ANIMAUX DOMESTIQUES
Chevaux 9(5,885
Étalons et juments 105,533
J5œuf.s 310,9^8
Taureaux 15,5Zi2
Vaches 280,017
Mulets 230
Anes ; 798
Aloutons tsijranes à laine Une 93,332
Moutons ordinaires 70Zi,8i0
Brebis tsiganes 92'j,97()
Brebis ordinaires 360,096
Chèvres 213,377
Porcs 3/45,428
Les Valaques élèvent, pour la garde des troupeaux, des chiens magnifiques et intelligents ; mais c'est à peine si les précieuses qualités de cette espèce sont capables de faire oublier les inconvénients qu'entraîne dans les villes la propagation illimitée de la race canine. Sans parler du su})plice d'entendre , aux approches de la nuit , les hurlements lugubres ou les cris de colère de cette meute sans maître et sans frein qui s'empare des rues, il y a un danger réel à se trouver seul, et sans la protection d'un vigoureux bâton, exposé à une chasse dont l'agilité du cerf ne saurait vous tirer sain et sauf. Le moyen le plus sûr, à la première démonstration, est , si l'on est armé de l'indispensable gourdin, d'asséner un coup bien retentissant sur le plus proche des orateurs de la bande.
150 VOYAdE DAJNS LA HUSS1K MÉU I DION ALE.
Le reste aboie toujours, mais il ne s'approche pas assez pour mordre.
Pour en finir avec cette longue énumération , par un fait qui a rapport aussi aux animaux nuisibles, nous rappellerons que la Valachie est souvent envahie par des nuées de sauterelles qui ravagent en peu d'heures les plus riches campagnes. Lorsque la principauté est en proie à ce fléau , c'est une vraie désolation chez les laboureurs, et le gouvernement établit une prime pour la destruction de ces animaux dévorants. Durant notre séjour à Bukharest, comme j'assistais un jour au travail du prince ministre de l'intérieur, il nous donna communication d'un rapport qui lui annonçait la capture, dans un seul district, de deux mille huit cent trente et un boisseaux de ces insectes malfaisants.
Ici se bornent les notes recueillies dans notre course de quelques jours. Si elles offrent quelque intérêt, elles le devront surtout aux documents tout nouveaux que nous avons puisés à des sources obligeantes. Peut-être ces impressions rapides seront-elles utiles un jour à l'observateur qui, cherchant dans le passé l'histoire du progrès d'une heureuse et riche nation, s'étonnera de retrouver ces commencements modestes comme le principe d'une large et puissante prospérité. C'est là, du moins, un souhait qu'on ne peut s'empêcher de former quand on a vu la Valachie et reconnu la parfaite aptitude de son sol pour toute entreprise qui doit récompenser le travail humain.
Après quelques heures de repos à Fokschany, nous avons franchi le petit pont qui nous séparait du territoire moldave.
YASSY. MOLDAVIE.
DESSARABIE.
^^j W% Si la]Valachie nous avait offert le triste spectacle de ses plaines inondées, la Moldavie, dans ses vallons bornés au loin par des collines arrondies, ne nous présenta ni des chemins mieux battus, ni des terrains plus solides. A peine avionsnous dépassé la frontière, que la pluie reprit avec force, si bien qu'en arrivant sur les bords du Sereth, qui coule à quelques verstes au delà de Fokschany, nous trouvâmes un torrent très-difficile à traverser.
Le Sereth descend des montagnes qui abritent la Moldavie vers l'occident, et va mêler ses eaux au Barlat, qui, à son
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tour, s'unit au Danube, entre BrahilofF et Galatz. A cet endroit même, les grands rameaux du fleuve allemand, les bouches du Pruth, les lacs de Kagoul et de Yalpoutch , ne font plus de toute la contrée, jusqu'à la mer Noire, qu'un immense marais, entrecoupé de cent rivières : ces rivières parallèles descendent invariablement du nord pour se perdre dans ce dédale d'eaux, de prairies et de sables, qui rendent si difficile la navigation du bas Danube, de Galatz à la mer.
