‹ Voyage dans la Macédoine [microform]Chapitre 22 sur 66 · COI · texte numérisé non relu

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Nous fîmes halte dans cet endroit. Un moulin isolé , situé au bord dun ruisseau qui de Zighna coule vers le lac, nous offi*it , sous de frais ombrages , qn lieu favorable au repos et de beaux points de vue. La Biyiltique nous présentait sa vaste étendue et ses fertiles coteaux. A notre gauche, une ligne de verdure nous indiquait le cours de TAngitas jusqu'aux bords du lac. Cette rivière est fort rapide ; elle s'est formé un lit trèsprofond > qui ne nous laissait voir que la cime des arbres de haute futaie , dont il est entièrement l>ordé , sur toute |a longueur d une plaine de près de deux lieues d'étendue.

Au-delà de cette rivière, la vue s'arrête avec plaisir sur Le Pangée et sur les hauteurs d'Amphipolis et de Cerdilium, qui n'en est distant que d'une * demi-lieue , ainsi que Thucydide l'a remarqué , en parlant de l'expédition de Brasidas ( 1 ) .

Ce tableau » digne des plus habiles peintres » réjouit la vue., e| reporte la pensée vers die grandes époques de l'histoire.

Je profitai de notre premier moment de repos pour en âure un croquis (2), et m'étant élevé, à cet efiet, vers les hauteurs de Zighna, j'y découvris des constructions dû moyen-âge. Il est vraisemblable que cet emplacement , qui se trouve dans la direction du centre du lac , est celui de la ville de Myrciue, dont Appien a fait mention (3).

En quittant le moulin , on monte facilement ^ur les bases

(i) Thucydid. lib. v, c. ix.

(2) Voyez pi. 2.

(3) M. Combes-DounoQs, traductear d'Appien, dit n'avoir trouvé Quiif part le nom de cette ville. ( tome II , page 417, no(e $). Hérodote nomme cette viile, loaqu'il raconte qu Aristagoras de Milet, fuyant la colère de Darius, vint s'y établir et y périt lib. v, cap. CxXVl.

4 VOVÂGE

du Cercine ; et , en deux heures , on arrive à la vailée fertile où est situé *le village de Zilaova, habité quelquefois par laga.

Nous nous dispensâmes de nous présenter chez cet aga » dont le père avait été élevé malgré lui au grade de pacha à trois queues. On nous en avait fait un portrait peu favorable; H affecte une dévotion qui le rend fanatique » au point qu'il croît se souiller , quand il reçoit chez lui quelques personnes de celles que tout Musulman doit appeler dgiahour, ou infidèles ; il excepte seulement ceux qui viennent traiter avec lui de quelque achat de coton, marchandise dont il est toujours abondamment pourvu; alors on est bien accueilli , mais dans des appartemens diffërens de ceux qu'il habite journellement, où il ne reçoit que des Turcs. On connaît dans toute la Turquie beaucoup de dévots de ce genre, principalement parmi les grands, qui veulent parvenir, par cet excès apparent de dévotion, à ce que le gouvernement les ^oublie , comme incapables d'exercer la profession des armes. II y avait de mon temps à Salonîque un pacha qui jouait 4e même rôle. Il était aussi fils d'un pacha, et se nommait en cette qualité Ali-pacha. C est pour conserver ses richesses autant que sa tranquillité, qu'il cherchait à se faire oublier.

Nous passâmes la nuit dans ce village dont les habitans , la plupart Grecs , nous parurent dans l'aisance et hospitaliers.

Le lendemain , nous suivîmes les mêmes coteaux , et après deux heures de marche vers l'est , nous atteignîmes le territoire à'Agh)0'Strati ou plus vulgairement Ali-Stratî , petite ville du district de Drame, située sur les bases du mont Cercine, où nous étions arrivés à travers de beaux vignobles.

Des plantes de coton , des rizières immenses , de grandes plantations de tabac , des vignes entrecoupées de terrés à blé , formaient sous nos yeux le plus agréable spectacle.

Cette plaine qu'Athénée a vantée , à cause de ses fruits et de ses roses , est entourée de montagnes qui ^ en font un ovale de la longueur d'environ neuf lieues , sur trois dans sa plus grande largeur. Elle se dirige du sud-est au nord-ouest.

