante route , nous passâmes près d’un corps-de-garde et d’un Kiosq où l’on est invité à prendre du café par les gardes préposés pour veiller sur ce passage. On y trouve aussi un Khan qu’on nomme Roumeli-Bogtisi-khan , ce qui signifie Kervan sarai du passage ^ui sert d’entre'e dans la Romélie, C’est auprès de cet endroit que se trouve le plus grand enfoncement du golfe Strymonique, où les marins de toutes les nations vont faire des chargemens de bois. Quant aux temps antiques, il est très-vraisemblable que la ville de Bromisque, dont parle Thucydide (i), n’était pas éloignée de cette station. L’iiistorien, dans son récit de la prise d’Amphîpolis , nous fait connaître la marche de Brasidas , quand il voulut surprendre de nuit cette colonie athénienne : il dit que ce général partit d Arné, ville de la Chalcidique inconnue de nos jours , qu’il passa à Auhn et à Bromisque, qu’il ne s’arrêta que quelques momens dans cette dernière ville, et que sans perdre de temps il passa avec son armée kArgHos, colonie d’Andros, et qu’ayant obtenu que les habitans de cette ville quittassent le parti d’Athènes, il fut en mesure, dans un jour, depuis le départ d’Arné, de s’emparer sans coup férir de la ville d’AmphipoIis.

Quoique Thucydide ne marque pas précisément la distance d’Arné à Amphipolis , il fait assez connaître que Bromisque était située auprès de la route qui, du fond du golfe, va aboutir au Strymon. En partant du Kiosq , pour arriver à ce fleuve nous marchâmes pendant trois heures sur des sables brûlans, entre la mer et des bruyères qui forment une espèce de remparts aux villages disséminés sur le penchant de la Bisaltiquc et sur le plat pays. Dans ce canton on n’est jamais sans alarmes, à cause

(l) Thucyd., lib. iv, cap. cm.

ii8 VOYAGE

des pirates qui se montrent par fois sur ia côte. Les villages y sont peuplés de Turcs et de Grecs. De distance en distance, on rencontre, à la tête de ces bruyères, des corps-de-garde destinés à garantir le pays de surprises.

Auprès d’une de ces vigies, nous trouvâmes une plante d'agnus castus, qui attira nottre attention; elle était entièrement fleurie, et elle s’élevait beaucoup au-dessus de la hauteur du plus grand arbrisseau , tellement qu’une cabane en occupait le centre.

Les coteaux qui bordent les montagnes dans cette contrée sont très-peuplés, très-fertiles, et l’ont toujours été : au-delà des bruyères on cultive le maïs; j’ai souvent vu partir de Salonique des bâtimens frétés pour aller y charger de ce grain. On traite d’avance de l’achat avec les primats du pays qui donnent des garanties pour l’entière exécution du contrat.

En ce qui concerne l’antiquité, relativement à cette contrée, j’observerai que plusieurs colonies s’y établirent dès les premiers âges du commerce des Grecs. La ville de Roenthéné , connue seulement depuis le moyen âge, et nommée aujourd’hui Rendine , pourrait avoir occupé la place de Bromisque. Argilos était aussi au nombre de ces colonies. Les Andriens , suivant Thucydide (i), l’avaient fondée très-près du Strymon ; quoique cet historien n’en fixe pas l’emplacement , il le désigne suffisamment , en faisant observer que les Argiliens s’étaient réunis à Brasidas, et qu’ils le conduisirent , avant l’aurore , devant les portes d’Amphipolis (2). L’historien confirme cette opinion , en disant ailleurs que Cerdilium était de la dépendance d’Argilos (3). On doit reconnaître aujourd’hui l’emplacement de cette colonie

(1) Thucyd. lib, IV, cap. cm.

(2) Ihid, Itb. V,cap. VI.

( 3 ) jbid.

dans un village qui se nomme Buiuk-Orchova , Grand-Orchova, trèsvoisin de Kutchuk-Orchova, où, comme je le dirai bientôt, sont les ruines de Cerdilium.

C’est aussi dans cette partie de la Bisaltique mc'ridionale que devait se trouver la ville d'Eione, fondée par les habitans de Mende. Cette ville, dont on a ignoré jusqu’à présent l’emplacement, est mentionnée par l'historien moderne des colonies grecques comme très-distemte de la ville du même nom , dont Cimon avait fait la conquête, aux bouches du Strymon.

C’est faute d’avoir connu les localités , que cet historien s’est beaucoup étendu sur ce point de critique. Thucydide seul doit être consulté ; car c’est de lui que nous apprenons la différence qu’il y avait entre les deux villes homonymes d’Eione, et qui nous apprend quelles étalent voisines l’une de l’autre.