Mais pour en revenir au Sereth , ses eaux débordées avaient déjà dépassé les rivages, à ce point que les abords du pont de bateaux étaient inondés à une grande hauteur, et encore elles allaient sans cesse en augmentant. Déjà, un convoi d'une centaine de chariots pesamment chargés, et attelés de bœufs, avait renoncé au passage; il fallait se hâter. Durant le trajet , qui fut long, sur ce pont étroit et tremblant, une multitude d'hommes demi-nus se pressaient aux deux côtés de nos voitures , auxquelles ils servaient de soutien. Arrivés, enfin, en terre ferme, nous fûmes accueillis par un détachement de gendarmerie moldave, armé de lances, et commandé par un officier. Cette petite troupe se divisa pour nous escorter, et à chaque relais nous en trouvions une nouvelle ; attention prévenante que nous devions aux recommandations que les estafettes du Ghospodar de Yalachie avaient rapidement portées jusqu'à la capitale de la Moldavie.
La journée fut longue, et rien n'en vint égayer la sombre monotonie : la marche des voitures était lente. Nos guides, pour éviter les chemins battus, dont la surface glissante eût été un obstacle insurmontable , nous lançaient dans les plaines, où notre route ne se fi'ayait qu'en renversant les belles fleurs sauvages dont les tiges pressées et toufl'ues atteignaient la hauteur d'un homme. Mais, après la première surprise, rien n'est plus décourageant qu'un tel voyage avec un pareil temps. T.n pluie, comme un nuase épais, nous déro-
y A ss V. — M 0 L I ) w 1 (•:. — i-, k ss \ r. \ i; i i;. i r,;î
bail la vue du pays ; tout Tliorizon que nous pouvions embrasser ne s'étendait pas à cinquante pieds autour de nous. Quelle tristesse! Pour occuper nos regards, une éternelle bande de verdure coupée par quelques ornières noires, dont la pluie faisait autant de canaux en miniature ; pour distraire notre oreille fatiguée de ce silence , le clapotis fastidieux des chevaux dans la boue liquide. Aux relais, c'était tout comme en Valachie : un enclos de broussailles au milieu duquel s'élève une cabane en pain de sucre, espèce de four toujours chauffé dans ces temps pluvieux , et dont la fumée s'échappe parla porte. Dans l'enclos, cinquante ou soixante chevaux transis se tenaient étroitement rapprochés, l'oreille basse, et recevant en toute philosophie cette pluie qui ruisselait sur leurs dos luisants. Notre route côtoyait, mais de loin , la rive du Barlat, ce fleuve dont j'ai parlé, qui descend du nord en droite ligne pour s'unir au Danube. Entre le Barlat et les premières pentes des montagnes à l'ouest, s'étend par bandes verdoyantes une vaste plaine; c'est là qu'on choisit à son gré son sentier. Nous rencontrâmes quelquefois des champs bien cultivés à l'approche des villages ; mais le moyen de rien voir , de rien étudier au milieu d'un déluge qui enveloppe toutes choses de sa teinte grisâtre et désolée ?
Notre station du soir fut Birlatou, chef-lieu de district, qui a le projet de devenir une ville , si l'en en juge par le large espace sur lequel se dessinent ses rues, où rien ne manque, excepté le peuple et les maisons. Figurez-vous Birlatou , un grand lac de terre glaise dans lequel les chevaux enfonçaient jusqu'au ventre! Notre arrivée au perron de l'Ispravnitzie , résidence du chef du district, fut un véritable débarquement. Les ordres qui nous concernaient étant arrivés en l'absence de ce fonctionnaire , ce fut un de ses subordonnés qui nous fit, avec une complaisance digne du maître, les honneurs de sa maison ; hospitalité dont nous avions grand besoin , tant le repos et le sommeil nous avaient manqué jusqu'alors.
Ij'l VOVACK l)\^S I. \ lUSSIK MK l'.IDIONALE.