Après quelques heures de séjour dans la petite ville d'Ali- Strati , située à ini-cote nord , et habitée de plus de cultivateurs grecs et turcs que de marchands , nous descendîmes dans la plaine. Une demi-heure suffit pour nous y faire parvenir. Nous passâhies , quelques momens après , à côté d un pont de trois arches , d'une bonne construction , sous lequel coule l'Angitas , qui n'est pas encore grossi , dans cet endroit , par les eaux de la plaine. A peu de distance de ce pont , nous visitâmes un moulin à eaù, dont les deux meules sont employées à nettoyer les riz récoltés dans ies rizières que nous avions à notre droite.

Nous entrâmes dans ces marais plantés de riz , et parvînmes à un grand ruisseau très-rapide qui les alimente. Il provient d'une grande source du voisinage, que les Turcs appellent Boumar-Bachi ou tête des eaux ( i ) . Depuis la naissance de l'Angitas jusqu'à Philippi , dans un espace de huit lieues environ , jaillissent de toutes les collines des sources qui , après avoir fécondé la plaine » arrosé les rizières , et formé des marais profonds, se réunissent vers la côte opposée pour se jeter dans l'Angitas. Cette plaine donne annuellement au commerce des tabacs , des cotons et du riz. Les produits seraient immenses si l'activité et l'industrie des habitans répondaient à la libéralité de la nature.

(1) Dans tome U Turquie, c'est ainsi que les Turcs appellent toutes les sources abondantes.

Après avoir quitté les rizières , nous reprimes le chemin d hiver ^ et parvînmes à Drame. Cette ville est située au pied d une colline, sur un large plateau ^ dont le palais du Bey couronne les hauteurs. Au-dessous de la ville , s'échappent de toutes parts des eaux , dont les habitans tirent bon parti pour la teinture et pour la tannerie. £lles se jettent » par un rmsseau bordé de saules , dans d'autres rizières qui forment une des principales richesses de Mouhamed-Bey , propriétaire d'ime grande partie de cette plaine.

A peine avions-nous mis pied à terre dans un Khan , qu un officier du Bey vint nous en tirer pour nous conduire à l'évêché, où nous fûmes traités avec d'autant plus de distinction , que le docteur Messico était très-Iié avec Tévéque.

Mon désir étant essentiellement de faire une visite à Mouhamed-Bey, dont j'avais connu le grand-père , je lui fis demander une audience qu'il m'accorda seulement pour la nuit suivante, attendu que nous étions en temps de ramadan , et en été. Dans cette entrevue , la conversation fut très-animée ; les questions se succédaient rapidement. Je m'aperçus que c'était flatter I>eaur coup le Bey que de l'entretenir de l'agrandissement prochain de la ville de Drame , son séjour ordinaire. 11 fut surpris d'apprendre que j'étais venu faire , quarante ans auparavant , une visite à son aïeul , qui avait joui du titre et des fonctions de Nayr ( i ). Cette circonstance me mit sur la voie pour l'entre^ tenir de nos intérêts commerciaux dans les contrées voisines -de Drame. Je ki témoignai combien j'avais été sensible à la pro*

(i) Le mot Na^ir s'applique à tout officier qui surveille des établissemens appar* tenant au domaine du prince. Le Nazir de i^rame a ^intendance de la fente des boulets qui se ^briquent dans son département.

tection que son aïeul avait constamment accordée à l'établissement français formé à Cavala» ville maritime, peu distante de Drame , et dont j'aurai bientôt occasion de parler. Je lui rappelai que l'intention du Nazir était de former à Drame un dépôt de commerce semblable à celui de Serrés , qui, en contribuant à l'agrandissement de sa capitale , aurait augmenté les succès de notre établissement de Cavala. Le Bey me dit alors qu'il avait le même projet, et que si les circonstances permettaient jamais de remonter l'établissement français à Cavala, il ferait de plus grands efforts que son aïeul pour le soutenir.

J'avais vu , en Turquie , peu d'hommes d'une figure plus noble , et d'un abord aussi aimable : on aurait assuré , en l'écoûtant , qu'il avait reçu son éducation dans la capitale , où ii ne fut que trop tôt appelé , par un efièt de sa malheureuse destinée. 11 s'y était déjà acquis de la réputation , en accordant courageusement l'hospitalité à Pacho-fiey , qu'Ali-Pacha de Janina avait juré d'exterminer. Mouhamed-Bey et son hôte furent mandés à Constantinople , et ce fut peu après leur arrivée dans cette ville qu'Ali fut déclaré coupable de rébellion. La Porte, ne pouvant le réduire que par la force , et voulant employer deux hommes capables de bien s'entendre et d'agir avec vigueur., donna les trois queues au Bey de Drame , et nomma Pacho - Bey son lieutenant. Ces deux chefs se mirent à la tête des troupes, et l'on sait quelle a été la fin du tyran de l'Epire et de ses enfans.

