‹ Voyage dans la MacédoineChapitre 6 sur 19 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Voyage de Salonique à Bérée ou Caravéria. Retour par Vodina et Pella ou AUudissa, successivement capitales de la Macédoine. Description de ces trois villes et des plaines qu’elles dominent.

De tous les pays qui composaient l’ancienne Macédoine avant Philippe, celui que j’ai le plus tôt connu et le plus souvent parcouru comprend les deux vastes plaines cisaxiennes et transaxiennes qui s’étendent depuis le territoire de Salonique jusqu’à l’Ématie, où sont les ruines d’Elgès, aujourd’hui Vodina. Une ligne demi-circulaire de hautes montagnes , se dirigeant du sud-ouest à l’est, forme un grand arc dont les bords de la mer semblent dessiner le cordon.

Le mont Olympe et la Piérie , qui tiennent à la Thessalie ; leBermius, qui s’étend jusqu’au mont Bora; le mont Bora luimême; les montagnes qui bordent au nord la Mygdonie, et le mont Disoron , ferment ce majestueux tableau dont la Bottiée, l’Ématie , la Cyrresthique , l’Amphaxitide , et la Mygdonie , occupent l’intérieur.

Quatre fleuves inondent plus souvent qu’ils n’arrosent cette belle contrée; ce sont l’Échédorus qui a ses sources dans la Crestonie, et dont l’embouchure n’est pas éloignée de Salonique; l’Axius, dont les sources naissent dans diverses montagnes situées au nord de la Macédoine, entre les monts Scomius et Orbellus ; le Loudias, qui sort du grand lac de Yenidgé , et

l’Aliacmon qiii , après avoir reçu ses eaux des frontières de l’Épire et des montagnes de l’Elymée, vient cotoyer la Piérie , et va se jeter dans la mer, non loin des bouches de l’Axius , nommé aujourd'hui le Vardar.

Le bord fangeux des rivages de cette plaine, et les terres sans cailloux dont elle se compose, peuvent donner lieu de croire que la mer avait très-anciennement occupé une grande partie de l’intérieur de ce pays , et que les alluvions des fleuves qui le parcourent y ont formé des atterrissemens successivement cultivés.

Le désir de faire le tour d’un si beau plateau m’engagea à profiter du départ d’une caravane de marchands de Salonique, qui allait se rendre à la foire de Perlépé, petite ville frontière de la Macédoine, au-delà du mont Bermius, entre le Drin et l’Axius , dont le territoire renferme les principales sources de l’Érigon ( I ).

Cette caravane est dans l’usage de prendre la route la plus directe, en remontant l’Axius jusqu’à Gradisca, de passer le fleuve dans cet endroit , d’aboutir ensuite à Démir-Capi , où coule l’Erigon qu’on traverse à gué , mais dont le passage est souvent très- dangereux.

Peu avant le départ des marchands, on eut avis que, la fonte des neiges ayant été tardive, le passage du Carasou, nom que porte aujourd’hui l’Erigon , était impraticable. La caravane fut obligée de prendre la route de Caravéria pour parvenir avec plus de sûreté à la foire, par le nord du mont Bermius, le long d’une grande vallée où se trouvent Siaiista , Castoria , ville située sur

(i) Jusqu a présent no» géographes avaient^ formé de» doutes sur le cours de TErigon; mais Palma, par le moyen de justes observations de M. le comte de Tromelin, les a fart cesser en prouvant que cette rivière tombe dans TAiius.

un grand lac dont elle prend le nom, Florina, et Monastir, l’ancienne Héracice de la Lyncestide.

Je me joignis d’autant plus volontiers à cette caravane , où l’on comptait plus de deux cents chevaux, qu’elle allait contourner la plaine, et traverser les quatre fleuves dont j’ai fait mention. Nous avions cinq à six lieues de plus à faire. La route était ainsi divisée :

De Salonique à Bérre lieues 14 ■

De Berce à Siaiista 6 .

De Siaiista à Castoria 6 .

De Casioria à Florina 6 .

De Florina à Monastir ou Toli 6 .

De Toli à Pericpé 8 .

Total 46.

La route ordinaire nous aurait donné.

De Salonique à Avrat-Issar lieues 6.

D’Avrat-lssar à Koumii- Kieni 8.

De Koumii-Kieni à Cradisca 4 .

De Gradisca à DemirCapi, où l’on traverse l’Erigon 6.

De Demir-Capi à Kavadargik 8 .

De Kavadargik à Pericpé 9.

Total 41 .

Par cette déviation , la route devenait plus longue de cinq lieues; mais le voyage était beaucoup plus sûr, et la campagne était plus belle.

Un janissaire, un domestique, et un peintre bulgare, nommé Apostoli, natif de Vodina, ancienne Édesse, furent mes compagnons de voyage. Notre bagage consistait en deux petits matelas du genre de ceux que les Turcs appellent si/te, deux draps de lit, deux couvertures , et quelques ustensiles de cuisine et de table. Cet équipage, si nécessaire en Turquie, formait

une charge de cheval , couverte d’un tapis qui sert aussi quand on fait halte.

En sortant de la ville par la porte du Vardar, on n’entendait de tous côtés que les complimens d’usage, augourler ola, que les augures soient bons ( i ). Après ces complimens, on alluma les pipes ; les janissaires, conducteurs et propriétaires de chevaux ouvrirent la marche.

Nous côtoyâmes pendant une demi -heure des jardins, et ensuite des vignobles bordés de roseaux , jusqu’à l’ouverture de la plaine près d’un grand tertre, vraisemblablement tumulus, que nous laissâmes à notre droite. Nous avions de ce côté Hamian Kieni, village des Aires, qui a pris son nom des aires à fouler le grain, où les meules se multiplient au temps de la moisson , à cause de la fécondité des plaines environnantes ; et nous primes dans cet endroit le chemin qui borde la mer, en traversant des ravins inondés chaque année par l’Echédorus. A peu de distance de là, nous passâmes deux bras de ce petit fleuve dont le lit, à son embouchitre, est un composé de sable et de boue, auquel les Turcs donnent le nom de Batac, c’est-à-dire Heu où bon s'enfonce, ce qui est tellement vrai que le cheval et le cavalier disparaissent quand on ne s’avise pas de ce danger.

Nous continuâmes notre route sur une étendue de plus d’une lieue dans l’intérieur par des terrains incultes, qui servent de

(i) Les Turcs se servent habituellement du mot augure, soit qu’ils souhaitent bon voyage à un homme qui va partir, soit qu’ib voyagent avec lui : on doit tirvr de là la conséquence que les Grecs ont emprunté ce mot à la langue romaine, et que les Turcs l'ont re^u des Grecs; ce qui ne signifie pas que les premiers en aient connu l’origine, mais seulement qu’ils en ont saisi le sens. Un peuple aussi superstitieux que les Turcs, et qui a enchaîné par la force un si grand nombre de Grecs à son culte, ne pouvait pas manquer d’adopter lui-même une superstition dont l’application devenait si fréquente.

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pâturages aux troupeaux qu’on amène de l’Albanie supérieure pour y passer l’hiver. J’aurai occasion de levenir sur ces troupeaux albanais.

Après deux heures de marche sur ce terrain , nous fîmes la remarque que nous passions sur de grands ravins formant le lit appelé dans le pays l’ancien Vardar. En effet, les deux rives d’un grand fleuve sont si bien tracées sans discontinuité, sur un espace de plus de deux lieues de longueur, qu’il est impossible de ne pas reconnaître la Justesse de la tradition , qui a conservé le souvenir du déplacement de ce fleuve. La chasse du lièvre qu’on fait dans les environs m’a mis souvent à portée de suivre les bords de ce ravin jusqu’au pont de bois jeté sur le Vardar, et que l’on passe à quatre lieues de Saionique.

Nous aboutîmes enfin à des terres à blé , situées aux environs de Colakia , où doit avoir été placée l’ancienne Calastra, grand village entièrement peuplé de Grecs, qui paraissent y avoir toujours résidé , malgré la domination des Bulgares , dont ils sont entourés dans toute l’étendue de la plaine.

La population de Colakia se compose de cultivateurs et de marins dévoués à la pèche. Ce village n’est éloigné du Vardar que d’un quart de lieue, et il n’y a d’autre eau à boire que celle de ce fleuve, de sorte qu’il faut que chaque habitant ait des urnes ou de petits barils et une bête de somme qui les porte, pour faire chaque jour sa provision d’eau , ou bien qu’il l’achète.

La position de ce village donne lieu de croire qu’il était autrefois entouré par deux bras du Vardar, et que, ce fleuve ayant abandonné son lit oriental, Colakia s’est trouvé dans le territoire de Saionique, quoiqu’il soit toujours compris dans le diocèse de l’ancienne Bottiée. Cette dernière observation me parut favoriser la conjecture que j’ai tirée de l’élévation du terrain et de l’ancien lit du fleuve.

6i VOYAGE

La mer forme un petit golfe tout près du village; c’est dans cet abri que les pêcheurs tiennent leurs bateaux; ils vont pêcher au loin, et transportent leur poisson à Salonique.

Nous ne trouvâmes ni bateau ni pont pour passer le fleuve, et nous suivîmes ses bords pendant plus d’une heure pour arriver au bac. Nous reconnûmes dans ce trajet que les atterrissemens de l’Axius se sont beaucoup avancés sur le golfe, et ont formé des îles garnies de bois. Notre caravane fut long- temps à passer l’eau; elle poursuivait sa route par pelotons, à mesure qu’elle atteignait le bord opposé.

A une lieue plus loin, en coupant vers le nord-ouest, nous atteignîmes le Cara-Aynac , fleuve nommé par les anciens Loudias, et qui se jetait autrefois dans la mer , mais qui s’est réuni depuis long - temps à l’Axius, au lieu d’aller joindre le golfe. Nous le passâmes sur un pont de bois assez bien construit ; nous étions sur ce point à trois lieues au sud du lac de Yenidgé ; la largeur du Cara-Azmac n’est pas considérable ; ses eaux sont presque toujours troubles, et son lit est très-profond; c’est pour quoi les Turcs l’ont nommé Cara-Aimnc , ce qui signifie noirprofond, On nous assura qu’il est aussi poissonneux que le lac d'où il sort lors qu’il va se jeter dans l’Axius, après avoir formé une île qui est aujourd’hui très-cultivée

Nous nous trouvions alors à plus d’une lieue de l’embouchure du Vardar : ses bords près de la mer forment un bois où l’on va. quelquefois de Salonique chasser le faisan.