Toutefois l'hôtel de l'ispravriik ne renfermait d'autres lits que deux longs canapés ; mais les voyageurs, dans de telles contrées, auraient mauvaise grâce à se montrer bien difficiles, et le plancher d'un appartement où régnait une grande propreté se transforma pour nous en un lit fort supportable. Le 11) juillet, le ciel était plus pur, les chemins un peu moins impraticables, et nous parcourûmes les distances avec une grande vitesse. Nous rencontrions partout en Moldavie de jeunes postillons pleins d'ardeur, intrépides et lestes. Ces cavaliers, qui luttaient entre eux de vitesse, étaient vêtus de toile, avec une ceinture et un bonnet de couleur tranchée. Le bras tendu, le corps penché et les cheveux flottants, ils ne cessent de pousser des cris perçants, qu'ils mettent un certain amour-propre à prolonger tant que le permet leur robuste poitrine. Ils sont trois ; aussitôt qu'une voix s'arrête une autre recommence, et chacune des trois voix se relaie à son tour. Ces cris forcenés, qui valent bien des coups de fouet, ne cessent qu'à la poste. Au reste, descente ou montée, plaine ou ravin, tout est franchi du même train, et nous avions mille peines à faire arrêter une des voitures lorsque, par hasard, la vue de quelque oiseau, placé à distance convenable , nous donnait une tentation meurtrière. La Moldavie ne manque pas d'oiseaux de proie; ces tyrans des airs vont incessamment au-dessus des plaines couvertes de hautes herbes, cherchant leurs victimes. Nous avons aussi rencontré, dans le voisinage des lieux où se trouvent quelques rares bouquets d'arbres, un oiseau qu'on nomme le rollier ; sa forme est celle d'un geai de petite taille, et son plumage est presque tout entier d'un magnifique bleu velouté, et coloré de brillants reflets. Cet oiseau , des plus sauvages, ne se laissait guère approcher, et sa capture nous eût demandé beaucoup de temps ; au reste, nous n'avons pas tout perdu, car si nous n'avions pas l'oiseau, nous avions déjà sa dépouille, que nous nous étions procurée en Valachie.
VOYAGE DANS LA l'.lSSlK MK i; I 1) I O \ \ 1 K
YASSY. — MOLDWIR. — P.ESS A H A 15 1 K. 155
Le pays que nous traversions est incomparablement plus beau que la partie de la Valachie que nous avions vue en passant. La Moldavie n'oiFre pas l'aspect de nudité et d'aridité désolantes des plaines de Giourjévo. Le pays ne manque pas de variété, et bien que les arbres ne s'y rencontrent que rarement, la terre est si verdoyante, si abondamment arrosée d'eaux vives, et surtout si bien disposée à tout produire, qu'on éprouve le regret de ne pas voir une nature si favorable fertilisée par le travail de l'homme.
Lorsqu'on vient à songer à toutes ces contrées de l'Europe où les cultivateurs disputent aux montagnes, aux rochers et aux marais un sol péniblement fertilisé à force de sueurs et d'industrie, on se prend à regretter que de si vastes régions, toutes préparées par la nature, et qui ne demandent que des charrues, restent ainsi stériles, faute de bras. Le Danube, depuis Pesth, n'arrose, pour ainsi dire, que des plaines abandonnées. D'abord, le fleuve, dont les inondations fréquentes couvrent au loin cette terre dévastée ; ensuite la guerre, plus terrible que les inondations et plus stupide; enfin l'oppression, plus odieuse que la guerre, ont porté la ruine dans ces contrées. Et voilà comment tous ces beaux germes de prospérité ont été jusqu'à présent misérablement étouffés. Traversez ces contrées désertes, où l'on ne rencontre ni guérets ni moissons, et vous serez tenté de plaindre les peuples qui vivent sur un pareil sol, et de vous demander où donc ils prennent leur subsistance. Et cependant les habitants de la Valachie et de la Moldavie récoltent amplement de quoi fournir à tous leurs besoins, et souvent même bien au delà; mais la population est si peu nombreuse, si vous la comparez au territoire, que la plupart des terrains doivent rester en friche. Viennent seulement à cette terre des laboureurs pour faire naître et des hommes pour consommer, alors, l'agriculture s'étendra et fertilisera ce vaste espace qui, depuis tant de siècles, n'a pas senti le soc de
lâO \U\A(iK DANS l,A UL.SSIK M Klî I H I U \ A LL;.