Les succès obtenus dans cette première guerre par Moukamed -Pacha , appelé , depuis sa dignité, Dramûli Pacha , du nom de la ville qu'il habitait , ayant accru sa considération , déterminèrent le divan à le nommer gouverneur de la Morée, dans l'espérance qu'il pourrait conquérir son gouvernement Il se mit à la tête d'une armée de trente mille hommes , fournie

d un matériel proportionné à l'entreprise qu'il allait tenter ; mais il pérît dans les plaines d'Argos, victime de son inexpérience.

Ce jeune prince , extrêmement regretté , a laissé une veuve appartenant à la famille la plus distinguée de Salonique. J'ignore s'il en a eu des enfans ; mais je croîs qu'il était luimême le seul rejeton de son illustre famille , quoique l'aïeul eût eu plusieurs enfans , tous morts de bonne heure , à l'exception du père de Mouhamed-Pacha.

La première cause des malheurs de cette famille, la plus riche et la plus ancienne des provinces qu'arrose le Strymon , mérite d'être racontée.

Lorsqu'on étudie un peuple qui , après avoir fait tant de bruit , est cependant demeuré dans l'enfance de la civilisation ; lorsqu'on le voit donner des signes certains d'une dissolution prochaine, si on est curieux de connaître les causes de sa dégradation politique , ce n'est pas seulement au centre de son gouvernement qu'il faut les chercher. Le faste du Sultan , et une certaine forme imposante donnée à l'administration, répandent un éclat qui ne laisse pas que d'en imposer. C'est dans l'intérieur des provinces qu'on juge mieux de sa faiblesse , en voyant l'indépendance qu'affectent les grands , et la dépopulation qui s'accroît chaque jour , ce dont le gouvernement ne tient aucun compte.

Le premier événement funeste qui a frappé la famille du Pacha de Drame , a eu lieu dans un temps où je me trouvais à Salonique. Le grand-père de Mouhamed avait épousé une femme distinguée par sa naissance; mais, après qu'elle lui eut donné un fils , il s'en dégoûta , et à l'imitation de tous ses pareils , il fît acheter à Constantinople successivement diverses esclaves géorgiennes , dont trois lui donnèrent chacune, un garçon. Tel

DANS LA MACÉDOINE. p

était Tétat de sa famille, lorsqu'il mourut, sans avoir i&it aucune disposition testamentaire. Cette mort devint le signal d une suite de troubles domestiques , qui firent long-temps répandre du sang. Chaque femme voulut avoir part au trésor que le prince et ses ancêtres avaient amassé. Le palais devint im théâtre de pillage , sans que les enfans , soit par respect pour leurs mères , soit à cause de leur âge , pussent l'empêcher.

L'inimitié des femmes entre elles amena bientôt celle des enfans. Tous prétendirent à une immense part dans les terres, et aspirèrent au pouvoir. De si hauts personnages dédaignant de recourir aux tribunaux, on prit les armes. De grands partis se formèrent dans le pays. Les quatre frères ne marchaient plus sans escorte, et sans se menacer. Le plus acharné et le plus âgé de tous se mit secrètement en embuscade sur la galerie d'un minaret , et de là il tua de sa main d'un coup de carabine , le second de se^ frères , commç celui-ci passait dans la rue au milieu de son monde. Bientôt l'assassin périt à son tour par une ruse des deux autres frères, qui se réconcilièrent après le premier meurtre ; et le plus âgé d'entre eux demeura maître du pays ; mais il mourut à la suite d'une longue maladie, et la succession du Nazir devint le partage du plus jeune de ses enfans, auquel Mouhamed-Pacha, fils de celuî-çi, succéda , étant encore lui-même très-jeune.

On croirait que la Porte prit connaissance de ce tragique événement ; point du tout : comme aucune plainte n'avait été portée, et que le manoir de la famille , fortifié par la nature, aurait d'ailleurs pu résister long-temps aux troupes du Grand- Seigneur , le gouvernement aima mieux dissimuler que d'attaquer un prince puissant dont les forces pouvaient lui devenir nécessaires. L'argent aussi ne fut point épargné de la part de la famille , pour obtenir que le sultan ne fut pas instruit des

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