Notre route nous portait vers le cours de l’Aliacmon, et nous étions déjà dans les bois qu’il traverse depuis les environs de Beree ou Caravéria , jusqu’à une certaine distance de la mer. Nous campâmes sur ces bords dans un endroit où l’on a construit de longues digues pour contenir ce fleuve. Cette réparation était si nécessaire que, les digues s’étant rompues, il y a

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une trentaine d’années, le pays qu’il submergea, dans un espace de quatre lieues carrées, demeura dix ans à-peu-près dans le même état. Les agas, propriétaires des pays inondés, se réunirent, se cotisèrent , firent rétablir la digue par leurs paysans, et dans un seul été le fleuve reprit son cours , et cessa de se jeter dans le Loudias qui l’avait reçu en grande partie. L’eau s’étant maintenue dans les parties creuses du terrain , et ayant formé des amas, l’on fit une pèche très - considérable qui dura assez long -temps ; on salait tout le poisson qu’on ne pouvait pas vendre frais.

J’ai tout lieu de croire que le terrain inondé faisait partie de la Bottiée , dans les temps anciens. Suivant Thucydide , les habitans de cette contrée se transportèrent après l’inondation dans les pays voisins de la Chalcidique, les plus voisins de la mer ( i ). Quoique cet auteur nous dise que Caranus , en entrant dans le pays des Macédnes, commença par en chasser les Pières et les Phryges, et qu’il ajoute que ce prince ou quelqu’un de ses descendans immédiats fit aussi sortir de leurs étais les Edoniens , les Eordiens, les Almopes, et les Bottiéens (a) , j’aime à penser que la plupart de ces peuples émigrèrent volontairement, dès l’arrivée de Caranus, surtout les Edoniens, qui paraissent être rentrés dans leur ancien territoire aux environs du Pangée , où leurs compatriotes les reçurent parmi eux. Quant aux Bottiéens, je me persuade que Thucydide, qui répétait des traditions altérées depuis long - temps , a été induit en erreur par des peuples ignorans, et pour l’ordinaire plus portés à attribuer à la force des armes les événemens dont ils n’avaient pas été les témoins , qu’à les croire l’effet de circonstances toutes naturelles.

(1) Thucyd., lib. Il, cap. XCIX.

(2) Thucyd., Ibidem.

L’inspection des lieux et la connaissance de l'inondation dont je viens de parler, doivent augmenter le soupçon d’une erreur dans le récit de Thucydide. Le fait est qu’il y eut une émigration dans l’ancienne Bottiée, et que les fugitifs allèrent s’établir sur les terres qui confinent avec la Pœllène et le territoire de Thessalonique. La dernière colonie était crétoise; elle avait eu pour chef Botton, qui lui donna son nom (i). Les indigènes lui permirent d’occuper la contrée qui depuis les bases de la Piérie s’étendait jusqu'à Pella. D’après ce que j’ai dit plus haut, on pourrait conjecturer que cette partie de la Macédoine était alors déserte et chargée de bols , comme elle l’est encore aujourd’hui dans presque toute son étendue. Un pareil établissement , peu antérieur à l’invasion de Caranus , et d’abord peu considérable, ne pouvait être nullement suspect à ce prince; d’ailleurs, si les Bottiéens lui eussent inspiré quelque crainte, les moyens qu'il avait de les forcer à sortir de ses états auraient été mieux employés à les contenir dans l’obéissance.

La contrée où l’on sait que s’établirent ensuite ces peuples, fait naître de nouveaux doutes. Le prince que l’on suppose avoir chassé tant de peuples des états qu’il avait nouvellement conquis, était aussi bon politique que guerrier courageux, et plus appliqué à s’attirer l’aflection de ses sujets que disposé à en diminuer le nombre; c’est ainsi que les historiens le dépeignent. On conçoit les motifs qu’il avait eus de chasser les Pières qui s’étaient le plus opposés à son invasion ; mais pour les Bottiéens, on doit croire qu’un désastre semblable à celui que je viens de rapeler, contribua beaucoup à déterminer Caranus à les placer, soit par la force, soit par des concessions volontaires, tout près de ses états, afin qu’ils lui demeurassent toujours soumis.

(l) iVlagn. Etymol. voc. Boilheia; voyez aussi Strabon, lib. VI , pag. 282, B.

Quoique voisins des Chaicidiens , et quoiqu’on les voie par fois leurs auxiliaires, ces peuples ne furent jamais compris dans la confédération olynthienne; et quand Scytalcès attaqua les Macédoniens, c’est dans la Bottiée qu’il fit le plus de ravages (i). Si d’ailleurs les Athéniens, pendant leur guerre contre Philippe, n’avaient pas considéré cette peuplade comme macédonienne, leur général Charidème , envoyé au secours d’Olynthe, n’aurait pas fait dans la Bottiée tant de dégâts.

De ces divers argumens , non moins que de la connaissance des lieux qui formaient l’ancienne Bottiée, il doit résulter trois conséquences : la première, que les colons amenés par Botton habitèrent entre deux fleuves dont les débordemens devaient souvent les inquiéter; la seconde, qu’une crue d’eau plus considérable que les autres les chassa en grande partie de leur domicile: la troisième enfin , que le roi de Macédoine les établit tout près de ses états, et qu’ils lui furent toujours soumis ainsi qu’à ses successeurs. Un homme du pays m’a assuré que sur le bord du lac de Yénidgé on aperçoit souvent pendant l’été des ruines submergées et couvertes presque toutes par les boues. Il paraît que ce lac n’était pas anciennement aussi étendu qu’il l’est aujourd’hui, et que son agrandissement a été causé par une inondation plus générale que celle qui avait fait déserter les Boltiéens. C’est ainsi que de nos jours les eaux de l’Aliacmon ont chassé les Grecs établis au-dessous de ce fleuve , comme je viens de le dire. Le plus grand inconvénient de cette dernière inondation a été de couvrir le nouveau terrain d’une immense quantité de tamarin dont les eaux avalent partout répandu les graines, et que l’humidité a fait pulluler de toutes parts. Les propriétaires ont été dédommagés par l’avantage de posséder des

(i) Thucyd. iih. i), cap. cl.

terres vierges, cjui ont exhausse le sol de près de trois pieds, et d’y (aire d’abondantes récoltes, sans laisser aucune de leurs possessions en jachères.

Les magasins à blé sont seuls restés intacts au milieu des eaux; et comme ces magasins, toujours surmontés d’un kiosque, ont un escalier intérieur, il m’a été facile, en comptant les degrés recouverts par les nouveaux terrains, de juger de l’ancien niveau du soi formé sans doute pendant l’inondation.

Ce n’est pas seulement dans cette partie de la plaine que j’ai pu remarquer les ravages de l'Aliacmon. Quelques années après ce premier voyage, étant venu dans la Piérie pour y visiter un monastère consacré à la V'ierge et éloigné de trois lieues de Pydna, je remarquai, à la distance d’une lieue, et à la gauche de l’endroit où nous avions passé le Cara-Aimac , un immense terrain sablé, sans culture, au milieu duquel j’aperçus la partie la plus élevée d’un pont de pierre presque entièrement enseveli dans le sable. Il me fut impossible de reconnaître si ce pont a une ou plusieurs arches , mais je demeurai convaincu que l’Aliacmon avait exercé de grands ravages dans cette partie de la plaine. Les sables qu’il y a jetés ont exhaussé le terrain jusqu’à couvrir le pont ; il s'est fait une ouverture plus bas , et ce fleuve s’est rapproché des bouches de l’Axius et du Loudias; or, il est aisé de concevoir que, si l’Aliacmon est disposé à se concentrer dans la plaine, tandis que l’Axius y tend de son côté en s’éloignant de l’est, où il a abandonné son ancien lit, on peut présumer que le Loudias, l’Aliacmon, et l’Axius, n’auront bientôt qu’une même embouchure.

Après huit heures de marche, et lorsque nous eûmes établi notre campement , je fus curieux de voir de près les eaux de l’Aliacmon , dont nous n’apercevions que le bord oriental , à cause des digues qui en resserrent le cours. Les eaux basses et

limpides roulaient sur des cailloux. Les environs du fleuve sont couverts de grands arbres, et les terrains tapissés de verdure; rien de plus riant et de plus pittoresque que cette solitude animée par le campement de notre caravane. En ne voyant dans ce ravin ni habitation , ni chemin, il me fut aisé de comprendre pourquoi les propriétaires des chevaux de la caravane nous y avaient conduits. L’abondance des pâturages les y attirait : ils se détournent toujours ainsi des grandes routes, quand la belle saison leur offre sans frais des herbages pour leurs bestiaux. Nous étions campés sur cette pelouse ; les ballots et les bagages servaient de rempart et de chambre à chaque marchand , et la voûte céleste déploya bientôt devant nos yeux toute sa magnificence. Une seule chose manquait en ce moment au bonheur des Turcs ; c’était le café ; il n’y avait pas une seule broussaille dans la prairie pour en préparer, et nous surprîmes beaucoup nos voisins, quand nous leur offrîmes de celui que nous avions fait à l’esprit de vin.

A cinq heures du matin tout fut en mouvement pour le départ, et dans moins d'une demi-heure nous fûmes en marche, toujours dans les bois et dans les prairies , et souvent auprès du fleuve. Ses bords sont partout soutenus par des renforts construits avec des pieux et de la terre ; de grands arbres fortifient aussi cette digue.