la charrue. De l'exploitation agricole sortiraient bientôt quelques autres industries. Aujourd'hui que le régime légal des principautés promet protection à toutes les existences, à tous les producteurs, quelques bonnes colonies d'agriculteurs patients et laborieux seraient un véritable bienfait pour la Moldavie. Le nouveau règlement organique qui confère auxémigrants les mêmes droits qu'aux nationaux, sauf l'exercice des droits politiques, qu'on ne peut acquérir qu'à certaines conditions, nous parut fait pour encourager des entreprises qui hâteraient l'avenir et la prospérité de ces contrées. Le plus grand obstacle à l'agriculture dans ce pays, ce sera, sans contredit, le mauvais état des chemins et la difficulté d y remédier. Dans une contrée où vous faites des lieues entières sans rencontrer le moindre caillou, l'établissement d'une voie solide et ferme en toute saison n'est pas chose facile. Tant que dure la sécheresse , rien ne s'oppose à des communications aussi rapides qu'elles sont actives : la plaine est là tout ouverte, et chacun y choisit son chemin ; les caroussi, emportés par la vitesse de leurs chevaux, cou- })ent la distance en droite ligne, tandis que les lourds convois de chars et de bœufs défilent par longues bandes sur une voie plus prudente et déjà tracée. Mais viennent quelques orages, toute cette terre végétale, si grasse et si profonde, est soudain détrempée, et l'on n'en parcourt plus la surface qu'à condition d'être aussi prompt que léger. Tout équipage un peu lourd n'y peut plus avancer qu'avec une extrême lenteur.
Cej)endant nous approchions de la capitale de la Moldavie. Non-seulement les dernières postes furent parcourues avec une grande vitesse, mais l'attelage même s'exécuta avec une rare promptitude, grâce à un employé qui nous précédait en estafette, et dont l'autorité savait imprimer aux mouvements de chacun une activité inusitée. Une montagne élevée, sablonneuse et plantée de beaux arbres, vint
enfin récréer nos yeux, et, pendant que nous la gravissions péniblement, un orage impétueux éclata sur nous. Du sommet de ce mont, on distinguait, dans la plaine, Yassy, que les nuages ne recouvraient pas encore, et qui brillait au loin sous un rayon de soleil. De cette distance, cette ville paraît très-riante. Assise dans une plaine, et entourée de petites collines verdoyantes, Yassy couvre une large étendue de ses maisons blanches mêlées de jardins, au milieu desquels s'élèvent des clochers étincelants et de grands édifices aux toits verts. L'orage était dans toute sa fureur pendant que nous suivions une longue et périlleuse descente, et durant notre dernier relais; ce fut au point qu'en entrant dans Yassy, nous trouvâmes la ville inondée. Une escorte de douze cavaliers nous attendait à la porte de la capitale, et nous y fîmes notre entrée par une longue rue pavée d'un grossier parquet de madriers. Il y avait dans cette rue plus d'un pied d'eau; mais les prudentes boutiques dont elle est garnie s'élèvent au-dessus de son niveau par des trottoirs ou des degrés. Les portes et les fenêtres étaient peuplées d'une foule curieuse, dans laquelle dominait la race juive. Tous ces honnêtes marchands croyaient devoir saluer respectueusement notre cortège ruisselant de pluie et de boue. Devionsnous cette politesse unanime à notre escorte, qui témoignait de l'accueil honorable dont nous étions l'objet de la part du Ghospodar? ou bien, ces bons négociants Israélites, à l'aspect de notre train assez considérable, srJuaient-ils une bienvenue qu'ils se proposaient d'exploiter à l'occasion?