Son texte est positif. Il nous dit, en parlant d’Eione, où lui - même défendit ensuite si bien les intérêts d’Athènes contre toutes les forces dont disposait Brasidas , que ce fut Cimon qui fit cette conquête, et plus bas, il ajoute que, « vers » la dixième année de la guerre du Péloponèse, Slmonide, gé- » néral athénien , prit dans la Thrace Eiotie, colonie de Mendé , » et ennemie d’Athènes. Elle lui fut livrée par trahison. 11 avait, » pour ce coup de main, rassemblé quelques Athéniens des gar- » nisons , et beaucoup d’alliés du pays ; mais les Chalcidiens et » les Bottiéens étant promptement venus au secours , il fut chassé >» et perdit une partie de son monde. » On ne saurait distinguer plus clairement l’Eione des Mendéens , d’avec celle que Cimon conquit au profit de la ville d’Athènes.

Cependant plusieurs auteurs modernes très-recommandables n’ont reconnu que celle de ces deux villes qui est située sur les bords du Strymon : cette erreur ne provient que de ce qu’ils n’ont pas assez consulté Thucydide , et qu’ils n’ont pas remarqué

les deux passages que je viens de citer. Le témoignage de Thucydide ne présente de conjectural que l’emplacement d’Elone, colonie de Mendé; mais cet auteur nous fournit lui-même tous les moyens de nous convaincre qu’Eione du Strymon et cette seconde Eione étaient très-voisines l’une de l’autre.

Lorsqu’il rapporte que Simonide fut bientôt chassé d'Eione par les Chalcidiens et les Bottiéens, il nous donne à entendre que ce secours venait de très-près, et que les troupes n’avaient pas même eu besoin de passer le Strymon; d’où il résulte qu’il ne fuit pas chercher la position de la colonie de Mendé hors du territoire qui s’étend depuis Bromisque jusqu’aux bouches de ce fleuve.

Si, malgré ces raisons, on voulait croire que l’établissement des Mendéens s’était formé sur les bases sud du Pangc%, où commence la Piérie, plusieurs motifs se présenteraient pour nous convaincre du contraire : le premier consiste dans la difficulté que les troupes destinées à attaquer Simonide auraient éprouvée, si elles eussent été obligées de se porter au-delà du Strymon , où les Athéniens, qui y étaient en force, n’auraient pas manqué de leur opposer une grande résistance; le second motif, qui n’est pas moins prépondérant, concerne les Thasiens, qui n’au^ raient jamais permis que les Mendéens eussent formé un établissement si près de leurs mines , défendues par Galepsus et (Esime.

J’ai donc lieu de regarder comme démontré que Eione de la Piérie est la ville qui fut assiégée par Cimon , et que la seconde Eione, colonie de Mendé, surprise par Simonide, se trouvait près du Strymon, sur les côtes de la Bisaltique. Cet éclaircissement, donné par Thucydide lui-même, justifie son commentateur, qui a voulu désigner l’Eione prise par Cimon comme une ville de la Piérie; et celle que prit Simonide comme une ville de la Thrace,

province à laquelle elle appartenait réellement par sa position sur les coteaux de la Bisaltique (i).

D’autres colonies s’étaient depuis long- temps établies dans ces parages, pour partager les avantages qui avaient attirés les Mendéens.

Les coteaux de la Bisaltique nous conduisirent sur les bords du Strymon. Ce fleuve, près de son embouchure , se trouve resserré entre ces coteaux couverts de bois et les bases du Pangée. C’est là que nous arrivâmes. Nous passâmes un bac établi pour le service de la grande route. Nous avions à l’autre bord et à notre droite un grand magasin propre à contenir le blé que les pays environnans sont obligés de fournir au Grand-Seigneur, comme une espèce de dîme de leurs récoltes , et que l’on embarque pour Constantinople, sur la rade voisine. On nomme ce droit ichtira, et le préposé qui le reçoit l’icJitimJgi, Les Turcs ont donné à ce lieu le nom de Tc/iài-Aghese , qui signifie Bouche Au Fleuve, ou plus littéralement du Fleuve sa Bouche. Le nom de Strymon a disparu pour les Turcs et les Grecs; les Bulgares seuls l’ont conserve. On voit dans le même endroit une petite masure qui prend le nom de douane. C’est, dit-on, Ismaïl bey qui a établi cette imposition pour l’entretien des ponts construits sur le Strymon. Smyrne est cependant la seule ville d’Asie qui entretienne par cette voie un commerce direct avec Serrés.