Vers dix heures du matin , nous nous arrêtâmes pour faire reposer les chevaux, et pour jouir de la fraîcheur de l’ombre. Les bois nous cachaient les villages qui se trouvaient à notre droite. On compte principalement , parmi ces villages, celui de Capsohori, où réside un évêque suffragant du métropolitain de Salonique , et dont le diocèse s’étend jusqu’à Colakîa. Cet évêque, très-hospitalier envers les Francs, me reçut quelques années après avec la plus grande cordialité, dans un nouveau

voyage que je fis à Berée. Les bois qui entourent son habitation , ainsi que les autres villages de son petit diocèse, sont entremêlés de grandes terres à blé qui fournissent d’abondantes récoltes. Une semblable disposition des terres au milieu des bois me prouva de plus en plus que je me trouvais dans l’ancienne Bottiée, qui s’était couverte de grands arbres après la catastrophe qu’essuyèrent ses premiers habitans. Toute cette partie très -considérable de la plaine, entre le lac et l’Aliacmon, nourrit une grande quantité de gibier : les tourterelles s’y plaisent beaucoup. Le jour que je fus reçu chez l’évêque, son chasseur n’eut besoin que d’une demi-heure pour nous en apporter huit ou dix extrêmement grasses. Le faisan y est aussi très - abondant ; mais on ne sait pas le tirer au vol, et on va l’attendre le soir à la juchée.

Il est à remarquer que les Bulgares n’ont jamais pénétré dans ces bois. La population y est toute grecque, ainsi que dans la Piérie, jusqu’à Carave'ria et à Cniausta. Il parait que c’est dans l’épaisseur de ces remparts naturels que les Grecs, pendant l’invasion des Bulgares, trouvèrent un refuge, et qu’ils s’y maintinrent moyennant des traités faits avec les conquérans.

A deux heures après midi, nous recommençâmes notre marche. Bientôt nous sortîmes des bois , et nous traversâmes le beau territoire de Bérée qui s’ouvrait devant nous. Le soir, la caravane s’arrêta dans un lieu propre au pâturage ; le lendemain , elle remonta vers le nord du mont Bermius, et nous la quittâmes sur le chemin qui conduit à Siatista.

Un ami d’Apostoii, nommé Békéla, nous reçut dans sa maison, avec tle grandes marques de cordialité. Il s’était rendu savant dans la langue grecque littérale, et il avait cela de commun avec son ami, qui, quoique Bulgare, l’avait apprise dès sa plus tendre enfance. Cette conformité de goûts était une des causes

de leur amitid. Békéia était riche; il jouissait de la protection de l’Angleterre, par le moyen d’un Barat, sorte de fîrman cjue la Porte accordait, à cette époque, à tous les ministres étrangers, à l’eflêt d’affranchir leurs interprètes rayas du droit de capitation. Dans la suite, ces interprètes étant devenus un corps inutile, le Grand-Seigneur actuel a cessé d’accorder cette faveur abusive , et s’est réservé la vente d’un droit illusoire , auquel les rayas n’ont pas beaucoup de confiance.

Békéla, qui résidait loin de Salonique, ne jouissait que faiblement de la protection du consul anglais; et comme il était riche, il n’en était que plus souvent exposé aux avanies que lui suscitaient les Grecs eux-mémes , de manière qu’ayant des inquiétudes à cause d’affaires très-épineuses , il venait souvent à Saionique, où enfin je l’ai vu mourir pauvre. Ses enfans, lassés de ces vexations , ont porté ensuite les restes de leur fortune dans l’Allemagne, et ils s’y sont établis.

La ville de Berée contient environ dix-huit à vingt mille habitans turcs ou grecs; quoique très-ancienne, elle ne présente aucun monument d’une haute antiquité. Quelques restes d’anciens murs, et une grande tour du moyen âge , située dans l’intérieur, sont les seuls édifices quelle offre aux curieux. Les églises sont toutes de nouvelle construction ; cette ville se soutient dans le second rang, parmi celles de la Macédoine, par la richesse de son territoire, et par la fabrication des assoriimens de bains quelle fournit dans tous les marchés de la Turquie. Le peuple en fait usage comme les seigneurs; ces assortimens se composent de diverses pièces, qui %ont\ei mucramas, dont on se couvre de la ceinture en bas, quand on entre dans le bain ; et, quand on en sort , le baigneur ou la baigneuse remplace le macrama par deux autres; il pose le premier autour de la tète pour sécher les cheveux, et le second sur les épaules. Ces sortes

de grandes serviettes sont toutes de Un ; les plus fines sont blanches et tissues par bandes , moitié unies et moitié' comme des velours ras , pour pomper l’eau plus facilement. Ces toiles sont en usage dans toute la Turquie. Le domestique qui donne à laver, en présentant la cuvette ou le leyen et fièric ou pot à l’eau , offre le mucruma qui est suspendu à son épaule. Dans les maisons où il y a de l’aisance, ce sont deux domestiques qui font séparément ce service, avant et après le repas. Il en est de même pour le café; un domestique l’apporte, et un autre le distribue. La seconde pièce nécessaire au bain est une ample chemise, dont on s’enveloppe en se jetant sur des matelas où d’autres macramas sont étendus, et tiennent lieu de draps de lit.

Comme la chemise n’est en usage que pour les gens aisés, elle est ordinairement brodée en soie et or. Il faut donc qu’un assortiment de bain soit composé de sept pièces, y compris la chemise. Pour le vulgaire, c’est toujours le propriétaire du bain qui fournit tout; il ne manque jamais aussi d’envoyer le café et la pipe, lors qu’on entre dans le bain, et lors qu’on en sort.

Toutes les pièces sont en fil, jamais en coton : le chanvre est filé dans la ville ou dans les environs, ce qui occupe un trèsgrand nombre d’habitans turcs et grecs. Les eaux qui circulent dans la ville, et qui se répandent dans la plaine, favorisent la culture du chanvre. Ce pays est le seul de la Turquie qui puisse donner la toile à bon marché.

Les moulins à foulon sont encore à remarquer dans la ville de Bérée. On y envoie les draps grossiers et les tapis fabriqués par les manufactures de balonique.

Je parlerai encore de cette ville à l’occasion des médailles quelle fit frapper avec une date, et que je me propose d’expliquer dans une dissertation particulière qui pourra servir de suite à la présente relation.

On peut compter parmi les dernières vexations d’Ali , pacha de Janina, celle qu’il fit il y a une dizaine d’années contre la ville de Bérée. il surprit cette ville sans defense, y mit une garnison , et s’attribua les impositions dévolues au pachalic de Salonique, dont elle fait partie, de telle sorte que cette ville a été soumise pendant plusieurs années à payer les mêmes droits à deux pachas difFérens, ce qui ne s’était jamais vu; sans compter les vexations particulières des officiers de celui de Janina. Ni les beys de Salonique, ni le pacha résidant dans cette ville, n’osèrent jamais s’opposer à cette invasion, qui a duré jusqu’à la mort du tyran.

-Avant de nous séparer de notre hôte, je fus curieux de connaître son opinion sur un passage de Mélétius, géographe grec de notre temps , qui a prétendu qu’un canton qu’on nomme encore aujourd’hui Pallatia se trouve aux environs de Pella. Békéla me répondit qu’il s’était déjà aperçu de cette erreur; que le territoire dont il s’agit était connu de plusieurs habitans deCaravéria pour appartenir à la Piérie orientale, et qu’il était instruit que quelques ruines existantes dans cet endroit avaient donné lieu au nom de Pallatia, qu’il portera encore long-temps. Mon hôte ajouta à cette information qu’il avait été plusieurs fois à Pella, et qu’il n’y avait trouvé aucune tradition relative à la dénomination de Pallatia. Nous nous séparâmes de notre hôte le troisième jour de notre arrivée chez Békéla; nous lui dîmes adieu; et, ayant dirigé notre route à l’est pendant près de quatre heures, en côtoyant le mont Bermius , nous parvînmes à Gniausta. Avant d’en gravir le territoire , nous traversâmes un grand ruisseau provenant d’une source qui jaillit du dessus du village, et dont les eaux vont se jeter dans le lac de Yenidgé.

Gniausta était avant l’insurrection plutôt une petite ville qu’un village; elle a dû être habitée dès les plus anciens temps à cause de ses belles eaux et de ses beaux vignobles, exposés

au midi. Il paraît que ce canton fut anciennement habite par les Bryges, qui, selon Thucydide, furent chassés par Caranus, avant qu'il eût pris possession de la ville d’Egée, aujourd’hui Vodina.

Apostoii, absent depuis long-temps de son pays, avait une sœur mariée à un Grec de Gniausta; cette femme et son mari nous reçurent avec de grandes démonstrations de Joie. L’aisance paraissait partout dans cette maison; et quoiqu’elle fût très-modestement meublée , nous y trouvâmes deux lits destinés aux étrangers , usage commun chez tous les Grecs d’une fortune même très-médiocre.

Le vin de Gniausta est dans la Macédoine ce que le vin de Bourgogne est en France; on le vend toujours le double des autres vins , même de celui des pays les plus voisins. On le transporte à Salonique et à Serrés , où H s’en consomme beaucoup. Je puis assurer même qu’à l’exception de celui de Ténédos, ce vin, considéré comme vin d’ordinaire, est réellement le meilleur de toute la Turquie.

Apostoii m’avait annoncé que je trouverais à Gniausta les femmes généralement belles, tandis qu’à Vodina, son pays natal, je ne verrais que des figures très-ordinaires : c’est en eflêt ce que je reconnus. On ne conçoit pas, dans le pays, quelle peut être la cause de ce phénomène : les uns disent qu’il provient de la qualité des eaux, pures et limpides à Gniausta, et saumâtres à Vodina ; d’autres prétendent que cette différence vient de ce que chez les Grecs la race est plus belle, et chez les Bulgares généralement plus commune.

Ce pays , si fertile en vins , est encore remarquable par son industrie. Un grand nombre de ses habitans s’appliquent à l’orfévrerie; d’autres s’adonnent au commerce et fréquentent l’Allemagne. Mais malgré ces occupations , ce village est sujet à des

troubles domestiques provenant de la forme de son gouvernement, qui est démocratique, sous la juridiction d’un cadi, et sous le pouvoir du pacha de Salonique. L'administration démocratique est confiée à huit ou dix archontes. Il arrive souvent que cette démocratie devient tyrannique par le pouvoir qu’un archonte usurpe sur ses collègues. C’est ce qui avait lieu lors de mon séjour. Un seul Grec gouvernait le pays. Lorsque j’allai lui faire ma visite, il était occupé de la bâtisse de son palais , où se manifestait autant son despotisme que sa richesse. On m’assura, sur les lieux, que ce genre d’administration n’était très-pernicieux que lorsque les pachas trouvaient des motifs de se mêler des afiàires du pays; qu’il fallait alors s’arranger avec eux moyennant des sommes considérables , et que le chef du village en retenait une partie sans en rendre compte. On ajouta que cette tyrannie ne passait pas du père au fils , et qu’il arrivait parfois que des pachas avaient fait couper la tête aux usurpateurs , ou que ces chefs avaient pris le parti de se bannir eux-mêmes.