Notre long trajet à travers des rues qui étaient autant de fleuves, se termina enfin à l'hôtel de Saint-Pétersbourg, où nous attendaient toutes les marques de la prévenance la plus obligeante. Plusieurs officiers nous reçurent; une garde de gendarmes fut mise à notre disposition pour surveiller les voitures. Bientôt la visite de l'aga lui-même, qui, dans son riche costume oriental , vint nous offrir ses bons offices, nous
Khs \()kv(;k dans la iwssik mi:i",ii)io\ai.k.
prouva qu'à Yassy comme à Bukharest, nous étions protégés par la ])lus noble et la plus aimable hospitalité. L'hôtel où nous étions descendus a été construit avec une somptuosité plus que convenable pour sa destination; mais, sauf la grandeur et la belle disposition des salons, et sauf aussi les peintures (pii ornent à profusion les appartements, on n'y trouverait rien de ce qui peut réparer les fatigues ou le désordre d'une longue route. Ces belles chambres ne nous offrirent donc d'autre gîte qu'un billard , qui échut en partage à quatre des nôtres ; le reste de la caravane dut se contenter de quelques matelas à peine garnis d'une légère couche de paille. Du reste, aucun accessoire, quel qu'il fût, ne vint changer en luxe ce campement tout à fait Spartiate. A voir les beaux uniformes du nombreux personnel qui peuplait notre salon , on eût dit d'un palais , et l'on n'eût pas soupçonné , à coup sûr, que les hôtes de ce beau logis soupiraient vainement après les objets que le plus modeste voyageur trouve dans la plus misérable hôtellerie de village. Quoi qu'il en soit, nous fîmes bientôt les honneurs de cette somptueuse misère aux personnes les plus haut placées dans la ville de Yassy. Nous étions encore dans tout le désordre de l'arrivée, lorsqu'on m'annonça la visite de M. le prince Soutzo , logothète de l'intérieur, dont la capacité et la distinction sont justement appréciées en Moldavie. Durant le peu de moments où il me fut permis d'entretenir ce haut fonctionnaire, je recueillis de sa bouche des renseignements sur l'état du pays, qui me parurent si dignes d'intérêt, que je ne quittai pas le ministre sans qu'il voulût bien me promettre de me conununiquer des documents authentiques sur la situation actuelle de la Moldavie comparée à l'ordre de choses dont le traité d'Andrinople avait amené la déchéance. Ces notes précieuses m'ont été envoyées, en effet, avec une exactitude et une abondance qui méritent ma sincère gratitude. J'en donne })lus loin un extrait, qu'il m'a
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fallu bien à regret proportionner à l'étendue de nos chapitres, mais qui n'en présentera pas moins le tableau le plus exact du régime de la principauté sous deux aspects si o])posés : la tyrannie des agents subalternes de la Porte , et l'émancipation sous l'égide des lois et d'un protectorat éclairé.
La matinée du lendemain , i20 juillet, fut consacrée à notre visite au Ghospodar, souverain de la Moldavie. Le prince Stourdza, qui doit ce poste éminent à l'élection, est le premier qui ait été appelé à régner en vertu des nouvelles lois organiques, et à pratiquer le régime gouvernemental si heureusement mis en œuvre par le général comte Kisseleff. La demeure du Ghospodar est peu imposante. L'ancien palais des princes, détruit en 1837 par un horrible incendie qui consuma les deux tiers de la ville , couvre encore de ses ruines une longue colline dont la position domine Yassy. A défaut des splendeurs de l'architecture , le souverain s'entoure d'un certain appareil militaire, et de nombreux factionnaires environnent son palais. L'accueil que nous fit le prince fut des plus bienveillants. Lorsqu'on eut apporté les pipes , préliminaires obligés de toute visite que le Ghospodar veut bien prolonger, la conversation s'engagea, et le prince Stourdza y fit paraître , avec une élocution facile , une instruction peu commune. L'état présent des principautés régénérées, le jeu du gouvernement réglementaire , comme on appelle la combinaison actuelle ; le progrès déjà remarquable de la prospérité publique et les efforts qui restent à faire pour arriver au bien-être désirable : tels furent les différents sujets traités dans un entretien fécond en instruction pour des étrangers. Le prince manifesta plus d'une fois les sentiments les plus dévoués pour son peuple , qu'il ne voit pas sans un véritable chagrin soumis encore au tribut annuel que la principauté paie à la Turquie. — .">! la Porte, nous disait-il, consentait jamais à affranchir la Mol-
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davie de cette lourde charge, il était tout prêt à faire le sacrifice de sa propre fortune pour rendre le progrès plus facile à ce pauvre pays , trop longtemps malheureux. Assurément de tels vœux sont aussi honorables qu'ils sont peu communs ; ils présagent à ces peuples un meilleur avenir. Le Ghospodar, en effet, s'occupe avec activité et avec constance des affaires publiques ; et , bien que sa santé ne réponde pas toujours à la noble tâche qu'il s'est imposée , on le voit persévérer avec courage dans la mission difficile qu'il a reçue du choix de ses compatriotes. La personne du prince Stourdza se ressent peut-être un peu de ses souffrances physiques, que dompte la force de son caractère; à peine âgé de quarante ans , il porte sur son visage les traces de ses graves préoccupations. Le Ghospodar, marié à une princesse grecque de Constantinople , est père de deux fils qui sont élevés à Berlin.