Avant d’arriver sur les ruines d’Amphipolis, nous dûmes traverser celles d'Eione du Strymon. A peine eûmes-nous franchi l’eau, qu’un sentier nous conduisit à un pavé, et à des restes d’épaisses maçonneries que nous reconnûmes pour être les ruines d'une des portes de la ville. Ce passage, maintenu au milieu de

( 1 ) Voyez THisioire des Colonies grecques, lome 111, page zii.

ces ruines, a fait partie de la voie Appia, et le pavé antique, encore subsistant, est peut-être le seul signe certain qui reste de l’existence de cette grande route, au travers de la Macédoine.

Quoique les marins aient enlevé beaucoup de matériaux sur les ruines d’Eione , il en reste encore assez pour faire connaître combien cette ville a été souvent restaurée. 11 est inutile d’y rechercher des monumens antiques; iis ont été détruits, et les débris mêmes ont disparu.

Pour nous rendre à Amphipolis, dont les murs renversés se montraient déjà à notre gauche, nous prîmes un sentier qui conduit à un petit bourg peuplé de Turcs, placé sur la hauteur. C’est làqueCléon et Brasidas perdirent la vie, lorsque lepremierdeces deux généraux assiégeait Amphipolis. Coupant ensuite à gauche parie chemin qui, de ce bourg, conduit au village àcIeni-Kieui, nous y abordâmes à l’entrée de la nuit. Ce village, composé d’environ cent maisons, occupe l’emplacement par où Brasidas pénétra dans la ville. Ce faubourg, entouré par le fleuve, tenait aux murs d’un château qui en faisait la principale défense ( i ).

Nous mîmes pied à terre près d’une grande écurie publique, où nous fûmes entourés de curieux; et nous aurions été embarrassés pour nous assurer d’un gîte, si notre janissaire ne s’était hâté de dire à l’un des personnages marquans de la troupe, que nous étions des marchands de Salonique. La personne à laquelle il s'adressa se nommait Apostoli, et son état était de faire des accaparemens de cotons pour les revendre à Serres. Dès qu’il sut qui nous étions , il s’empressa de nous proposer sa maison : rien ne pouvait venir plus à propos ; il nous y conduisit lui-même. La réception que nous reçûmes fut analogue à la propreté du logement ; la table fut bien servie ; bientôt la conversation s’établit

(i ) Voyez le plan dei ruine, f Amphipolis.

sur le produit du coton , sur la médiocrité de la récolte, sur l’espoir d’une augmentation du prix courant et d’autres choses semblables : et comme notre hôte n’était pas musicien, ces dialogues auxquels il attachait des vues d’intérêt, remplacèrent les chants généralement en usage dans ces repas hospitaliers.

Le lendemain, après avoir reçu les politesses du café et de la pipe, nous sortîmes pour aller visiter une grande tour située sur le bord du fleuve; elle est semblable à celles d’Urendgik; et, depuis long -temps, elle n’est point habitée : elle est en face d’une autre tour de même construction, placée au-delà du fleuve. Il paraît que ces deux tours défendaient le passage où le Strymon, sortant du lac Cercine, reprend son cours jusqu’à la mer.

Apostoli nous dit que, le village, ainsique le désigne son nom, n’étant habité que depuis peu d’années, il n’y avait aucune tradition dans le pays qui pût nous satisfaire sur l’époque à laquelle ces tours avaient été construites; mais que sur toute la côte nord-ouest du Pangée, on en voyait de pareilles et même de plus fortes.

Par les fragmens d’antiquités dont celle-ci est revêtue, il était aisé de juger qu’elle a été rebâtie dans le moyen âge, sur d’anciens fondemens. La petite porte par laquelle on peut y entrer se trouve à huit pieds d’élévation au-dessus du terrain. Cette élévation me fit renoncer à l’idée que j’avais eue de m’y introduire; mais notre conducteur, qui en avait vu l’intérieur, nous assura que les murs sont couverts de fragmens d’architecture et de sculpture antique, tels que ceux que nous vîmes çà et là sous de grandes broussailles. Avant de faire cette course, je copiai une inscription , gravée auprès de la petite porte de la tour, sur une pierre de marbre blanc qui fait partie de la maçonnerie extérieure. Elle a seulement deux pieds de longueur sur un de hauteur. En voici la forme et le fac simile en petits caractères.

t 6N TOTTCtS OI niCTOI NIKOTCIN.