Le dernier de ces tyrans de Gniausta , nommé Basili, âgé seulement de trente-cinq ans , et doué d’un grand courage , osa résister au fameux Ali de Janina, lorsque celui-ci voulut avoir sous sa dépendance un pays qui lui convenait si bien, depuis qu’il était maître de Bérée. Le siège dura trois mois ; les braves de Gniausta , et l’intrépide archonte qui les commandait , déployèrent un grand courage. Les beys de Salonique avaient promis à ce chef des secours qu’ils ne lui envoyèrent point , dans la crainte qu’Ali Pacha ne fit dévaster leurs propriétés, situées dans l’intérieur de la plaine. Enfin, les secours n’arrivant pas, et le pacha renforçant toujours son armée , les assiégés sortirent du village pendant un nuit obscure, passèrent à travers la troupe ennemie, et, après avoir tué beaucoup de monde,

7i VOYAGE

ils se retirèrent à Salonique, où leur chef se mit sous la protection du consul d'Angleterre.

Les suites d’un pareil événement sont dignes d’un monstre tel qu’Ali, de qui l’ambition n’ctait jamais satisfaite. La femme, le fils et la fille de Basili , restes dans le village, furent transporte's a Janina, et Basili n’ayant pu les délivrer, ni par rançon, ni par protection , alla se retirer dans un monastère du mont Athos, où il est devenu fou.

On peut croire que le Grand-Seigneur, n’ayant pu pardonner à Ali-Pacha ce dernier grief, s’occupa dès-lors des moyens de détruire un pareil rebelle ; tout le monde sait ce qui en est arrivé.

Le grand ruisseau qui coule auprès de Gniausta prend sa source dans la montagne, très-près du village. Nous voulûmes la voir; l’eau ne forme aucune cascade; on passe, pour y arriver, près d’une église dont l’intérieur est entièrement couvert de peintures, et qui parait très- ancienne; deux colonnes de marbre du pays, de différentes couleurs, et où le rose pâle domine, en forment la décoration extérieure ; ce genre d’ornement n’est pas très-rare dans ces contrées ; le moyen âge conserva long-temps les usages de l’antiquité.

Quoique les habitans de Gniausta fu,ssent situés entre des pays tranquilles , dans le temps de l’insurrection des Grecs, l’Observateur oriental nous a appris que, la seconde année de cette révolte, le terrible Aboul- About, gouverneur de Salonique, voulant s’enrichir par la ruine de cette belle contrée, plus que ne l’avait fait Ali-Tebelen, alla, à la tête de toutes ses troupes, et sur un simple soupçon de révolte, surprendre les paisibles habitans de Gniausta, et qu’il en fit massacrer la plus grande partie ; ce journal ajoute que les Juifs s’armèrent à cette occasion, pour seconder le pacha dans cette horrible expédition. On âura toujours autant de peine à concevoir la conduite d'Aboul-About que celle du

DANS LA MACÉDOINE, pacha de Janina. Quant aux Juifs, il peut y avoir quelque exagération dans le récit qui les concerne ; mais il n’y en a pas à croire qu’ils n’ont pas été oisifs dans cette scène d’horreur.

La rivière de Saint-ÉJie forme , à peu de distance du village de Gniausta , une cataracte qui verse ses eaux dans la vallée.

En sortant de Gniausta, nous descendîmes dans la plaine par les vignobles qui en décorent les avenues; prenant ensuite notre route au nord-est , nous arrivâmes en deux heures à un coude de la montagne que nous avions suivie depuis Bérée , et nous tournâmes au nord , dans une petite plaine qui , comme un golfe , s’étend entre deux monts peu élevés jusqu’à Edesse ou Vodina. Les Bulgares ont ainsi nommé cette dernière ville, à cause des belles eaux qui se précipitent en cascades dans la plaine , et forment la petite rivière que nous avions à notre droite.

La ville de Vodina a été célèbre sous le nom d’Édesse, et sous celui d’Egé , que lui donna Caranus , après l’avoir surprise, au moyen d’un troupeau de chèvres qui, par un temps pluvieux, rentrait dans la ville. De là vint que toutes les médailles primitives des rois de Macédoine, jusqu’à Archélaus I*'. représentèrent la chèvre, animal consacré à Jupiter, qui avait favorisé l’entreprise du conquérant.

Un immense plateau , sur lequel cette ville est placée , nous présentait par sa hauteur , par sa forme demi-circulaire , et par ses cascades, un aspect très-pittoresque. Plus on approche de ce plateau, plus il paraît s’embellir. L’écume des eaux que le soleil rend plus éclatantes, mêle agréablement ses couleurs avec la verdure des arbrisseaux, que la fraîcheur entretient sur le penchant presque perpendiculaire de ce grand rocher.

(i) Voy^ planche vil.

Arrivés au pied de la colline , nous avançâmes vers la ville , à travers des sentiers à peine tracés, sur une herbe toujours fraîche, et parmi de grands vergers complantés de jujubiers. Nous n’apercevions d’abord sur le plateau qu’un kiosque d’une assez belle apparence ; mais , à mesure que nous approchâmes , nous vîmes se développer devant nous une ville de vingt -quatre mille habitans. Apostoli me dit que le kiosque appartenait à l’archevêché; il m’ajouta que les Turcs avaient laissé la propriété de ce quartier aux chrétiens , soit à cause de l’église , soit pour éviter le bruit de trois grandes cascades qui en sont trèsvoisines.

Tandis que nous montions du côté droit de la ville, qui est le côté des chrétiens, et par un très-mauvais chemin en zigzag, des voyageurs albanais, qui s’étaient joints à notre petite caravane, déchargèrent leurs armes pour jouir d’un écho trèsrenommé, qui se fait entendre de ce côté de la montagne jusqu’à cinq fois. On n’est jamais alarmé dans la ville de ce bruit des armes : on en conclut seulement qu’il arrive des voyageurs. L’écho provient, suivant les gens du pays, de la quantité de grottes que le tuf a formées dans l’intérieur du plateau , composé de pierres d’une seule nature. On ne cesse , en effet , de découvrir de temps en temps quelques nouvelles grottes, lorsqu’on fait des fouilles pour en tirer les matériaux nécessaires à la bâtisse des maisons; et on préfère ces pierres à d’autre», parce qu’elles sont légères, et quelles durcissent à l’air.

Notre première visite fut pour le vénérable Métropolite, de qui Apostoli avait reçu des soins paternels; aussi se vantait-il d’être plus Grec que Bulgare. J’ai déjà remarqué que les hommes de cette dernière nation s’identifient plus aisément avec les Grecs , lorsqu’ils habitent des villes où réside un évêque, et où par conséquent il y a des écoles; ils semblent se croire plus

distingués , lorsqu’ils ont suivi des écoles grecques , et qu’ils y ont acquis des connaissances que la seule éducation bulgare ne peut leur donner.

Tous les archevêques qui se succèdent à Vodina, quoique Grecs de nation, sont dans l’obligation d’apprendre la langue bulgare; leur diocèse se compose de plus de cent villages, dont les habitans ne parlent que cette langue, et en même temps le turc. Les femmes bulgares ne parlent que leur langue maternelle. Or, si l’archevêque ne savait parler que le turc et le grec, il recevrait, dans ses courses annuelles, moins d’hommages publics , et ses revenus seraient beaucoup moins considérables.

Je n’entrerai point dans de grands détails sur l’administration temporelle et religieuse d’un diocèse peuplé entièrement de Bulgares ; ceux-ci ne sympathisent avec les Grecs que par la religion , et croupissent dans la plus profonde ignorance. Je donnerai bientôt un exemple de leur nullité absolue dans les connaissances les plus nécessaires, et même dans leur propre religion.

Notre visite chez l’archevêque fut courte , et son accueil fut toujours affectueux. Son palais m’ayant paru digne de l’éloge qu’on m’en avait fait, je crus que je devais l’en complimenter; mais il me répondit qu’il s’était souvent repenti d’avoir souffert qu’on eût fait cette bâtisse aux frais de son diocèse. L’ancien palais, ajouta-t-il, dans son état de vétusté, faisait mon bonheur; il n’excitait l’envie d’aucun de nos dominateurs; il était à l’abri d’avanies; mais depuis que les architectes et les peintres en ont fait une habitation somptueuse , il est devenu une source de malicieux rapports et de tyranniques prétentions. L’archevêque ne se plaignait pas des agas du pays , mais des pachas qui , en passant par la route de Vodina, ont plusieurs fois Imposé la

communauté, sous les prétextes les plus frivoles. Cette maison, me disait encore le prélat, a coûté en avanies, depuis vingt ans, le double de sa valeur, sans compter les troubles des négociations et l'insolence des officiers subalternes qui en étaient chargés. Le kiosque surtout , qui se voit de très-loin , est une des principales causes de ces avanies. La communauté, me dit aussi l’archevêque, aurait fait détruire cette pierre de scandale, mais nous aurions déplu aux grands du pays, qui, trop faibles pour nous défendre contre les vexations des pachas, ne sont pas moins exigeans pour ce qui concerne leur plaisir. Ce kiosque leur plaît, et de temps en temps ils viennent y prendre le café, que je leur fais donner, et jouir de la fraîcheur de la brise qui s’y fait sentir plus que dans l’intérieur de In ville : il a donc fallu conserver le kiosque, malgré les maux qu’il nous cause.

Peu après cette conversation, qui paraissait beaucoup affecter notre hôte, nous nous transportâmes sur la belle terrasse dont le kiosque occupe le centre. Ce ne fut ni l’élégance constantinopolitaine de cet édifice, ni ses peintures, qui causèrent ma surprise, mais un point de vue admirable par sa richesse et son immensité.