Notre séjour à Yassy devait être de si courte durée, que nous eûmes à peine le temps de recevoir les jîersonnes qui nous honorèrent de leur visite. Le prince Stourdza voulut cependant bien prendre la peine de se rendre en personne dans notre hôtel , et durant notre séjour, nous y fûmes entourés de toutes les marques de la plus aimable attention , à ce point que la musique hongroise du corps des mines vint plus dune fois égayer nos repas. La frugalité de notre table fut , à vrai dire , conforme en tous points aux doctrines de la plus rigoureuse hygiène , car il ne fallait pas que le luxe de nos festins insultât à la simplicité du mobiher.
Nous touchions à la fi'ontière de Russie, et nous savions qu'en la franchissant nous ne pouvions nous soustraire à une quarantaine bien longue : il s'agissait de quatorze jours. Comme il faut se résoudre , cependant , à subir de bonne grâce un sort qu'on ne peut éviter, nous primes la résolution unanime d'entrer au lazaret dans le plus bref délai. Et tout de suite , la journée du ^1 fut fixée pour l'accomplissement
Y A s s ^ . — \l O L I ) VV 1 K. — lî K S S A li \ W I i:. ifji
de cette incarcération indispensable et bénévole : nous n'avions donc plus que quelques heures dont nous pussions profiter pour prendre une idée de la capitale des Moldaves. Yassy couvre , comme nous l'avons dit, une surface considérable de ses rues et de ses maisons, qui, plus encore qu'à Bukharest, sont environnées de jardins. L'ensemble de cette ville offre un coup d'œil satisfaisant; les constructions modernes se recommandent par un goût et une propreté extérieure qui manquaient complètement aux anciens édifices. Quel.^ues rues sont spacieuses et longues; déjà dans certains Qiiartiers, on a remplacé par un pavé le plancher incommode et dispendieux dont la voie publique était jadis recouverte. Ici, tout comme en Valachie, la rareté des matériaux rend presque impossibles les monuments d'une certaine importance, et cependant Yassy possède quelques églises remarquables , ainsi que plusieurs maisons qui appartiennent à de riches boyards, et dont l'extérieur présente l'aspect de véritables châteaux parfaitement entretenus. Au milieu de ces habitations , il n'est pas rare non plus de rencontrer des terrains vagues où vivent des animaux domestiques , y compris même l'utile espèce dont les juifs ont tant d'horreur. La physionomie extérieure de cette ville offre beaucoup moins de traces du style oriental que celle de Bukharest ; il est vrai que l'incendie arrivé en 1827 , en détruisant les anciens édifices , a laissé la place à l'architecture moderne , dont les formes se sont ressenties du goût usité non loin de là , dans les villes de la nouvelle Russie. Cette capitale sortait à peine de ses cendres , lorsqu'on 1829 elle fut ravagée par la contagion ; deux ans plus tard , le choléra , cet afireux rival de la peste, venait décimer Yassy ; et c'est pourtant dans ces circonstances difficiles, entre la ruine et la mort, que la régénération politique et sociale avait à s'implanter sur le sol moldave ! Mais , toutefois, quand de pareils obstacles ont été vaincus, quelle gloire n'a pas méritée le vainqueur! A l'as-
I6'i vowcK i)\\s i,\ r.rssiK MKI\1 dionale.
pect de cette ville florissante , de ces rues bientôt alignées , dans lesquelles s'agite avec tant d'intelligence un commerce si vivace, le moyen de ne pas se sentir pénétré de reconnaissance et de respect pour l'auteur de tant de bienfaits ?