Ces mots rappellent la légende qu’on trouve sur les monnaies de bronze des empereurs grecs de Constantinople : ils ont été par fois aussi employés dans les derniers temps sur des monnaies de diverses ville d'Italie : le Portugal a conservé cette légende jusqu’à nos jours. II faut aussi remarquer qu’elle a paru sur les enseignes romaines sous divers empereurs après Constantin le Grand, et ensuite sur les monnaies, pendant le règne de Constant second, fils d’Héraclius second. Cette dernière remarque, à ce qu’il me semble, n’avait pas encore été faite.

La légende des médailles impériales porte 6N TOTTtÜ NIKA, sois victorieux par la croix; et l’inscription qui se voit sur la tour d’Amphipolis signifie les croyans seront victorieux par la croix.

En laissant cette tour, qui paraît avoir formé, près de la porte nord-est de la ville, la tète du mur d’enceinte, nous entrâmes dans un kiosk construit pour le service public, vis-à-vis du bac qui sert à la communication journalière , entre le district de Serrés et celui deZihna. Ce bac n’est éloigné du village que d’environ cent toises.

Au sortir du kiosk, nous passâmes à l’église située vers le sud, à très-peu de distance du village; elle est solidement bâtie, et très-simplement ornée. C’est pour attirer des cultivateurs que les ancêtres de l'aga de Zighna ont souffert qu’on en réédifiât une ancienne, qui était tombée en ruines dans cet emplacement; j’ai déjà dit qu’on a fait de même à Pella.

Le nom de Je'ni-Kieui, que porte le village, annonce qu’il n’est habité que depuis peu de temps; on croit néanmoins, sur les lieux, qu’il l’est depuis plus de cent ans.

Nous aperçûmes à la porte de cette église deux monumens : l’un sépulcral, et l’autre consistant en un morceau de sculpture

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pi.e.p.iîs.

de mauvais goût. Le premier est remarquable par le nom d’un grec qui s’honorait d’avoir <ftc le serviteur d’un roi de 'Ehrace, nommé Rhoeme'takès. Quelques années apres l’avoir examiné, je l’achetai à Salonique , d’un médecin allemand qui l’avait fait enlever. On voit aujourd’hui ce morceau antique dans notre Musée , dit de Charles X. Le second monument représente un monstre symbolique, qui porte une inscription. Il est gravé dans le recueil des planches (ij.

Quelques fragmens de belle architecture et d’objets sculptés avaient etc reunis à la porte de cette eglise. Ces fragmens servent de sièges aux fidèles qui attendent les heures de la prière. On en dépose souvent de semblables auprès des églises grecques et dans les cimetières : ce sont là en quelque sorte des témoins qui attestent que la ville était autrefois considérable, et ils ne manquent pas à ce titre d’attirer l’attention des voyageurs : heureusement ce genre d utilité en a fait conserver un grand nombre.

Lorsque je fus de retour au logis, notre hûte me donna un guide pour aller parcourir l’intérieur des ruines.

En partant du village, mon conducteur me fit longer un ravin profond et très -escarpé, qui partage la ville jusque vers le centre. Ce ravin est le Ut d’un large torrent, par où toutes les eaux des pluies se dirigent vers le fleuve. En considérant la largeur de ce ravin et son escarpement , qui a plus de cent pieds de haut, je me figurai qu’Agnon, ayant agrandi la ville du côté du nord, ainsi qu’on le voit encore, et la largeur du torrent ne lui ayant pas permis de faciliter, par des ponts, les communications de l’ancienne ville avec la nouvelle, la difficulté qu’il y avait à se transporter d’un côté à l’autre put donner lieu à la

(i) Planche n.“ 8.

i2<j VOYAGE

dcnominaiion i' Amphipolis, double ville. C’est meme le sens qu’on peut donner aux expressions de l'historien (i).

En sortant de ce ravin, nous parcourûmes des coteaux où l’on a plante des vignes, et où l’on cultive le coton. Je n’aperçus nulle part des restes remarquables d’anciens édifices; il paraît que, pendant très -long -temps , les habitans des pays voisins sont venus consommer la destruction de cette ville, pour enlever des matériaux. J’arrivai enfin aux ruines d’une porte située du côté de l'Orient; et je ne doutai pas que ce ne fût celle par où sortit la première division des troupes queBrasidas, général de Sparte, fit marcher pour combatre Cléon. J'avais au-devant de moi les hauteurs où se donna le combat : toute l’étendue du lac était à ma gauche; et ma vue portait à droite sur Eione, et sur la côte nord du mont Athos.