Qu’on se figure une plaine de quinze lieues de profondeur et de presque autant de largeur, qui a son horizon sur la mer, couverte de bois, de métairies, de villages, de ruisseaux signalés par de grantls arbres , et le lac de Jenidgé qui en forme le centre, et on aura une idée de ce magnifique tableau. Sur le devant du plateau jaillissent vingt cascades plus ou moins considérables , qui se réunissent dans la vallée. Du côté de l’est et des hauteurs d'un coteau voisin tombe une grande colonne d’eau qui , sans toucher au rocher d’où elle se précipite, paraît se plonger dans un abîme où elle a creusé son bassin.

Toutes ces eaux proviennent d’une rivière qui alimente un lac situé au nord de la montagne, et à deux lieues de distance.

Dans la ville, la rivière est divisée, pour le service public, en un grand nombre de canaux; et au sortir des usines, ces ruisseaux vont former, à peu de distance de la maison de l’archevêque, les cascades de la pente méridionale. Au-dehors de la ville du côté de l’est, commence une prairie très-étendue entourée de jardins, de platanes, de saules, d’ormeaux ; elle est coupée dans sa longueur par la rivière. Divers kiosques ornent aussi cette belle promenade, qui est une des avenues principales de la ville. Un bras de la rivière en 'a été détourné pour un moulin ; c’est cette eau que l’on voit, du palais de l’archevêché, se précipiter dans la plaine.

Nous allâmes ensuite visiter le couchant de la ville, nous n’y trouvâmes qu’une nature sauvage, mais la pente est plus douce; on y a établi le chemin destiné aux voitures. Il paraît que la ville actuelle était autrefois le château d’Edesse ; quelques pans de murs antiques m’avaient fait soupçonner que cette ancienne ville était située sur la partie basse du grand plateau , et je parvins à m’en convaincre en me transportant sur les bords de la rivière inférieure, où se réunissent les eaux des cascades.

Les parens et les amis d’Apostoli nous donnèrent un repas champêtre , sous les ombrages qui bordent cette rivière , et nous firent jouir du plaisir d’y manger des truites pêchées sur les lieux mêmes.

Le jour indiqué, nous reprîmes le chemin de l’est par ou nous étions montés à la ville. Arrivés près du bassin de la grande colonne d’eau , nous nous détournâmes , et l’on me fit apercevoir que le fond du ruisseau extrêmement rapide que forme cette cascade est pétrifié par les substances que l’eau y dépose. Nous avions fait halte devant une des cascades que forme la rivière, et c’est au-dessous des rochers d’où les eaux se précipitent.

8o VOYAGE

qu’il s'agissait de prendre le poisson. Le plus jeune de la compagnie plongea dans le bassin que les eaux ont creuse , et je fus bien surpris de le voir revenir avec une truite dans sa main; le meme plongeur répéta plusieurs fois la même expérience, et toujours avec le même succès.

La journée se passa agréablement avec ces Bulgares, tous lettrés, amis de l’archevêque; deux diacres attachés à ce prélat y firent entendre de très-belles voix; ils chantaient tantôt en langue turque , tantôt en langue grecque. Le repas fut gai et décent, et le vin de Gniausta n’y fut pas épargné.

Pour me convaincre que nous avions marché sur les ruines de l’ancienne Édesse , on nous conduisit en retournant à la ville dans un emplacement où je vis le torse d’un cheval de marbre blanc d’une proportion colossale qui me parut d’un trèsbeau style. Ce fragment me fit ressouvenir que le cheval était un emblème de la monnaie des anciens rois de Macédoine, et j’eus lieu de croire qu’il y avait eu dans cet endroit un beau monument du temps de ces rois.

On trouve le cheval nu sur les monnaies d’Alexandre P', sur celles d’ Archelaus , d’Amyntas, de Pausanias. Le torse dont je parle avait été long-temps caché dans des ruines; le maître du terrain l’avait fait découvrir depuis peu de temps, pour satisfaire sa propre curiosité.

La profondeur où ce colosse s’était trouvé enseveli me fit juger que les terrains s’étaient considérablement exhaussés. Un monument de ce genre n’a pu se trouver isolé en pleine campagne; il est vraisemblable que d’autres ruines cachées avoisinent celles-là, et doivent être celles de la ville à laquelle appartenaient aussi les pans de murs que j’avais déjà découverts.

Je ne remarquai à Vodina d’autres restes d’antiquités que des inscriptions dont on a orné le palais du VlaJilu] ; c’est ainsi que les

DANS LA MACÉDOINE. 8i

Bulgares appellent leurs évêques, tandis que les Grecs les nomment eiespotès, saints, ou très-saints, selon leur rang. J’avais copié ces inscriptions; je les ai perdues dans les fréquens changemens de pays auxquels j’ai été obligé. Autant que je puis m’en souvenir, elles n’ont aucun rapport avec les rois, et appartiennent aux premières époques de l’empire. Ce fut en vain que je m’informai si l’on ne trouvait pas aux environs de la ville les anciens tombeaux des rois que les soldats gaulois à la solde de Pyrrhus pillèrent et profanèrent impunément. Cette recherche est encore à faire par les voyageurs qui visiteront la Macédoine après moi.

La seule antiquité remarquable ^u moyen âge est dans la métropole attenante à l’archevêché. Dix colonnes de vert antique, très-bien polies, décorent cette église; il paraît que les premiers chrétiens les ont enlevées d’un ancien temple , sur les ruines duquel la métropole a été bâtie. En voyant ce beau marbre au milieu d’un pays si avancé dans l’intérieur des terres , tout fait présumer que la carrière n’est pas éloignée. Ce qu’il y a de certain , c’est qu’il en existe une semblable dans la Macédoine; elle y a été découverte par un Italien , qui a long-temps exercé à Salonique les fonctions de consul impérial.

Il avait entrepris une spéculation assez singulière pour que j’en fasse mention. S’étant aperçu que les Turcs emploient pour leur sépulture les plus beaux morceaux d’antiquités qu’ils sont à portée de se procurer , il ne se fit aucun scrupule de dépouiller à son tour les tombeaux des turcs , et il commença par exploiter les cimetières de Salonique. Il s’était associé des bandits, qui pendant la nuit enlevaient ce qui leur av,ait été désigné la veille, transportaient les fragmens sur les bords de la mer, et les laissaient cachés dans le sable jusqu’à ce que quelque bâtiment pût les transporter en Italie.

Ce premier essai ayant réussi, il fit pendant plus de dix ans

de frcquens voyages dans i’intérieur avec ses compagnons ; ceux-ci se chargeaient de tous les dangers des opérations nocturnes, et les objets enlevés arrivaient toujours heureusement sur les bords de la mer.

A force de questionner des chevriers , ce consul , pendant ses voyages , parvint à découvrir la carrière des marbres qu’on désigne par le nom de vert antique, et qui sont très-abondans dans les anciens monumens de la Macédoine.

Son fils me dit , quelque temps après , qu’ayant hérité de son secret, il en avait fait proposer l’achat au Grand-Seigneur, mais que sa hautesse n’avait fait %ucun cas de cet ofire.

Je ne voulus pas partir de Vodina sans avoir visité les principales grottes au-dessus desquelles la ville est bâtie , où l’on découvre des stalactites de la plus grande beauté. Des ouvriers me conduisirent dans celles qui avaient été le plus récemment découvertes. Ces stalactites, en forme de grappes de toute grandeur, et que personne n’avait jamais touchées, tenaient à la voûte par une seule tige très-dure , dont les branches multipliées à l’infini diminuaient par gradation jusqu’aux ramifications les plus déliées. Comme je voulais en enlever deux des plus extraordinaires, les ouvriers me promirent de les détacher avec le moins de dégâts possible. Nous revînmes le lendemain pour exécuter cette opération ; et , malgré le dommage que nous causâmes à ces grappes, et malgré celui qu’elles éprouvèrent dans le transport, elles furent encore asse^ curieuses pour figurer dans le cabinet d’histoire naturelle de Malte. C’est au prince de Rohan, neveu du grand-maître, que j’en fis présent.

Il me restait à voir le lac d’où sortent les belles eaux de Vodina; mais j’aimai mieux remettre celte course à une époque où je me proposais d’aller voir le lac d’Ocrida. J’ai dit déjà combien j’ai éprouvé de contrariétés pour effectuer ce projet :

du reste, ii paraît qu’on pourrait découvrir dans les montagnes des environs de Vodina des objets curieux d’histoire naturelle. Le cristal de roche y est abondant. Des amis de l’archevêque me firent cadeau de quelques beaux échantillons de ces cristaux. La botanique y présenterait aussi de grandes richesses.

Notre vénérable archevêque était à la veille d’aller faire la tournée annuelle de son diocèse, qui s’étend depuis Pella jusque dans l’intérieur de la Pélagonie. Il fut décidé que nous serions ses compagnons de voyage, jusqu’à la ville de Yénidgéoù il devait s’arrêter. Notre caravane était composée de dix personnes, en y comprenant deux ecclésiastiques, deux janissaires, et trois domestiques.

Nous partîmes de très-bonne heure pour Paléo-Castro , vieux chtheau, distant de quatre lieues de Vodina. Au bout de la petite plaine qui précède cette ville, et après avoir passé un pont de pierres, nous primes à notre gauche la route de la grande plaine. Une heure après, nous traversâmes une rivière fort large et très-ombragée, qui sort de Karadgia ovasi, ou contre'e noire, séjour, comme je l’ai dit, de Bulgares apostasiés. Les Turcs ont donné à cette rivière le même nom KaraJgia ovasi, à cause des inondations auxquelles elle est sujette. La largeur de cette rivière, où il y avait peu d’eau quand nous la traversâmes, et dont le lit est chargé de sables et de cailloux, fait assez connaître qu’elle reçoit beaucoup d’eau pendant l’hiver.