La rue principale de la ville est habitée par un peuple de marchands, changeurs, courtiers, faiseurs d'affaires de tout genre, tous enfants d'Israël. Ces infatigables commerçants sont à Yassy ce qu'on les voit ailleurs, insensibles à l'injure, ardents pour le gain. Dans la partie ancienne de cette large rue, une galerie, soutenue par de légers piliers de bois sert d'auvents aux magasins. C'est là qu'on voit les juifs , assis s'jr le seuil de leur porte, couvant du regard le chaland qui passe, et faisant sonner entre leurs mains une poignée de roubles , pour annoncer leur métier de changeurs. Des étoffes, des nouveautés frivoles , des quincailleries allemandes ou anglaises garnissent les rayons de ces boutiques; et, chose étrange, une librairie et un cabinet de lecture français se sont aussi égarés au milieu de ces portiques envahis par le commerce d'Israël !
Yassy n'est point, comme Bukharest, riche en églises; soit que les boyards moldaves des temps passés eussent moins de méfaits à expier que ceux de la A^alachie, soit que la croyance ait manqué, la capitale de la Moldavie ne compte pas un grand nombre d'édifices religieux ; mais encore, parmi ceux qui existent, faut-il remarquer une élégante église, monument trop curieux pour qu'un voyageur puisse oublier d'en faire mention. Elle est entourée , selon l'usage du pays, d'un monastère spacieux, autrefois fortifié et consacré à trois saints : saint Basile , saint Jean Chrysostôme , ce Bossuet oriental , et saint Grégoire le Théosophe, y sont à la fois révérés. L'église est construite en belles pierres ; deux tours élancées la surmontent. La surface entière de l'édifice est recouverte d'arabesques d'une admirable variété, sculptées en relief sur chaque assise de pierre ; ses fenêtres étroites
YASSY. — MOLDAVIE. — BESSAI". M'.li:. Ifi.'i
ne laissent pénétrer à l'intérieur qu'une faible lumière qui lutte à peine avec celle des lampes religieuses allumées jour et nuit sous ses trois nefs. Des fresques d'une naïveté remarquable recouvrent les sombres murs du sanctuaire. Fondée par le voïevode Basile vers l'an 1622, cette riche chapelle fut d'abord toute dorée à l'intérieur, mais trois fois l'incendie et le pillage vinrent la ravager au temps des courses des Tatars; sans compter qu'en 1802, un tremblement de terre faillit la ruiner entièrement. L'église des trois saints, Tresphetitili^ tel est le nom qu'on lui donne à Yassy, a possédé autrefois un trésor précieux dont quelques débris subsistent encore. L'un de ces plus curieux débris est , sans contredit, la collection de tableaux brodés par la princesse Théodocée , femme de Basile, le pieux fondateur. Ces ouvrages, d'une rare perfection, représentent en grandeur naturelle la princesse elle-même , habile artiste qui a su donner un air de vie à ces portraits d'or, de soie et de velours ; vient ensuite son fils, l'aîné de sa race et de ses vingt-sept enfants. Le costume de boyard, qu'on retrouve dans cette naïve représentation, tient beaucoup plus du vêtement hongrois que de l'habit oriental. On conservait aussi dans cette riche basilique le portrait du voïevode lui-même ; mais cette image, dérobée par une main inconnue, fut enlevée du sanctuaire il y a vingt ans. Tout d'abord le clergé, qui avait la garde du trésor, fut accusé de cette fraude, que justifiait en quelque sorte la grande quantité de perles dont la royale brodeuse avait parsemé la robe et le bonnet de son noble époux. Mais si le portrait du prince Basile a expié par un larcin infâme la richesse de son vêtement, il est heureusement demeuré intact sur une fresque qui permet de contempler les traits du voïevode dans le plus pieux de ses triomphes, à l'instant même où l'église étant achevée, il la porte tout entière dans la main gauche pour la consacrer à ses trois patrons, qui le bénissent du haut du ciel.