Après avoir suivi pendant une demi -heure les murs de la ville, par-tout renversés, je rentrai dans l’intérieur, et j’y remarquai un petit tumulus , que je supposai être celui de Brasidas lui -même. Ce général, au rapport de Thucydide, fut en effet inhumé dans la ville avec toute la solennité en usage pour les libérateurs et les fondateurs ( 2 ). L’historien dit aussi que le monument héro'i'que qui avait été élevé en l’honneur d’Agnon , général athénien et fondateur de la colonie , fut entièrement détruit par les Lacédémoniens.

La recherche des anciens remparts du côté de l'est et du sud attirait d’autant plus mon attention , que les géographes modernes

(1) Je dois faire observer que c’est dans cette vallée que les habitans de Jtni- Kieui vont tamiser les terres que les pluiesjy déposent. Elles charient toutes sortes de morceau* d'antiquité, surtout des médailles. Ce ravin est la mine la plus féconde de l’Orient en monnaies anciennes de l’Europe et même de l’Asie.

(1) Thucyd lib. V, cap, xi.

m’avaient paru ne pas se trouver d’accord sur ce point avec Thucydide.

On a jusqu’à présent mal compris le passage de cet historien où il est fait mention de la grande muraille qui défendait la ville du nord-est au midi, et qui, suivant son récit, devint le motif du changement du nom d’Énéodos en celui d’Amphipolis. Voici son texte : ■< ‘Aymi ot< e-zy’ À/À.(poTe^

TTtÇJlppéo/loi; TOV «flcCTO etOTJIK, IA,<X.XfU

ÀmAo-Cdy ex, Tttho.fA.oZ •mçj.ipa.yn S’iAouro-â* rt

T«\ •/[Ttuç^l i')M<r£V. (1) •>

«• Agnon la nomma Amphipolis [la ville entre deux), parce que. le Strymon coulant autour de deux côtés, et formant presque un cercle, ce général la sépara par un long mur qui joignait les deux rives du fleuve, et en fit une colonie remarquable, et du côté de la mer, et du côté du continent. •>

Tous les traducteurs ont cru voir dans ce passage que le mur construit par Agnon était placé entre deux bras du Strymon.

Le texte ne fait nullement mention de deux bras du fleuve. Il porte, comme on voit, ces mots, ex, TreTct^oo ii •ott<i/aov, du fleuve au fleuve. On a déjà vu sur le plan que le Strymon venant du nord frappe de ce côté contre la ville; qu’il se détourne vers le couchant en suivant la montagne de Cerdilium. C’est ce changement de direction qui a fait employer par Thucydide ces mots du fleuve au fleuve; ils montrent évidemment qu’il n’a pas entendu dire que le fleuve eût deux branches.

La narration du combat entre les Lacédémoniens et les Athéniens fait d’ailleurs assez connaître que la ville était située au pied d’une colline sur laquelle Cléon avait établi son camp; et

(i) Tliucyd. lib. iv,cap. 102.

que. Je ce côté, dans les temps mêmes les plus reculés, le Strymon n’avait pu se former un passage; il est au contraire trèsresserré entre la hauteur qui domine Amphipolis et la colline voisine, et l’on reconnaît aisément qu’il a toujours été forcé de couler dans cette gorge.

Quant au long mur d’enceinte qui s’étendait d’un point du fleuve à l’autre, rien n’est plus facile à expliquer. Ce grand mur défendait la ville de trois côtés; il commençait à la tour dont je viens de parler, et venait aboutir circulairement à une autre tour, construite sur le détroit oii le Strj’mon, gêné par deux élévations, se détourne lorsqu’il arrive sous Cerdilium, en formant un angle presque droit pour se rendre ensuite à la mer. l.a ville n’avait pas besoin de fortifications dans la partie où le fleuve reprend son cours, par la raison que ses eaux et les grandes tours placées aux deux extrémités des murs en empêchaient l’approche. rhucydide dit e.\pressément qu’à l’époque où Brasidas s’empara d’Amphipolis, il n’existait encore point de murs de ce côté (ij.

De retour à Jeni-Kieui, je copiai une inscription qui sert d’ornement à une petite fontaine où les filles du village viennent remplir leurs cruches; les hahitans préfèrent cette eau à celle du Strymon. L'inscription, qui mérite*d’avoir ici une place, est écrite en caractères d’une forme pure. La voici.

’’E(îb?Ê rS S''inu.(i , *I>/Awvct 1.Tç^0K\é<L ipeoyeiv *Au.(pnra- Aiv T>îv yîlv tSv ‘AfÀ,^irro- AitSv ^el<Svy^cu^ X94 ecÛTovs x?)

1, eAOïEN Tnt AHMOI <J>t-

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