Avant d’arriver à Paléo-Castro , nous gravîmes des monticules bien cultivés, qui annonçaient l’activité et l’industrie des habitans. Nous avions devant nous une haute montagne, dernière chaîne de celles qui se prolongent dans l’intérieur, et dont l’Axius baigne les bords. Je ferai remarquer bientôt qu’on voit des hauteurs de la Crestonie cette espèce de promontoire qui présente un léger signe de division entre la plaine de Salonique

et celle de Pella. Ce village est habité par des paysans propriétaires; des agas y possèdent aussi des terrains, et y entretiennent des facteurs de leur nation , dont le principal a le commandement du village; mais la population est entièrement bulgare.

A notre arrivée, l’archevêque descendit chez le curé du lieu, et il nous fit loger chez le paysan bulgare le plus aisé du pays. On comprend bien que nous n’y trouvâmes pas de lits, mais un modeste sopha en tint lieu.

L’archevêque m’avait dit que ce village Jouissait d’un grand revenu, provenant de moulins à eau, dont les sources naissent près de la montagne; nous nous empressâmes d’aller les visiter, et, à la distance d’un quart d’heure environ, dans un lieu totalement désert, nous vîmes bouillonner et jaillir de tous côtés, parmi les sables, des eaux limpides, assez abondantes pour former sur-le-champ une petite rivière, qu’on ne peut traverser que sur des ponts. Rien ne réjouit la vue aux environs de cette source, ni vers les hauteurs qui la dominent; mais on se dédommage en tournant les yeux vers la vallée où les eaux se réunissent, et sur la plaine où elles vont se confondre avec le lac de Yénidgé.

En m’entretenant le soir avec notre prélat , je lui fis part d’une idée qui m’était venue sur les lieux mêmes. Il me semble, lui dis-je, que ce grand volume d’eau doit provenir de l’Axius qui coule de l’autre côté de la montagne , en passant par des souterrains jusqu’à l’endroit où nous voyons jaillir la source ; j’ajoutai que les anciens devaient avoir eu des connaissances positives à ce sujet, puisqu’ils avaient donné le nom à’ Amphaxitide , ou de contrée située entre deux branches de ï Axius, à la partie du territoire où nous nous trouvions ; c’est-à-dire qu’ils jugeaient que ce territoire était arrosé d’un côté et de l’autre par l’Axius.

Dans le pays, personne ne se cloute de ce phénomène; mais , j'ai lieu de croire que les anciens ne l’ignoraient pas. Suivant quelques géographes, on pourrait penser que Paléo-Castro était autrefois une ville qui portait le nom de Sirris ; mais il me paraît plus naturel de reconnaître dans ces ruines la ville il’Amphaxis, dont il nous reste des médailles; et si nous supposons, ce qui est très-vraisemblable, que les anciens habitans de la Macédoine ont eu connaissance du passage souterrain d’une branche de l’Axius, nous ne serons pas surpris qu’ils aient désigné la contrée par le nom A’ Amphaxitide , à cause de cette déviation des eaux du fleuve.

Nous ne pouvons douter quAmphaxis ne fût placée à la tète des eaux auprès desquelles tout invitait à bâtir; son nom lui venait de cette position.

La soirée se passa à discourir sur l’organisation physique du pays où nous nous trouvions , et sur des eaux souterraines dont je citai plusieurs exemples dans la Macédoine. Le vladica ne soupçonnait pas que dans son diocèse il y eût un canton qu’on avait eu raison d’appeler Anipluixitide , mais il parut convaincu que les premières dénominations des divers lieux d’une contrée provenaient généralement de quelque circonstance physique, ou des avantages qu’elle présentait à ses habitans : on convint ensuite que la poésie avait souvent embelli ces noms, en leur donnant une origine fabuleuse.

Le lendemain, l’archevêque célébra la messe, qui lui fut, comme à l’ordinaire, très-bien payée. Vers le soir, tandis que je faisais une promenade seul, autour du village, pour y jouir de la vue qui s’étend jusques vers Caraféria, entre le mont Bermius et la Piérie, arrivé près du cimetière des chrétiens, je fus saisi d’étonnement et de crainte, en entendant les cris plaintifs d’une femme. J’allai sans hésiter vers l’endroit d’où partaient ces

signes de douleur, et j’arrivai au pied d’un des vieux murs du cimetière; je grimpai dessus, et je vis une femme assise sur scs talons, qui frappait ses genoux en pleurant, et en chantant des complaintes ; elle ne m’aperçut pas , et continua ses chants. Je me gardai de la troubler, et en arrivant auprès du vladica, je lui contai cette aventure. On me dit alors que cette femme avait perdu un fils depuis peu de temps; que, suivant l’usage des Bulgares, elle allait, chaque semaine, au renouvellement du jour où cet enfant était mort, pleurer sur sa tombe, y chanter l’éloge de son fils et sa propre douleur; et que ce retour auprès du tombeau devait durer pendant un an.

Nous partîmes bientôt pour Yénidgé, dont nous n’étions distans que de deux heures. La moisson occupait alors beaucoup de monde , et du plus loin qu'on apercevait le vladica , hommes et femmes quittaient leurs travaux pour venir baiser sa main, et recevoir sa bénédiction.

La ville de Yénidgé a été bâtie par les Turcs, à deux lieues au couchant de Pella, et, quoiqu’on doive supposer que beaucoup de matériaux enlevés à cette ancienne ville aient servi à construire la nouvelle, il ne nous fut possible de découvrir qu’un seul monument qui parût provenir de l’ancienne capitale de la Macédoine. Ce monument représente un lion dévorant un bœuf qu’il a terrassé ( on en peut voir une gravure à la pl. viti). Je me contentai d’aller faire une visite au bey, qui, quoique d’une famille très-illustre, vivait modestement dans une petite capitale, où ses ancêtres avaient figuré avec un certain éclat ^ et qu’ils avaient même fait bâtir.

Ghavrenos est le nom de la famille de ce bey, chef d’une branche cadette de celle qui , depuis long-temps , tient le premier rang à Salonique. Le nom de Ghavrenos n’est ni turc ni grec, mais il est fameux dans la Macédoine depuis la conquête

qu'Amurat il fit de cette province. L'empereur employait toujours le chef de cette famille, nomme Güii-Ghavrenos, dans les expéditions les plus périlleuses. Le prénom de Gai} signifie le Vktorkux : il sert encore aujourd’hui de titre d’honneur aux capitaines illustres. On rapporte que ce général battit deux fois le célèbre Skender-Bey, prince dalmate, et qu’en récompense de ses bons services, le sultan, après la conquête de la Macédoine, lui accorda autant de terres qu’un homme à cheval avait pu en parcourir dans un jour. Quoi qu’il en soit de ce fait, ce qu’il y a de vrai, c’est que cette famille est très -ancienne, qu'elle possède les fiefs les plus riches de la grande plaine de Salonique et de celle de Pella, et qu’elle a toujours eu la plus grande influence dans l’administration des affaires du pays.

Après avoir salué le bey, et visité le tombeau de Gazi-Ghavrenos, nous prîmes congé de notre vénérable archevêque, et nous partîmes le même jour pour Pella. Nous avions à notre droite des pâturages qui, pendant l’hiver, sont Impraticables, et qui s’étendent jusqu’au lac à la distance d’une lieue environ , et à notre gauche , sur des terrains élevés , d’immenses plantations de tabac : cette culture constitue la richesse du pays, et la plante prend le nom de VarJar-Yénidgé-tutun , ce qui signifie tahac de Ye'nidge' du Vardar, tandis qu’une autre qualité, qui est la meilleure, prend le nom de kara -sou-Yenidge' : j’aurai occasion de parler de la contrée qui la produit.

De grands tertres, qu’on apercevait de loin, nous annonçaient la seconde capitale de la Macédoine. Le premier objet que nous eûmes à examiner en arrivant fut une grande source dont les eaux traversent le chemin , et se perdent immédiatement dans des marécages. Le bey actuel, propriétaire du pays, fit construire, il y a quelques années, un grand bassin qui environnait la source , espérant que les eaux remonteraient et le

rempliraient, et qu’il pourrait par ce moyen les conduire à une fontaine. Mais au premier essai, les eaux resserrées dans le bassin se firent Jour de tous les côtés, et rendirent ce travail inutile. L’abondance de ces eaux me fit penser qu’il en est de cette source comme de celles de Paléo-Castro ; qu’elle provient également de l’Axius par des cavernes souterraines. C’est peutêtre dans cet endroit que se terminait V Amphaxitidc , puisque la généralité des géographes place la ville de Pella dans la Bottiée ancienne.

Si par la dénomination d'amphaxitide on entend un terrain situé entre deux branches de l’Axius , nous ne reconnaîtrons pas seulement dans les deux sources de Paléo-Castro et de Pella la cause de cette dénomination, mais nos deux fontaines nous donneront encore la démarcation des terres que l’Amphaxitide occupait dans un espace de quatre lieues de longueur sur plusieurs lieues de largeur, suivant l’éloignement de Paléo-Castro à l'Axius et de Pella au même fleuve.

Nous étions recommandés par le ^ladica au curé du lieu et au souhachi, qui commande toutes les métairies dont se composent les seules habitations actuelles de Pella.

Ces métairies, ainsi que la portion du territoire de cette ville qui n’a pas été réunie à la ville de Yénidgé ou à des villages voisins, appartiennent à la branche aînée de la famille Ghavrenos, qui réside à Salonique.

Ces métairies sont au nombre de soixante , toutes uniformes ; c’est le bey propriétaire qui les a fait construire , et qui les entretient; il fournit à chaque paysan une paire de bœufs pour le labourage; à ces conditions le paysan est métayer; il a une portion convenue dans le produit des récoltes ; le bey a aussi des valets qui sont à ses gages, pour cultiver des terres particulières. Les métayers sont obligés à des corvées , toutes les

fois que le travail des terres séparées le requiert. Quoique ce grand établissement n’ait aucune administration politique , les paysans ont le droit de se nommer un kuiya ou représentant , préposé pour les défendre contre les prétentions injustes du soubachi : celui-ci exerce un grand pouvoir; ceux qui lui obéissent sont presque ses esclaves. Mais il est rare que les beys ne confient pas cet emploi à des hommes probes et d’une expérience consommée.

Noire hôte, quoique prêtre, exerçait l’état d’orfêvre. 11 n’était ni mieux meublé ni mieux logé qu’un paysan, et savait à peine lire le grec; mais il connaissait bien les principes de sa religion et ses devoirs. Comme je lui demandais si ses paroissiens se confessaient, il me répondit franchement que je ne pouvais me faire une idée de l’ignorance de ses ouailles, surtout en matière de religion. « C’est au point, me dit-il, qu’un Bulgare, employé dans une métairie voisine, vint me trouver pendant les dernières fêtes de Pâques pour lui administrer la communion. Je lui fis observer qu’il ne s’était pas confessé, et que par conséquent il ne pouvait se présenter à la sainte table. Piqué de mon refus, il alla se plaindre au soubachi, qui vint tout de suite m’ordonner avec menace de satisfaire ce paysan. J’eus beau lui réitérer les motifs de mon refus, il ne comprit rien à mon langage, et je ne me tirai d’embarras que par mon adresse à tromper ces deux barbares. »

Quoique ce bon curé m’eût prévenu que je ne trouverais dans son église que des ruines sans toiture , je n’en eus pas moins la curiosité de la voir. Je n’y trouvai en effet que des murs à peine élevés à la hauteur d’un homme ; au milieu de ces murs était placé un autel antique cannelé, qui soutenait une grande plaque de marbre. Chaque jour de fête, le curé parait cet autel de deux chandeliers , et c’est là qu’il célébrait la messe,

Il m’observa que , malgré l’ignorance des Bulgares , ni le froid , ni la pluie ne les empêchaient d’assister aux saints offices; et que jamais aucun de scs paroissiens n’avait été tenté d’apostasier, mais qu’ils se dépaysaient quelquefois pour être à portée d’une église plus commode. Le prince, possesseur d’une si vaste propriété, voulant éviter cette désertion, profita d’un système d’indulgence que le sultan Sélim avait adopté en faveur des Grecs, à qui, depuis la conquête, il était défendu de bâtir de nouvelles églises : il sollicita et il obtint la permission d’autoriser lui-même les chrétiens de Pella à relever celle des Saints -Apôtres, nom que porte cette grande métairie. J’ai vu , quelques années après, sur les ruines que j’avais laissées si informes, une église solidement bâtie et même très-ornée dans son intérieur.

Au voisinage de ces métairies s’élèvent sept ou huit grands tombeaux, du genre qu’on appelle tumulus. Nous allâmes en visiter un qui était ouvert depuis long- temps : nous y descendîmes par une pente douce, et nous vîmes qu’il était composé de deux étages creusés dans la terre et entièrement semblables l’un à l’autre. Nous aperçûmes , à chaque étage , à droite et à gauche, une petite allée au fond de laquelle avait dû se trouver un sarcophage; de sorte que ce tumulus avait renfermé les restes de quatre personnes. Aucun des autres tombeaux, plus ou moins grands que celui-là, ne nous parut avoir été fouillé.

11 est présumable que ces monumens ne sont pas antérieurs au séjour que firent à Pella les rois de la première et de la seconde dynastie jusqu’à Persée. Pella était bien une ancienne ville, mais avant qu’elle devînt la capitale de la Macédoine, il ne pouvait pas y avoir eu de motifs de construire un si grand nombre de tombeaux héroïques. Il faut croire que quelques-uns sont très -anciens, et d’autres postérieurs au règne d’Archélaus.

Amyntas, père de Philippe, et Philippe lui-même, peuvent y avoir reçu les honneurs funèbres.

Strabon nous apprend qu’ Amyntas établit sa cour à Pella, et que son fils Philippe y fut élevé ; je puis donc induire d’un pareil témoignage que ces deux rois furent inhumés dans cette ville ainsi que plusieurs membres de leur famille; il n’est pas impossible que les tombeaux dont je parle soient un jour ouverts , et qu’on y trouve des objets précieux.

Malgré le soin que nous mimes à chercher les traces du château qui, suivant Tite-Live , défendait la ville du côté des marais, et qui était entouré d’un fossé , nous n’en pûmes rien découvrir, et nous ne trouvâmes que des boues sur un terrain souvent sub- , mergé. Quant au port que Philippe fit construire dans cette capitale, à l’endroit d’où sort la grande source, il est entièrement comblé. On aperçoit seulement de grands blocs de pierre qui devaient former la tête du canal , dont on reconnaît les traces dans la plaine voisine, lorsqu'on s’élève sur les hauteurs de l’ancienne ville. C’est pendant l’été qu’on juge le mieux de ce mouvement des terrains.

Ce canal joignait le port avec le lac, dont les eaux, ainsi que je l’ai dit, donnent naissance au Loudias , rivière qui est encore aujourd’hui navigable jusqu’à la mer, et dont les bords productifs approvisionnent Salonique.

C’est ici le moment de parler encore de géographie. Mélétius, dont l’archi-mandrite Gazi a fait réimprimer l’ouvrage à Vienne, sans commentaire, a totalement erré, en disant que les ruines de Pella se trouvent dans un lieu qui a conservé le nom de Patatia. Les indices les plus certains de la position de Pella se trouvent sur les lieux mêmes. La grande source dont j’ai parlé se nomme encore aujourd’hui Pella; notre hôte, et tous les paysans que j’ai interrogés à ce sujet , m’ont répondu

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la même chose. Cette source a seule conservé le nom de la capitale de la Macédoine. D'une autre part, il faut s’en rapporter aux anciennes monnaies que l’on découvre chaque jour sur l’emplacement de cette grande ville. Ce ne sont pas celles des rois qui ont fixé mon opinion; mais celles que la colonie romaine fit frapper, et que j’y ai fréquemment trouvées. On rencontre souvent, dans toute la Macédoine , des monnaies de la colonie romaine; mais on n’en trouve nulle part en si grand nombre que sur ces ruines; elles en donnent aussi beaucoup d’autres des pays étrangers, de celles d’Athènes de la grande forme, de la Béotie, de Larisse; nul argument ne me paraît plus fort que celui-là. Tant de monnaies differentes , accumulées dans un même lieu, annoncent nécessairement une grande ville, et cette ville ne peut être que Pella , que les Bulgares appellent alternativement Agious -Apostolous , les Saints-Apotres , ou Alldh /Hissé, l' Eglise de Dieu.

Pendant mon séjour à Salonique, me trouvant si près de Pella, je me procurais chaque année, pendant les fêtes de la Pentecôte, le plaisir de cette promenade , et je n'en revenais jamais sans y avoir fait des achats de médailles et d’autres antiquités.

L’unité de religion n’empêche pas qu’on n’aperçoive, dans les jours de fête, des coutumes differentes entre les Bulgares et les Grecs. Les femmes bulgares ne dansent jamais avec des hommes, tandis que parmi les Grecs c’est toujours un jeune homme qui conduit les femmes. Du reste, dans la plupart de leurs danses, celles-ci, comme les femmes bulgares, se tiennent toutes par la main ou ptu' la ceinture. Les Grecs dansent au son de divers instrumens; les femmes Bulgares ne dansent qu’en chantant.

A Pella, les Bulgares pratiquent, comme les Grecs, l’usage si ancien des repas publics, dans les grandes fêtes d’été. Quant le soleil a un peu ralenti sa chaleur , c’est-à-dire vers les quatre

heures après midi , chaque chef de famille arrive sur le lieu destiné aux assemblées publiques, portant avec lui les mets qu’il a fait préparer; il se place à la suite des groupes déjà assis, et invite les étrangers à partager son repas. Il les fait asseoir vis-à-vis de lui ou à sa droite. Les femmes ne sont pas admises dans ces réunions.

C’est le jour consacré aux saints apôtres que j’ai assisté à ces fêtes: on y remarque plus de bonhomie et de simplicité que dans celles des Grecs.

Les femmes bulgares de Pella passent pour être très- chastes; mais il est des pays dans la Macédoine , où les mœurs de ce peuple sont bien différentes. L’étendue et la fécondité des plaines de Salonique et de Pella obligent, depuis un temps immémorial , les grands propriétaires de se pourvoir, un peu avant la récolte des grains, d’un grand nombre de moissonneuses montagnardes qui viennent se répandre dans toutes les métairies situées en deçà et au-delà de l’Axius. L’économie a fait recourir pour cet objet aux habitans des montagnes voisines de la ville de Doïran , située sur les frontières de l’ancienne Macédoine. Hérodote les désigne sous le nom de Pæoniens du lac Prasias , ou de Pæoniens du mont Orbélus ( 1 ). Quoique cet historien ne reconnaisse pas cette branche de la nation pæonienne, comme soumise à la Macédoine, on peut inférer ce fait de ce qu’il dit d’Alexandre I"", fils d’Amyntas qui possédait de riches mines d’argent un peu au-delà du lac Prasias. Ce lac est le même qui prend aujourd’hui le nom de lac de Doïran (2).

(i) Hctodoc lib. v, cap. xvi.

(a) ü’Anville a confondu le lac Prasias avec le lac de Bolbe : j’observerai plus bas d’où provient cette erreur.

Il doit donc paraître certain qu’il n’y avait point d’intercalation de peuples étrangers entre les mines et les frontières du royaume d’Alexandre 1*'.

Quant à l’origine des habitans du montOrbélus, on est autorisé, par la connaissance des usages dont nous allons voir quelques détails , à croire qu’ils ne sont pas de francs Bulgares , mais d’une race indigène pæonienne , à qui la conquête a fait perdre sa langue primitive, sans pouvoir lui faire oublier d’anciennes coutumes, qu’elle n’a Jamais pu communiquera ses conquérans bulgares.

Quoi qu’il en soit , je reviens aux moissonneuses du mont Orbélus.

Une fois le marché conclu avec les personnes que chaque compagnie a choisies pour chefs, ces filles partent au jour fixé, sous la conduite de deux ou trois jeunes hommes , et dans peu de jours de marche , suivant la distance des métairies , elles arrivent à leur destination.

Les bandes destinées pour les lieux les plus voisins de la ville de Salonique, dès leur arrivée, et avant de commencer la moisson , entrent par grandes troupes dans la ville ; chaque fille soigne sa toilette , ainsi qu’aux jours de grandes fêtes ; elles portent presque toutes des jupes ornées de bordures de diverses couleurs, et les cheveux nattés en très-petites tresses. Comme des bacchantes ou des compagnes de Cérès, elles se présentent dans toutes les maisons grecques, francques et turques, où elles désirent être introduites , et on les y reçoit : elles y exécutent , en chantant , et en se tenant toutes par la ceinture , une danse albanaise, qui consiste à sauter à chaque trois pas.

Rien ne les étonne plus et ne leur fait plus de plaisir, dans les maisons francques, que les grandes glaces où elles peuvent se mirer de la tête aux pieds ; elles poussent , en s’en appro-

chant, des cris d’admiration et de joie, et elles ont de la peine à s’en éloigner.

Après avoir fait leurs emplettes , comme elles ne peuvent sortir assez tôt d’une ville de guerre pour aller coucher , selon leur coutume, en pleine campagne, elles trouvent dans les Kervan-Saraïs des chambres où l’on répand de la paille , et elles y couchent , après avoir mis leurs conducteurs à la porte.

Leur habitude est de se familiariser avec les Turcs subalternes qui commandent dans les métairies ; elles sont très-flattées quand elles parviennent à attirer les regards des agas du second ordre; et s’il arrive qu’à leur retour elles deviennent mères , cette preuve de leur fécondité ne les empêche pas de se marier. Une fois épouse, leur rôle de moissonneuse est fini ; elles ne sortent plus de leurs villages , et s’honorent d’être fidèles à leurs maris.

Il y avait à Pella une compagnie nombreuse de ces filles , lorsque nous y passâmes ; mais le souhachi, ou lieutenant du bey, homme d’un certain âge, aussi dévot que son maître, ne se serait pas permis la moindre galanterie , et n’aurait rien souffert de semblable auprès de lui ; de sorte que ces pauvres filles étaient réduites à venir quêter sur le grand chemin. Quatre d’entre elles vinrent arrêter nos chevaux par la bride , en nous demandant des parais d’une manière très - gracieuse. Nous les satisfîmes ; mais ce ne fut pas entièrement sans intérêt que notre janissaire délia sa bourse. Il voulut, sans descendre de cheval , embrasser la fille qui recevait son cadeau, et ce ne fut pas sans un peu de violence qu’il obtint cette petite faveur.

Dans une autre occasion, je fus témoin de la facilité que les Turcs trouvent au temps des moissons à faire un choix parmi ces moissonneuses. Comme j’étais un jour à la chasse aux perdrix, avec un seul compagnon , nous aperçûmes dans un lieu trèssolitaire, sous des arbres , et près d’un ruisseau , un aga proprié-

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taire , que nous connaissions particulièrement , assis entre deux filles bulgares. Nous voulions l’éviter, mais il nous appela auprès de lui ; il fumait sa pipe en buvant de l’eau-de-vie , qu’il tirait par petites doses d’une grande bouteille carrée. Après les complimens d’usage, il ne nous dit rien au sujet des deux moissonneuses , mais il ne parut nullement fâché que nous l’eussions surpris en bonne fortune; il avait les pieds dans l’eau, et il prétendait que la fraîcheur de ce bain l’empêchait de se soûler. Sa femme légitime était à la ville, et dans cette absence, il se livrait sans contrainte à des plaisirs champêtres qu’il trouvait très-piquans. Nous apprîmes ensuite qu’un de ses voisins, avec qui il était très-lié , avait les mêmes goûts que lui , et que leur exemple se communiquait à tous les serviteurs attachés à leurs métairies. On doit juger par là que la réputation acquise dans le pays par ces filles bulgares n’est rien moins que calomnieuse, et qu’il sera bien difficile , tant que les Turcs occuperont les pays de l’Europe où ils dominent, d’obtenir le moindre changement dans l’état presque sauvage de ces peuplades. 11 sera même impossible qu’entre des Turcs corrupteurs et des pasteurs ignorans , la civilisation puisse éprouver quelque amélioration sensible, et la religion produire de meilleurs fruits.

Lorsque mon aga voulut se laisser apercevoir entre ses deux compagnes , j’étais loin de me croire présent à la répétition d’une scène antique: mais Hérodote, en faisant mention des peuples qui, sous un grand nombre de noms différens, habitaient la Thrace, nous apprend •« que ceux de ces peuples qui séjour- ■> naient au-dessus des Crestoniens avaient aussi quelques usages « particuliers. Un homme, dit-il, peut épouser plusieurs femmes; » et quand il vient à mourir, il s’élève entre elles de grands dé- •• mêlés soutenus avec chaleur par leurs amis , pour décider >> laquelle a été la plus tendrement aimée du défunt. Celle qu’un

•• jugement solennel a désignée, après avoir reçu les félicitations » et les éloges, tant des femmes que des hommes, se rend sur >> le tombeau du mort, où le plus proche de ses parens l’égorge;

on l’enterre ensuite avec le corps de son mari, et les autres ■’ femmes du déhint regardent cette préférence comme un très- •• grand affront pour elles.

•> V'oici maintenant quelles sont les mœurs communes aux >> autres Thraces : ils vendent leurs enfans à des marchands qui •• les emmènent hors du pays; ils ne surveillent pas leurs filles. » et leur laissent la liberté de se livrer aux hommes qui leur •• plaisent: mais ils gardent étroitement leurs femmes, qu’ils •> achètent très-cher de leurs parens. Ils estiment comme une >• marque de noblesse la peau chargée de piqûres; ils rendent » l’empreinte de ces marques ineffaçable, et l'absence de cet or- » nement est regardée comme la preuve d’une naissance obscure. >> Ne pas travailler" est chez eux ce qu’il y a de plus honorable ; >> labourer la terre est ce qu’il y a de plus avilissant, et vivre de >> la guerre et de butin, ce qu’il y a plus noble (1). ”

C’est sur les murs de la nouvelle église de Pella que j’aperçus le bas-relief dont je donne le dessin à la planche n.° 8 , ainsi que celui d’un fragment d’architecture qui orne la fontaine du village. Ces deux antiquités ont été copiées fidèlement.

Après avoir fait une ample moisson de médailles dans toutes les maisons des Bulgares de Pella, nous reprîmes le chemin qui conduit au pont du Vardar. Nous étions toujours entre les marais et les terres à blé de Jussuf-Bey, qu’on appelle le Grand, pour le distinguer d’un autre Jussuf - Bey , moins noble que lui , et moins considéré dans le pays. Ces terres s’étendent vers le

(■) Herodoi. lib. V, cap. V.trad. de M. Miot, lom. 3, pag. 189.

fleuve et se terminent par des coteaux au revers desquels la vigne est très-cultivee. Le vin qu’on y récolte se consomme presque entièrement dans les tavernes de Salonique ; il y est renomme sous le nom de vin Bulgare.

A une heure de Pella, laissant derrière nous un grand tumulus sur le bord du chemin, nous traversâmes un vaste cimetière, depuis très- long -temps abandonné. Les fragmens de colonnes et d’architecture antique dont il est couvert , l’absence de toute habitation dans les environs, me firent juger que ce cimetière avait dû être un champ de bataille, où les Grecs et les Bulgares de la Macédoine avaient fait leurs derniers efforts pour ne pas subir le joug des Turcs. Il est vraisemblable qu’apres le combat , le sultan Murat, ayant voulu honorer ses braves Musulmans d’une sépulture qui rappelât leur dévouement, dépouilla les ruines de Pella de tout ce qui pouvait orner leurs tombeaux, et devenir le trophée d’une victoire qui lui assurait la conquête d’une grande et riche province.

C’est dans cet endroit que se terminent les Marais de Yenidgé, et que commence une belle culture qui s’étend depuis les rives du Vardar jusqu’au Loudias , et de là jusqu’à la mer. Nous étions entourés de métairies et de villages: celui que nous côtoyâmes le plus, en tournant vers l’Axius, se nomme Stirelek ou /e Petit Jaune. Ce village, où les caravanes trouvent des kervan-saraï et des provisions de route, appartient à Buiuk Jussuf-Bey , ou Jussuf-Bey le Grand, et fait partie des biens ruraux de ce prince.

Nous parvînmes enfin au pont du Vardar, qui était en mauvais état. Depuis lors , Sélim-Bey , fils aîné de Jussuf, l’a fait reconstruire à ses frais, mais non sans vexer un peu les communautés voisines. Ce pont, dont la charpente est très-solide, est composé de plus de soixante-dix arches, et s’étend en partie sur un lit qui , pendant l’été , forme une ile.

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Après avoir passé ce pont, nous laissâmes à notre droite le village de Gun-Dogouzy , qui signifie Point du Jour, et à notre gauche diverses métairies, et le chemin qui aboutit à Gradisca, près du confluent de l’Axius et de l’Érigon. Colachia était éloigné de deux lieues, vers les bords de la mer. Nous nous arrêtâmes quelque temps à Tikéli , village où est le premier établissement de poste, en partant de Salonique. Nous reprîmes notre route entre les bols d’Arabli, Bois des Arabes, et Lapra, situé sur l’ancien lit du fleuve que nous venions de passer , et nous rentrâmes à Salonique.

Je joins à la planche une gravure d’un fragment d'architecture en terre cuite, que j’ai découvert sur les ruines de Pella, et qui a dû servir d'antéfixe à quelque petit monument public élevé dans cette colonie romaine. On y voit en bas-relief un animal chimérique ressemblant à-peu-prés à un sphinx, qui a deux corps et une seule tête, ce qui se rencontre quelquefois dans les chouettes d’Athènes. M. Dubois, habile dessinateur de Paris, à qui j’ai cédé ce morceau d’antiquité, ayant autorisé M. Brundsted, savant voyageur, à le publier dans son magnifique et excellent ouvrage intitulé Voyages et Recherches en Grice; et cet archéologue ayant le projet d’enrichir son travail d’une dissertation qui en expliquera le sujet, je dois m’abstenir de toute recherche à cet égard ; mais j’ai cru devoir en donner aussi un dessin pour réunir ce monumentaux autres antiquités que j'ai trouvées à PcUa. Ce morceau pourra paraître d’autant plus intéressant que je l’ai accompagné d’une médaille d’or primitive, également inédite, représentant le même sujet. J’ai acquit cette médaille à Smyrne; elle se trouve aujourd’hui dans le cabinet du Roi.

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